TOME ir. J
par quelques prêtres, quelques métayers, quelques femmes de dévotion ardente, a partout rencontré faveur. Les pèlerinages coïncideront autant que possible avec la solennité de la Vierge; ils s'accompliront par grandes masses de fidèles ; ils se feront la nuit, d'abord pour ne pas interrompre les travaux des champs, puis pour déconcerter l'intervention de la force publique.
Le 15 août était à Bellefontaine jour de la fête patronale. Le 14, aux dernières lueurs du couchant, les paysans se mettent en marche. Le rendez-vous, pour chaque paroisse, est aux abords du calvaire qui marque la sortie du bourg. Au débouché des chemins les contingents se rejoignent, en sorte que le rassemblement, grossissant toujours, finit par atteindre trois mille personnes. A l'approche du sanctuaire, les cierges s'allument, et de loin leurs lueurs brillent par intervalles, à travers les éclaircies du bois qui avoisine Bellefontaine. On atteint la chapelle de Notre-Dame-de-Bon-Secours. Autour de la statue, les fidèles entonnent les litanies et le Saloe Regina. Puis aux chants se substitue le monotone et implorant murmure des voix qui récitent le rosaire. Les plus anciens des paroisses, les chefs des confréries disent les invocations ; pieusement la multitude répond : Priez pour nous. Longtemps ce peuple demeure prosterné, en une veillée mystique et ardente, veillée de la prière, qui est en même temps veillée des armes. Enfin, sous l'aube blanchissante, le cortège se disperse.
Huit jours plus tard, nouvelle manifestation, cette fois à Notre-Dame-des-Gardes ; nouveau rassemblement autour des croix de mission ; et aussi nouvelle procession à Bellefontaine. Cependant les administrateurs de Cholet se sont émus et ont avisé ceux d'Angers. Il faut disperser tous ces fanatiques qui, suivant l'expression du procureur syndic de Maine-et-Loire, « n'invoquent l'Être suprême que pour opérer une contre-révolution (1) ». Des gardes nationaux
(1) Lettre des administrateurs de Maine-et-Loire au ministre de l'Intérieur, 24 août 1791. (Archives nationales, F'' 3682.)
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sont requis ; il en vient de loin, d'Angers même. Il vient pareillement des gendarmes, et autant qu'on en peut convoquer. Il y a aussi quelques dragons à Saumur, et on ne manque pas de leur demander secours. Le rendez-vous des forces est à Chemillé. Les dragons n'arrivent pas ; mais on décide de ne point les attendre. L'ordre est d'arrêter les prêtres, les porteurs de bannières, en un mot tous les meneurs. Non loin de Chemillé, on fonce, à Jallais et au May, sur quelques rassemblcmimls de pèlerins. Le but principal de l'expédition est Bellefontaine. Il ne suffit pas de disperser les manifestants ; il faut, pour couper le mal en sa racine, détruire pareillement la chapelle. Ainsi fait-on en la journée du 25 août, et les gardes nationaux, aidés de quelques ouvriers, démolissent le petit sanctuaire. — La répression a d'ailleurs son épilogue. Ceux qui profanent se piquent d'être aussi, selon leur propre expression, les « vrais adorateurs de l'Éternel ». Le 26 août, dans les mêmes chemins où se sont engagés les pèlerins, s'engage le curé constitutionnel de Notre-Dame de Cholet. « Avec le respect dû aux choses saintes », dit un rapport officiel, il procède à l'inventaire du mobilirr ; puis, au même chant du Salve Regina, la Vierge miraculeuse est enlevée et conduite solennellement en l'une des églises de Cholet. Cette fois, les magistrats suivent le cortège, et parmi eux on reconnaîtrait Delaunay, procureur général syndic d'Angers, moitié policier moitié dévot. Et les mêmes gardes nationaux qui ont dispersé la veille la procession des fanatiques sont requis sans transition pour escorter la nouvelle procession (1).
En dépit d^s rigueurs, les gens des Manges, tenaces dans la prière, s'obstinent en leurs pèlerinages. Le 25 août, le jour même où les gardes nationaux se portent vers Bellefontaine, les voici qui, au nombre de sept ou huit cents, s'ache-
(1 ) V. Célestin Port, la Vendée angevine, t. !«', p. 248. — V. aussi Archives nationales, ¥'' 3682.
minent vers Saint-Laurent-de-Ia-PIaine et s'agenouillent au sanctuaire de Notre- Dame-de-Charité. Encore une fois la force publique est appelée, les fidèles dispersés, et la même brutalité qui a détruit Bellefontaine détruit aussi la petite chapelle de Saint-Laurent. Ce n'est que vers la fin d'août que gendarmes et gardes nationaux rentrent en leur résidence, couverts de poussière et rapportant à titre de butin beaucoup de caisses de cierges ainsi que quelques bâtons. D'un bout à l'autre de l'Anjou, les autorités triomphent ; car dans une lettre des administrateurs de Maine-et-Loire au ministre de l'Intérieur, nous lisons ces lignes brèves et claironnantes comme un bulletin de victoire : « Nos gardes nationales ont marché : les attroupements ont été dispersés ; les citoyens coupables ont été arrêtés et livrés aux tribunaux ; nulle effusion du sang n'a eu lieu, la chapelle a été démolie, le calme règne, la tranquilHté n'a point été interrompue (1). » Pendant ce temps, Gensonné et Gallois continuaient leur tournée. Un décret du 8 août avait étendu leurs pouvoirs au département des Deux-Sèvres. Les voici donc qui partent pour Châtillon. Mais qui compterait leurs variations? Ils ont paru d'abord messagers de liberté, puis sous la pression des patriotes, sous l'influence de Dumouriez, ils ont dévié, semblé dévier vers les rigueurs. A Châtillon ils convoquent et entendent les envoyés de cinquante-six municipalités. Et de nouveau leur cœur s'amollit. C'est que, de la bouche des délégués des paroisses, ils ont recueilli, non des paroles amères, mais des plaintes douces. Interrogés avec bonté, ceux-ci ont déploré leurs croyances religieuses méconnues, mais, sur tout le reste, ont protesté de leur obéissance. «Loin de refuser l'impôt, disent-ils, volontiers nous le doublerons si on veut nous rendre ou nous garder nos prêtres. » Ainsi parlent-ils, non factieux, mais suppliants, et naïvement joyeux du
(1) Lettre du 7 septembre 1791 au ministre de l'Intérieur. (^rcAt>« nationales. F^ 3682.)
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moindre espoir. Gallois et Gensonné sont touchés et, comme le département dos Deux-Sèvres vient de prendre un arrêté pour réloignement des réfractairos dans le district do Châtillon, ils obtiennent que l'exécution de la mesure soit suspendue.
