‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 4)Chapitre 26 sur 47 · LA VI:NDÉE SS · texte numérisé non relu

LA VI:NDÉE SS

d'eux, rien qu'un religieux obscur, et des curés qui naturellement s'étaient nommés les premiers. Au nombre des élus, on remarquait en Poitou les abbés Leccsvo, Jullet, Dillon. Ballard, qui tous prendraient bientôt place parmi les plus hardis novateurs. En Anjou, les préférences s'étaient portées, entre autres choix, sur l'abbé Rabin, prêtre excellent, mais qui paraissait alors acquis aux idées nouvelles, puis sur l'abbé Chatizel, auteur de brochures en faveur du bas clergé (1). Tous ces ecclésiastiques arrivèrent à Versailles, pleins des doctrines qu'ils avaient popularisées dons leur province. Ils trouvèrent bientôt l'occasion de les proclamer. Ce furent, on s'en souvient, les curés poitevins qui, le 13 juin 1789, en se détachant de la chambre du clergé, donnèrent le signal de la fusion des ordres. Et il n'est pas sans intérêt de remarquer que la province qui combattrait le plus la Révolution fut aussi celle qui, au début, contribua le plus à la fixer.

Au fond du Marais et du Bocage, les paysans n'avaient cure de ces choses. Ils fauchaient leurs foins, repiquaient les choux pour l'alimentation du bétail, travaillaient leurs vignes fort endommagées par les rigueurs de l'hiver précédent. Déjà ils avaient oublié comme épisode négligeable les élections du premier degré faites jadis sur la place du bourg ou sous le porche de l'église. Seuls, dans les villes, quelques bourgeois s'agitaient. Un jour — c'était à Angers le 17 juillet, et le 18 ou le 19 sur les routes de la Vendée — on vit passer les courriers, tout enrubannées de cocardes vertes qui feraient bientôt place à des cocardes tricolores. Ils allaient, semant sur leur chemin des nouvelles prodigieuses : une émeute dans la capitale, la Bastille prise, la royauté capitulant devant le peuple. Paris se grisa de son triomphe et à sa suite la Fronce. Ni l'Anjou, ni le Poitou ne diffé-

(1) V. Célestin Port. Dictionnaire histo,lque de Maine-et-Loire, t. I"» et III.

rèrent des autres provinces. Là-bas aussi bien qu'ailleurs, nobles et roturiers se parèrent des cocardes tricolores ; dans les villes, dans les plus petites bourgades s'organisèrent des milices, connues bientôt sous le nom de gardes nationales; en beaucoup de lieux elles furent commandées par des gentDshommes, et se décorèrent de drapeaux qu'avaient brodés des femmes du plus haut rang. Des adresses brûlantes d'ardeur arrivèrent à l'Assemblée ; il en vint non seulement des villes patriotes, mais de villes toutes sacerdotales, comme Beaupréau : parmi les signataires, on noterait plus tard, non sans curiosité, le nom de d'Elbée (1). Fréquemment le clergé s'associa aux manifestations publiques, il bénit les drapeaux de la garde nationale, chanta, un peu au hasard, un nombre infini de Te Deum; et le 22 août on vit l'évêque d'Angers, M. de Lorry, célébrer dans un mandement « les augustes représentants de la nation ».

A la fin de 1789, les lois sur les biens du clergé et sur la sécularisation des couvents marquèrent les premières atteintes à l'Église. Dans les Mauges, dans le Bocage poitevin, dans le Marais, nul émoi. Les décrets, obscurs en leurs termes, compliqués de toutes sortes d'exceptions, étaient à peine intelligibles pour les légistes. Qui, dans ces régions reculées, les eût bien compris? On ne vit clairement qu'une chose, la proscription des abbayes. Or, en Vendée, les abbayes étaient sans rayonnement d'influence, et, quoique demeurées assez nombreuses, ne représentaient le plus souvent que des services périmés. Les inventaires s'accomplirent sans incident; les religieux s'éloignèrent sans bruit ; les vieilles demeures se fermèrent, ne conservant plus qu'un seul gardien, en attendant qu'on les vendît. Et le printemps de 1790 reparut sans que rien troublât la paix des campagnes vendéennes.

