‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 4)Chapitre 22 sur 47 · LIVRE TREIZIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TREIZIEME

I. — Exécution de la loi de déportation : quels départements antirjpent sur la loi : la Sarthe, le Maine-et-Loire ; convois de prêtres du Mans U Angers, d'Angers à Nantes.

II. — Les prêtres déportables. — Leurs tribulations : les passeports ; en certains endroits, obligation de s'éloigner et interdiction de partir; les périls de la route ; descente des fleuves ; embarquements ; les campagnes ; la traversée des villes. — État de certaines villes et de certains départements : répercussion des massacres de Septembre dans les provinces ; prêtres massacrés sur la route de l'exil : massacres à Meaux, à Lyon, dans l'Orne, et surtout à Reims. — Quel est le plus grand ennemi des prêtres fugitifs ; les volontaires ; leur état d'esprit ; comment ils de viennent les instruments des clubs. — Leurs méfaits et leurs meurtres.

III. — Comment les prêtres déportés gagnent la terre étrangère : principaux lieux où ils se fixent. — Comment, en dépit de cette proscription, le culte, en certains endroits, subsiste encore. — Ce qui reste de l'Église romaine et de ses ministres : les prêtres non fonctionnaires et leur condition ; les prêtres internés ; les prêtres demeurés en France en dépit de la loi. — Comment, en ces prêtres demeurés au milieu de leurs ouailles, repose la principale force de l'Église persécutée : leur vie, leurs périls; quels complices ils rencontrent; les femmes chrétiennes ; persistance de la foi en beaucoup de départements ; magistrats secrètement favorables ou qui s'appliquent à ne pas voir.

IV. — La Convention : sous quels terribles dangers elle est, pour ainsi dire, submergée ; comment elle attribue ux manœuvres des incermentés une partie de ses périls. — Par quelles mesures terribles elle se flatte, de les détruire : décrets du 18 mars et du 23 avril 1793.

En même temps que s'accomplissaient les massacres, la loi de déportation se publiait. On a dit les prêtres qui meurent; il faut dire ceux qui partent pour l'exil.

En deux départements, ceux de la Sarthe et du Maine-et- Loire, l'impatience de proscrire devança la loi elle-même.

Au Mans, les réfractaires avaient été internés, dès le mois de mars, au séminaire, dit séminaire de la mission. Au mois de juillet, ils y étaient rassemblés au nombre de cent cinquante-neuf (1). Le 26 août, des bandes populaires, peu nombreuses mais bruyantes, réclamèrent impérieusement le « départ des fanatiques », Le décret n'était point encore voté ; en ce jour-là même, l'Assemblée achevait de le discuter. Le 27, le tumulte se renouvela. Docilement les administrateurs cédèrent. En hâte une liste fut dressée de ceux qui subiraient la proscription. Elle contenait cent cinquante noms et fut, à la dernière heure, réduite à cent quarante-six. Tard dans la soirée, les prêtres reçurent notification de leur sort : ils partiraient sans délai, c'est-à-dire le lendemain à cinq heures du matin ; ils partiraient à pied, par étapes et sous l'escorte de la force publique ; ils seraient dirigés sur Angers, de là sur Nantes, puis seraient embarqués. Le 28, avant l'aube, deux cents gardes nationaux cernèrent la maison de la Mission. Les proscrits avaient à peine eu le temps de préparer leur petit bagage. Chacun d'eux reçut un assignat de cent livres, viatique de l'exil. Cependant il y avait, et en assez grand nombre, des hommes âgés, des infirmes, des mahngres ; on les mit à part et on leur accorda, avec un sursis d'un jour, la faveur d'une voiture ou d'une charrette. Le reste fut encadré entre des gardes nationaux et, au soleil levant, se mit en route. Le soir, les voyageurs prirent gîte à Foulletourte où ils furent parqués sans lits dans les chambres d'une auberge; le lendemain ils atteignirent La Flèche où le collège fournit des matelas, et des femmes pieuses quelques vivres que consommèrent les gardes nationaux; le troisième jour on coucha à Suet; le 31 août de

(1) PiOLiN, Histoire du diocèse du Mans pendant la Révolution, t. I" p. 485-492.

bonne heure, on aperçut les flèches de la cathédrale d'Angers.