Que vaut pourtant cette tolérance? Nous venons de surprendre, chez les commissaires, l'émotion, presque l'attendrissement. Presque aussitôt une nouvelle évolution — c'est, je crois, la quatrième — rejette Gensonné vers les rigueurs. A une date qui semble celle du 3 septembre, il écrit au docteur Gallot, l'un des députés de la Vendée : « Nous attendons avec la plus vive impatience le décret de l'Assemblée sur les prêtres réfractairos. » Il poursuit en ces termes : « Quelque attaché que je sois aux principes de tolérance... je ne comprends pas comment on pourra rétablir l'ordre dans votre département si l'on n'en expulse les prêtres insermentés. » A la vérité, à peine a-t-il fo:mulé cette opinion qu'il paraît la regretter. Le voici qui combat sa propre pensée : « Alors même, écrit-il, quel ne sera pas l'embarras ! Plus de la moitié des remplacements n'ont pu se faire et le fanatisme de vos malheureux concitoyens est tellement exalté que je crains tout lorsqu'ils se verront privés de leurs prêtres. » Comme s'il se parlait à lui-même, il pèse en son esprit les solutions contraires : il y aurait bien la ressource d^ renvoyer au pouvoir judiciaire les factieux ou les perturbateurs ; mais comment « réunir les preuves que la loi désire ». Laisser les choses en l'état où elles sont ne paraît pas à Gensonné moins dangereux : o car, observe-t-il, la sédition fait chaque jour des progrès; et le jour où cessera la crainte de la force publique, on devra s'attendre aux pires excès. » Vers la fin de la lettre, Gensonné semble s'arracher à ses scrupules et s'orienter décidément vers la politique d'intransigeance : 9 Nous avons eu toutes les peines du monde à empêcher que les corps administratifs ne permissent à Fontcnay l'établissement d'une maison particulière pour les non-conformistes.
37i HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION
comme on a fait aux Théatins, et, malgré nos instances, s'ils le permettaient, le même établissement aurait lieu avant quinzaine dans toutes les paroisses du département. Partout les paysans le demandent... Jugez de ce qui pourrait en résulter dans ce pays où il s'agit non pas de garantir les non-conformistes de l'exaltation des patriotes, mais de protéger ces derniers contre les persécutions des autres (1). »
J'ai scrupule de prolonger ces citations. Bientôt les commissaires quittèrent le Poitou, laissant les modérés affaiblis, désillusionnés, convaincus désormais que, du pouvoir central, ils ne recevraient, au lieu d'encouragements, que des désaveux.
Ce qui suivit ne fut plus, dans l'Ouest, que l'écrasement du tiers parti.
Les élections pour l'Assemblée législative s'accomplirent. Les plus scrupuleux des catholiques s'abstinrent. Il arriva donc que les départements les plus fidèles à leur foi furent aussi ceux qui nommèrent les députés les plus sectaires.
Les modérés eurent encore une joie : ce fut, au mois de septembre 1791, la proclamation de l'amnistie. Elle s'appliquait à tous les délits politiques commis depuis 1789. A Angers, les administrateurs tinrent à annoncer eux-mêmes aux prisonniers, prévenus ou condamnés, le décret qui les libérait. A Fontenay, les magistrats invitèrent les détenus « à se rendre de suite dans le sein de leur famille pour y jouir du bonheur que la Révolution promet à tous les Français » ; ils les exhortèrent « à donner l'exemple de la soumission aux lois, à vivre dans l'union et la paix avec leurs concitoyens, à se rappeler avec le plus profond respect et la plus grande reconnaissance les bontés paternelles du meilleur des rois (2) ». Décidément, la phraséologie de Berquin était
(1) V. Chassin, Préparation de la guerre de Vendée, t. II, p. 45-46.
(2) Ibid., p. 61.
tenace, et on ne la désapprenait que peu à pou. Quand on eut enrichi do quelques harangues la collection des discours ofïiciels, quand on eut, par surcroît, versé quelques larmps, la réflixion vint qui tempéra fort cet attendrissement. L'amnistie ne serait efficace que si l'humanité qui ouvrait les prisons se doublait de la sagesse qui rend: ait acceptables les lois. Sans cette sagesse, le pardon, mémo généreux, même sincère, n'engendrerait pas plus la reconnaissance qu'il ne fonderait la paix, et les seules fautes qu'effacerait l'amnistie seraient do celles que les prêtres, que les fidèles eux-mêmes auraient le devoir de recommencer.
Les modérés savaient tout cela ; ils le savaient sans se l'avouer à eux-mêmes et surtout sans l'avouer aux autres; car beaucoup avaient été naguère les tenants zélés des lois sur le clergé. Ils pouvaient, en se retournant en arrière, suivre mélancoliquement et jusqu'à perte de vue les traces de leurs fautes. Un rayon d'espoir naquit encore du rapport de Gensonné. 11 fut lu le 9 octobre à l'Assemblée législative. La dernière évolution de cet homme perplexe — la cinquième si je compte bien — le portait vers la politique d'apaisement. Son langage était sans amertume, sans liaine, et, tout en se gardant d'usurper sur le jugement dos députés, insinuait la modération. L'invitation serait-elle écoutée? Quelques jours plus tard, l'Assemblée, s'orientant décidément vers la violence, vota la loi du 29 novembre. Contre la persécution, il n'y avait plus d'autre barrière que la volonté du roi.
Dans l'Ouest, le parti de la paix achevait de s'abîmer. Des élections venaient de renouveler par moitié les corps administratifs et, comme pour les élections législatives, le résultat avait été la victoire des patriotes. Pour Pichard du Page, ce chef des modérés, les mois qui venaient de s'écouler n'avaient été que mécompte. Il avait vu Gensonné s'éloigner do lui. Contre lui avaient été faites les élections législatives.
contre lui les élections départementales. Il voyait arriver comme collègues dans l'administration de la Vendée, Fayau, Mercier du Rocher, en un mot, tous ses ennemis. Le conseil général du département s'étant réuni le 15 novembre, il marqua dans son Compte rendu avec une fermeté triste, comme il eût fait en un testament, les idées qui lui étaient chères. Il parla du roi avec respect et de la Constitution comme s'il y eût encore cru. Il revendiqua virilement la responsabilité de ses actes, notamment dans l'affaire des missionnaires Miiloiins. Faisant allusion aux terribles dissentiments confessionnels, il s'exprima sur les catholiques avec un injuste dédain, mais sur la liberté religieuse avec beaucoup d'énergie. Il adjura « au nom d'une saine politique et d'une douce fraternité tous les citoyens amis de la Constitution à déposer les principes d'intolérance religieuse qui contrastaient si évidemment avec ceux de la liberté politique ». Ainsi parla Pichard. Mais aux murmures que son langage soulevait, il put mesurer la décadence de son prestige. Déjà s'agitaient pour le perdre les jacobins subalternes, les Goupilleau de Montaigu, les Fayau, les Maignen. Le 3 décembre, celui qui, en Vendée, avait essayé courageusement le rôle de conciliateur, donna sa démission de procureur général syndic. Nous ne le retrouverons plus que devant le tribunal révolutionnaire. Onze jours plus tard, le 14 décembre, l'Assemblée départementale vota une adresse à Louis XVI contre le veto et pour la sanction de la loi du 29 novembre (1). Désormais, dans les Marges, dans le Bocage, dans le Marais, il n'y avait plus de tiers parti, mais seulement deux partis extrêmes : les fanatiques, ainsi nommés par leurs ennemis, parce qu'ils voulaient, même au péril de leur vie, l'intégrité de leur foi; puis, en face d'eux, d'autres fanatiques, d'un fanatisme bien plus farouche, les fanatiques d'irréligion.
(1) Archives nationales, F" 481'.
Cet anéantissement de toute force intermédiaire, c'élait le gage presque certain de la guerre civile. Pourtant, en cet automne de 1791, la plupart des catholiques, si accusés de violence, voudraient n'être encore que des suppliants.