Dans les mois qui suivirent, les nouvelles se succédèrent, mais tardives, incomprises, commentées d'ailleurs à la hâte,

(1) Célestin Pobt, la Vendée angevine, t. P', p. 6.

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car le labeur des champs ne permettait pas les longues paroles. Au commencement de juillet 1790, on vit partir les gardes nationaux délégués pour la fête parisienne de la Fédération. Ils revinrent, rapportant des choses fantastiques. L'un de ces hommes, qui était du village du Voide, impressionna tellement par ses récits, qu'on l'appela le fédéré et ce surnom ne le quitta plus (1). Devait-on craindre ou se féliciter? Qui eût pu le dire? Par intervalles, des paroles de singulier optimisme arrivaient à point pour calmer les délianccs commençantes. L'évêque d'Angers venait de publier un nouveau mandement où il prêchait l'union, la paix, la soumission à la loi. A quelques jours de là, en une cérémonie publique, il se tournait vers la foule : « Mes enfants, disait-il, aimons Dieu et soyons tous frères. »

L'été s'écoulait. Dans les rares loisirs que leur laissait la moisson, les pieux Vendéens se hasardaient à interroger leurs prêtres. Ils remarquèrent que ceux-ci étaient soucieux, parlaient de tribulations pour l'Église, laissaient entrevoir un jour prochain où peut-être ils seraient arrachés à leurs ouailles. C'est qu'à Paris, venait d'être votée la Constitution civile du clergé. De ce décret compliqué, les paysans ne pouvaient comprendre que ce que leur révélerait leur curé. Ce qu'ils apprirent suffit pour les alarmer cruellement. Cependant ces mêmes prêtres, qui par leur langage semaient l'inquiétude, gardaient un espoir, celui d'une transaction que les évêques proposeraient, que le pape accepterait, que le roi saurait imposer. Sous ce reste de confiance, les esprits se calmèrent ; car ceux que bientôt on accusera de fanatisme n'aspiraient alors qu'à la paix.

Vers la fin de l'année 1790, des affiches s'étalèrent qui annonçaient l'adjudication des biens du clergé. En plusieurs parties de la France, la mesure provoqua quelque émoi : en Alsace la crainte fut très vive que les juifs ne cou- Ci) Dbniau. Histoire de la Vendée, t. I", p. 103.

vrissent les enchères et que de la sorte la propriété foncière ne passât dans leurs mains ; dans le département du Morbihan la réprobation fut telle qu'au district d'Auray, en mai 1791, deux ventes seulement avaient pu être réalisées (1). Rien de pareil dans l'Anjou méridional : à Cholet, à Vihiers, à Saint-Florent, les ventes commencèrent en janvier 1791 ; elles se poursuivirent paisiblement ; parmi les acquéreurs on compta des nobles, des bourgeois très notables, des prêtres même et qui, plus tard, seraient très fidèles ; on trouve une soumission au nom de Bonchamps, une autre au nom de d'Elbée, qui s'inscrivit pour la commune de Saint-Martin-de-Beaupréau (2). Dans le département de la Vendée, les administrateurs ne commencèrent que tard les adjudications ; car ils redoutaient des troubles. Rien ne confirma leurs craintes. Il y avait à vendre dans ce département pour 28 millions de biens ; on en vendit au cours de l'année 1791 pour 20 millions ; les enchères dépassèrent en général de plus d'un quart les estimations (3). Nulle manœuvre hostile, nulle obstruction. Chose étrange, l'un des districts où les prix les plus élevés furent atteints fut celui de Montaigu ; or c'est précisément l'un de ceux qui seraient le plus acquis à l'insurrection.

