TOME II
Tout ce que les prêtres ont lu dans saint Paul sur les périls des serviteurs de la foi, périls des fleuves, périls des villes, périls des déserts, périls des faux frères, devient pour eux d'une application littérale.
Il y a le péril des fleuves. En Normandie, des déportés, au nombre de plus de deux cents, imaginent de s'embarquer sur la Seine et de passer de la sorte en Angleterre. Ils sont arrêtés à Quillebeuf, y sont détenus plusieurs jours au milieu de toutes les avanies, y sont dépouillés de leurs effets, échappent à grand'peine à la mort, et ne sont délivrés que par l'arrivée de gardes nationaux de Rouen (1). A quelques jours de là, d'autres prêtres non conformistes, embarqués au nombre de près de cent, sont pareillement forcés de descendre à terre, y sont consignés, et n'obtiennent qu'à grand'peine de continuer leur route (2).
Il y a le péril des embarquements. Même en face de l'Océan, l'épreuve n'est pas finie. Les prêtres de la Vendée arrivent aux Sables-d'Olonne ; ils y sont retenus captifs jusqu'à l'heure du départ. Ceux de l'Ille-et- Vilaine et des Côtes-du-Nord sont embarqués, ramenés à terre, embarqués de nouveau. Les insermentés du Calvados arrivent au nombre d'une centaine à Port-en-Bessin ; au moment où ils vont partir, ils sont assaillis, dévalisés, battus, menacés de mort ; dans les populations de la côte, le bruit court que les Anglais méditent une descente, que les prêtres sont leurs comphces ; peut-être les malheureux eussent-ils été immolés sans l'intervention des délégués de l'Assemblée électorale qui, en ce temps-là même, se tenait à Bayeux (3).
Pour ceux qui fuient par la voie de terre, il y a de bien autres périls. Il y a le péril de la traversée des campagnes. En général elles sont demeurées assez fidèles à leur foi et
(1) Barrxtel, Histoire du clergé français pendant la Révolution, t. I", p. 329-331.
(2) L'abbé Baston, Mémoires, t. I", chapitre xix.
(3) Voir Charrier, Claude Fauchet, t. II, p. 163-164.
ne souhaitent point la persécution. Mais dans le voisinage de la frontière, la terreur de renvahissemcnt, la conviction des trahisons nobiliaires et sacerdotales obscurcissent les intelligences, voilent l'humanité elle-même. Tel est le sentiment dans l'Ardenne, en Champagne, en Bourgogne, dans une partie de la Franche-Comté. Là, sans plus ample information, on juge que le réfractaire qui fuit prouve, en fuyant, qu'il est coupable : c'est bien vraiment l'ennemi bon à traquer, bon à abattre en attendant l'autre ennemi. A cinq lieues d'Autun, au village de Couches, le dimanclie 9 septembre, quatre prêtres qui voyagent en voiture avec des passeports réguliers sont assaillis par les gens du pays, mis en prison, puis massacrés (1). Chose inouïe ! ces assassins ne croient pas mal faire. On les traduira plus tard en justice ; et dans leur esprit grossier, tout enténébré de calomnies, ils ne comprendront point qu'on les accuse. Ils s'estimeront non des tueurs, mais des patriotes ; et, sur le point d'être mis en jugement, ils écriront à la Convention r « L'on regardait les prêtres comme les vrais auteurs de nos maux ; et vous-même, vous les aviez cru si dangereux que vous les aviez proscrits du territoire français. Les quatre prêtres ont été victimes. Le peuple en furie leur a donné la mort, et l'on croyait si bien avoir fait une bonne action que chacun se vantait le lendemain d'en avoir tué sa bonne part. » Et les quatre assassins — les quatre sans-culottes, comme ils s'appellent eux-mêmes — achèvent en déclarant « qu'ils ont toujours marché dans les sentiers de la probité et de la vertu (2) ».
Il y a un péril plus grand que la traversée des campagnes, c'est la traversée des villes. Les déportés, dans les relations
(1) Voir l'abbé Paul Mdquet, Recherches historiques sur les persécutionâ religieuses dans le département de Saône-et- Loire, arrondissement d'Autun,
(2) Documents publiés par Mortimeb-Tebnaui. (Histoire de la Terreur, t. III, p. 022, appendice.)
OÙ ils ont consigné leurs épreuves, ont raconté que parfois, à l'entrée des bourgs ou des centres populeux, ils étaient reconnus, malgré leur déguisement, par des hommes compatissants, par des femmes pieuses. Ceux-ci s'approchaient d'eux furtivement ; à l'oreille ils leur glissaient ces mots : « N'entrez pas, il y a des mahntentionnés ; tournez la ville, hâtez-vous. » Et eux-mêmes se hâtaient de s'éloigner, craignant d'être accusés de pitié.
