TOME II
Sœurs de la Sagesse, ont si profondément laLouré la terre d'Anjou, la terre poitevine, que le sol leur appartient. Une autorité toute cachée mais terrible repose entre leurs mains. Ce qu'ils diront on le croira, ce qu'ils conseilleront on le fera. Qu'un grand péril menace sa foi, et du coffre placé à côté de son lit, le Vendéen tirera le crucifix, le chapelet, les images saintes ; puis il attirera à lui les petites feuilles où le missionnaire a marqué les résolutions de la dernière retraite, c'est-à-dire le contrat d'alliance entre le chrétien fidèle et Dieu : il y lira, en caractères très gros, faits pour les yeux les moins accoutumés à lire, tout l'abrégé de la doctrine catholique, c'est-à-dire Dieu, le jugement, l'âme immortelle, l'enfer à éviter, le ciel à conquérir, la vie du corps subordonnée à celle de l'âme, et un seul mal irréparable, le péché. En son cerveau peu travaillé par la multiplicité des pensées, mais exclusivement rempli de ces idées maîtresses, il méditera la brièveté du temps, les jours iramesurés de l'éternité ; il se répétera le Credo intégral qu'il a récité au pied du grand calvaire ; et plutôt que de f orfaire à sa foi, il s'affermira dans la tranquille- et intrépide résolution de mourir.
Telle était l'œuvre de ceux qu'on appelait les Mulotins. La Révolution vint. Elle ne leur déplut pas parce qu'ils étaient peuple ; elle les terrifia parce qu'ils étaient catholiques, et catholiques intransigeants. Contre la Constitution civile, dès qu'ils la connurent, ils se portèrent non seulement avec ensemble, mais avec passion. Ultramontains jusqu'aux moelles, ils étaient disposés à étendre bien plus qu'à restreindre la puissance romaine. Puis, tout dévots qu'ils étaient, ils avaient quelques haines vigoureuses, celle des parlementaires, des jansénistes, des gallicans, de tous ceux en un mot qui penchaient vers la loi nouvelle ou la patronnaient. Le décret sur le serment est publié au mois de janvier. Aussitôt, dans la maison de Saint-Laurent-sur-Sèvre, grand émoi parmi les missionnaires. Ils sont alertes, résolus, merveilleusement instruits des lieux et des hommes. Les voici qui prêchent au erros
bourg do Jallais, et aussi à la Tessoualc, à la Jumellière, à la Poitcvinière. C'est le temps pascal. De toutes les métairies hommes, femmes, enfants accourent curieux et recueillis, anxieux aussi, car on sent que ceux qui parlent aujourd'hui peut-être ne reparaîtront plus. Le district de Cholet est averti. Il enjoint aux prêtres de s'éloigner. Les uns obéissent, les autres restent. Cependant si nous en croyons un rapport du directoire de Maine-et-Loire, les deux tiers des municipalités sont démissionnaires (1), et ce n'est d'un bout à l'autre des Mauges qu'une clameur presque unanime contre les intrus.
Les fêtes de Pâques sont passées. Empêchés de prêcher, les missionnaires ne désarment pas. A défaut de la parole, il y a les écrits. La maison de Saint-Laurent-sur-Sèvre devient l'arsenal d'où partent les brochures, les images, les petites fouilles. Les titres sont sugg slifs : Prône d'un bon curé, Entretien sur la nouvelle Constitution française, le Modèle du chrétien persécuté, VEglise et la Constitution civile (2). Souvent la critique se développe sous la forme d'entretien entre un curé et l'un de ses paroissiens ; et ici le dialogue est terrible en sa brièveté tranchante et simpliste. « Ces brochures sont incendiaires », disent les administrateurs ; et vraiment ils ont raison.
Parmi les patriotes, la colère grandit. Il faut vaincre la résistance aux lois, dût-on verser soi-même dans l'illégalilé violente. Il faut envahir le bourg de Saint-Laurent-sur- Sèvre et y détruire le repaire des fanatiques. Ainsi pensent à Angers, à Cholet, les plus entreprenants et les plus exaltés. Saint-Laurent est sur le territoire de la Vendée ; mais ce surcroît d'irrégularité importe peu. Le 1®' juin 1791, veille de l'Ascension, une vingtaine de gardes nationaux se portent sur le couvent des missionnaires, y entrent de force, pillent,
(1) Lettre des administrateurs de Maine-et-Loire aux administrateurs de la Vendée, 5 juin 1791. (Archives nationales, F' 3695'.)