Tandis que dans les lieux publics ou sur les murailles des districts s'étalaient les affiches annonçant les ventes, les du-ectoires départementaux recevaient de Paris l'amplia-

(1) Archives nationales, F^, 3682'*.

(2) Célestin Port, la Vendée angevine, t. I»', p. 109. — René Blachbz, Bonchamps et l'insurrection vendéenne, p. 54.

(3) Compte readu de la session du Conseil général du département de la Vendée, novembre 1791. 4.4/-t/iiws nationales, F't. Ill.carton 4. Vendée.)

tion d'une loi noijvelle, complément et sanction de la Constitution civile du clergé; c'était la loi du sonnent.

Elle fut promulguée le 9 janvier 1791 dans le Maine-et- Loire, le 15 dans la Loire-Iiiféiiouro, et vers la même époque dans la Vendée et dans les Deux-Sèvres.

Tout ce qui jusque-là avait paru obscur ou équivoqpie s'illumina d'une lumière si nette que tous les yeux, même les moins habitués à bien voir, se sentirent inondés de clarté. Le péril se révélait sous la forme, non d'une déclaration abstraite, mais d'une réalité tangible. Gens du Bocage ou du Marais ne couraient qu'un risque, un seul, mais il était terrible pour leur piété, c'était celui de perdi'e leurs prêtres.

Il n'y eut que six jureurs dans le district de Cholet, six dans celui de Saint-Florent, quatorze dans celui de Vihicrs : tel fut le pays dos Manges. Dans la Loii'e-Inférieure, les résultats furent à peu près pareils : pour ne prendre que les districts de la rive gauche de la Loire, Giisson eut sur soixante-douze prêtres dix assermentés, Machecoul six sur cinquante-huit (1). Dans le département de la Vendée la fidélité fut moindre ; car dans le district de Fontenay, les assermentés furent soixante-deux contre trente-trois, et dans les districts de la Châtaigneraie et des Sables les deux partis se balancèrent; en revanche il y eut dans le district de la Roche-sur- Yon trente-sept refus contre dix-neuf serments, dans celui de Challans trente-huit refus contre quatorze serments, dans celui de Montaigu soixante-cinq refus contre dix serments (2).

Donc, à prendre l'ensemble des territoires, les trois quarts dos curés, les trois quarts des vicaires, devraient être, faute de seiTuent, remplacés en bloc et comme par fournées. Donc

(1) Archives nationales. Papiers du comité ecclésiastique, D*'\ carions 21 et 22.

(2) Compte rendu de la session du Conseil général du département, en novembre 1791. (Archives nationales, F"", III, carton 4. Vendée.)

des hommes nouveaux viendraient, marqués du stigmate du schisme ; ils prendraient possession des églises, exerceraient le culte, se prétendraient les maîtres des âmes. Donc il faudrait subir leur contact et recevoir par eux la communication des choses divines. Donc il y aurait un délit nouveau, celui de refus de serment. Donc les légitimes pasteurs seraient chassés de leurs sièges, suspects, réduits à l'état de fugitifs, dépouillés, persécutés.

On assista alors à un premier éveil de l'âme vendéenne. Sur toute la rive gauche de la Loire, dans les trois quarts des paroisses, depuis Châtillon jusqu'à Machecoul, depuis Saint-Florent jusqu'aux limites méridionales du Bocage, un même cri, non concerté mais spontané, jaillit : nous ne voulons pas des intrus.

Partout l'énergie fut pareille, mais avec des formes différentes suivant les lieux.