Ils ne peuvent plus s'adresser aux autorités locales, décidément impuissantes ou ennemies. D'un regard anxieux, ils cherchent bien loin qui garde assez de force pour les protéger.
Ils portent leurs doléances, tantôt à l'Assemblée ou aux ministres, tantôt à quelque personnage qu'ils supposent en crédit. Il en est qui élèvent leurs plaintes jusqu'au roi. Il y a les pétitions touchantes : telle celle des gens des Cerqueux qui, en réclamant la liberté de leur culte, ajoutent qu'à cette condition, il n'y aura pas de citoyens plus soumis aux lois, plus zélés pour la patrie (1). Il y a les requêtes correctes, contenues, graves comme une remontrance : telle celle des catholiques de Luçon (2). Il y a les suppliques naïves : ainsi apparaît la pétition des habitants des Sables qui, retardant sur les événements, croient encore à la puissance de Bailly, sollicitent son patronage, et promettent, en retour de son intervention, « de prier sans cesse pour lui, pour la conservation de ses jours et pour sa respectable famille (3) ». Cependant, en quelques occasions rares, iJ arrive — et c'est là le signe du frémissement des âmes — que le langage le plus humble — je dirais volontiers le plus humilié — se ponctue tout à coup de mots terribles. Les
(t) Archives nationales, F" 445. Maine-et-Loire.
(2) Jhid.. F'» 481. Vendée.
diJbid.
catholiques de Bazoges-en-Pareds s'adressent — c'est la suscription de leur lettre — au Ministre de l'Intérieur dans l'Empire, parlent « de leurs humbles représentations et pétitions », promettent, si oiî leur accorde la liberté de leur culte, « de bénir les mains bienfaisantes qui l'auront procurée, de prier toute leur vie pour les augustes représentants de la nation ». Au milieu de ces effusions pieuses, s'intercale, comme un son de clairon, cette phrase menaçante : « Quelque paisible et doux que soit ce peuple, pourrait-il négliger le droit de l'insurrection (1)? »
Dans les Mauges continue l'ardente prière des paysans. Naguère, pendant les claires nuits d'août, ils se sont acheminés vers leurs madones. Sous les brumes de la Toussaint, les pèlerinages recommencent. Deux chapelles ont été détruites : à Bellefontaine celle de Notre-Dame-de-Bon-Secours, à Saint-Laurent-de-la-PIaine celle de Notre-Dame-de-Charité. Cependant, parmi ces populations crédules, un bruit extraordinaire s'est répandu : à Saint-Laurent, dans les branches d'un petit chêne, presque sur l'emplacement du sanctuaire démoli, la Vierge, dit-on, apparaît. Aussitôt, de grands rassemblements se forment, et le chêne, devenu fameux, est plus visité que ne le fut jamais la chapelle. « Journellement, dit un rapport des officiers municipaux de Chemillé, il passe une quantité de gens qui se rendent à Saint-Laurent (2). » Il vient des pèlerins de Saint-Florent, de Saint-Lambert-du-Latay, de Saint-Christophe, de la Jumellière, de Chalonnes, de Saint-Aubin. A l'est, il en vient des Ponts-de-Cé ; au sud, il en arrive du haut Poitou. Hommes, femmes, enfants, s'approchent avec une terreur sacrée. Autour de l'arbre, des cierges sont allumés. Il en est dont les pieds sont, dit un rapport, « gros comme la jambe ». Ils sont divisés en trois branches en l'honneur de la
(1) Archives nationales, F" 19, 481'.
(2) Rapport aux administrateurs du département, !«' novembre 1791. {Archives nationales, F"* 445.)
Sainte-Trinité ; en signe de deuil, ils sont entourés de rubans noii'S. Les prières commencent, instantes, pleines d'émotion et de tremblement. L'excitation du lieu, la longue et fixe contemplation, le joûne, — car beaucoup sont pai'tis sans nourriture, — les clameurs des plus ardents qui voient, qui croient voir, tout exalte les âmes. Il en est qui se persuadent que la Vierge leur est apparue. Ceux-ci assurent l'avoir vue tenant son fils dans ses bras ; ceux-là l'ont distinguée montant au ciel ; d'autres ont aperçu une couronne d'étoiles (1). Et tout ce peuple s'éloigne, les yeux remplis d'images mystiques, l'âme pleine aussi de colères, et de colères auxquelles il s'abandonne sans remords, les jugeant sanctifiées. A côté de ceux qui portent des cierges, on distingue quelques hommes armés de gros bâtons. C'est pendant ces pèlerinages d'hiver que les rapports officiels nomment pour la première fois, entre plusieurs habitants du Pin-cn-Mauges, un voiturier qu'on appelle Cathelineau.
Le direct oire du Maine-et-Loire défend toute procession, soit de jour, soit de nuit, et, à quelque temps de là, le chêne miraculeux est abattu. L'autorité qui peut disperser les rassemblements, est désormais impuissante à ramener la paix. L'année 1792 commence. Un cruel embarras subsiste : celui de remplacer les insermentés. Peu de sujets ; parmi lc3 élus beaucoup de refus ; et, comme conséquence, beaucoup de cures non pourvues. Quand on a nommé les prêtres, la plus grande difficulté est de les installer. Ils ont contre eux leurs ouailles et souvent les municipalités. Puis, beaucoup d'entre eux sont étrangers et, à ce titre, suspects. Il n'est pas rare que, pour imposer l'assermenté, on réquisitionne la garde nationale et même, dans les grandes occasions, les dragons. Entre tous les remèdes, celui-là est le pire. Les gai'des nationaux arrivent de Cholet, d'Angers, de Gha-
(1) V. Dom Chamaro, Origine et responsabditcs de V insiirection vendéenne, p. 418-419, appendice.
lonnes, dépités de leurs affaires abandonnées, fatigués de la marche, incommodés de l'hiver, l'oreille encore pleine des déclamations des clubs. Ils arrivent mécontents et se heurtent à un mécontentement plus vif. Ils traitent les paysans comme des fanatiques ; les paysans les haïssent comme des garnisaires. Parfois des provocations aiguisent, dès le début, les antagonismes. Ainsi en est-il à la Jumelière, où les miliciens pénètrent dans le bourg au chant du Ça ira et en huant les aristocrates. Les hommes, les femmes surtout ne demeurent pas en reste d'injures ; le poing tendu, la bouche furieuse, elles montrent à leurs enfants ces bourgeois en uniforme qui, disent-elles, sont les gendarmes de la mauvaise religion. — Cependant, les gardes nationaux ont faim, car ils ont fait une longue route ; ils ont froid, car c'est l'hiver ; ils ont besoin d'un toit, car le soir approche. Or, il y a des communes, comme Saint-Laurent-de-la-Plaine,oùilsne trouvent, même en payant, ni aliment, ni feu, ni abri. Alors, ils s'exaspèrent, et leur courroux accroît encore la colère des villageois. Ce qu'on leur refuse, ils le réquisitionnent. Mais voici que les paysans apprennent avec stupeur que leur paroisse payera, à titre d'impositions, les dépenses de ces hôtes odieux, ici quarante, là quatre-vingt-dix livres pour pain, pour viande et aussi, comme disent les mémoires, pour rafraîchissements ; et en effet, la charge des communes s'élève, rien qu'en 1791, et pour le seul district de Challans, à plus de seize mille livres (1).
