‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 4)Chapitre 24 sur 47 · LIVRE QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATORZIÈME

I. — Le pays des Maug&<' ; le Bocage ; le Marais : traits particuliers de

cette rtgif n.

II. — La population : quels traits principaux la distinguaient à l'époque de la Révolution.

III. — La Vendée de 1789 à 1791 : comment, au début de la Révolution, il ne s'y manifeste aucune hostilité contre le régime nouveau.

IV. — La Constitution civile et la loi du serment : comment se changent presque subitement les dispositions du peuple vendéen : le pays des Mauges et le Marais : premières agitations : troubles à Saint-Christophe-du-Ligneron (1" et 2 mai 1791).

V. — L'application de la Constitution civile en Vendée : le recrutement du clergé constitutionnel : double difficulté de l'élection et de Tinstallation. — Comment l'esprit de résistance se propage partout, mais spontanément, sans chefs. — Les missionnaires de Saint-Laurent ou Mulotins : leur influence en Vendée. — Incursion des gardes nationaux du Maine-et-Loire au couvent de Saint-Laurent-sur-Sèvre ; arrestation des Pères Dauche et Duguet (2 juin 1791).

VI. — En présence de l'agitation grandissante, y a-t-il un parti de la paix? Les modérés : leurs forces en Vendée; en quels hommes ils paraissent se personnifier : Pichard du Page et son action. — La loi du 7 mai et comment son application marque la lutte entre les modérés et les jacobins. — Comment les modérés ne peuvent triompher que s'ils se sentent appuyés par le pouvoir central.

VII. — Gensonné et Gallois en Vendée. — Leur séjour à Fontenay. — Leur tournée en Vendée ; rencontre qu'ils font de Dumouiiez et quelle influence ce personnage exerce sur eux. — Retour à Fontenay ; de l'application de la loi du 7 mai. — Pèlerinages dans le pays des Mauges. — Gallois et Gensonné dans les Deux-Sèvres. — Comment les commissaires s'éloignent, après avoir découragé plutôt qu'affermi le parti modéré. — Comment le tiers parti, en Vendée, achève de se désagréger.

VIII. — Pctitions des catholiques; pèlerinages. — Toujours les dififi- 3i7

cultes d'installer les curés constitutionnels ; intervention des gardes nationaux. — Colère croissante. — Antagonisme des campagnes et des villes ; idée de supprimer les municipalités rurales. — Suppression de paroisses : mission Larevellière-Lépeaux. — Arrêtés contre les insermentés. — Projets de coalition entre les catholiques ; conciliabule de la Poitevinière (30 avril et 8 mai 1792). — État d'esprit du peuple vendéen pendant l'été de 1792 .- l'abbé Brumauld de Beauregard et son intervention auprès des pouvoirs publics.

IX. — Insurrection autour de Châtillon : attaques contre Bressuire (21-24 août 1792). — Répression de l'émeute.

X. — Après l'événement de Bressuire : comment l'idée royaliste s'ajoute à l'idée religieuse; comment s'obscurcit l'idée de patrie ; comment disparaît l'idée de légalité. — L'hiver de 1793 : quels incidents portent au paroxysme les colères. — Recrudescence de persécution religieuse. — Loi du 25 février 1793 sur la levée de trois cent mille hommes.

Si, après avoir suivi jusqu'à Angers la rive droite de la Loire, on franchit le fleuve près de cette ville, l'œil est bientôt frappé par un notable changement d'aspect. C'est toujours l'apparence tranquille, recueillie, reposée, des campagnes de l'Ouest, mais avec un surcroît de verdure et de fourrés : des haies vives non seulement autour des pâturages, mais autour de chaque champ ; peu de bois et de forêts, en revanche partout des arbres croissant au milieu des clôtures et périodiquement étêtés pour le profit de leurs branches ; des métairies nombreuses, quoique si bien cachées dans les massifs qu'elles laissent à peine pointer leur toiture de tuiles rouges à travers les saules, les chênes, les châtaigniers ; pour accéder à ces fermes, le plus souvent point de chemins empierrés, mais des allées vertes, encaissées au point de former berceau, se prolongeant avec des tournoiements capricieux, et se croisant elles-mêmes d'autres allées non moins couvertes, non moins tortueuses, et très déconcertantes pour l'étranger. Partout des barrières, des échaliers. Ce n'est point que

