‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 4)Chapitre 21 sur 47 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

Tout en effet présageait les pires excès. Depuis le 10 août, du Panthéon jusqu'aux Gobelins la terreur régnait; et les modérés ne craignaient plus qu'une chose, c'était d'être surpris à faire le bien. Beaucoup d'entre eux, ayant été notés comme feuillants, affectaient au service de la politique nouvelle toutes les ardeurs des nouveaux convertis. « Je vous ai eu autrefois quelques obligations, disEÙt à l'abbé Gros un marchand de vin nommé Meunier, mais depuis que j'ai senti mon égalité, tout est fini entre nous (1). » Des bas-fonds émergeait une plèbe ignoble où se démenaient quelques femmes atroces, acharnées àla délation. Lasection, SiUiTeïois Section du Jardindes Plantes, venait de se décorer d'un nom suggestif : elle se nommait la Section des sansculottes. Dans le comité exécutif de cette section siégeait Henriot, commandant d'un des bataillons de la garde nationale, véritable convulsionnaire, et l'un des maniaques de la Révolution.

Le 30 et le 31 août deux prêtres, parmi lesquels l'abbé Hauy, furent élargis. La journée du dimanche 1^ septembre s'écoula pleine d'anxiété, quoique dans une connaissance incomplète de ce qui se passait au dehors. Les plus optimistes eux-mêmes avaient renoncé à rassurer leurs compagnons. On a dit la nuit terrible qui suivit : les massacres à l'Abbaye, à la Force, à la Conciergerie, au Châtelet, à la tour Saint-Bernard. A la tour Saint-Bernard, les meurtriers n'étaient plus qu'à quelques pas.

Il était deux heures de l'après-midi. Les prisonniers venaient d'achever leur repas. Les assassins, moitié bande ambulante, moitié gens du quartier, firent irruption. Que se passa-t-il? Tout ce qu'on sait se résume en un rapide et atroce tableau de carnage. Aucun simulacre de tribunal comme à Y Abbaye, comme à la Force : aucune reconnaissance d'identité, aucun effort pour introduire un certain ordre dans

(1) Relation inédite de l'abbé Cl. Laurent.

le massacre. A quoi bon? C'étaient des prêtres et, à ce titre, tous coupables. Les forcenés se répandent dans les salles, les dortoirs, les couloirs, les cellules. Ils lardent à coups de pique, taillent à coups de sabre, assomment à coups de marteau. Puis ils jettent par les fenêtres pêle-mêle les morts, les mourants. Le sang coule à flots dans les chambres, sous les lits, sur les escaliers. Aux meurtriers se mêlent quelques femmes, vraies furies hideuses qui frappent à coups de bûche, se disputent la faveur d'achever les blessés, empruntent aux hommes leurs piques pour les enfoncer dans la poitrine des agonisants. Et il en est qui se vanteront le soir de leurs exploits; l'une d'elles sera même appelée la tueuse, et ce nom ne la quittera plus.

En une heure, le massacre fut accomph. Combien de victimes? Soixante-quinze prêtres, plus un laïque, M. de Villette, lui aussi mort pour sa foi. Une quinzaine de prisonniers purent se sauver ; les uns escaladèrent les murailles ou parvinrent à se cacher ; les autres, comme l'abbé Lhomond, durent la vie à la protection d'un des commissaires ou à l'intervention des gens du quartier. A quatre heures, on commença à enlever les cadavres. Cependant les membres du comité de la section n'avaient cessé de siéger, tout à côté de la prison, dans une des ailes du séminaire, assez près pour entendre les cris des victimes. Quand tout fut fini, les assassins se présentèrent devant eux, réclamant leur salaire. Sans s'émouvoir, ils leur signèrent des bons pour qu'ils se fissent payer, et quelques-uns de ces bons pouvaient se voir encore avant qu'une autre révolution anéantît, à travers les flammes, ces preuves de la complicité dans le crime (1).

(1) État des sommes payées par le trésorier de la commune de Paris pour dépenses occasionnées par la Révolution du 10 août 1/92. (Bûchez et Roux, Histoire parlementaire, t. XVIII, p. 231.)

Pendant cette journée du 3 septembre, la seconde journée de crime, la même faiblesse des autorités laisse toute licence au meurtre.