C'est que partout, dans les villes, les prêtres sont signalés à la haine publique. A Quingey, dans la salle même où s'accomplissent les élections pour la Convention, une affiche invite les délégués de chaque canton à dénoncer tous ceux qu'atteint la loi de déportation (1). — A Mortagne, le club, après avoir dénoncé les nobles, les prêtres, énumère les sommes que chacun d'eux a, dit-il, versées pour assurer le départ du roi et le triomphe de la contre- Révolution. — A Lyon, Chalier dit à la tribune du club central : « Il faut trancher la tête à tous les prêtres réfractaires (2). » — Dans le Jura, les administrateurs du département, décrètent le 10 septembre que tous les prêtres insermentés seront incarcérés : à Dôle, à Salins, les prisons se remphssent, et on arrête même les déportés qui, munis de passeports réguliers, traversent la région pour se rendre en Suisse (3). — Dans la Côte-d'Or, sous le prétexte que la loi n'est pas faite pour les temps révolutionnaires, le peuple — c'est le terme des documents officiels — fait violence aux municipalités et s'arroge le droit d'arrestation : à Beaune, quarante individus, nobles ou prêtres, sont détenus aux Cordeliers ou aux Carmélites : à Dijon, les prisons regorgent ; elles regorgent tellement qu'on est obligé de faire rebrousser chemin aux suspects qui sont amenés des autres villes. Comme Roland, indigné,
(1) Sauzay, Histoire de la per-iécution religieuse dans le Doubs, t. III, p. 55.
(2) Archives nationales, Y'' 3686», Rhône.
(3) Ibid., F' 3679S, Jura.
gourmande les officiers municipaux de Beaune, ceux-ci répondint insolemment : « La nature des expressions de votre lettre fuit naître le doute qu'elle soit exactement de vous. » Quant aux administrateurs do la Côte-d'Or, ils ripostent en rappelant au ministre son impuissance pendant les journées de septembre : « Dans la capitale, disent-ils, tous les corps constitués n'ont rien pu opposer, non seulement aux arrestations, mais môme aux exécutions arbitraires ; comment voulez-vous que, revêtus d'une autorité moindre, nous ayons pu rendre à la liberté les hommes que la Commune garde? Vous voulez que nous dénoncions à l'accusateur public les coupables de ces arrestations ; avezvous fait dénoncer les coupables de pareils délits et de plus grands encore (1)? »
De ces violences au meurtre il n'y a qu'un pas. A Meaux, le 4 septembre, la prison est envahie, et sept prêtres y sont massacrés (2). — A Lyon, cinq jours plus tard, une foule de bandits, se disant gardes nationaux, après avoir égorgé plusieurs officiers du régiment de Royal- Pologne, tuent un prêtre à la prison de Saint-Joseph, un autre à la prison de Rouanne, et un troisième qu'ils assaillent dans la rue (3). — Dans l'Orne, un curé, l'abbé Gallery, est mis à mort le 3 septembre à Vimoutiers, et un capucin le 6 septembre à Alençon. Les administrateurs du département annoncent ces meurtres, ainsi que deux autres, à Roland ; puis ils ajoutent en termes très résignés : « Si le spectacle de ces scènes est affligeant pour l'humanité, on éprouve une sorte de consolation dans la pensée que les victimes étaient des contre-révolutionnaires dont l'imprudente audace exci-
(1) Archives nationales, F^ 3668, Côte-d'Or.
(2) Mortimer-Ternaux, Histoire de la Terreur, t. III, p. 323-325.
(3) Procès-verbal de la municipalité de Lyon, 11 septembre 1795. {Archives nationales, F', 3686*, Rhône.) — Voir aussi Goillon de Mont- Léon, .Mémoires pour servir à l'histoire de Lyon pendant la Révolution, t. I", p. 128.
tait chaque jour la juste indignation du peuple (1). » Pourtant, en ces mêmes jours, des scènes plus horribles se sont déroulées à Reims.
En cette ville, le 3 septembre au matin, le bruit s'est répandu que des lettres sont interceptées ou retardées, qu'on brûle à la poste des papiers compromettants. Le peuple (c'est toujours l'expression des procès-verbaux), le peuple, aidé de fédérés nationaux nouvellement arrivés, se saisit du directeur et aussi de l'un de ses commis : l'un et l'autre sont immolés. Puis des perquisitions s'opèrent dans les différents quartiers à l'effet d'y ai'rêter tous les aristocrates. Des étrangers, portant sur leur chapeau une inscription tracée à la craie avec ces mots : homme du 10 août^ excitent à la violence, répriment tous les mouvements de pitié. Un chevalier de Saint-Louis, M. de Montrozier, est massacré. Parmi les victimes, les plus désirables sont les prêtres. Deux chanoines, M. de la Condamine et M. de Vauchères, sont assassinés. Un peu plus tard, un ancien curé, M. Romain, est traîné dans les rues et ensuite mis à mort. A la chute du jour, les cadavres sont dépecés et les débris sanglants, têtes, troncs, membres, sont promenés dans la ville. Cependant la nuit tombe. Sur l'une des places publiques, on allume un grand feu, et on y jette pêle-mêle les misérables restes. En ce moment, les forcenés tirent de la prison un prêtre, l'abbé Alexandre, arrêté dans la journée, l'amènent sur la place et le précipitent dans le brasier. Le jour renaît sans que l'ivresse de tuer s'apaise. Point de police ; une garde nationale impuissante, dépourvue d'ordres précis, affolée de terreur ; des magistrats s'épuisant en exhortations, en « exhortations très pathétiques », disent-ils dans leur procès-verbal, et réduits à inventorier les dépouilles des morts ou à rechercher par les rues ce qui reste d'ossements pour leur assurer la
(1) Lettre des administrateurs du département de l'Orne à Roland' 7 septembre 1792. [Archives nationales, F^ 3684=*.)