Dans les Mauges, douce terre angevine, — douce en attendant qu'elle fût héroïque, — la protestation, en dépit de quelques tumultes, prit encore l'aspect d'une prière. Les curés légitimes n'abandonnent pas l'arrière-espoir d'apaiser, à force de modération, leurs ennemis. Ils rappellent qu'ils ont toujours prêché l'obéissance à la loi. Ils se jugent aussi bons citoyens que personne. L'idée qu'on les considère comme perturbateurs du repos public les comble de stupeur autant qu'elle les désole. Ils souhaiteraient des délais qui permissent une négociation, un arrangement. En général, ils se gardent de toutes déclarations publiques qui rendraient irréparables les brisements. A leur tour les officiers municipaux portent jusqu'au district, jusqu'au département, leurs vœux attristés, ardents mais voilés de respect. Ils aspirent à conserver ceux qui sont, disent-ils, a leurs vrais consolateurs et les instruments précieux de leur salut (1) ».

(1) Lettre desofflciers municipaux de la ChapeIle-Saint-Florent.(Céle8Un Port, la Vendée angevine, t. I'"'', p. 135.)

Ils repr<?sonlcnt les longs services de leurs prêtres, leur conduite irréprochable. Ils invoquent la liberté des cultes. Ils font appel h la justice de r.\ssemblée nationale. Ainsi parlentils, résolus mais modestes, si modestes que l'apparente humilité des paroles laisse à peine deviner la résistance qui suivra.

D;ms le bas Poitou au contraire et surtout aux confms de l'âpre Marais, la réprobation se révéla par des menaces, des représailles farouches, et déjà des commencements de révoltes.

Le 25 févi'ier 1791, comme le district des Sables était réuni, plusieurs habitants d'Avrillé s'introduisirent dans la salle des séances sous la conduite de leur ancien seigneur, M. du Chaffauît. Celui-ci prit la parole : « Nous sommes, dit-il, les délégués élus de la paroisse d'Avrillé ; nous vous déclarons que nous voulons conserver la religion catholique, apostolique et romaine ; nous ne voulons pas reconnaître d'autre évoque que l'évêque actuel; nous voulons conserver notre curé ; nous le prenons sous notre protection et nous le maintiendrons ; nous n'adhérerons en aucune façon à la Constitution civile du clergé que nous regardons comme schismatique (1). »

Déjà les colères commençaient à armer les bras. Un jour, le 9 avril, à Saint- Jean-de-Monts, un coup de feu, parti d'un rassemblement, blessa un prêtre assermenté. — A quelque temps de là, le 24 avril, au bourg d'Apremont, les patriotes imaginèrent d'ouvrir un club. Ils décidèrent de l'inaugurer au temps de Pâques et obtinrent du vicaire constitutionnel qu'il l'annonçât au prône. Exaspérés, les paysans insultèrent les autorités, voulurent forcer le vicaire à rétracter son serment, puis s'introduisant dans l'église, brisèrent les bancs des bourgeois et les brûlèrent sur la place.

(1) Procès-verbal de la séance du district des Sables, 25 février 1791. {V. CHASSnf, Préparation de la guerre de Vendée, t. II, p. 226.)

3i6 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION

Huit jours plus tard, en une commune voisine, celle de Saint-Christophe-du-Ligneron, un tumulte plus grave se produisit. Comme on devait procéder à l'élection d'un maire, les paysans se persuadèrent que les petits bourgeois du bourg, ceux qu'ils appelaient par dérision les messieurs, voulaient pousser la candidature d'un patriote très zélé, et leur imposer ensuite en remplacement de leur curé, alors très malade, un p: être assermenté. Ils s'ameutèrent, appelèrent à leur secours les gens de quelques paroisses voisines. Le 2 mai, entre eux et la force publique, une collision éclata. Les manifestants eurent quatre hommes tués, plusieurs blessés; du côté de la troupe, deux diagons furent atteints. Ainsi fut versé le premier sang des luttes vendéennes (1),

Ces résistances, quoique partielles, quoique isolées, inauguraient un état de trouble qui désormais ne s'apaiserait plus. Les chapitres qui vont suivre peuvent se résumer d'un mot : comment naît une guerre civile.