(2) Archives nationales. Papiers du comité ecclésiastiaue, carton 39.
saccAgent, perquisitionnent, saisissent au hasard lettres, brochures, papiers, s'introduisent ensuite chez les Sœurs de la Sagesse et y opèrent les mêmes brutales recherches. La nuit suivante, à deux heures du matin, une autre escouade survient, boit, s'enivre et à son tour achève de tout bouleverser. Il n'y a que cinq religieux dans la maison. On en saisit doux : c'est le père Duguet qui, ayant protesté, reçoit un soufll ot ; c'est le père Dauche. Les deux prisonniers sont transportés, au milieu des injures, à Cholet, puis à Angers : « J'adresse au département, écrit d'un ton qui veut être plaisant le commandant de la garde nationale, deux gros mulotins et un gros paquet de papiers incendiaires. » Les administrateurs de Maine-et-Loire, un peu embarrassés de leurs captifs, saisis en un département voisin, examinent les pièces, interrogent les détenus, jugent, eux aussi, la propagande très dangereuse, les prêtres très fanatiques. Cependant, dans l'un des messages où ils consignent leurs impressions, je lis cette phrase qui, sous la plume d'adversaires, vaut tous les hommages : « Ces missionnaires sont vénérés comme des saints (1). »
Entre les deux partis adverses, non encore aux mains, mais déjà en rivalité ouverte, n'y aurait-il pas quelque puissance modératrice capable de contenir les discordes? Je voudrais ici décrire les forces de la paix.
Elles sont assez nombreuses ; elles le seraient surtout si les pacifiques l'étaient ouvertement, avec un courage digne de
(1) Lettre du directoire de Maine-et-Loire au directoire de Vendée, 5 juin 1791. (Archives nationales. F' 3695'.)
leur cœur. Dans les campagnes, à côté de municipalités irrévocablement compromises pour la cause religieuse, combien n'en est-il pas d'autres plus timides, silencieuses mais désolées des déchirements confessionnels, et ne se persuadant pas, ne pouvant se persuader qu'aucun accord n'intervienne ! Dans les villes, les membres des tribunaux, les Commissaires du roi penchent en général vers la nouvelle Église ; mais en général aussi ils sont humains, sincèrement épris de justice, prêts à acclamer toute politique libérale. Sur cette terre de Vendée, je vois poindre quelques hommes fanatisés ou pervers : à la Châtaigneraie, François Maignen ; à Moutiiigu, Goupilleau ; à Fontenay, Fayau et Mercier du Rocher. Mais ils sont encore obscurs, réduits à se voiler d'ombre, et si mal affermis qu'une vigoureuse poussée d'énergie étoufferait pour toujours leurs convoitises naissantes. Je dis lingue des cités tout acquises aux idées révolutionnaires comme les Sables ; mais j'en note aussi d'assez sag< s comme Fontenay ; j'en remarque d'autres comme Cholet où les deux partis se balancent. Je vois des corps administratifs résolument révolutionnaires, tels les districts de Machecoul et de Challans ; mais ils sont noyés et comme perdus en des régions qui leur échappent. A Angers, à Nantes, le directoire départemental incline à l'intolérance ; mais en revanche le directoire de la Vendée n'aspire qu'à l'union.
C'est en ce directoire que se reflète l'opinion moyenne, c'est en lui que se concentrent en 1791 les efforts pour la paix.