sépulture. Le 4 septembre dans la matinée, les bandits amènent à la Maison commune l'abbé Paquot, curé de Saint-Jean et le somment de prêter serment. Timidement, les oflîciers municipaux interviennent : « Le serment, disentils, n'est pas obligatoire, et cet ecclcsisatique sera déporté. » « J'aime mieux la mort que le serment, dit l'abbé Paquot qui a conservé tout son calme. » A ces mots, la furie des brigands se ranime : ils entraînent le prêtre sur la place de l'IIôtel de Ville, le percent de coups, dépècent et promènent ses restes. Cependant un général vient d'arriver, et avec lui des troupes. Les magistrats lui demandent du secours. Si nous en croyons la municipalité, il ne donne aucun ordre et bientôt part pour Châlons, afin de prendre les inbtructions de Luckner. Décidément les meurtriers sont les maîtres. Dans l'après-midi, une troupe de gens, dont plusieurs sont armés de sabres, conduisent devant les oiliciers municipaux un vieillard, l'ancien curé de Rilly : « Qu'il jure, crie la foule; nous ne lui ferons aucun mal et nous le reconduirons chez lui. » Gomme l'abbé Paquot, le curé de Rilly répond : « Jamais je ne prêterai serment. » Et comme l'abbé Paquot, il est, malgré les efforts du maire, immolé. Le lendemain seulement, un retour violent se produit ; et la colère contre les assassins étant aussi terrible que la brutalité contre les victimes, l'un des brigands, nommé Laurent Remacle, dit Château, est exécuté sommairement. Le 7 septembre, le calme renaît, et c'est alors que Tes officiers municipaux rédigent le procèsverbal auquel nous empruntons ce que nous venons de raconter (1).
Telles sont les nouvelles que recueillent les prêtres aux étapes de leur fuite. Tout terrifiés, ils évitent les villes, au risque de négliger le visa de leur passeport. S'ils ne peuvent emprunter quelque chemin de traverse, ils se glissent dans
(1) Archives nationales, F', 3682'', Marne.
les rues le soir et repartent à la petite pointe du jour. Ces précautions d'ailleurs ne sont pas tojours efficaces, et il arrive que plusieurs se décèlent par leur soin même à se dissimuler. Cependant, au milieu de tous les périls, il en est un qui est plus redoutable que tous les autres, c'est celui du contact avec les volontaires.
Le même nom, qui évoque à distance tant de glorieux souvenirs, a trop souvent signifié, au début, abus de force, pillage, assassinat.
Ce nom même était impropre. Il n'y avait eu qu'en 1791 un système exclusif de volontaires tirés des gardes nationales. La loi du 5 juillet 1792, en assujettissant les cantons à fournir chacun un nombre déterminé d'hommes, avait commencé à substituer au régime des engagements spontanés le régime des réquisitions. A défaut d'un chiffre suffisant de vrais volontaires, les communes avaient soudoyé des recrues pour compléter le contingent exigé. Ailleurs ceux qui avaient été désignés s'étaient fait remplacer. De là des éléments très mêlés : soldats qui seraient l'honneur des guerres prochaines, gens de proie qui n'aspiraient qu'à l'anarchie et jamais ne représenteraient autre chose, hommes féconds en ressources, mais de renommée équivoque, artisans sans ouvrage, vagabonds, gardes-chasse congédiés, braconniers, contrebandiers, militaires licenciés et incapables d'autre métier, fils de famille voyant dans les armées une issue et s'y jetant avec une précipitation violente. Ivraie et bon grain, la servitude militaire allait tout broyer, réveiller ce qui restait de vertus, maîtriser ce qui émergeait de vices, discipliner au profit de la patrie ce goût d'aventure qui est une portion de l'héroïsme. La guerre ferait le reste ; car le feu des batailles a, comme le baptême des chrétiens, une souveraine vertu rédemptrice. Au mois de septembre 1792, on ne devinait point la gloire, on ne constatait que le désordre, et il était extrême. Tous ces volontaires qui se dirigent vers Soissons, Châlons, la Bourgogne, l'armée
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de Savoie, sont fiévreux, crédules, enivrés de déclamations, à la fois émus et surexcités des périls prochains, se croyant tout droit sur la société puisqu'ils s'apprêtent à la défendre, peu ménagers de la vie humaine au moment où ils vont hasarder leur vie propre, ignorant toute maxime hormis celle de la toute-puissance du peuple, et volontiers se disant, se jugeant le peuple.