Depuis trois jours, les administrateurs de Maine-et-Loire savaient l'arrivée de leurs nouveaux hôles. Il se trouva que les mémos passions et les mêmes peurs qui inspiraient les gens du Mans troublaient aussi ceux d'Angers, Dès le mois do juillet, le conseil général du département avait réclamé une loi contre les non-conformistes (1). La demande avait été renouvelée un peu plus tard : « Ce n'est, disait-on, qu'en éloignant ces boutefeux qu'on peut espérer voir renaître dans l'Empire le calme et la tranquillité (2). L'événement du 10 août avait creusé la séparation et, des deux côtés, porté au comble les colères. Les courriers venus de Paris annonçaient l'invasion étrangère. On venait enfin d'apprendre le premier soulèvement des paysans dans le district de Châtillon. C'est en cet état d'excitation qu'on connut les résolutions prises au Mans. Le 30 août, dans la soirée, une réunion se tint à laquelle avaient été convoqués les membres du district, les ofTiciers municipaux, les chefs de la garde nationale. Sans discussion, on adopta les mesures nécessaires pour recevoir et loger les prêtres raanceaux. Puis l'un des assistants se leva et, invoquant l'urgence d'étouffer les germes de guerre civile, proposa, à l'exemple de la Sarthe, la déportation immédiate des insermentés. Sous couleur de salut pubhc, la proposition fut aussitôt votée (3).

Au milieu de l'effervescence arrivèrent, le 31 août, les prêtres du Mans. La garde nationale d'Angers était allée au-devant d'eux, renforcée de gendarmes et de deux pièces de canon. Les captifs firent leur entrée, à la manière de

(1) Archives nationales, F"'- '" 5 (Maine-et-Loire).

(2) Extraits des Archives départementales de Maine-et-Loire, publiés par la Revue d'Anjou, année 1853, p. 544. — Archives nationales, F',

(3) Archives nationales, F", 445. — Archives départementales de Maineet-Loire, publiées par la Revue d'Anjou, année 1853. — Voir aussi Céleslin PoBT, la Vendée angevine, t. II, p. 27-28.

malfaiteurs et sous la conduite d'une foule immense qui leur clamait ses malédictions. C'est en cet appareil qu'ils gagnèrent le château. Ils y furent enfermés, partie dans les tours, partie dans la chapelle. Le lendemain, ceux des proscrits qui avaient obtenu de faire la route en voiture furent accueillis par les mêmes insultes. « On aurait cru, dit le récit auquel nous empruntons ces détails, que toutes les furies de l'enfer s'étaient donné rendez-vous en ces lieux. »

Il restait à joindre aux prêtres manceaux les prêtres angevins. Les administrateurs de Maine-et-Loire dressèrent la liste des ecclésiastiques déportables : ils étaient au nombre de deux cent soixante-quatre. Pendant que tout se préparait pour l'exil, on connut les massacres de Paris. L'un des commissaires se rendit aussitôt au château, apprit aux captifs l'événement : « Il n'y a plus pour vous, ajouta-t-il, de sûreté dans le royaume ; c'est votre propre intérêt de partir au plus tôt pour Nantes, d'où vous serez embarqués. » Ainsi parlat-il, montrant comme une grâce le bannissement, et affectant lui-même le ton d'un protecteur, presque d'un ami. « Nous irons, répondirent les prisonniers, où la Providence nous appellera (1). 0 Le 12 septembre était le jour fixé pour le départ. On dut, au dernier moment, excepter du voyage quelques malades, notamment l'abbé Courveault qui mourut le lendemain. A six heures du matin, le tambour battit dans la cour du château. Un peu plus tard, les prêtres manceaux se mirent en route, liés deux à deux par des cordes. Dans les rues, une grande foule, mais cette fois muette et donnant même quelques signes de pitié. Hors de la ville, on retrouva les prêtres angevins qui attendaient leurs confrères de la Sarthe. De tous on composa un convoi commun, comme on forme une chaîne de galériens. Quatre ou cinq cents gen-

(1) Voir les documents et récits publiés par la Revue d'Anjou, année 4853, p. 554.

darmes ou gardes nationaux escortaient la colonne, attentifs à prévenir, chemin faisant, toute révolte ou toute évasion ; car, à la différence des villes, les campagnes étaient très animées pour leur foi, et plus que tous les autres les catholiques paysans de la basse Loire. Deux petits canons fermaient la marche ; sur l'un d'eux, on attacha à califourchon un curé qu'on appelait Lancelot et qui était pai-ticulièrement odieux aux proscripteurs. Le premier jour, on fit halte à Ingrandes, le deuxième à Ancenis, le troisième, on atteignit Nantes. A la diiïérence des Angevins, les Nantais accueillirent avec humanité ceux qui allaient quitter la France. Le maire se rendit au-devant du convoi. Montrant les prêtres et avec un accent de reproche : « Sont-ce là, dit-il, des criminels? » Et il fit enlever toutes les entraves. L'autorité toléra les visites, défendit les insultes, permit les achats nécessaires. La veille du départ, les commissaires venus du Mans et d'Angers réunirent les proscrits, qui étaient au nombre total de quatre cents environ, et les pressèrent de prêter serment. Deux d'entre eux cédèrent (1). Le reste garda le silence. « Eh bien, dit l'un des commissaires, préparez-vous à partir ; jamais vous ne reverrez votre patrie. » Sur des barques, les déportés gagnèrent Paimbœuf. Là, ils furent répartis entre trois bâtiments, le Français, le Didon, V Aurore, et, après une traversée très contrariée par les tempêtes, abordèrent sur les côtes d'Espagne.