Je recherche les noms obscurs des magistrats qui le composent. A les prendre un à un, tous ces administrateurs qui ont la charge de présider à la transformation de leur catholique province sont policés de mœurs, doux, humains. La ville de Fontenay, où la plupart d'entre eux ont grandi, se détache, bien que modeste, avec une certaine importance relative, au milieu des bourgades de la Vendée. Elle a gardé jusqu'à la fin de l'ancien régime son présidial ; l'hiver, plu-
sieurs familles notables y viennent résider ; elle abrite bon nombre de bourgeois aisés, gens d'études ou de loisir, vivant noblement et se plaisant à orner d'une particule leur nom roturier. En un mot, elle tient assez à l'ancienne société pour ne pas la briser violemment. Le directoire de la Vendée semble choisi à point pour ce cadre. Si l'on pénètre dans la salle des séances, on verra des hommes corrects de tenue, un peu solennels de langage, dévoués au bien public, sincèrement épris du progrès, non moins sincèrement persuadés qu'ils travaillent pour la liberté, y compris la liberté religieuse. L'un, qui s'appelle Paillou, est le neveu d'un chanoine et dans sa correspondance avec son oncle montre une grande sollicitude pour les catholiques romains ; un autre, qu'on nomme Guillet, ne doit pas être non plus un ennemi de l'Église, car Mercier du Rocher, dans ses Mémoires, lui reproche, en termes d'une impiété grossière, « de se nourrir chaque semaine de l'agneau divin (1) » ; un troisième, Menanteau, doux, instruit, un peu faible, est un modéré aussi, si modéré qu'il est déjà accusé de tiédeur par les deux Goupilleau, celui de Fontenay et celui de Montaigu ; un quatrième, Millouain, sera plus tard dénoncé comme protecteur des prêtres (2) ;un cinquième, Thuriot, sera condamné à mort dans la guerre civile.
Si le directoire personnifiait assez bien l'opinion libérale, il s'incarnait lui-même en un de ses membres : le procureur général syndic du département.
On l'appelait Pichard du Page. A cet homme aujourd'hui oublié, même en son pays, il n'a peut-être manqué qu'un peu de bonheur pour marquer son nom dans la Révolution. Maire de Fontenay, il s'était rendu très populaire par la sagesse de ses mesures pour assurer les arrivages de grains. Quand il avait été élu à l'administration départementale,
(1) V. Chassin, Préparatiou de la guerre de Vendée, t. !«', p. 112.
(2) Déclaration de François Maignen. (Procès Pichard du Page, Archivet nationales. W, 354.)
ses concitoyens l'avaient porté en triomphe (1). Il était généreux, parlait bien, ne dédaignait point le faste, se montrait mémo, à ses heures, homme de plaisir, possédait à un haut degré le don de s'insinuer et de plaire ; car il était à la fois très aimé des petites gens et très en crédit dans la noblesse. Il avait accueilli la Révolution avec empressement, avait même donné des gages de civisme en achetant pour 80 000 francs de biens ecclésiastiques (2). La Constitution civile était venue, puis la loi sur le serment. Dès lors il s'était montré inquiet, non pour sa conscience, — car il semble qu'il ait été dégagé de toute foi positive, — majis pour la tranquillité future de sa province. Puisqu'il fallait un clergé constitutionnel, — ce qui personnellement ne le troublait guère, — il le souhaitait du moins aussi tolérant que possible et assez sage pour supporter l'autre, si l'autre, comme il était probable, n'abdiquait point. Sur ces entrefaites. Servant fut élu évêque de la Vendée. C'était un prêtre de l'Oratoire, d'esprit droit, de caractère intègre. On pouvait conjecturer que ce choix amoUirait les résistances et si l'on ne pouvait éviter les chocs, les rendrait un peu moins rudes. Servant était pauvre. Pichard, pour l'engager à accepter, lui offrit de pourvoir de ses deniers aux frais de son installation (3). L'élu refusa la mitre et l'espoir fut déçu. Cependant Pichard, de plus en plus anxieux, s'appliquait à souffler la tolérance à ses collègues du directoire qui, non moins bion intentionnés, non moins inquiets, lui renvoyaient son propre vœu. Mais les uns et les autres n'avaient que la force de leur modération, et entre les patriotes et les catholiques ne seraient-ils pas écrasés?
Ils s'essayèrent pourtant, et avec une fermeté méritoire, «LU rôle de médiateurs.
(1) B. FlT-ON, Recherclies sur Fontenay.