Tout concourt à les pervertir. Ils arrivent au gîte d'étape, et même dans les régions les plus fertiles en blé s'étonnent de ne point trouver de pain. Ils réclament des lits et ne 8 irprennent que répugnance à les loger. Sous ces mécomptes, ils commencent à s'irriter, rapprochent de leur disette l'abondance des riches, regardent d'un œil mauvais les grands hôtels aux volets fermés, les grands couvents déserts. Volontiers ils usurpent ce qu'on ne leur donne pas, et par là provoquent une répulsion égale à leur propre ressentiment. Les autorités les invitent à la discipline ; mais l'anarchie qu'ils voient partout est une leçon de choses plus puissante que toutes les exhortations. Souvent le club, pour célébrer leur passage, leur offre une réception; ils y boivent trop, après avoir pendant la journée mangé point assez : de là chez eux un mélange de vide et d'ébriété, usant pour le corps, déséquilibrant pour l'esprit. Ils cheminent d'étape en étape. Partout le même spectacle de violence impunie. Alors ils s'exaltent tout à fait: pour la patrie demain peut-être ils vont mourir ; c'est bien le moins qu'aujourd'hui, ils soient, eux aussi, un peu les maîtres.
Et incontinent ils s'exercent à l'être. En Seine-et-Oise, Us se rendent au marché aux grains et y font la loi. En Champagne, ils enlèvent les chevaux des laboureurs. Dans l'Orne, le Jura, la Côte-d'Or ils grattent, sous prétexte d'égalité, tous les emblèmes et mutilent les monuments. A Nancy, ils menacent d'égorger les aristocrates (1). A Coulommiers,
(1) Camille Rousset, les Volontaires de 1792, passim. — Archwe$ nationales, F^ 3684\
ils tuent un habitant de la ville qui, disent-ils, les a provoqués (1). A Provins, ils forcent le maire à leur livrer l'entrée de la maison d'arrêt, et se font remettre le registre d'écrou ; puis, de leur propre autorité, ils élargissent treize prisonniers, dont trois sont accusés de vol, cinq de complicité de meurtre, un d'assassinat. Le maire n'a d'autre ressource que de rédiger un procès-verbal où il constate qu'il a dû « céder aux circonstances (2) >;.
En ces hôtes qu'ils prêchent, qu'ils abreuvent, qu'ils enivrent, les clubistes devinent d'inappréciables auxiliaires. Ils seront le bras séculier de la démagogie. Ce que les scribes de ruisseau, ce que les rhéteurs de carrefour ont médité, ils l'exécuteront. Ils seront des exécuteurs sans remords, n'étant que des exécuteurs à demi conscients ; ils seront surtout des exécuteurs sans risque, car ils passent ; demain on ne les re verra plus, ils s'absorberont dans l'anarchie générale, et le plus souvent on ignorera jusqu'à leur nom.
Parmi les ennemis les plus odieux, il y a les prêtres. Comme on lance une meute, les démagogues sédentaires lancent contre eux leurs auxiliaires ambulants.
Ceux-ci obéissent et docilement. A Tours, ils menacent les notables qui, au nombre de cent dix-neuf, ont signé des pétitions en faveur des insermentés (3). A Mirepoix, ils saccagent la chapelle des réfractaires. A Saint-Girons, ils fustigent les femmes qui vont à l'office non conformiste; dans la même ville, ils s'informent des accouchements récents, s'emparent des nouveau - nés et les portent de force au baptistère des assermentés (4). A Besançon, ils découvrent qu'un prêtre, chez qui ils sont logés au nombre de six, dit la messe en son appartement et y a même un
(1) Archives nationales, F' 3689'', Seine-et-Marne,
(2) Ibid.
(3) H. Faye, ies Sociétés populaires dans l'Indre-et-Loire. (Revue de la Révolution, j nvier 1887.)
(4) Aknaud, la Révolution dans le département de FAriège, passira.
confessionnal ; aussitôt ils se jettent sur lui, et le frappent ; .après quoi ils le dénoncent aux autorités (1).
Ceux qui intimident, menacent ou maltraitent sont aussi ceux qui tuent. Dans le procès-verbal qui relate les meurtres de Reims, il est question, à trois reprises différentes, de 0 volontaires étrangers nouvellement arrivés » et qui grossissent la multitude féroce. — Dans l'Orne, le 9 septembre, en la petite ville de Laigle, un prêtre, l'abbé Bessin, curé de Saint-Michel de Sommaire, qui est muni de passeport et part poui" l'exil, est assailli par les volontaires et massacré (2). — Le même joui", dans le même département, quatre prêtres, pourvus de papiers réguliers et se rendant en Angleterre, arrivent au bourg de Gacé. C'est, dans ce lieu, le jour du recrutement des volontaires. A l'entrée du bourg, quelques-uns de ceux-ci les somment de descendre de voiture et de les suivre. « Le serment ou la mort! » crie la foule. Ils refusent de jurer, et peu après sont tous quatre immolés (3). — Dans la Cùte-d'Or, un ecclésiastique déporté, du nom de Lemoine, venant du Loiret et gagnant la Suisse, passe le 12 septembre à Vitteaux. Justement en ce lieu stationne un détachement de volontaires. Ils se lancent sur les pas du prêtre, le traquent dans une chambre haute et le jettent par la fenêtre (4). — Dans le Haut-Rhin, l'abbé Pescheur, curé de Florimond, quitte sa paroisse pom' obéir à la loi de déportation et s'achemine vers la frontière suisse. Il longe, en fugitif qui se hâte, la route de Belfort à Porrentruy ; à ce moment il est aperçu par un capitaine de volontaires; celui-ci juge suspect cet homme qui se sauve. Il emprunte un fusU, l'ajuste et le tue (5).