Telle fut l'application anticipée du décret. Ailleurs la hâte fut un peu moins grande. Mais, dès le mois de septembre, l'exode des prêtres commença.

(1) Voir Revue d'Anjou, année 1853, p. 565. — PiOLiN, l'Eglise du Mans pendant la Révolution, t. II, p. 18.

Les départs furent accompagnés de tant de traverses qu'on ne savait où était le plus grand péril, celui d'obéir à la loi en quittant le territoire, ou celui de la braver en demeurant dans la patrie.

Dès le premier jour, les épreuves commencent. Les prêtres, les uns libres encore, les autres déjà soumis à l'internement dans les villes, se présentent devant les municipalités pour obtenir leurs passeports. Cependant la même passion qui a souhaité leur éloignement répugne à les laisser partir : il est doux de les bannir ; ne serait-il pas plus doux de les tenir emprisonnés? Puis une crainte règne, celle qu'ils aillent rejoindre les émigrés et, suivant le langage du temps, « se ranger sous les aigles germaniques ». A Autun, à Dôle, à Troyes, ailleurs encore, les passeports sont refusés. En plusieurs endroits, les insermentés demeurent donc consignés, gardés à vue, n'ayant ni le droit de rester, ni la licence de partir ; et cette violation de la loi est si flagrante qu'elle est dénoncée le 13 septembre à l'Assemblée législative (1).

Quand les insermentés ont enfin obtenu leur passeport, ils ne laissent pas, après l'avoir lu, que de demeurer soucieux. Sur cette pièce on a mentionné leur qualité de prêtre, l'objet de leur voyage, le décret qui les expulse. Le même papier, qui les protège, les dénonce ; et quand, aux étapes de la route, ils se présenteront aux autorités pour le visa, ils seront traités moins en citoyens dignes d'égards qu'en suspects bons à molester.

Cependant à la poste les courriers ont déposé les journaux. Ceux-ci annoncent des nouvelles terrifiantes : les massacres de Paris d'abord, puis les jours suivants d'autres tueries. A Versailles ont été immolés le 9 septembre, au nombre de soixante-dix, les prisonniers transférés d'Orléans et les détenus de la prison. A ces nouvelles, les malheureux n'ont plus qu'un souci, s'éloigner, s'éloigner au plus vite.

(1) Voir Moniteur, tome XIII, p. 695.

Décidément la terre étrangère, même inhospitalière, sera moins cruelle que ne l'est la patrie.

L'appréhension est telle qu'elle surexcite l'ardour de partir, même chez ceux que la loi ne chasse pas. Il surgit, et en assez grand nombre, des candidats à l'exil. Beaucoup de prêtres non fonctionnaires, chanoines, chapelains, anciens religieux, tous provisoirement épargnés par le décret de déportation, sollicitent comme une faveur le bannissement et se présentent aux mairies pour obtenir un passeport. En plusieurs lieux, les autorités un peu embarrassées consultent le ministre de l'intérieur, Roland. Celui-ci prescrit d'accorder sans hésiter les laissezpasser : « Ces prêtres, ajoute-t-il, montrent par leur demande même qu'ils sont aussi dangereux que les autres (1). »

En une hâte troublée, les proscrits achèvent leurs préparatifs. S'ils ont quelque bien, ils remettent à un ami sûr, à un parent, une procuration générale pour le gérer. Ils rassemblent un peu d'or et le dissimulent tantôt entre les semelles de leurs souliers ou dans le collet de leur habit, tantôt en un trou creusé dans leur bâton de voyage. Depuis longtemps ils ont laissé pousser leur tonsure ; ils s'appliquent à bannir de leur costume les petits collets, les rabats, tout ce qui trahirait leur origine cléricale ; il en est même dans le Midi qui, pour se donner un air bien civique, fixent une cocarde tricolore à leur chapeau. Ainsi démarqués ou se figurant qu'ils le sont, ils n'ont plus qu'à partir. Cependant, au moment de s'éloigner, un souci les travaille. Ceux qui ne sont pas internés dans les villes cherchent à revoir une dernière fois leurs ouailles. Il y a là-bas, en leur ancienne paroisse, un infirme qu'ils veulent visiter encore, quelques enfants dont ils veulent hâter la première communion ; puis ils vont trouver quelque ancien moine, quelque vieux prêtre oublié, et les supplient d'accomplir en leur absence,