« Nous ne voulons pas des intrus '^ avaient dit les gens des Mauges, du Bocage poitevin, du Marais. Cette répugnance se traduisit dans les élections épiscopales. Dans la Vendée, sur -571 électeurs, 173 seulement répondirent à la convocation ; le père Servant, prêtre de l'Oratoire, nommé avec 78 voix, se déroba ; à une seconde élection, il n'y eut plus que 109 votants, et Rodrigue, curé du Fougère, fut déclaré évêque avec 57 suffrages. Dans les Deux- Ci) Voir Procès-verbal rédigé par les gardes nationales et troupes de ligne réunies à Challans, 2 mai 1791. {Archives nationales, F' 3695'.) Voir aussi Procès-verbal de la gendarmerie de la Roche-sur- Yon, 2 mai 1791. (Archives nationales, F" 3695'.)

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Sèvres, l'abbé Jallet, nommé d'abord, refusa ; l'abbé Prieur, choisi le 13 mars 1791, se désista pareillement, et ce ne fut qu'à une troisième élection que fut élu l'abbé Mestadier. Le choix dos curés fut sujet aux mêmes vicissitudes. Dans le district de Machecoul, où il y avait vingt-deux paroisses à pourvoir, on ne put nommer d'abord que treize cm'és parmi lesquels douze refusèrent ; il fallut procéder, on les échelonnant, à d'autres élections, et malgré la multiplicité des scrutins, sept communes gardèrent jusqu'au début de 1792 leurs desservants réfractaires (1). Dans le district de Saint-Florent, l'assemblée électorale réunie le 10 avril 1791 ne réussit à nommer d'abord que cinq curés ; l'opération dut être reprise au mois de mai, puis au mois de juin, et parmi les nouveaux élus, dix refusèrent. Au district de Vihiers, sur vingt-cinq cures h pourvoir, on ne put faire que quinze élections ; sept des élus se dérobèrent e* il faudrait procéder à d'autres scrutins en novembre 1791, puis en février et en avril 1792. Dans le district de Cholet, où il y avait quarante-quatre curés à remplacer, le nombre des électeurs fut d'abord de vingt-six, puis le lendemain descendit jusqu'à dix-huit ; on procéda à trente et un tours de scrutin, on fît appel aux religieux, aux prêtres habitués, aux ecclésiastiques du Saumurois très attachés aux idées nouvelles ; en dépit de ces efforts désespérés, une quinzaine de paroisses demeurèrent aux mains des insermentés (2).

Cette lutte qui commençait avait-elle à cette heure des instigateurs ou des chefs?

Nulle part ne se montre une action directrice. Elle ne vient pas des nobles. Parmi eux beaucoup étaient déjà en émigration, d'autres à Paris. Ceux qui étaient demeurés dans leurs terres partageaient l'irritation publique, mais

(1) Lalej*, le Diocèse de Nantes pendant la Révolution, p. 95.

(2) Gélestin Port, la Vendée angevine, t. I", p. 158-lGl. 172.

sans aucune vue de l'avenir et en général avec moins d'ardeur que les paysans. Les seules menées contre-révolutionnaires qu'on saisisse à cette époque en Vendée sont celles auxquelles participa M. de Lézardière. Le but, tout politique, était, autant qu'on a pu le pénétrer, de rendre au roi la plénitude de son pouvoir. De cette évolution les catholiques eussent profité, mais d'une façon indirecte, et sans que l'abrogation des lois ecclésiastiques fût spécialement visée.

Ce n'est pas moins vainement qu'on attribuerait aux évêques une action prépondérante. Les évêques de Poitiers et de Luçon étaient à l'Assemblée ; ils correspondaient avec leurs diocésains, mais sans les tenir en leurs mains. L'évêque de Nantes, M. de la Laurencie, avait, dès 1790, quitté sa résidence ; il s'était retiré à la campagne, au château du Lude, et bientôt chercherait refuge en terre étrangère. L'évêque de la Rochelle, M. de Mercy, personnage actif et zélé, n'avait juridiction que sur quelques parties de la Vendée et des Deux-Sèvres. Quant à l'évêque d'Angers, M. de Lorry, il s'était montré si favorable à l'ordre nouveau que les patrons de la Constitution civile avaient d'abord compté sur lui ; il venait de tromper leur attente et avait refusé le serment ; mais c'était tout ; et ce devoir accompli, il n'imaginerait pas que sa conscience exigeât rien de plus.