(1) Sauzay, Histoire de la persécution religieuse dans le Doubs, t. III, p. 6.
(2) Bixs.les Marlyrsde la foidaas Udiocèsede Séez, t. l",'p. 143etsuiv.
(3) Ibid., t. I".
{'i) Archives nationales, F'» 417, Côte-d'Or.
(5) Sauzay, Histoire de la persécution religieuse dans le Doubs, t. III, p. 193,
Avec l'automne de 1792, l'exode s'achève.
Aux limites des Pays-Bas sont les prêtres du Nord. Ils sont rassemblés dans les petites villes de la frontière, à Ypres, à Poperinghe, à Warneton, à Péruwelz ; mais leur paix ne sera pas longue, car bientôt ils seront refoulés sur Bruxelles, sur Liège, enfin sur la Westphalie. — Les Picards, les Normands, les Bretons ont presque tous cherché refuge en Angleterre. Ils y vivent très rassurés, — car la mer les sépare de leurs ennemis, — mais pauvres aussi jusqu'à la misère. — Les Alsaciens, les Bourguignons, les Francs-Comtois ont franchi la frontière suisse. Ils s'entassent dans le canton de Fribourg et refluent sur celui de Soleure. En cette dernière ville repose, dans la chapelle du collège, M. de Durfort, archevêque de Besançon, mort tout récemment ; et le premier soin des prêtres comtois, en dépit de leur pénurie, est de lui élever un tombeau. Les déportés du Charolais, du Beaujolais, du Lyonnais, achèvent de s'écouler vers la Savoie ; ils marchent péniblement d'étape en étape, à travers les cantonnements deî soldats qui trop souvent les poursuivent de leurs cris : A mort les prêtres (1) ! La Savoie même ne leur offrira qu'un asile passager, et bientôt sous la pression de l'invasion française ils seront rejetés en Piémont. — Les insermentés du Midi se dirigent en général vers Nice; de là ils se répandent en Toscane, dans les États de l'Église ; et le pape Pie VI, bientôt proscrit lui-même, créera pour les soutenir YŒuvre pie de V hospitalité française. — Cependant beau-
(1) GuiLLON DE MoNTLÉON, Mémoires pour servir à l'histoire de Lyon pendant la Révolution, t. P"', p. 121.
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coup des prêtres de l'Anjou ou du Poitou ont gagné par mer l'Espagne. D'autres s'y acheminent par terre, venant de l'Angoumois, du Périgord, de TAgenais; ils voyagent ordinairement à pied, tantôt insultés, tantôt bénis. Ainsi arrivent-ils au pied des Pyrénées qu'ils contemplent avec stupéfaction : « Figurez-vous, disent-ils en leurs récits naïfs, que les montagnes sont ici vingt fois plus hautes que les plus grands arbres de chez nous. » Et les mêmes rclatitms rapportent leurs terreurs quand ils commencent à monter vers le col et s'engagent dans le chemin muletier qui, du versant français de Cauterets, les portera vers Penticosa.
Il semble que tant de départs doivent laisser sans guides les fidèles et déserts ce qui reste d'autels. Cette conclusion serait trop absolue ; et après s'être étonné de tout ce que l'Eglise a perdu, on s'étonne de ce qu'elle retient encore.
A côté de ceux qui s'éloignent, il y a ceux dont la présence demeure tolérée. Ce sont les prêtres non fonctionnaires, c'est-à-dire qui n'ont été investis d'aucun ministère paroissial ou d'enseignement public. Dans cette catégorie épargnée rentrent ceux des anciens religieux, des chanoines, des chapelains qui n'ont point émigré. — Les religieux, même demeurés fidèles à leurs vœux, ont tous été expulsés de leurs couvents; car les lois du mois d'août ont prescrit la fermeture de toutes les maisons conventuelles ; ils vivent, soit dans leurs familles, soit dans de petits logements urbains ou à proximité de leur ancien monastère. Ils sont tenus à une extrême prudence, et la dénonciation de six de leurs concitoyens sulTit, on s'en souvient, à les rendre déportables (1). En dépit de cette servitude, quelques-uns d'entre eux réussissent encore à faire œuvre de prêtre. — La même condition est celle des chanoines, des chapelains demeurés autour de leur église livrée au schisme, et eux aussi sous le coup d'une suspicion permanente. La plupart bornent
(1) Article 6 de la loi du 26 août 1792.
leur ambition à garder sauves la liberté et la vie. Les plus zélés ont, dans la portion la plus écartée de leur demeure, une petite chambre où ils disent la messe, où ils reçoivent quelques fidèles, où brûle encore la lampe d'autel, toute voilée, toute baissée, juste assez pour qu'elle ne s'éteigne pas.
Après les prêtres non assujettis au serment, les prêtres fonctionnaires.