Les gardes nationaux partent. L'intrus reste seul. Dans son église, presque personne. Tout ce qui se détourne de lui va vers l'insermenté. Entre l'ancien curé et les fidèles, il y avait naguère une cause de conflit : la dîme. Celle-ci une fois supprimée, tout dissentiment a disparu, et du pasteur dépossédé, on ne se rappelle que les vertus. On est disposé à le
(1) Compte rendu de la session du Conseil général du département de la Vendée. {Archives nationales, F' "' 4. Vendée.)
suivre partout. On a ouï parler d'une loi sur la liberté des cultes, et les pétitions se sont signées pour l'ouverture de temples. Point de réponse, ou des refus, ou dos atermoiements pareils à des refus. Et ce déni de justice exaspère. A défaut d'oratoire, il y a encore des paroisses desservit^s par dos prêtres orthodoxes : de loin, de très loin, on y afflue. Au retour, ce sont dos rixes avec les patriotes. Derechef, sous prétexte d'ordre à maintenir, les gardes nationaux sont appelés. Ils arrivent avec un renouveau d'irritation ; ils sont reçus avec un renouveau de colère. « Ce sont les bleiis », répètent, par allusion aux unifo! mes, les paysans ; et ce mot restera.
Déjà l'intensité des haines obscurcit parmi les jacobins toute idée de justice. « Le temps de la miséricorde est passé », écrivent certains administrateurs. D'autres ajoutent : « Le jour où nous cesserons d'être cléments, nos ennemis n'existeront plus. » A Chemillé, un catholique notable du nom de Denais fait circuler des pétitions pour la liberté religieuse. Ce Denais, outre le tort d'être fanatique, a celui d'être populaire, car dans les scrutins prochains, il pourrait bien être élu. Aussitôt, en une lettre aux administrât urs du département, les officiers municipaux le dénoncent : « Nous pensons, écrivent-ils, que, pour en imposer au pays, il faudrait que vous fissiez enlever le sieur Denais et le fissiez mettre en prison. » Avec un aplomb paisible, ils fixent le lieu de l'emprisonnement qui, pour que le châtiment fût plus exemplaire, devrait être, non la ville voisine, mais Angers. Ils fixent aussi la durée de la peine et voudraient au moins deux mois. Puis ils ajoutent : « Cela ferait bon effet et ramènerait la tranquillité dont nous avons besoin pour opérer (1). »
Un signe terrible, c'est l'antagonisme croissant des campagnes et des villes. Nettement on voit poindre deux Ven
(1) Archives nationales, F" 445. Maine-et-Loire.
dées, une Vendée bourgeoise qui s'enfonce dans la Révolution, une Vendée rurale qui s'obstine en ses traditions ancestrales. II y a des villes qui sont comme les citadelles du jacobinisme : telle les Sables-d'Olonne, telle, au bord de la Loire, la petite cité de Chalonnes. A l'inverse, au nord de Chemillé, autour de Saint-Laurent-sur-Sèvre ou des Herbiers, dans la région de Challans, s'exalte jusqu'à l'intransigeance tout ce qui reste de foi. Pour réduire les villageois, un dessein se forme, celai de les dépouiller de leur représentation légale. Dans le Journal de Dumouriez, cette pensée se découvre. Nous y lisons ces lignes : « Dans le département de la Vendée privé de toute lumière, une mesure est nécessaire, c'est l'établissement de municipalités de cantons, pour abolir celles des villages (1). » L'idée est ressaisie par les administrateurs de Maine-et-Loire : à la fin de décembre 1791, en une adresse de l'Assemblée législative,, ils exposent « que les prêtres fanatiques ont trouvé dans V ignorance et la stupidité des officiers municipaux les dispositions qu'ils désirent ». En conséquence, on demande la suppression des municipalités paroissiales, et une seule municipalité par canton avec des sections municipales (2). Vers la même époque, dans une lettre du procureur syndic du district de Saint-Florent, nous voyons poussée à l'extrême la théorie de l'asservissement des campagnes : il se trouve qu'à la Poitevinière, les scrupules religieux ont été tels que nul n'a voulu prêter le serment civique : alors le procureur syndic propose que la Poitevinière soit supprimée comme commune ou comme paroisse et que, n'ayant pas de citoyens actifs, elle soit considérée « comme un territoire de douze cents individus étrangers dans l'Empire (3) ».
Les causes d'irritation s'accumulent. Une loi, déjà ancienne — car elle remonte à 1790 — a décidé une revi-
(1) Archives nationales, F'' 4691.
(2) Ibid., F"^'" 5. Maine-et-Loire.
(3) Lettre du 17 décembre 1791. (Archives nationales, F'» 445,)
LA VENDKE 8fl<t
sion des circonscriptions paroissiales. Beaucoup de paroisses ont été supprimées : vingt -six, rien que dans les Mauges. Cependant l'exécution est pleine de dangers; car le paysan, surtout en ces régions pieuses, tient, d'un attachement obstiné, à son Église, à ses cloches, à ses registres, à ses fonts baptismaux, à ses reliques. En janvier 1702, deux commissaires sont désignés par le directoire de Maine-et- Loire pour se rendre dans l'Anjou méridional afin d'y assurer l'obéissance à la loi : c'est Villiers et c'est Larevellière-Lépeaux. Leur tâche est d'ailleurs mulliple;car ils doivent aussi hâter la rentrée des impôts et, quoique chargés de la plus irritante des missions, se montrer en pacificateurs. Ils partent, visitent tour à tour Saint-Florent où une douzaine de réfractaires prêchent la contre-révolution, Bouzillé où la matrice des rôles n'est point achevée, Saint- Laurent-dcs-Autcls où le bruit court que « l'État va être changé ». Ils an-ivcnt à Saint-Sauveur-de-Landemont. Là, commencent leurs embarras. Ce village doit être dépouillé de son titre de paroisse. Lea habitants s'opposent à l'enlèvement des vases sacrés, des ornements. Il faut requérir à Ancenis, à Nantes, des cavaliers, des gardes nationaux. Sous leur protection, on procède à l'inventaire, à la descente des cloches qui, sur place, sont brisées afin « d'anéantir toutes les espérances ». Même opération irritante au Petit- Montrevault. Les gens du village s'affligent surtout de perdre leur cloche. L'ancien curé encourage la résistance : 0 Chacun dos sous, dit-il, qui proviendra de la fonte coûtera six liards à fabriquer. » En face de la population scandalisée et atterrée, on descend les cloches, on les brise ; on inventorie les ornements ; puis toutes les dépouilles, chargées sur un chariot, sont dirigées sur Saint-Florent. Ailleurs on ne trouve ni ouvrier pour les enlèvements, ni charretiers pour les transports, et on est obligé de surseoir. Les commissaires pour» suivent leur route. Partout l'agitation : à Landemont où le curé constitutionnel et l'insermenté se disputent les registres
et les clefs ; à Beaupréau, où les officiers municipaux s'absentent pour ne pas recevoir les délégués du département et où l'esprit de résistance éclate jusque parmi les enfants du . collège (1) ; au Fief-Sauvin, à Sainte-Christine, où les processions recommencent pour la fête de la Chandeleur. — Cependant, à travers les colères qui montent, perce encore la plainte, plainte grave, émue, presque suppliante. En un entretien que les délégués ont avec les gens de la Poitevinière, se peint bien la Vendée tout entière, résolue mais humble, prête aux armes tant est ardente sa foi, mais, en même temps, affamée de paix. Comme Larevellière reproche les retards dans la confection des rôles : « Ah, répondent les officiers municipaux, depuis longtemps les rôles seraient achevés et toutes nos contributions payées si nous n'étions violemment froissés par la privation de nos droits spirituels. » Les commissaires ayant développé les avantages du nouveau régime, les magistrats communaux ne les nièrent pas : « Dans la nouvelle Constitution, tout, presque tout, répliquèrent-ils, est au profit du peuple, et nous entendons bien tout maintenir, hormis une seule chose : le serment des prêtres... Là-dessus, ajoutèrent-ils, nous ne transigerons point. » L'entretien se continuant :« Pourquoi, observèrent les délégués, avez-vous obligé le curé qui vous était donné par la loi à abandonner la commune? » Ainsi mis en demeure les officiers municipaux répétèrent mot pour ni.ot ce qu'ils avaient écrit un mois plus tôt dans une lettre au directoire départemental : « Il n'est personne ici, dirent-ils, qui soit disposé à offenser le nouveau curé dans sa personne ou à le léser dans ses propriétés ; mais il n'a pas dépendu de nous de lui fournir un sacristain, un chantre, un répondeur de messe ; nous n'en avons trouvé amun. » — Cependant les commissaires descendent vers J allais, puis vers Gholet. Chemin faisant, ils recueillent
(1) Bebnieb, le Collège de Beaupréau. (Revue de r Anjou, 1853, p. 128.)