Ce qu'on observe, c'est une série de protestations ou de révoltes locales non préparées, non concertées. On dirait une foule de petites flammes vivaces qui s'allument en même temps, mais si nombreuses que, sans se chercher, elles se rejoignent. Rien qui sente la mise en scène, l'intrigue, et à plus forte raison le complot. Spontanément la colère jaillit ; et si les paroles, si les actes sont pareils, c'est que la même croyance dicte, tout naturellement, sans accord préalable, la même conduite. Dès ce premier moment, les Vendéens se peignent, se portant d'un élan résolu où leur foi les pousse, mais étrangers, par simplicité d'esprit et

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jalousie d'indépendance, à toute idée de ligue, et ne devant s'unir que bien tard par l'évidente comniunauté des haines et des aiïections.

Dans l'efTaccment de la noblesse, dans l'éloignement du haut clergé, je démêle cependant une influence, mais toute populaire, toute démocratique, celle des missionnaires qu'on nommait Missionnaires de Marie, et qu'en Vendée et en Anjou, on appelait aussi les Mulotins.

On comprendrait mal la Vendée si on no connaissait ces missionnaires.

Tout à la fin du dix-septième siècle, un prêtre breton était venu du diocèse de Rennes jusqu'en Poitou : on l'appelait Louis-Marie Grignon de Montfort. Il avait vécu assez longtemps à Poitiers, comme aumônier d'un hôpital, détaché jusqu'au dénuement, refusant tout traitement, n'acceptant que !a nourriture des pauvres, pratiquant les macérations les plus austères, demandant pour toute grâce que la chambre la plus misérable fût la sienne. Entre temps, il allait à travers la ville à la recherche des vagabonds, des mendiants, des enfants abandonnés, partageait entre eux le peu qu'il avait et leur parlait des choses divines avec une intensité d'émotion si extraordinaire que les cœurs les plus durs s'amollissaient. Cependant ses supérieurs le jugeaient d'extérieur singulier, de zèle outré ; et lui-même se sentait à l'étroit tant le consumait l'ardeur de mieux servir ! Bientôt sa vraie vocation se révéla, celle de missionnaire. Tout le désignait pour le ministère apostolique : un zèle de feu, une santé robuste, une voix forte, une éloquence entraînante et familière, une fécondité d'images propre à séduire l'âme populaire, avec cela une instruction suffisante pour reconnaître l'erreur et y échapper. Tantôt seul, tantôt accompagné de quelques prêtres devenus ses disciples, il prêcha d'abord dans le diocèse de Poitiers, puis dans celui de Nantes ; il descendit au sud jusqu'à l'île d'Aix et remonta au nord jusque dans le diocèse de Rennes sa patrie. Parlant surtout