Tous ne sont pas partis. D'abord il y a les sexagénaires et les infirmes qui doivent, aux termes de la loi du 26 août, être réunis au chef-lieu du département dans une maison commune, sous l'inspection de la municipalité. Le lieu choisi est tantôt le séminaire ou un ancien couvent, tantôt un collège ou bien encore une habitation particulière devenue propriété nationale. Suivant l'humeur des magistrats, le régime est celui de la réclusion ou d'un simple internement débonnaire. En certaines villes, comme à Strasbourg, le règlement est très dur : les détenus ne peuvent sortir que collectivement, sous la conduite d'un surveillant ; ils ne peuvent recevoir de visites que de dix heures à midi, au réfectoire et en présence d'un gardien; chaque jour les chambres sont inspectées deux fois ; toute contravention entraîne huit jours d'arrêt à la chambre (1). A l'inverse, dans la Creuse, dans la Marne, dans la Meurthe, la règle est, au moins au début, très douce et pleine d'accommodements. Il en est de même dans le Pas-de-Calais, jusqu'au jour où Lebon confie à son père le soin de gouverner ceux qu'il appelle des êtres « antisociaux, remuants et fanatiques (2) ». A la faveur de cette tolérance, les internés gardent en certains chefs-lieux contact avec leurs ouailles. Puis, parmi ces vieillards ou ces malades, il en est qui, à raison de leurs infirmités ou par la collusion des officiers municipaux, ont ob-
(1) Règlement du 2 novembre 1792. {Archives nationales, F" 464.)
(2) Deramecotjrt, l'Eglise d'Arras pendant la Révolution, t. II, p. 499.
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tenu de demeurer à leur foyer. Là ils figurent encore, quoique sous l'aspect le plus humble, le culte proscrit.
Il y a enfin les prêtres valides et vaillants qui, sujets à la déportation, ont préféré les périls de la patrie à la sécurité de l'exil. En eux rt'side déjà, en eux résidera surtout, dans les temps qui vont suivre, la vraie force de l'Église persécutée. Le calcul exact de ceux qui sont partis fournirait un élément important pour évaluer ceux qui sont restés. Mais, si je suis bien informé, on ne possède que pour quarante ou cinquante districts l'état numérique des passeports délivrés. Ces états fussent-ils complets, que la statistique elle-même serait bien sujette à l'erreur; en effet, de même que beaucoup de déportés sont partis sans passeport, de même d'autres, après s'être munis de passeports, ne se sont pas décidés à partir ou ont rebroussé chemin. Tous ces insoumis recourent à des moyens divers pour dépister les dénonciateurs. Il en est qui, blottis dans quelque retraite écartée, s'appliquent à se rendre invisibles à force de se cacher. D'autres obtiennent de municipalités complaisantes des certificats de civisme ou des attestations de maladie, échappent de la sorte aux premières recherches et se flattent que plus tard, l'attention se portant ailleurs, ils demeureront comme oubliés. Aux limites du territoire, c'est-à-dire en Alsace, en Franche-Comté, dans la région des Pyrénées, plusieurs passent et repassent la frontière, toujours présents pour le service de leurs ouailles et pourtant toujours insaisissables. Quelques-uns enfin, sans plus amples calculs, se confient à leur vaillance, à leur bonne fortune et à Dieu.
Ils ont raison de compter sur Dieu, raison aussi de compter sur eux-mêmes. D'abord novices et maladroits, ils apprendront bien vite la ruse qui évite le péril ou le sang-froid qui en triomphe en le bravant. La plupart sont fils des champs, ils le redeviendront. Ils laissent pousser leurs cheveux; ils s'habillent de grossiers vêtements ; leurs mains se hâlent au soleil, se durcissent au contact de la terre. Le jour, ils seront
laboureurs, gardiens de bétail, domestiques de ferme ; la nuit, dans le grand silence, deux cierges s'allumeront, et de serviteurs devenant hôtes vénérés, en la demeure transformée en tabernacle saint, ils feront descendre, sur la table rustique devenue autel. Dieu proscrit comme eux. Pour leurs courses apostoliques, ils se déguiseront en marchands, en colporteurs, porteront sur les épaules des outils ou des planches qui cacheront au besoin leur visage ; ils prendront tous les aspects, jusqu'à celui de volontaire ou de gendarme. Que s'ils sont soupçonnés, ils changeront chaque jour d'asile, coucheront sur la pierre ou au fond des bois, ne s'approcheront des villages qu'à la faveur des ténèbres, pour le service divin ou pour l'assistance des mourants. Ainsi vivront-ils, toujours menacés, toujours soufîrants, toujours à la veille d'être découverts, presque jamais trahis, et traçant au jour le jour, pièce à pièce, une épopée qui s'ignore et que le monde jamais ne connaîtra bien.