(2) Mémoire justificatif de Pichard du Page. (Procès Pichard du Page, 4.rchives nationales, W, 354.)
(3) Ibid.
300 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOI/UTION
A Fontenay, on sut les agitations d'Apr mont, puis le 2 mai au soir l'échauffourée de Saint-Christophe-du-Lignoron. Pichard du Page, accompagné d'un des administrateurs du département, partit pour visiter les communes révoltées. Le dimanche 8 mai, il rassembla à l'issue de la messe les gens de Saint-Christophe, à la sortie des vêpres ceux d'Apremont, et leur prêcha l'union. Si nous en croyons l'un des procèsverbaux, il provoqua « une grande explosion de sensibilité et fit même couler quelques larmes (1) ». Il était venu comme conciliateur ; il ne l'oublia pas, et cela au risque de rancunes qui ne pardonneraient point. Il critiqua, loin de les approuver, les débordements de zèle ; il blâma comme trop dispendieux et surtout provocants les excessifs rassemblements de troupes ou de gardes nationales ; pour bien établir que le refus de serment ne créait pas un délit, et n'autorisait point de poursuites, il interpella avec vivacité et menaça de châtiment un officier qui avait commencé des perquisitions pour découvrir et arrêter des réfractaires ; puis, afî;i de montrer que l'autorité n'avait pas de parti pris, qu'il n'y avait point de délit d'opinion, il choisit sur son chemin, pour y prendre gîte, les demeures des nobles aussi bien que celles des bourgcois (2).
Pichard du Page revint h Fontenay. Il apprit l'expédition de Saint-Laurent-sur-Sèvre. Personnellement, les Mulotins ne lui agréaient guère, étant, jugeait-il, des bigots incorrigibles et des suppôts de superstition. Ses préventions ne Taveuglèrent pas, au poim ae voiler à ses yeux la liberté. L'arrestation du P. Dauche et celle du P. Duguet étaient arbitraires ; l'illégalité était d'ailleurs double, les gardes nationaux de Maine-et-Loire ayant osé faire incursion sur le territoire de la Vendée. Saisi de la plainte des Missionnaires, et de celle des Sœurs de la Sagesse, Pichard invita
(1) Extrait des délibérations du directoire du district de Challans. {Archives nationales, D^''", 15.)
(2) V. Procès Pichard du Page. (Archives nationales, W. 354.)
le département de Maine-et-Loire à punir les envahisseurs des deux couvents et à mettre en liberté les détenus. Il ne bo:na point là sa sollicitude. Les deux religieux ayant été transférés d'Ang.^rs à Montaigu, chef-lieu du district d'où dépendait Saint-Laurent, les administrateurs du district, dominés par Goupilleau, procureur syndic, émirent la prétention de garder les suspects en prison jusqu'à ce que l'Assemblée nationale eût statué. En cette occurrence, Pichard marqua une s:'conde fois sa volonté de maintenir inaltérée la justice. Avec une rare fermeté, il imposa au district la mise en liberté immédiate. Celui-ci obéit, mais en obéissant, souligna sa révolte. Solennellement, il approuva l'acte des gardes nationaux angevins, justifié, disait-il, par le salut du peuple; puis il protesta contre les tendances du directoire départemental et décida que sa propre délibération serait transmise à l'Assemblée nationale. Ainsi bravé, Pichard se fit une troisième fois l'organe de la vraie politique légale. Sur ses réquisitions, le directoire de la Vendée cassa la délibération du district de Montaigu, ordonna qu'elle serait rayée des registres, invita le district lui-même à se montrer dans l'avenir plus circonspect. Goupilleau — Goupilleau de Montaigu, comme on l'appelait déjà — dévora l'affront, mais ne l'oublia pas : deux ans plus tard, devenu conventionnel, on le verra rajeunir l'ancien conflit, en rassembler les pièces, et s'en armer pour conduire jusqu'à l'échafaud l'homme courageux qui avait osé le démasquer (1).