au peuple, il jugea que pour mieux l'atteindre, il fallait s'accommoder à lui, lui représenter la religion sous des formes très visibles, je dirais volontiers très voyantes : de là une sollicitude extrême, excessive, pour le culte extérieur et les exhibitions d'images. Tout ce que les paroisses ne pouvaient fournir, il l'apportait et de mission en mission traînait avec lui tout un matériel pieux. Il se mit aussi à composer des chants qu'il entonnait avant ou après ses sermons et qu'il accoutumait la foule à répéter. Les éclectiques eussent souri ; les délicats se fussent effarouchés ; les austères eussent jugé — non sans raison peut-être — que la majesté divine souffrait un peu de cette profusion d'incarnations matérielles. Quant aux paysans, ils furent ravis. De tous côtés ils accouraient, curieux presque autant que dévots. Mais bientôt toute la surabondance des décors extérieurs s'absorbait dans l'impression souveraine de la parole apostolique. Chez ce prêtre peu de controverse, mais une foi si profonde qu'elle se communiquait par contagion ; aucun souci hormis le salut éternel ; aucune haine excepté celle du péché ; en chaire, une impitoyable rigidité de doctrine, et dans les entretiens intimes une tendresse infinie ; un cœur plein de Dieu et de vraies larmes provoquant d'autres larmes ; avec cela une vie dépouillée jusqu'au plus profond mépris de tout ce qui était matière ; un zèle qui ouvrait toutes les sources de la vie, dussent-elles se tarir avant le temps ; de longues routes à pied, de mission en mission ; un logis toujours indigent ; un perpétuel souci de ne compter pour rien et de n'être qu'un ouvrier de l'Évangile. Dès sa jeunesse, Grignon de Montfort avait paru singulier. Singulier, à coup sûr il l'était. Sa renommée s'étendant, on l'accusa d'intempérance, de zèle indiscret, d'ambition même. Les jansénistes surtout le dénoncèrent, ne pouvant souffrir ni ses chants ni ses accès de piété expansive, et ne voyant de son ministère que les petitesses, c'est-à-dire l'appareil un peu théâtral dont il entourait ses missions. Lui cependant

:onlinuait ses courses, ne se préoccupant ni du monde qu'il ne connaissait pas, ni de ses ennemis qu'il voulait ignorer, mais uniquement anxieux des âmes, terrifiant et consolant, pleurant, priant, adjurant, descendant de chaire et y remontant, prêchant Dieu, la mort, l'éternité. Surtout il ne se lassait pas de redire le mystère de Jésus rédempteur et crucifié. Il avait toujours, à ce qu'on assure, la croix devant les yeux. Tandis qu'il parlait, il lui arrivait, dit-on, de l'élever au-dessus de son auditoire comme il eût fait d'un signe de ralliement ; et c'est la croix à la main qu'aujourd'hui encore il est représenté dans les nombreuses églises de Vendée où son souvenir s'est perpétué.

Ce serviteur de Dieu que l'Église proclamerait bienheureux mourut jeune, mais laissant une nombreuse postérité spirituelle. Comme il était aumônier à l'hôpital de Poitiers, il avait créé une petite association de jeunes filles pauvres ; et cette association grandie, transformée, allait devenir l'ordre des Filles de la Sagesse, destiné à l'enseignement et surtout au soin des malades. En outre, les prêtres, compagnons ou disciples du bienheureux, s'étaient organisés en congrégation séculière, sous le vocable de Missionnaires de Marie; on les appellerait aussi les Mulotins, du nom du père Mulot, l'un des continuateurs du père de Montfort. Les deux ordres se complétèrent l'un par l'autre, les h( mm^îs prêchant la parole de Dieu, les femmes accomplissant les œuvres de miséricorde. Ils avaient tous deux leur centre à Saint-Laurentsur-Sèvre, aux confins de la terre angevine et du Poitou, en sorte que les deux provinces semblaient leur naturel champ d'action.

Pendant tout le dix-huitième siècle, ce champ d'action ne cesse de s'exploiter. Les missionnaires arrivent, amenant avec eux, à 1' xomple de leur fondateur, des étendards, des bannières, des images du Sacré-Cœur, des statuettes en plâtre, deux ou trois autels portatifs pour les reposoirs, puis