los roules manquont : plusieurs magnifiques chaussées s'allongent toutes droites du nord au sud, de l'est à l'ouest, mais négligeant les hameaux ou les habitations et semblant avoir été percées au lendemain d'une révolte, moins pour favoriser la circulation ou les échanges que pour servir les mouvements militaires et contraindre l'obéissance. — Ainsi se montre l'Anjou méridional, connu sous le nom de pays des Manges et souvent aussi appelé Bocage angevin. Los bourgs ou villages sont en général neufs et d'aspect banal comme si, après une grande destruction, on les avait réédifiés tout d'une pièce : des châteaux apparaissent, presque tous de construction récente, mais attestant parles futaies, les étangs, les restes de communs qui les entourent, qu'ils ont remplacé d'autres demeures abattues : de loin en loin quelques ruines, dues évidemment — tant elles demeurent solides — non à la vétusté mais à la fureur des hommes, et révélant des violences sans merci en ce pays d'aspect si paisible. Hormis l'industrieuse Cholet, peu de villes, seulement des bourgades : Ghemillé célèbre comme Cholet par ses marchés de bétail, Beaupréau longtemps fameux par son collège, Saint-Florent, la cité monastique dominant le val de Loire. Peu de relief de terrain. Cependant au nord de Cholet s'étale, en une longue croupe, la colline des Gardes. Que si on la gravit, tout le pays des Maugos se déroule, avec l'aspect d'une grande plaine boisée et à peine coupée en juillet par les taches jaunes des blés mûrs. Cet aspect même est trompeur. Ce qui à distance semble bois par l'abondance de la verdure, n'est qu'une succession de vergers, d'allées couvertes, d'arbres émergeant des haies. Le mot de plaine lui-même n'est guère plus exact ; car le sol se creuse et pour ainsi dire se ride d'une multitude de petites vallées étroites, inaperçues dans une exploration sommaire, et au fond desquelles coulent de minces filets d'eau. Tous ces ruisseaux, à peine indiqués sur les cartes même les plus détaillées, se déversent au nord-est dans le Layon, au nord dans l'Èvre qui arrose Beaupréau, ou bien

encore, dans une direction opposée, s'écoulent dans la Mainiî qui elle-même se joint à la Sèvre- Nantaise : de là une foule de ravins minuscules, gênants pour l'attaque, favorables pour la défense et d'autant plus dangereux qu'une vue d'ensemble permet malaisément de les reconnaître et de les mesurer (1).

Si, en s'éloignant de plus en plus de la Loire, on s'avance vers le sud, les mêmes traits se reproduisent, mais plus accentués. Au pays des Mauges ou Bocage angevin succède le Bocage poitevin. Encore plus d'arbres, encore plus de haies, encore plus de pâturages. Les genêts, les ajoncs épineux, devenus rares dans les Mauges, se montrent ici par assez larges places, soit qu'on suive les pentes agrestes de la Sèvre- Nantaise, soit qu'on se rapproche du bourg des Herbiers. Gomme dans les Mauges, de grandes chaussées toutes droites percent le territoire, vraies voies de pénétration qu'on dirait tracées par un conquérant pour assurer sa conquête. Ces chaussées coupent de distance en distance les chemins qui conduisent aux fermes : encore plus de détours, encore plus de croisements, encore plus d'allées toutes semblables les unes aux autres, et prenant en certains endroits un aspect de labyrinthe. Peu de villes, et qui méritent à peine ce nom : au nord, Mortagne-sur-Sèvre et Châtillon, tout à l'est Bressuire, au centre les Herbiers, puis, plus au sud, la Châtaigneraie, Chantonnay, enfin la cité toute neuve de la Rochesur- Yon. Fontenay, beaucoup plus au midi, se rattache plutôt à la Plaine. Cette région, fertile en herbages, a besoin d'être fortement aiTOsée ; elle l'est par une foule de petits ruisseaux aux vallées cachées, aux ondes si calmes qu'on les dirait dormantes, aux contours sinueux, aux rives encombrées, comme celles d'un étang, par les plantes aquatiques et les nénuphars. Ces petits cours d'eau suivent des directions très diverses ; les uns s'orientent vers le nord et se

(1) Voir la cane à la fin du volume.