dos dénonciations : « Los prêtres, dit-on de toutes parts, empêchent le recouvrement de l'impôt. » — « Fournissez nous des faits à l'appui de l'accusation, répliquent Larcvcllière et son collègue. » Mais ils avouent l'un et l'autre qu'on ne peut leur en produire aucun. Les délégués continuen leur route. Dans la paroisse de Joué qui doit être supprimée, l'effervescence est grande quoique sans révolte ouverte. Ces paysans, chez qui l'insurrection suivra de si près la prière, sont encore tout prêts à l'obéissance. La destruction de la paroisse est profondément douloureuse à leurs habitudes traditionnelles ; mais il semble qu'un peu de ménagements puisse les ramener. Souvent leur ambition se borne à conserver quelque chose de ce qui leur échappe. Les gens d'Éliau disent : v Qu'on nous laisse au moins notre cloche et qu'on nous garde notre église comme oratoire. » Ceux de la Séguinière ajoutent : o Si on supprime notre paroisse, si on ferme l'église, qu'on conserve l'horloge afin que nous sachions l'heure, afin que tinte encore l'angélus. » A ces vœux modestes nous ignorons ce que répondirent les délégués. Ils continuent leur route, escortés par trois brigades de gendarmerie. Cependant, à Gonnoid, ils s'avisent qu'il y a encore des armoiries à l'extérieur et à l'intérieur de l'église ; ils remarquent qu'il y a dans la même église « une porte donnant sur la cour de M. Cossé et servant exclusivement à lui et à ses gensD. Aussitôt, toutes affuircs cessantes, ils dressent un réquisitoire pour « effacer les écussons, pour massonner (sic) la porte ». Et cette mesure de prévoyance semble être l'un des derniers actes de leur mission (1).
Tout s'oriente vers les rigueurs. En dépit du veto royal, le département de la Loire-Inférieure et celui de Maine-et- Loire décident d'appliquer le décret du 29 novembre et d'interner au chef-lieu les insermentés qui déplairaient,
(1) Voir procès-verbal des comm «aires chargés de rétablir le calma dans les districts de Vihiers, Cholet et Saint -Florent. {Archives nationales, F'» 445.)
TOttlt II. 25
a*6 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION
Quoique remanié, le directoire de la Vendée est demeuré plu3 sage, et là-bas, pendant quelque temps, subsiste un reste de tolérance. Bientôt, sous la pression de Mercier du Rocher et de Fayau, il cède. Le 5 mars 1792, il prononce l'expulsion de tous les insermentés qui ne sont pas domiciliés dans le département ; puis le 9, il décrète l'internemeut au chef-lieu de trente-trois ecclésiastiques réfractaires. Le procureur général syndic Pervinquière, héritier des pensées de Pichard, proteste, mais en vain. Le 12 mars, Fayau, au nom du directoire, adresse au ministre de l'intérieur une expédition de l'arrêté : « Nous ne sommes point persécuteurs, dit-il dans le rapport qui accompagne l'envoi. Notre devise est celle-ci : Liberté du culte et tranquillité publique (1). »
En cette accumulation de disgrâces, voici où se marque la terrible condition des catholiques romains. Ils sont l'immense majorité, dix-neuf sur vingt en certaines paroisses, suivant le témoignage de Dumouriez ; mais autant ils sont forts par le nombre, autant ils sont impuissants. Toute manifestation de vie publique doit être précédée du serment civique ; or le serment civique implique reconnaissance de la Constitution politique, et la Constitution politique contient, au moins implicitement, la Constitution civile du clergé. Ainsi raisonnent, par une série de déductions peutêtre excessives, les plus rigoureux des non-conformistes. Et cette répugnance paralyse, parmi eux, toute résistance légale. En certains bourgs, à Saint-Pierre-de-Chemillé, àChanzeaux, à Mélay, ils ont projeté de se former en garde nationale. Les autorités ont exigé le serment. Ils n'ont voulu le prêter que sous la réserve de leur conscience religieuse. Et, par suite, la tentative a échoué. Le même scrupule écarte des urnes électorales. De là, une représentation qui n'est que celle d'une infime minorité. Une politique équitable, en amendant la Constitution, apaiserait les scrupules ; du même coup, en
(1) Archives nationales, F" 481'.
permettant l'union des catholiques et des constitutionnels, elle sauverai! la liberté relif^iouso, les autres libertés aussi, peutêtre pareillement la Révolution elle-même, car elle l'endiguerait sagement et l'anacherait à la tyrannie jacobine. Mais l'Assemblée législative ne sait pas plus comprendre la tolérance que l'Assemblée constituante n'a eu le courage de se déjuger. D'où un mal immense, terrible pour toute la Franc, nulle part aussi terrible (ju'cn Vendée ; il se trouve, en effet, que la protestation n'a point d'issue légale, et qu'aux persécutés il ne reste d'autre alternative que de se soumettre comme des ilotes ou de se révolter comme des insurgés.
Insurgés, ils ne le sont pas encore ! Seulement les municipalités catholiques — et c'est une nouvelle forme de l'opposition — se cherchent, s'abouchent, tentent de se fortifier en se coalisant. Ainsi en est-il dans le district d'Ancenis. Ainsi en est-il surtout dans le district de Clisson où vingt communes adhèrent au même projet de protestation.