Le comité de surveillance correspond avec les assassins, leur dorme des ordres, dirige les massacres : « Mes camarades, mande-t-il aux égorgeurs de l'Abbaye, il est enjoint de faire enlever les corps morts, de laver et nettoyer toutes les taches de sang, principalement dans les cours, chambres, escaliers de l'Abbaye. A cet effet, vous êtes autorisés à prendre des fossoyeurs, charretiers, ouvriers. » Cependant il importe que la province imite Paris. Une circulaire est préparée ; elle est, selon toute apparence, rédigée par Marat ; puis elle est revêtue de la signature de tous les membres du comité, soit que toutes les signatures aient été vraiment données, soit que quelques-unes aient été apposées par fraude. Cette circulaire est adressée aux autorités des départements. Elle les exhorte à mettre à mort tous les traîtres (1). Elle part le 3 septembre par le courrier du soir ; elle part avec l'aspect d'un document pubHc, car, grâce à une connivence qui est probablement celle de Fabre d'Églantine, elle est expédiée sous le couvert du ministère de la justice.

Le conseil de la Commune se rassemble. Il s'applique à protéger le Temple et aussi le Palais-Bourbon où sont enfermés un certain nombre de soldats suisses. Là se borne sa sollicitude. Une députation de la section des Quinze- Vingts lui ayant demandé la punition de tous les conspirateurs, il s'en remet aux sections « pour prendre à cet égard, dans leur

(1) Voir le texte de cette circulaire dans le Moniteur, t. XIV, p. 50.

sagesse, les mesures qu'elles jugeront indispensables, sauf à se pourvoir ensuite devant qui il appartiendra (1) »; plus tard, dans la journée, il alloue au comité de surveillance un crédit de douze mille francs (2). Le soir seulement, sa vigilance s'éveille. II se déclare « vivement alarmé des moyens de rigueur qu'on emploie contre les prisonniers »; il nomme des commissaires « pour ramener aux principes ceux qui pourraient être égarés ». Il décide enfin que ces commissaires pourront requérir la force publique et que, dès à présent, ils seront accompagnés de deux gendarmes à cheval (3).

Il y a un ministre de l'intérieur. Il se nomme Roland. En cette journée tragique, il reçoit à dîner d'assez nombreux convives. On cause (ce sont les expressions de Mme Roland en ses Mémoires), on cause des « événements du jour ». A la table ministérielle est assis Anacharsis Glootz, qui approuve fort la vengeance populaire, et la juge très profitable pour le bonheur futur de l'espèce humaine. Au sortir de ces entretiens, Roland trace une lettre à l'Assemblée. Elle est longue, car elle tiendra quatre colonnes du Moniteur. Il commence par son propre éloge. Il célèbre la victoire du 10 août, « fatale aux conspirateurs ». Puis arrivant aux massacres : « Hier, écrit-il, fut un jour sur les événements duquel il faut peut-être jeter un voile. » L'épître, moitié remontrance, moitié homélie, se termine par une pressante exhortation à ne plus tuer. Ainsi parle Roland ; et une seule chose allège sa mémoire, c'est la haine que lui portent les assassins ; car le Comité de surveillance vient de le décréter de prise de corps, et les poursuites ne seront abandonnées que le lendemain.

Vers Danton, vers le tout-puissant Danton, montent, comme la veille, quelques invocations à l'humanité. A la

(1) Extraits des prorès-verbaux de la commune de Paris, publiés paf M. Maunce Toiteneux, p. 83.

(2) Ibid., p. 86.

(3) Ibid., p. 89.

fin de l'après-midi, Théophile Mandar, vice-président de la section du Temple, se rend auprès de lui à la chancellerie. Après une longue attente, il parvient à le voir, le supphe d'assembler la force armée, de ramener la sécurité dans les prisons. Danton le regarde froidement et lui répond ces seuls mots : « Sieds-toi, c'était nécessaire (1), » — « Les massacres, dira-t-il plus tard, c'est moi qui les ai faits (2). » Et il aura raison de parler de la sorte ; car jamais ils ne se fussent accomplis s'il ne lui eût convenu de les tolérer.

L'Assemblée a, pendant la nuit, envoyé des commissaires à Y Abbaye. Le 3 septembre au matin, elle reprend sa séance; elle reçoit des dons patriotiques, elle vote quelques mesures de détail. Elle prend connaissance d'une lettre de Pétion qui, dit-il, a appris les événements de la veille trop tard pour y porter remède. C'est seulement le soir bien tai'd que, sous l'excès de l'anxiété, elle se décide à un langage plus viril. Par un décret, elle charge la municipalité et le commandant de la garde nationale de veiller à la sécurité des personnes ; elle ordonne que le maire rendra compte chaque jour de la situation de la ville; elle rédige une proclamation; elle nomme enfin des commissaires qui se rendront dans chacune des quarante-huit sections pour y porter les volontés de la représentation nationale.