Je m'excuse d'insister sur ces incidents minimes. Ils sont suggestifs en ce qu'ils montrent, en cette Vendée bientôt déchirée entre deux partis extrêmes, un tiers parti attentif à la libiTté, y croyant fermement et s'évertuant à l'établir. En ce temps-là même, Pichard et ses amis du directoire, en dépouillant, à l'arrivée du courrier, les paquets de l'im-
(1) V. Archives nationales. Papiers du comité ecclésiastique, carton 39. — V. aussi F 3695' et Procès Pichard du Page, W, 354.
primerie royale, y découvrirent une loi qui les charma car ils ne l'eussent point faite autrement, s'ils avaient été appelés à la rédiger : c'était la loi du 7 mai. Elle contenait la tolérance religieuse, juste à une dose qui semblait mesurée par un libre penseur, et cependant à un degré suffisant pour que les maximes de 1789 ne parussent pas trop en faillite : aux catholiques constitutionnels bien garantis et bien dotés, les grandes églises, quitte à eux à les remplir comme ils pourraient ; aux catholiques romains, des abris payés par eux, entretenus par eux à leurs risques et périls. Pour les uns et pour les autres, la liberté, avec cette seule différence que les premiers officieraient sous la protection de la police et les seconds sous sa surveillance. Quoique un peu boiteuse, et peut-être même parce qu'elle l'était, la combinaison charma Pichard et tous les hommes dont Pichard était en France le type, c'est-à-dire tous ceux qui avaient trop lu Voltaire pour croire au Christ, mais gardaient dans l'intime fond du cœur les influences ancestrales, et étaient de trop bonne nature française pour persécuter personne. Donc le procureur général syndic lut le décret avec joie et le publia avec empressement. Il apprit bien, vers le même temps, quelques nouvelles qui ne signifiaient point apaisement : à Angers le 24 mai, à Nantes le 7 juin, le directoire départemental avait pris un arrêté pour éloigner de leur paroisse ou appeler au chef-lieu les prêtres dénoncés comme suspects : dans la Vendée même, la municipalité de Saint-Gilles se mettait, de sa propre autorité, à chasser les réfractaires, et celle des Sables entreprenait de les interner (1). Cependant le directoire libéral ne se rebutait pas, et Pichard s'apprêtait à accueillir les demandes d'ouverture de temples qui déjà s'annonçaient. Ce qui devait inaugurer la liberté ne fit en Vendée que mettre à nu l'intolérance, et on put le constater sur l'heure par un remarquable exemple.
(1) V. Chassin, Préparation de la guerre de Vendée, t. I*'. d. 340-.'î41-
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Vers le milieu de juin, un certain nombre d'habitants de Saint-Mars-la-Rhéortlic, au district de la Châtaigneraie, firent connaître au directoire départemental leur intention de mettre à profit le décret récent et d'affecter une chapelle au culte non conformiste. Ils dé&ign»M'i nt comme propre à cette destination l'oratoire du château de la Traverscrio appartenant à Mme Mi snaid de Touchepi es. La r( quête, rédigée sous la forme la plus déférente, se terminait par l'assurance que « rien ne se passerait qui ne fût conforme à la loi (1) ». Autant la demande était légitime, autant fut extraordinaire ce qui suivit. Le 30 juin, on vit arriver à la Traverserie le maire et le procureur syndic de Saint-Mars-la- Rhéorthe ; ils étaient accompagnés de deux ou trois autres maires et escortés d'une vingtaine de gardes nationaux arrivés de sept communes différentes. Mme de Toucheprés avait réclamé l'exercice d'une faculté légale. On lui répondait incontinent par une perquisition. C'était, en effet, pour une visite domiciliaire que le maire de Saint-Mars se présentait à la Traverserie, Il se fit remettre les clefs, ouvrit tout, remua tout. La première pièce découverte fut un billet d'un chanoine, M. Paillon, qui recommandait la circonspection. Une trouvaille plus importante parut être celle de trois lettres cachetées. Naturellement on les ouvrit, et le maire de Saint-Mars ainsi qu'un garde national du nom de Dubois furent commis pour les lire. Sous l'une des enveloppes qui portait cette suscription : A Messieurs les députés du Poitou, on trouva une seconde enveloppe avec une lettre à l'évêque do Luçon : les deux autres lettres étaient adressées : la première à un vicaire de Beauvoir, la seconde à une religieuse. Lo butin se compléta par quelques numéros de VAmi du roi et du Mercure de France. La suite de la tournée fit découvrir trois coulevrines et un curé. Les coulevrines étaient en si mauvais état qu'on dédaigna de les déplacer. Quant au curé,
(1) Archives nationales, D"'^ 15.