Cette résistance, pacifique encore, mais déjà prônant un air de ligue, rencontre surtout faveur dans le pays des Mauges. Voici ce qui se passe, le 30 avril 1792, au bourg de la Poitevinière :
Ce jour-là, chez un aubergiste du nom de Pierre Courbet, qui est en même temps procureur de la commune, se rassemblent les délégués d'un grand nombre de paroisses. On compte, on recompte les nouveaux anùvants. Il se trouve que trente-quatre municipalités sont représentées. Parmi les assistants, il y a le maire et les officiers municipaux du Pin, du May, de Bcgrolles, de la Chapello-du-Gcnêt, de la ville de Beaupréau. On invoque l'exemple de ceux qu'on appelle les Bretons, c'est-à-dire des gens des districts d'Ancenis et de Clisson. Les Angevins ne sont-ils pas opprimés au même degré que l.jurs voi'^ins? Les pensées se précisant, on décide de réclamer l'éloignement des prêtres constitutionnels imposés par force aux paroisses, le maintien et le retour des
prêtres insermentés. A cette double demande s'ajoutera une troisième requête : les principaux apôtres de l'intolérance, ce sont les clubistes ; donc on insistera par surcroit pour la dissolution des clubs. Il faut libeller la pétition, et les hôtes de l'aubergiste Courbet ne sont point gens de plume. L'assemblée décide de confier la rédaction à l'abbé Cantiteau, curé du Pin-en-Mauges, paroisse où vit, obscur encore, le voiturier Cathelineau. Il est convenu qu'une nouvelle réunion se tiendra chez Courbet le 8 mai. Le manifeste y sera lu, remanié s'il y a lieu, et adopté. Un jeune homme, le fils d'un huissier de la Chapelle-du-Genêt, se charge de porter les convocations. Puis on se sépare, en exprimant l'espoir qu'à la prochaine assemblée cinquante municipalités seront représentées.
Ce conciliabule n'était point la guerre, mais pouvait y conduire. Cependant le secret transpira. Le directoire du département, averti, chargea le lieutenant de gendarmerie Boisard, qui commandait à Cholet, de surveiller la Poitevinière et de surprendre ceux que déjà on appelait les conjurés. Boisard rassembla ses gendarmes et avec eux quelques dragons. Le 8 mai, vers midi, heure du rendezvous, il pénétra dans le bourg. A la vue des uniformes, une douzaine de manifestants, maires ou officiers municipaux, s'évadèrent de l'auberge, laissant à l'écurie leurs chevaux. D'autres, ayant la bonne fortune de se trouver en retard, rebroussèrent chemin précipitamment. Étant entré chez Courbet, Boisard y trouva une table toute servie comme pour un grand repas. Dix-neuf personnes étaient encore réunies, soit que le temps leur eût manqué pour s'enfuir, soit que, ne se sentant pas coupables, elles eussent dédaigné de se dérober. Boisard recueillit la déposition de quelques patriotes. Ceux-ci déclarèrent que l'assemblée projetée était un sujet de grande inquiétude pour les Amis de la Constitution. L'un d'eux ajouta que l'objet de la réunion était de réclamer le retour des réfractaires, qu'en cas •' ■
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refus on si^ soulèverait. Un chirurgien nommé Ardre affirma avoir entendu ces mois : « Il faut nous entêter à refuser la Constitution et, au premier mouvement, sonner le tocsin et nous rallier. » Ces témoins étaient peu sûrs et suspects de passion. Séance tenante, les maires de la Poitevinicre, de Saint-Laurent-de-la-Plaine, de la Jubaudière, furent arrêtés, et avec eux l'aubergiste Courbet ainsi que quelques autres. L'information fut continuée mais sans qu'on découvrît aucun indice de complot. Le 13 mai, Boisard écrivait au directoire départemental : « J'ai une peine infinie à déchirer le voile qui couvre les moteurs, particulièrement les cidevant nobles. » Les pièces de l'enquête ayant été transmises à Angers, les administrateurs les adressèrent à l'Assemblée et, en une lettre jointe au dossier, dénoncèrent, avec un grand étalage d'indignation, ce qu'ils appelaient Vinsurrection de la Poitevinicre (1).
On se lasse à noter les vibrations contradictoires de l'âme vendéenne. Là-bas, le paysan éclate et il se contient. Il menace et il prie. Il laisse errer son regard, avec des tentations de révolte, sur son gros bâton, son couteau à la lame bien tranchante, tous ses instruments aratoires qui, transformés, peuvent devenir instruments de guerre ; puis il repose à sa place l'arme déjà décrochée. Il part aux champs, travaille, essaye d'oublier, puis est ressaisi par l'obsédante vision du culte traditionnel persécuté. Il maudit l'ordre nouveau qui le réduit à être rebelle ou à se damner; et pourtant il n'ose s'affliger tout à fait ; car, après tout, il est homme de la glèbe, très amoureux de l'égalité ; et de bien des servitudes il se sent affranchi. Dans l'obscurité de ses pensées il cherche en vain une lumière conductrice : les nobles sont loin, en émigration, à Paris ; et puis, est-il disposé à écouter les nobles? Quant aux prêtres, beaucoup sont déjà internés.
(t) Procès-verbal d i lieutenant de gendarmerie Boisard sur les rassemblements de la Poifevinière. (Archives nationales, D»"-, 12.) — Archives nationales, F' 3682. Maine-et-Loire-
Il prête l'oreille avec une' confiance naïve à quiconque lui parle avec douceur, et ne se révolte que contre les brutalités de la force. Qu'on lui rende son église ; au fond, il ne demande pas autre chose. Quoique le contraire ait été souvent affirmé, il solde tant bien que mal ses impôts : à ne prendre que l'Anjou et les premiers mois de 1792, la rentrée d^s contributions, ainsi que l'attestent les documents officiels, n'est pas plus tardive dans les catholiques campagnes des Manges que dans la région d'outre-Loire et dans le patriote district de Saumur (1). En ce pays tout frémissant, la vente des biens nationaux se poursuit sans opposition, sans tumulte : ainsi en est-il dans le Maine-et-Loire, dans la Vendée, et jusque dans le district si agité de Machecoul (2). Malgré tous les signes contraires, on veut espérer encore ; on espère dans le roi, dans l'Assemblée, dans les ministres. — A Paris, la Vendée catholique a, pour ainsi dire, un représentant officieux en la personne d'un prêtre admirable, l'abbé Georges- André Brumauld de Beauregard, grand vicaire de l'évêque de Luçon. En son diocèse, il s'est répandu en efforts pour maintenir le clergé dans la fidélité ; il a osé protester contre l'élection de l'évêque intrus ; menacé de poursuites, il n'a échappé que par l'intervention de Pichard du Page. Depuis l'amnistie de 1791, il vit réfugié à Paris, rue Gaillon. Tout ce que peut tenter un homme intrépide, de prudence avisée et d'inébranlable fermeté, il le tente pour le bien de sa province, pour le service de la paix religieuse. Ses relations, sa droiture, sa sagesse, son courage, tout lui prête autorité. Quand Roland esc arrivé aux affaires, il est parvenu jusqu'à lui, lui a dépeint, avec l'élan de sa foi et de son cœur, les maux de la Vendée, l'a touché, lui a arraché l'assurance, l'engagement même qu'après les fêtes de Pâques les insermentés seraient renvoyés dans leur paroisse, sous la seule
(1) Archives nationales, F" i" 5. Maine-et-Loire.
(2) Lallié, le District de Machecoul pendant la Révolution, p. 231.