Ce sont des paroles plus énergiques que celles de la veille ; mais ce ne sont encore que des paroles. Pendant ce temps, voici ce qui se passe dans Paris :

Une immense consternation courbe les âmes et les anéantit. Le suisse de l'hôtel de Beauvau entre tout éperdu chez l'abbé Morellet : « Monsieur, je vous en conjure, ne sortez pas; on assassine partout, aux Carmes, à l'Abbaye, à Saint-

(1) Prudhomme, Histoire générale et impartiale des erreurs, des faute» et des crimes commis pendant la Révolution française, t. IV, p. 125.

(2) Voir Taine, les Origines de la France contemporaine, t. VI, p. 29, note, d'après une relation de duc de Chartres (Louis-Philippe). — Voir aussi Histoire et mémoires par le général Philippe de Ségur, 1. 1*', p. 12.

LES MASSACRES DE SEPTEMBRE â95

Firmin (1). « Ce même cri d'horreur sort de milliers de poitrines, mais bientôt étouffé, tant on craint d'être accusé de pitié 1 Ceux qui se montrent dans la rue se masquent d'indifférence, redoutant de se déceler. Les boutiques demeurent ouvertes, le train des affaires n'est guère changé : de là un aspect tout banal, quoique en une cité terrifiée. Seuls quelques hommes courageux, utilisant d'anciennes relations, s'autorisantde services rendus, se hasardent jusqu'aux prisons, produisent ou fabriquent des attestations de civisme, souillent aux accusés les réponses qui disculpent et, par des faux ou des mensonges héroïques, sauvent çà et là quelques vies innocentes. Par intervalles, aux abords des lieux où l'on égorge, on entend des acclamations de joie : c'est qu'un prisonnier vient d'être élargi ; car les mêmes hommes qui inmiolent avec furie absolvent avec attendrissement; et sensibles à la manière du temps, volontiers ils embrassent quand ils ne tuent pas. En cette soirée du 3 septembre et le lendemain, on peut suivre, à travers la ville, l'ordre et comme la trace des égorgements. Au couvent des Carmes règne le silence, les massacres de la veille paraissant déjà vieux. A V Abbaye on achève de tuer ; et vers les cimetières de Vaugirard et do laTombe-Issoire, les cadavres, jetés tout nus sur les voitures, sont transportés par charretées. A la Force, on continue, on continuera longtemps encore d'immoler, quoique le gros de la besogne soit terminé. Tout est consommé à la tour Saint-Bernard, tout s'achève au ChàteleL et à la Conciergerie. A Saint-Firmin, on a promptement faite d'expédier les prêtres»; et le seul bruit est désormais celui des disputes pour le salaire de la tuerie. Dans la soirée du 3 septembre, la grande occupation est à Bicêtre. Pêle-mêle sont percés à coups de pique ou assommés, au nombre de cent soixante-dix, tous les misérables reclus en ce lieu : fous, mendiants, vagabonds. Les enfants retenus

(1) MOBELLBT, Mémoires, t. II, p. 33.

en correction sont eux-mêmes englobés dans le meurtre ; car parmi les victimes, on compte douze enfants de quinze ans, deux de quatorze ans, deux de treize ans, un de douze ans (1). Non loin de Bicêtre est la Salpêtrière, moitié hôpital, moitié maison de force, où sont recluses des condamnées, des prostituées, des malades, des jeunes filles détenues en correction. C'est de ce côté que, le 4 septembre, se portent les assassins. Trente-cinq de ces malheureuses femmes sont sabrées ou égorgées (2). Quel est leur crime? Presque toutes sont de vie misérable, ignorant l'ancien régime aussi bien que le nouveau. Telle est l'œuvre des assassins. Le plus déconcertant, c'est qu'ils n'appartiennent pas tous à la lie du peuple. Quelques-uns sont des commerçants établis, des hommes connus, presque estimés dans leur quartier, mais saturés de déclamations au point de traduire en actes tout ce qu'ils ont entendu. J'abrège ces horreurs, n'ayant à marquer ici que la part de l'Eglise dans la grande immolation. Le 5, le 6 septembre, il y eut encore des assassinats, notamment à l'hôtel de la Force. Le lendemain les exécutions cessèrent, moins par répression que par lassitude de tuer. D'après les calculs qui paraissent le plus exacts, le chiffre des personnes massacrées fut de quatorze cents à peu près (3). Parmi ces victimes, il y eut environ deux cent vingt-cinq prêtres, sans compter ceux qui furent tirés de la prison supplémentaire de l'Abbaye pour être immolés et dont il est impossible d'établir le nombre exact.

(1) États produits par M. Granieb de Cassagnac. {Histoire des massacres de Septembre, t. II, p. 435 et suiv.)

(2) États produits par M. Granieb de Cassagnac. {Histoire des massacres de Septembre, t. II, p. 455.)

(3) Voir en particulier Mortimee-Ternaux, Histoire de la Terreur, t. III, appendice n" 21.

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