(1) Lettre de Roland aux administrateurs de la Seine-lnrérieore. {Arckw* nationales, F", 472.)

autant qu'ils le pourront, le ministère qu'ils sont contraints d'abandonner. Les plus pieux ont dans leur voisinage un sanctuaire accoutumé où ils souhaitent d'aller prier avant le grand exil. En Artois, on voit beaucoup de prêtres se rendre en pèlerins, avant de partir, au lieu où est né Benoît- Joseph Labre, un mendiant mort récemment, déjà très vénéré, et qui fut, toute sa vie, pauvre, errant, méprisé comme eux-mêmes le seront demain.

Il y a des liens dont on ne sent toute la force qu'au moment de les rompre. A l'heure de l'exil, plusieurs de ceux qui ont aspiré au départ sentent leur cœur se briser. Tout est prêt. Ils ne se résignent point à s'éloigner. Ils ont un passeport. Ils ne se décident pas à s'en servir. Silencieusement ils se séparent de leurs compagnons. A travers mille détours, ils brouillent leur trace ; ils se rejettent en leur région natale comme un brigand dans le maquis. Là ils dresseront l'autel où il plaira à Dieu, hors la loi humaine pour mieux suivre la loi de Jésus, et entretenant au jour le jour ce qui reste de flamme chrétienne. Nous les retrouverons sur les pontons ou bien encore au pied de l'échafaud.

Ce qui est chez les uns aspiration au martyre, se trEmsforme chez les autres en faiblesse. Il y a çà et là, au moment même du départ, quelques prestations de serment. Ces retours in extremis seront-ils motifs de grâce? Roland consulté juge l'obéissance trop tardive pour qu'elle reçoive son salaire. Pourtant sa décision s'accompagne de quelques tempéraments, en faveur de ceux qui n'ont jamais suscité de troubles et qui peuvent produire des attestations de civisme (1). Par ce langage, il semble s'en remettre aux autorités locales ; et en effet, celles-ci, suivant les âpretés de leur zèle ou les inspirations de leur mansuétude, pousseront jusqu'au bout la rigueur ou pratiqueront la clémence.

(]) Archives nationales, F", 468, Saône-et-Loire, et aussi F'»

Cependant, par toutes les routes, s'écoule le gros de l'armée sacerdotale. Je sais quelques prêtres qui, comme le respectable abbé de Moussac, partirent dans leur propre voiture conduite par un serviteur fidèle (1). Ces débris de luxe sont rares. Le plus souvent le voyage est misérable qui conduit jusqu'à l'exil. Les déportés n'aiment point à se servir des diligences : d'abord elles sont chères ; puis les places y sont retenues longtemps d'avance; enfin elles sont encombrées par les commissaires, les fonctionnaires, les gendarmes nationaux, tous gens à fuir. On voit les proscrits faire marché avec des bateliers pour descendre les fleuves. D'autres se cotisent pour payer une carriole où ils s'entassent. Beaucoup vont à pied, empruntant par intervalles les charrettes des paysans. C'est à pied que M. de Barrai, évoque de Troyes, s'évade à travers la Bourgogne et gagne la frontière suisse (2).

Cet appareil est celui du pauvre. Pauvres, les prêtres proscrits le sont presque tous. Ils le sont d'autant plus que, chemin faisant, ce qui leur reste leur est ravi. Une loi est votée le 5 septembre qui défend toute exportation de numéraire. Donc aux gîtes d'étape, quand les déportes se présentent aux mairies pour le visa de leurs passeports, on les interroge, on les fouille, on leur prend leur or et on leur donne en échange des assignats, dépréciés en France, plus dépréciés à l'étranger. Comme ils protestent, quelques directoires consultent Roland. Celui-ci confirme la défense de toute exportation ; cependant il conseille quelques ménagements dans les perquisitions : De minimis non curât prœlor, écrit-il aux administrateurs de la Seine-Inférieure ; et il permet, semble permettre la tolérance de trois ou quatre louis qui assureront les premiers jours de l'exil.

La route se poursuit, mais au milieu de quelles traverses I

\1) Un prêtre d'autrefois, rar le marquis de Moussac, p. 124. (2) Récit de M. Barrai, évoque de Troyes. {Histoire du diocèse de Troyes, pendant la Révolution pat l'abbé Prévost, t. II, p. 286-287.)

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