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condition d'y obéir aux lois de police. Comme la promesse n'est pas tenue, il s'épuise en démarches pour revoir le ministre ; il lui écrit ; il multiplie les mémoires. Il ne reçoit pas de réponse, mais ne veut pas se décourager. Il ne se lasse pas de répéter cette phrase qu'on ne saurait trop retenir, car elle est la vérité même : « Le bon peuple des campagnes n'a d'autre intérêt opposé à la révolution que ce qui concerne la religion. Qu'on lui laisse les ministres auxquels il a confiance et les moyens d'exercer le culte auquel il est attaché (1). » Ce qu'il a dit à Roland, il l'assure à ses successeurs, à Mourgues, à Terrier de Montciel, à tous ces conseillers d'un jour que la monarchie aux abois appelle et congédie. Véritable organe de ses compatriotes catholiques, il prévoit la g.ierre civile ; à tout prLc, il souliaitcrait la conjurer, à la seule condition que son Église soit sauve. Ainsi ne cesse-t-il d'intervenir, au risque, non seulement de son repos et de sa liberté, mais de sa vie : car, plus tard, nous retrouverons presque le même jour au pied de l'échafaud, à côté de Pichard du Page le constitutionnel libéral, Beauregard le prêtre martyr, l'un et l'autre victimes de haines trop implacables pour pardonner jamais.
On entre dans l'été de 1792. L'Assemblée, par la loi votée le 27 mai, vient de réitérer sa volonté de proscrire. Chaque jour, dans l'Ouest, se resserrent les liens où les catholiques fidèles sont enveloppés. Dans la Loire-Inférieure, les insermentés sans exception — quels qu'ils soient, dit l'arrêté — ont été appelés au chef-lieu, et pareillement en Maine-et- Loire. Le 30 juin, les administrateurs de la Vendée, sous l'influence de Mercier et de Fayau, se mettent à l'unisson de leurs collègues de Nantes et d'Angers (2). Un peu plus tard, le 25 juillet, le directoire des Deux-Sèvres prend la
(1) Mémoire adressé à Rolaad. miaistre de l'Iatérieur. (Archives nationales. F'* 481.)
(2) Archives nationales. F'» 481.
même décision (1). Certains districts enchérissent sur les administrations départementales : tels sont les districts des Sables et de Challans ; tel est surtout celui de Machecoul qui, se faisant législateur aussi, rend, le 2 juillet, un arrêté pour assimiler aux émigrés les prêtres non conformistes (2).
A ces violences répond l'obstination du peuple fidèle. Dans la Loire-Inférieure, beaucoup de prêtres, au lieu de prendre la route de Nantes, continuent intrépidement leur ministère ; puis il y a les curés non remplacés, et que, malgré les termes absolus de l'arrêté départemental, on n'ose interner ; car ce serait l'interruption du culte, et, comme conséquence probable, l'immédiate révolte. Dans le département de la Vendée, beaucoup de municipalités ayant reçu l'arrêté du 30 juin, en négligent ou en refusent l'exécution (3). En Maine-et-Loire, la résistance est la même ; vers le milieu de 1792, sur 408 insermentés internés à Angers, 51 seulement appartiennent au pays des Mauges (4). Où sent les autres? Un peu partout, soit qu'on n'ait pu encore les remplacer, soit que déjà ils inaugurent l'existence errante qui, pour beaucoup, ne finira qu'avec la vie. Et ce sont, pour rechercher les insoumis, de perpétuelles expéditions de gardes nationaux, sortes de dragonades à la manière de celles qui ont marqué vis-à-vis des calvinistes le commencement du siècle ; car toutes les intolérances se copient.
Ce qui est perte pour le catholicisme romain, n'est point bénéfice sensible pour le schisme. Dans le district de Clisson, il y avait en 1791, sur 25 paroisses, 11 curés conformistes; il n'y en a que 15 en 1792, et grâce à l'appel d'ecclésiastiques étrangers. Dans le district de Machecoul, qui compte 23 paroisseSj le nombre des curés constitutionnels est de 10 en
(1) Archives nationales, F'^ 475.
(2) Lallié, le District de Machecoul pendant la Révolution, p. 263.
(3) Délibération du district des Sables, 23 juillet 1792. (V. Chassiw, Préparation de la guerre de Vendée, t. II, p. 448.)
(4) Célestin Port, la Vendée angevine, t. I«^ p. 350.
1791, de 11 seulement en 1792 (1). Dans les Maugos pareillement, les remplacements ne sont point achevés. Ils ne le sont pas davantage en Vendée. Là aussi, il reste encore, bien que les statistiques précises fassent défaut, beaucoup d'insermentés en fonctions. Il y en a dans le Marais, il y en a autour do Saint-Laurcnt-sur-Sèvre, où s'agitent, invisibles mais infatigables, les Mulotins; il y en a dans la région des Herbiers, et jusqu'aux portes de la cité révolutionnaire des Sables.
Et pourtant, ce peuple, prêt à prendre les armes, est encore le peuple qui prie. A Paris, il garde pour organe le sage et courageux abbé de Beauregard. Celui-ci vient d'apprendre le rigoureux arrêté du 30 juin. Avec une faible, bien faible espérance, n'ignorant pas l'infime fragilité du pouvoir, mais voulant remplir sa charge jusqu'au bout, il porte ses doléances au ministre de l'Intérieur qui est alors Champion de Villeneuve. En une lettre d'une modération accablante, d'une prévoyance translucide, il dénonce la décision récente du département de la Vendée : « Par cette loi, dit-il, aussi impolitique qu'elle est injuste et inconstitutionnelle, plus do la moitié des paroisses seront dépourvues de pasteur. » En paroles touchantes, il expose la désolation du peuple. « Sc-rait-il possible, ajouto-t-il, qu'il ne restât aucun moyen pour réformer les entreprises des corps administratifs, lorsque, violant à la fois toutes les règles de la prudence, de la justice et des lois, ils prennent des mesures capables d'occasionner les plus grands troubles? » A cette prière se mêle un accent de reproche, reproche grave, ému, véhément quoique sans violence : « C'est un fait constant, écrit l'abbé de B'auregard, que, depuis un an, on n'a rien négligé de ce qui pouvait exciter des troubles dans le département de la Vendée. Il y a peu de départements où on ait employé plus de moyens pour indisposer le peuple, il n'y en a pas
(1) Lallié, le Diocèse de Nantes pendant la Révolution, p. 325.
OÙ il ait été plus tranquille ; et il n'y a eu d'autres agitations que celles dont les prêtres non sermentaires ont été les objets et les victimes. On est redevable de la paix aux sages représentations des pasteurs en qui le peuple a confiance. Mais que n'a-t-on pas à craindre du désespoir de ce malheureux peuple lorsqu'il sera privé de toutes les consolations de la religion (1)? »
Ce message reçut-Ll une réponse? Je ne le crois pas. Fut-il lu? J'en doute. Aujourd'hui encore on ne retrouve pas sansune certaine émotion, au milieu des papiers des Archives, cette lettre d'un prêtre déjà guetté par l'échafaud, à un ministre qui passe, à un roi qui, lui-même, n'attend plus de Dieu qu'une grâce, celle de bien mourir. Mais cette prière, fière et douce, pressante et sage, est l'ultime supplication. Déjà on touche à la première prise d'armes de la Vendée.