Ils ont des complices. Les plus admirables sont les femmes. De leurs actes d'héroïsme pendant la période qui va s'ouvrir, on pourrait tracer un livre qui serait le pur trésor des choses sublimes. Ce sont elles qui, de village en village, annoncent en secret le lieu où se célébrera le saint sacrifice. Ce sont elles qui font le guet, dépistent de loin les gendarmes, font disparaître toute trace du culte divin, et à la police des persécuteurs opposent une contre-police, merveilleuse de pénétration quoique improvisée. Elles excellent à enfouir et à retrouver. Elles sont fécondes en ruses, mais en ruses héroïques. Pour elles il n'est ni intempérie qui arrête, ni sentier qui rebute, ni rencontre qui effraie quand il faut amener le ministre de Dieu au chevet du malade qui a soif de pardon. Elles font merveille en l'art des déguisements. Au risque de leur propre vie, elles se hasardent jusqu'au mensonge pour sauver des vies innocentes. Si le prêtre est chassé de partout, ce sont elles qui, plus fortes par leur courage que d'autres par leurs armes, lui gardent un asile. Bien
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vite les clubistes des villes, les délateurs do village ont deviné leur implacable obstination. Mais nulle montée de haine n'égale l'ascension de leur foi. Dès la fin de 1792, on trouve dans les pièces des archives les traces de leurs emprisonnements. Celle-ci, qui est une noble chanoinesse, est qualifiée de fanatique ; celle-là, qui est une pauvre servante, est flétrie d'incivisme ; au nom de quelques-unes on trouve accolé le mot de scélérate bigote. Et ces injures mêmes sont hommage, car elles attestent le dépit d'adversaires, enlacés dans cette coalition de femmes et n'en pouvant triompher.
Ces réfractaires inviolablement attachés à leurs ouailles et au sol natal n'ont pas seulement pour complices les femmes mais en certaines contrées éloignées de Paris les populations parfois aussi, quoique avec toutes sortes de peurs, les auto rites elles-mêmes. Il devait être donné à ce temps de fournir le spectacle de l'extrême dans la haine, de l'extrême aussi dans la fidélité. — Dans l'Ariège, il y a encore, à la fin de 1792, des curés non remplacés, et des assermentés qu'on ne peut installer ou maintenir qu'avec l'aide de la force pubhque. Les réfractaires tiennent les hautes vallées ; à certains jours ils descendent dans la plaine ; en cas de trop vives poursuites, ils repassent la frontière, mais pourrevenir bientôt et, suivant l'expression d'un rapport, tandis qu'on les croit en Espagne, ils « errent comme des ours dans les antres des Pyrénées (1). » — Dans les communes limitrophes de la Lozère et du Cantal, les insermentés exercent ouvertement leur ministère : « Nous voulons garder nos curés à quelque prix que ce soit, disent les gens de RecouIes-d'Aubrac et de Nasbinals (2). » — Dans la Haute-Loire on a calculé que, parmi les insermentés, une centaine de prêtres seulement émigrèrent ou obéirent à la loi de déportation ; une centaine d'autres furent reclus comme vieillards ou infirmes ; le reste tint la
(1) Arnaud, la Révolution dans l'Ariège, passim.
(2) Archives nationales, F" 444, Lozère.
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campagne, protégé par les populations, l'obstacle des montagnes, les intempéries de l'hiver (1). — Dans le Forez, les nonconformistes se réunissent en un endroit désert près de Noirétable, et de là, rayonnant dans le voisinage, exercent toutes leurs fonctions. — Dans l' Aveyron, les districts de Saint- Geniès et de Sévérac demeurent rebelles aux mesures de rigueur ; le procureur général syndic du département est contraint de menacer de dénonciation quiconque négligera de rechercher les non-conformistes ; à quelque temps de là, un maire est destitué pour avoir favorisé le séjour en sa commune des prêtres fanatiques et avoir même donné asile à l'un d'eux (2) . — Dans la Creuse la loi est exécutée avec mollesse, au moins jusqu'en 1793 (3). — Dans l'Ardèche, l'ancien culte garde en beaucoup d'endroits ses autels ; l'un des plus attentifs, en cette contrée, à combattre les mesures violentes est Lafont de Savine, à la fois évêque constitutionnel et président de l'administration du département. Par une interprétation libérale bien propre à ramener la paix, il incline à juger valables tous les serments restrictifs et par suite à laisser sans exécution la loi du 26 août : « Je vous recommande avec le plus vif intérêt, écrit-il aux administrateurs du district, le clergé de ce diocèse et réclame pour lui votre justice, votre pitié, votre humanité (4). » — En beaucoup d'endroits, même en la révolutionnaire Bourgogne, les officiers municipaux répugnent devant des poursuites qui entraîneront dix ans de détention ou la transportation à Cayenne : « Je ne vois pas, disent-ils, je me détourne pour ne pas voir. » — Longtemps, en Franche-Comté, certaines chapelles des confréries demeurent ouvertes, et, passant et repassant la frontière, les non-conformistes y viennent dire la messe. A défaut de prêtre, l'un des assistants s'approche
(1) GONNET, Etudes sur l'histoire du diocèse du Puy-en-Velay, p. 210.
(2) Archives nationales, F" 408, Aveyron.
(3) Louis DuvAL, Archives révolutionnaires de la Creuse, passim.