déversent dans la Maine qui elle-même se jette dans la Sèvro- Nantaise ; les autres, coulant vers le sud, aboutissent au Lay, petit fleuve côtier qui se perd dans l'Océan, Tout do même que le pays des Maugos a son observatoire, le coteau des Gardes, de même le Bocage vendéen a los siens. Il k-s a tout le long de la cbaine de collines qui do Pouzaugcs court vers les Herbiers. De toutes ces éminences, la plus fameuse sinon la plus élevée est, au-dessus des Herbiers, le mont des Alouettes, avec sa chapelle inachevée, son grand calvaire, ses moulins ruinés. De là on découvre la meilleure partie du Bocage poitevin, assez semblable au Bocage d'Anjou, mais de relief plus prononcé et, avant les grandes routes, de pénétra tion plus malaisée ; en un mol, mieux fait encore pour servir de réduit à un peuple en révolte pour son indépendance ou sa foi. Quand, du haut du mont des Alouettes, on rcgai'de vers l'ouest, on voit progressivement les collines s'abaisser; puis dans la direction de la mer s'étendent, paraissent s'étendre de glandes terres basses que l'œil devine plutôt qu'il ne les distingue, tant la distance rend confus les horizons ! Ces terres basses, c'est le pays du Marais. Il se développe au nord d'un petit fleuve côtier qu'on appelle la Vie, comprend les cantons actuels de Challans, de Saint-Jcan-do-Monts, de Beauvoir-sur-Mer, puis se prolonge vers la Loiiu du côté d<j Machecoul et embrasse en grande partie l'ancien paijs de Retz (1). Si l'on vient du Bocage, la transformation s'opère graduellement. Peu à peu los haies diminuent, les arbres aussi. C'est sur la route de Challans à la mer que se révèlent le mieux les traits de cette singulière région. Des bordures de peupliers, quelques vignes ; de petites maisons très basses et aux toits tout plats ; de loin en loin encore quelques genêts comme par un souvenir du Bocage depuis longtemps quitté. A mesure qu'on avance, le sol s'abaisse et semble comme

(1) On ne parle pas ici du Marais méridional ou Marais de Luçon qui, d'une façon générale, est resté en dehors de l'insurrection.

imbibé. Les champs se prolongent, mais avec une ceinture de fossés et des levées de terre qui les protègent contre l'envahissement des eaux. Un gros village émerge, Sallertaine. Encore quelques pas, et le changement s'achève : de grands espaces nus, aucun arbre, des métairies éparses, de vastes prairies séparées par des rigoles ou des canaux non droits, mais tournoyants à la manière des allées vertes du Bocage. Ainsi, au jour d'une révolte, l'eau serait ici défense autant que là-bas les haies et les fourrés. Le Grand-Étier, canal mêlé d'eau douce et d'eau salée, parcourt cette plaine basse et recueillant en chemin le tribut des canaux secondaires, s'écoule vers l'Océan. On dirait un coin de la Flandre qui a, elle aussi, près de Dunkerque ou au pied de Saint-Omer, son pays watteringué, c'est-à-dire son marais, qui a, par surcroît de ressemblance, aux environs de Bailleul ou de Cassel, son bocage appelé Pays au bois, qui a son mont Cassel comme la Vendée le mont des Alouettes, qui nourrit enfin comme la Vendée un peuple indépendant, robuste et tenace. Cependant au loin, sous le soleil, miroite l'éclatante blancheur des salines, tandis que de petites buttes sableuses, sorte de dunes basses et comme affaissées, marquent où commence le domaine de l'Océan. Bocage angevin ou pays des Mauges, — Bocage poitevin, — Marais de Challans et Marais breton ou pays de Retz, tel est l'ensemble de la région où s'allumerait la guerre civile et que les historiens ont appelée la Vendée militaire. Cette contrée ne répond point à nos divisions administratives. Elle s'étend, mais seulement en partie, sur quatre de nos départements. Elle comprend, dans le département de Maineet-Loire, l'arrondissement de Cholet et en général toute la partie méridionale; dans le département des Deux- Sèvres l'arrondissement de Bressuire; dans le département de la Vendée le nord de l'arrondissement de Fontenay, la presque totalité de celui de la Roche-sur- Yon et le nord de celui des Sables; enfin, dans le département de la Loire- Inférieure, presque toute la rive gauche du fleuve. L'insur-