c'était le desservant insermenté de Saint-Mars-la-Rhéorthe qui, depuis la dépossession de son presbytère, était l'hôte de la châtelaine. On se précipita dans sa chambre où l'on trouva quelques modèles de protestation contre l'installation des intrus. Le prêtre fut interrogé : « N'avez-vous jamais, lui demanda le maire, baptisé des enfants, chanté la messe ou les vêpres dans la chapelle du château? — Je n'ai jamais, reprit l'abbé, chanté de messes ou de vêpres publiques à la Traverserie ; un jour cependant, avoua-t-il, j'ai donné la communion à trois personnes étrangères à la maison. » — « Nous n'avons trouvé, constate le maire en son procès -verbal, aucune pièce qui indique que la dame Mesnard ait des projets dangereux. » Il ajoute cependant un peu plus loin que « lesdites lettres, mémoires et instructions indiquent l'intention de contrevenir aux lois ». Les enquêteurs s'éloignèrent après avoir décidé que provisoirement la chapelle serait fermée. Ils prévinrent Mme de Toucheprès qu'elle n'y devrait recevoir aucun étranger; faute de quoi elle serait poursuivie comme perturbatrice du repos public. Telle fut la première application de la loi de liberté (1).
On peut se figurer le dépit de Pichard et de ses amis quand ils connurent l'obtuse et malfaisante violence. Leur condition ne laissait pas que d'être embarrassante ; car les nouveaux inquisiteurs agissaient avec l'assentiment du district de la Châtaiigneraie où dominait Maignen, le futur conventionnel. Les pièces furent transmises à l'accusateur public. « Je ne vois, dit celui-ci, aucun délit. » Pichard, en qui s'incarnait le directoire, ne parla pas autrement : il écarta les plaintes des sectaires jacobins, dédaigna d'écouter les dénonciations du district, se refusa à voir en tout insermenté un factieux : « Il y a parmi eux, disait-il à Maignen, de très braves gens, des gens fort pai-
(1) Archives nationales, D^^'^ 15.
sibles (1). » Et en s'exprimant do la sorte, il montrait un rare courage ; car aux jours de la Terreur, Maignen le conventionnel ne serait pas moins implacable que l'autre conventionnel, Goupilleau de Montaigu.
Cependant les demandes à l'effet d'ouvrir des chapelles s'accumulaient sur le bureau du directoire. Quel serait le sort de ces demandes et aussi de la politique libérale? Tout dépendait du pouvoir central. Si, par un retour d'éncigie peu probable mais non impossible, il prêtait son appui aux modérés, ceux-ci, forts de cette assistance, réussiraient à contenir les passions extrêmes. Si, au contraire, les partisans de la paix se sentaient abandonnés, ils ne tarderaient pas à s'abandonner eux-mêmes ; et alors on serait bien près du jour où, les âmes vendéennes s'exaspérant, la guerre civile éclaterait.
Par les correspondances des députés, les rapports des directoires, les dénonciations des clubs, on avait appris à Paris les agitations de l'Ouest. Le 16 juillet 1791, sur un décret de l'Assemblée, le ministre de la Justice désigna deux commissaires, Gensonné, membre du tribunal de cassation, et le jurisconsulte Gallois, avec mission de se rendre dans le département de la Vendée. Ils y enquêteraient sur les troubles, et, sans être investis des pouvoirs exorbitants qui seraient attribués plus tard aux représentants du peuple, auraient le droit de requérir la force publique.
Ils partirent le 25 juillet. Le 29, ils atteignirent Fontenay.
Dès leurs premiers entretiens avec les autorités locales, une
(t) Archives nationales, Procts Pichard du Page. W, 354.
question leur apparut absorbant toutes les autres, celle des affaires religieuses.
Que décideraient-ils sur les pétitions des non-conformistes ? Apporteraient-ils leur concours aux modérés ? Seraientils au contraire les alliés des jacobins?