(4) Archives nationales, F " 403, Ardôche.
de l'autel, et, au milieu des fidèles agenouillés, dit les prières liturgiques. — En Alsace, toute la rigueur des autorités ne parvient que malaisément à vaincre la résistance des populations, ardentes à garder l'ancien culte. — Pendant l'automne de 1792, les rapports des premiers commissaires de la Convention attestent pour diverses provinces la persistance vivace du catholicisme romain. L'un des délégués mande de Nancy : « Ici, le fanatisme est sur son trône. » Et avec une e.vagération qu'il confesse lui-même dans le post-scriptum de son message, il déclare qu'on lui assure que dans cette ville les réfractaires disent chaque jour plus de sept cents messes. Dans le même document nous lisons qu'à Toul les prêtres insermentés « agitent les torches du fanatisme et que les femmes entretiennent un anticivisme décidé (1) ». Le département du Nord, ù part Cambrai, est, dit-on, farci d'aristocrates (2). — Dans le Pas-de-Calais, il y a encore, en décembre 1792, des émeutes populaires pour l'installation des curés constitutionnels. Dans le centre de ce département, quelques insermentés continuent leur ministère, protégés qu'ils sont par l'absence de force publique, la difficulté des chemins, la foi obstinée des habitants; les délateurs démagogiques se répandent en plaintes, mais en plaintes découragées : « Que faire, dit un mémoire adressé au district de Saint-Pol, avec des gens qui aiment mieux aller à la messe que d'entendre lire la constitution à Heuchin (3)? » Les magistrats des districts, à part ceux de Bapaume, sont euxmêmes plus tièdes que zélés; ils portent en eux des âmes faibles de fonctionnaires, non des âmes de persécuteurs : de là, une sorte de demi-tolérance qui subsistera jusqu'à ce que prévale la féroce domination de Lebon.
(1) Rapport des commissaires dans le Bas-Rhin, la Moselle et la Meurthe. Aui<ARD, Recueil des actes du comité de Salut public, 1. 1'^, p. 381 et suiv.)
(2) Rapport du représentant en mission dans le département du Nord. AtlLARD, Recueil des actes du comité de Salut public, t. I", p. 98-99.)
(3) Deramecoubt, le Clergé du diocèse d'Arras pendant la Révolution, i II, p. 428.
3Si HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA REVOLUTION
Ainsi survit l'ancien culte, persécuté, non anéanti, ménagé même en certains lieux, fortifié par des fidélités inébranlables, ressuscitant quand on le croit abattu, A tout prix, il faut étouffer cette résistance. Les Conventionnels sont submergés de soucis : le procès et l'exécution du Roi ; la coalition étrangère qui se complète ; l'Angleterre devenue ennemie, la Hollande aussi et pareillement l'Espagne ; la victoire de Jemmapes déjà obscurcie, et bientôt effacée par les revers ; les assignats de plus en plus dépréciés ; la misère publique croissante ; la loi du maximum réclamée par la foule ignorante et affolée ; les divisions intestines entre la Montagne et la Gironde ; les premiers signes de fédéralisme ; tout l'Ouest agité. Pour songer aux prêtres fanatiques, il reste peu de loisir. On les frappera pourtant, mais sommairement et d'un coup brutal qui, on l'espère, sera mortel.
Deux décrets successifs édités, le premier le 18 mars, le second le 23 avril 1793, achevèrent la proscription de tout le clergé fidèle. Ils étaient brefs, d'une simplicité terrible, et tranchants comme la hache du bourreau.
Tout prêtre sujet à la déportation qui serait trouvé sur le territoire de la République serait conduit de suite à la prison du district, jugé par un jury militaire, puni de mort dans les vingt-quatre heures. Tout prêtre déporté qui rentrerait serait pareillement puni de mort dans les vingt-quatre heures. Pour que nul n'échappât, il était stipulé que tout citoyen qui connaîtrait la retraite d'un prêtre devrait le dénoncer.
Telle était la mise hors la loi, générale, inexorable, qui atteignait sans distinction les ecclésiastiques anciens fonctionnaires.
Quant à ceux qui n'avaient rempli aucune fonction, ils étaient soumis à une rigueur presque égale. Voici ce que le code révolutionnaire décrétait contre eux :
S'ils n'avaient pas prêté le serment civique, ils seraient embarqués et transférés sans délai à la Guyane française. Les sexagénaires, les infirmes, les caducs seraient tenus en prison. Ainsi seraient traités tous les ecclésiastiques, tant séculiers que réguliers, et la même sévérité s'étendrait jusqu'aux frères convers, jusqu'aux frères lais.
Si, au contraire, ces prêtres avaient prêté le serment civique, ils seraient épargnés, mais à la condition qu'ils se contentassent de conserver la vie sauve et qu'ils s'abstinssent, hormis toutes portes fermées, de tout regard vers Dieu ; car s'ils étaient dénoncés pour incivisme par six citoyens quelconques du canton, c'est-à-dire s'ils s'avisaient de garder mémoire de leur sacerdoce, ils seraient, en dépit du serment, transportés, eux aussi, à la Guyane française. Ceux qui échapperaient ou reparaîtraient sur le territoire seraient immédiatement mis à mort.
J'ai dit sans commentaires ces lois votées sans phrase, dans le silence de la terreur, en l'an quatrième de la hberté. Jamais, depuis Dioclétien, édit plus terrible n'avait été porté contre la religion du Christ, et visiblement le catholicisme semblait en France atteint à mort, à moins que Dieu lui-même ne conspirât pour le perpétuer. Cependant, contre cet excès de tyrannie, déjà dans l'Ouest de la France une insurrection avait éclaté, osée, farouche, implacable. Elle s'appelait d'un nom qui, à cette heure, rendait soucieux, même les plus résolus des conventionnels. En ce printemps de 1793, elle se nommait la Vendée.