rection déborderait bien souvent au delà de ce territoire, et par contre y serait plus d'une fois enserrée. Mais là résiderait le vrai foyer de la révolte. On pourrait délimiter cette région par le tracé d'une ligne conventionnelle : au nord cette ligne suivrait la Loire depuis Angers jusqu'à Paimbœuf; à r st elle passerait par Vihiers, Argenton, Bressuire ; au sud elle embrasserait la Châtaigneraie ainsi que la Rochesur-Yonet laisserait en dehors d'elle Fontenay et les Subli-s. A l'ouest enfin, elle longerait à peu près la mer en remontant de l'embouchure de la Vie aux rives de la basse Loire. A qui visite aujourd'hui ces lieux, un certain elîoit est nécessaire pour recomposer l'état d'autrefois. Il faut, après avoir vu, fermer les yeux, effacer ce qui est nouveau, graver en soi ce qui est ancien. Il faut se figurer cette région, non coupée de chaussées ou de chemins vicinaux, mais avec deux loutes royales seulement, celle de Nantes à la Rochelle, puis celle de Saumur aux Sables encore inachevée, et, pour tout le reste, des voies médiocrement entretenues ou des chemins de terre. On doit se représenter un pays plus couvert encore qu'il ne l'est aujourd'hui ; car un grand nombre d'arbres ont été coupés, un grand nombre d'autres sont morts dans ces dernières années et élèvent au-dessus des haies leurs troncs séchés et blanchis. En outre, dans le Bocage poitevin et surtout dans les Mauges, beaucoup d'endroits indiqués dans les plans ou les désignations locales sous le nom de landes sont aujourd'hui gagnés à la culture, en sorte que, là ou croissent les moissons, une reconstitution exacte doit placer des champs de genêts ; ces genêts devaient fournir des retraites très sûres ; car d'après les récits des vieillards, ils atteignaient et souvent dépassaient la taille d'un homme. Surtout il faut imaginer une région beaucoup moins cultivée, avec plus d'espaces perdus, et par suite plus propice aux surprises, plus aisée à défendre, plus malaisée à attaquer. Alors seulement on saisira le décor extérieur de ce que les gens de l'Ouest appellent encore la grande guerre.

Je dis le décor extérieur. Vainement en effet la nature eût convié à la lutte, si les hommes n'eussent été, par leur énergie, capables de mettre à profit les lieux.

Au moment de la Révolution, le territoire qui constituerait plus tard la Vendée militaire comptait environ sept cent mille habitants. Ce peuple était fier, libre d'humeur et de propos, peu instruit, loyal en affaires mais implacable pour qui l'avait trompé, défiant de l'étranger, susceptible, non agressif mais capable de toutes représailles sous le coup des provocations, s'attachant, mais à la longue, par l'accoutumance héréditaire de la vie sur le même sol et des mêmes services échangés, indépendant d'ailleurs, presque rogue en sa fidélité, et n'accordant le respect qu'à la condition qu'on ne parût jamais l'imposer.

En ces régions, les séparations des classes avaient moins profondément qu'ailleurs creusé leur empreinte. On a parfois tracé de l'ancien régime en ces provinces un tableau tout sentimental, tant il respire la paix ! De cette peinture il faut beaucoup retrancher ; et de tous les pays du monde la Vendée est celui qui se prête le moins aux grâces de Berquin. La vérité, c'est que, dans les Manges, il ne manquait pas de seigneurs vivant à la cour et ayant perdu contact avec les paysans. En revanche, dans le Bocage poitevin et dans le Marais, les gentilshommes, presque tous de fortune médiocre, gardaient en général la résidence. Ils vivaient au milieu des paysans, les rencontraient aux champs, à l'église, dans les marchés. Les jours de fête, le château prêtait sa pelouse pour les danses. La multiplicité des clôtures rendant malaisées les grandes chevauchées cynégé-

tiques, la principale chasse était la chasse au fusil, peu dostruclrice des récoltes, non oiïusqvianto, et d'autant plus dépouillée de son aspect de privilège que souvent le châtelain y invitait ses métayers. Pou de luxe, partant peu d'envie : en haut comme en bas, les mêmes ressources demandées à la terre ; des seigneurs, mais à la domination si a'ténuée qu'ils paraissaient plutôt les premiers des paysans ; de là, en une société très hiérarchisée au fond, un certain dehors démocratique. Cet aspect surtout charmait les Vendéens, les moins obséquieux, les moins dointstiqu iblos des hommes ; et ils so donn tient d'autant plus que, l'apparence étant celle de l'égalité, ils semblaient nouer eux-mêmes les liens où ils s'enlaçaient.

Ces paysans menaient tous une vie rude. Le sol, tout mouillé dans le Marais, tout coupé de genêts ou d'ajoncs dans le Bocage, exigeait une lutte perpétuelle contre la nature : de mauvais chemins, des charrois difficiles, des labourages pénibles, avec cela nulle commodité dans les habitations, et nulle idée de ce qu'ailleurs on appelait déjà le progrès. A cette existence les corps s'endurcissaient ; et les privations n^^ coûtait^nt guère, étant lo loi de tous les jours. Aussi, si jamais quelque grande oppression poussait ces peuples aux armes, l'apprentissage serait fait d'avance contre les privations, les fatigui s, les intempéries. La guerre serait pour eux un labeur plus périlleux, mais pas plus lassant que celui de tous les jours. De plain-pied ils entreraient dans leur nouvelle vie, sans aucun sacrifice de leurs aises, déjà tout façonnés à peiner, à endurer, à souffrir ; et la pierre où, la nuit, entre deux combats, ils reposeraient la tête, ne leur paraîtrait guère plus dure que la couche rustique de leur demeure.