Les commissaires parurent d'abord favoriser la politique de tolérance. En leur présence, le 30 juillet, le directoire rendit un arrêté qui ordonnait que, dans la ville de Fontenay, les oratoires et chapelles des couvents fussent fermés au public, mais en retour proclamait à deux reprises différentes, dans les considérants et à la fin du dispositif, le droit des catholiques romains à ouvrir des temples. C'était la reconnaissance de la loi du 7 mai, et aussi sans doute de la liberté que cette loi consacrait.
Il importait que les délégués prissent contact avec le pays. Après trois jours, ils partirent pour une première tournée. Dans la Plaine et dans le Marais de Luçon, l'état des esprits leur parut rassurant ; en effet, en ces régions, la substitution d'un culte à l'autre s'était opérée sans trop d'émoi. Le 5 août, Gallois et Gensonné arrivèrent aux Sables. Là, ils se sentirent violemment dépassés ; car en cette ville tout était révolutionnaire, district, municipalité, club. Ils eurent en outre connaissance d'une pétition de la municipalité de Saint-Gilles-sur- Vie qui réclamait l'éloignement des insermentés. Visiblement suspects de modérantisme, jaloux de ne point s'aliéner les patriotes, ils commencèrent à dévier un peu. Sur ces entrefaites, ils furent rejoints par un compagnon de voyage qui bientôt deviendrait un conseiller.
Ce compagnon de voyage était Dumouriez. Il était alors maréchal de camp et exerçait un commandement dans l'Ouest, sous les ordres du vieux lieutenant général Verteuil. On connaît déjà ce personnage. C'était un homme actif, entreprenant, brillant d'esprit quoique avec une nuance légère et inconsistante, aimant à produire des avis, à rédiger des mé-
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moires, et semblant, à première vue, un auxiliaire précieux, car il connaissait bien la Vendée qu'il avait fort parcourue depuis quelques mois. Il semble qu'il plut beaucoup aux commissaires, car Gcnsonné dit de lui, dans une de ses lettres, « qu'on ne saurait trop louer son zèle et son civisme ». Lui-même s'appliqua fort à conquérir les nouveaux venus, se fit leur guide, s'attacha à leurs pas, en homme attentif a se créer des amitiés et à les transformer en échelons. Quels avis suggéra-t-il? On a bon nombre de ses dépêches et en outre le journal de ses tournées. Rien n'est plus sagace que ses jugements, rien n'est plus déconcertant que ses conclusions. Il estime que « le nombre des gens attachés à la Constitution est très faible, que les nobles seuls ne pourraient rien, mais que les prêtres sont fort dangereux ». Il juge que « le parti contre-révolutionnaire a sur l'autre une supériorité prodigieuse ». Il démêle les signes d'agitation et prédit « la guerre civile religieuse ». Que faire cependant? Ici se montrent les curieux flottements d'un esprit qui incline vers la politique répressive, mais sans méconnaître aucun argument en faveur de la politique libérale. « Il faut, écrit Dumouriez, désarmer les gens suspects ; surtout il faut éloigner les réfractaires. » Et on ne peut douter que ce qu'il trace dans son journal ou dans ses lettres, il le suggère aux commissaires. Cependant l'absence absolue de toute conviction personnelle le rend par instants très impartial : les patriotes lui semblent o bien taquins », et certains curés constitutionnels non moins déraisonnables que les insermentés. Au moment de conclure aux rigueurs, il éprouve le besoin de se condamner lui-même. « Il serait conforme à la Constitution, écrit-il, d'accorder aux non-conformistes des temples. » Mais il craint que la pratique de la tolérance ne soit « l'insolent triomphe des contre-révolutionnaires ». « Les prêtres assermentés, ajoute-t-il, resteraient sans fonctions. » Ces prêtres assermentés, il n'y tient d'ailleurs point, et on sent que pour peu qu'il y eût intérêt, il les sacrifierait aussi volontiers,
plus volontiers peut-être que les autres. Ainsi inciine-t-il, mais avec toutes sortes de réticences et de retours, vers la persécution (1).