des caisses pleines de médailles, de chapelets, de décorations. Ils ne laissent pas que de publier assez bruyamment leur venue, car ils ne négligent pas une certaine mise en scène. Avec un complet dédain de leurs aises, ils choisissent pour les exercices les heures extrêmes de la journée, afin de ne pas interrompre les travaux des champs. Le plus souvent ils sont deux, et il leur arrive alors de se livrer en chaire à des conférences dialoguées, l'un jouant le rôle du diable, l'autre celui du Bon Dieu. Ils sont vulgaires, souvent grossiers, font rire et font trembler, cherchent l'imprévu, abondent en saillies même risquées, soucieux qu'ils sont d'attirer par curiosité, avant d'enlacer pour le salut. Ils font le siège des âmes comme on fait le siège d'une place, par circonvallations. Dès le début, ils distribuent des imprimés pour ceux qui savent lire, des images pour les autres, de même qu'à la fin ils distribueront des crucifix ou des médailles. Cependant ils s'occupent d'organiser les processions. Ils y sont passés maîtres. Ils ne sont pas seulement prêtres, mais chantres, bedeaux, sacristains, dresseurs d'estrades, porteurs d'échelles, tailleurs d'étoffes, artistes aussi quoique de mauvais goût. Nul ne sait comme eux coudre les oriflammes, fixer à la hampe les étendards, parer des groupes d'enfants ou de jeunes filles, orner les reposoirs, entraîner par les cantiques ; et si le soleil illumine la fête, les yeux des paysans, tout novices de spectacles, s'emplissent d'images qui ne s'effaceront plus. Déjà au loin on connaît ces missionnaires et comme on a accusé leur fondateur, on les accuse aussi. Quand les jésuites disparaissent, on les soupçonne de les continuer ; quand commence à se propager le culte du Sacré-Cœur, on les dénonce comme les plus ardents des cordicoles; les parlements les flétrissent comme ultramontains, les jansénistes comme idolâtres ; les philosophes s'égayent, les raffinés se détournent, les impies, en attendant qu'ils s'attaquent au dogme, s'exercent à la petite guerre contre les petites dévêtions.

Mais à cette distance de la capitale et des grands centres, les critiques, les ironies ne portent pas. Et les missionnaires poursuivent leur œuvre de pai'oisse en paroisse, pauvres, partant peu envies, accessibles à tous et par suite populaires, trop allégés de soins matériels pour craindre aucun voyage, portant en eux la sereine gaieté des humhh s, n'ayant souci de rien sinon de la moisson de Dieu. Partout où ils sont, ils prêchent trois ou quatre fois par jour, gesticulant, suppliants, grandiloquents, mais avec une sincérité de foi qui sauve tout. De la chaire, tout épuisés d'efforts, ils passent au confessionnal, guettant l'âme la plus pécheresse, la plus délaissée. Entre temps ils s'appliquent à établir quelques confréries. Confrérie de la Croix, Confrérie de la bonne mort, confrérie de charité. Leur suprême ambition est de marquer leur passage par une plantation de calvaire. C'est la cérémonie finale, celle où rayonne leur magnifique humilité. Enfin ayant achevé de jeter la semence, ils partent, à pied, dénués et bénis, épuisés mais radieux, avec la joie ineffable d'aimer les âmes et de s'en sentir aimés.

Les plus anciens, ceux qui ont vieilli dans les apostoliques labeurs, ont fini par évangéliser tout le pays ; et quand ils descendent la Sèvre de Saint-Laurent à Clisson, quand ils remontent de Gholet vers les Herbiers, il n'y a guère de village, de métairie, de chemin qui ne leur soit familier. Tout le monde les salue. Ils sont les confidents des âmes ; ils sont aussi les bienfaiteurs dos corps : à Saint-Laurent-sur- Sèvre, à côté de l'établissement des missionnaires, il y a la maison mère des Sœurs de la Sagesse qui instruisent ks enfants, soignent les malades, desservent les hôpitaux. L'évêque, on ne le connaît pas ; le prieur ou les moines de l'abbaye voisine, souvent on les connaît trop ; le curé est généralement populaire, mais il est l'homme de tous les jours ; les missionnaires sont les hommes des grands jours, ceux qui passent en édifiant, en bénissant.

Vers la fin du dix-huitième siècle, ces prêtres, aidés des

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