En leurs métairies éparpillées dans la campagne, ces villageois vivaient solitaires. Ils avaient cependant leurs réjouissances. Aux jours ai' assemblées — ainsi nommait-on les fêtes patronales — ils accouraient au bourg; avec ardeur ils se

livraient à la danse, buvaient souvent avec excès, jouaient souvent avec frénésie : alors ils devenaient bruyants, querelleurs, et de l'extrême gaieté passaient vite à l'extrême emportement ; car ils étaient vifs et point maîtres d'eux dans la jalousie, la colère ou l'ivresse. Les marchés pour la vente du bétail à Cholet, à Chemillé, leur fournissaient une autre diversion. C'était, dans leur vie sédentaire, leur voyage, en général leur seul voyage, voyage à plusieurs fins, pour les affaires, les nouvelles, les amusements. C'est en ces occasions qu'ils prenaient contact avec les gens des villes, sans les aimer d'ailleurs. Ceux-ci les accusaient de rusticité, et eux-mêmes raillaient l'importance des citadins : de là des rivalités qui, s'exaspérant plus tard dans les dissensions civiles, porteraient en des camps opposés les ruraux et les bourgeois. Cependant les Vendéens avaient d'autres fêtes, les fêtes religieuses et entre toutes, c'étaient celles qu'ils aimaient le mieux.

Je touche ici au trait dominant de ce peuple. Ces hommes indépendants, murmurants vis-à-vis de leurs seigneurs même lorsqu'ils les aimaient, n'écoutaient bien qu'une seule voix, celle de leurs prêtres. Ils avaient reçu de leurs pères quelques idées primordiales sur Dieu, l'Église, leurs devoirs, leurs fins dernières ; et de génération en génération, ces idées avaient suffi pour guider la vie, pour consoler la mort. Elles persistaient à leur suffire. Ailleurs des gentilshommes étaient venus de Paris, détruisant chemin faisant ou mutilant le Verbe sacré ; au-dessous d'eux des intendants, des sécréta' f.s, des valets avaient aidé, de seconde main, au monnayage d'impiété. En Vendée, la distance de la capitale, l'absence de routes, l'éloignement de tout grand centre, la condition des seigneurs retenus loin de Versailles par pauvreté ou trop indépendants pour s'y fixer, la sagesse du clergé, très aimé en général et populaire, tout avait concouru pour écarter ces contacts dissolvants. Donc ces paysans croyaient tout ce que l'Éiilise enseignait ; ils le croyaient

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en bloc, d'une foi intégrale, non discutante, non angoissée de doutes, non traversée de demi-science, non mêlée de raillerie ; l'attestation de leurs prêtres valait pour eux le témoignage de leurs sens, et ils croyaient à l'autre vie aussi fermement qu'à celle-ci. Ici apparaissait l'immensité du péril si jamais il était porté atteinte à des croyances si profondes, si jalouses de demeurer intactes. Ce peuple était courageux. Il était indépendant, c'est-à-dire que la lucnace ou la contrainte, loin de l'intimider, l'exaspérerait. Il était trop fier pour subir la contagion de l'obéissance et pour se soumettre parce que d'autres s'étaient soumis. Il portait en lui cette logique simpliste qui, sans s'énerver de calculs, se jette dans l'action. Enfin la vie future se montrait à lui avec une si évidente certitude que la terreur de la mort s'effacerait à ses yeux devant une terreur plus grande, celle d'offenser Dieu, et qu'un seul mal lui apparaîtrait terrible, irréparable, non celui de mourir mais celui d'être damné.

On connaît la nature des lieux, les dispositions des hommes.

Il faut, au risque d'un assez long retour en arrière, marquer l'évolution tantôt lente, tantôt précipitée qui, après diverses alternatives d'accalmies et de révoltes, poussa les Vendéens jusque dans la guerre.

Dans leur éloignement et au milieu de leur paix profonde, les gens des Manges, du Bocage poitevin ou du Marais furent parmi les derniers à connaître la Révolution commençante. Le peu qu'ils comprirent les surprit mais sans leur déplaire. On parlait d'abolir l'ancien régime ; quel paysan, si dévot fût-il, n'eût applaudi ! Dans ceux des cahiers de doléances qui ont été conservés, on retrouve

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