Pour s'insinuer dans l'esprit des commissaires, il a tout loisir, car il les suit dans les étapes de leur route. Ceux-ci sont partis de Fontenay, à demi acquis à la politique libérale. Ce qu'ils ont vu aux Sables les a troublés. Voici que Dumouriez leur représente les dangers de la faiblesse, les avantages de la rigueur, et en un langage d'autant plus persuasif qu'il semble celui d'un homme juste à force d'être indifférent. Le voyage se poursuit. On passe à la Motte- Achard où « il y a trente hommes à peine à la messe constitutionnelle »; on touche à la Roche-sur- Yon où le district est timide, les nobles menaçants, les maires de campagne bornés et la force publique réduite à trois gendarmes, tous ivrognes. On atteint Chantonnay où la nouvelle arrive de troubles du côté de la Châtaigneraie. Le 17 août, Gensonné et Gallois rentrent à Fontenay.
Ils y retrouvent les pétitions des catholiques. Ceux-ci ont eu le temps de s'organiser, de réunir des adhésions. L'arrêté du 30 juillet ayant reconnu le principe de la liberté des cultes, ils ne peuvent se figurer que, dans la pratique, l'exercice de cette liberté leur soit dénié. Cependant les commissaires, naguère assez favorables, sont plus hostiles que bienveillants. Ce qu'ils ont vu les a inquiétés. Dumouriez les influence. Du district de Challans une adresse est arrivée, réclamant des mesures de rigueur, et ils n'ont pas manqué d'en prendre connaissance. Sur ces entrefaites, deux mémoires volumineux leur parviennent qui dénoncent le directoire départemental (2). Gallois, à ce qu'on assure, subirait volontiers l'influence de Pichard, mais son collègue plus
(1) V. Journal de la tournée de Dumouriez. {Archives nationales, F^ 4691.)
(2) Mémoire justificatif de Pichard du Page. {Archives nationales, procès Pichard du Page, W, 354.)
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défiant se refuse à tout entretien inlmc avec lui (1). C'est en cet état d'esprit que sont examinées les demandes des catholiques. Le directoire aspire à la liberté, mais n'ose, en présence des délégués venus de Paris, manifester trop ouvertement ses préférences. Que feront les commissaires ? Leurs craintes s'accentuent. Ils redoutent que, si on autorise le culte non confoimiste à Fontenay, toutes les paroisses ne veuillent avoir leur église particulière. Enfin, se démasquant tout à fait, ils déclarent, si nous en croyons Dumouriez, qu'ils partiront de suite si la requête est accordée (2). Et la pétition dcmoure en suspens, ni accueillie ni repoussée.
Tandis que les commissaires s'attardent de la sorte, l'agitation grandit. Elle grandit dans le district de la Châtaigneraie ; elle s'accroît autour de Saint-Laurent-sur-Sévre. Cependant, au pays des Maugcs, la protestation revêt une forme singulière, pacifique et inquiétante, calme et terrible à la fois, celle de la prière.
En cette région comme en beaucoup d'autres, la piété des peuples a consacré plusieurs lieux de pèlerinages. Il y a, entre Cholet et BeaupTéau, à la lisière d'un bois près de l'abbaye de Bellefontaine, la chapelle de Notre-Dame-de- Bon-Secours. II y a, au sommet du coteau des Gardes, au point culminant d'où l'on découvre tout l'Anjou méridional, un autre sanctuaire pareillement vénéré. Il y a un peu plus au nord, à Saint-Laurent-de-la-Plaine, l'oratoire de Notre- Dame-de-Charité.
Aux approches de la fête de l'Assomption, l'idée est venue d'une grande supplication à la Vierge « pour le maintien et le rétablissement de la religion catholique ». Cette contrée est l'une des plus pieuses de France : en certaines communes comme la Jumellière, la Poitevinière, le Pin-en-Mauges, on chercherait en vain un dissident. Aussi le dessein, formé
(1) Mémoires de Mercier du Rocher. (V. Chassin, Préparation de la guerre df: Vendiîe, t. II, p. 72.)
(2) Journal de la tournée de Dumouriez. (Archives nationales, F' 4691.)