Dans le département des Deux-Sèvres, généralement assez tranquille, un seul district participait aux troubles, celui de Ghâtillon situé aux limites de la Vendée et du Maine-et- Loire. C'est là que s'alluma le premier feu de la lutte. Deux circonstances avaient, en cette région, accru les colères : c'était d'abord l'arrêté départemental du 25 juillet sur l'internement des prêtres ; c'était, en outre, la publication de la loi du 8 juillet qui ordonnait de former des bataillons de volontaires. Le directoire s'était plu à aggraver la dureté de ces mesures. Il avait prescrit que ceux qui ne s'inscriraient pas sur les listes de la garde nationale fussent signalés ; il
(1) Lettre de M. l'abbé de Beauregard, 15 juillet 1792. {Archives nationales, F'9 481.)
avait de plus ordonné qu'on poursuivit comme suspects ceux qui auraient calomnié les autorités, propagé les journaux « vendus à l'aristocratie u, a inquiété sous prél(>xte de religion les consciences faibles ». Le 19 août, un rassemblement se forma en la commune de Moncoutant. Cette date itait celle qui avait été fixée pour l'inscription sur les registres de la garde nationale ; c'était en outre un dimanche, jour où les entraves apportées aux habitudes religieuses gravaient l'image de la persécution. Les paysans s'étaient armés de bâtons, de faulx, de fourches et quelques-uns de fusils. Ils pillèrent la maison d'un des administrateurs du département. Cette violence consommée, ils s'arrêtèrent tout terrifiés, puis, se ravisant et se jugeant perdus, ils se persuadèrent qu'il ne leur restait plus qu'à conquérir l'impunité par une révolution. Le 21 août, ils se rassemblèrent de nouveau, cette fois en nombre considérable, se portèrent sur Saint-Jouin-de-Milly, sur Laforêt-sur-Sèvi'e, de là, sur Cerisay. Chemin faisant, ils pillaient un peu, buvaient abondamment, se répandaient en injures contre les prêtres constitutionnels, et le plus souvent par persuasion, mais quelquefois aussi par force, recrutaient beaucoup d'adhérents. A cette foule il fallait des chefs. L'un des principaux meneurs fut Delouche, avoué, ancien maire de Bressuire, et tout récemment suspendu de ses fonctions (1). Puis on rallia successivement quelques gentilshommes : Gabriel Baudry d'Asson, M. de Feu, M. de Calais, M. de Richeteau. On coucha à Cerisay. Le lendemain, on se porterait sur Châtillon.
Les administrateurs du district étaient déjà fort en éveil, m?is sans soupçonner l'extrémité du péril. Le 21, vers six heures du soir, un avis d'un médecin de Moncoutant leur annonça l'attaque prochaine. Dans Châtillon, aucune force.
(î) Lettre des adoiinistrateurs du département au ministre de Pintérieur. (Archives nationales, F' 3G90. Deux-Sèvres.)
La ville la plus proche était Cholet. C'est là que les membres ^ du directoire demandèrent secours. De Cholet, dans la nuit, quarante gardes nationaux partirent, sous la conduite du lieutenant de gendarmerie Boisard. Ils se grossirent en route de quelques renforts et le 22, vers onze heures du matin, atteignirent Châtillon
Ils arrivaient trop tard pour surprendre les révoltés. Ceux-ci s'étaient mis en marche à la point? du jour et a,vaient, dès sept heures, fait invasion dans la petite ville. Ils avaient envahi la maison du district, pillé un magasin d'armurier; puis, croyant, dans leur ignorance, anéantir toutes les lois vexatoires ou persécutrices, ils avaient rassemblé tous les registres, tous les papiers administratifs et en avaient fait un feu de joie (1). Vers dix heures, les bandes ^| s'étaient ralliées, et un peu de discipline s'introduisant dans le désarroi général, la petite armée — si on peut appeler de ce nom ce confus amas d'hommes — avait pris la route ■ de Bressuire.
Donc, quand le lieutenant Boisard pénétra dans Châtillon, il trouva la cité vide et, dans la cour du district, un monceau de papier noirci qui achevait de brûler. A peu de distance, dans la direction de Bressuire, on apercevait les dernières files des paysans dont les faulx et les fourches reluisaient sous le soleil d'août. Boisard avait une pièce de canon ; il tira sur les rebelles, leur tua deux hommes, puis s'élança à leur poursuite. L'arrière-garde s'arrêta et fit tête à l'avant-garde des patriotes. Un gendarme fut tué et quatre gardes nationaux blessés, mais les paysans finirent par lâcher pied, abandonnant sur le terrain leurs morts et laissant vingt-quatre prisonniers. Pourtant les gens de Cholet, en marche depuis l'aube, étaient harassés. Boisard, sans pousser à fond l'attaque, ramena sa petite troupe dans
(1) Procès des insurgés de Châtillon devant le tribunal criminel de Niort. Acte d'accusation. (Proust, la Justice révolutionnaire à Niort, p. 4 et suivantes.)
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Châtillon (1), où elle reçut d'ailleurs un médiocre accueil ; car les habitants, très attachés à leurs prêtres, portaient leurs sympathies vers les gens de campagne qui venaient de les envahir, plus que vers les patriotes qui étaient censés les délivnr (2) .
Pendant ce temps, le gros dos insurgés poursuivait sa route vers Bressuire. Un orage éclata qui ralentit la marche. Le soltnldéjà déclinait quand on atteignit la ville. G" n'était pas comme Châtillon une ville ouverte, mais une cité close de murailles, défendables quoique bien ébréchées. En outre, des messagers avaient été envoyés de tous côtés pour rassembler des secours. Les gardes nationaux de Saint-Loup, d'Airvault, d'Argonton, étaient arrivés et s'étaient joints aux défenseurs de Bressuire. C'est dans ces conditions défavorables et à l'approche de la nuit que l'attaque commença. Elle durait depuis quelque temps quand un renfort opportun, celui des gardes nationaux de Parthenay, assura l'avantage aux patriotes (3). Les insurgés se replièrent, ayant subi des pertes sensibles ; en outre, quatre des fugitifs furent massacrés par les gardes nationaux de Thouars qui, sur ces entrefaites, entraient dans Bressuire (4).
Cette échauffourée, qui marqua l'ignorante impéritie des paysans, marqua aussi leur obstination. Repoussés le 22, ils ne se jugèrent pas vaincus, et le lendemain, avec une remarquable énergie, tentèrent une seconde fois de pénétrer dans la ville. Battus de nouveau, ils ne se découragèrent pas. Jour et nuit, le tocsin sonnait dans la campagne, appelant à la guerre les gens des villages. Cependant de tous côtés
(1) Rapport du lieutenant Boisard au directoire départemental d'Angers, 24 août 1792. (Archives nationales, F' 3682. Maine-et-L>oire.)
(2) Lettre des administrateurs du district de Cholet, 23 août. (Gélestin POBT, la Vendée angevine, t. IL p. 185.)
(3) Rapport des administrateurs du département au ministre de l'Intérieur. {Archives nationales, F" 3690. De .x-Sèvr< s.)
(4) Lettre de la municipalité de Bressuire. (Archives nationales, F" 3690. Deux-Sèvres.)
les routes se remplissaient de gardes nationaux affluant vers] Bressuire. Il en venait de Niort et de Saint-Maixent, il en arrivait du Maine-et-Loire, de la Loire-Inférieure, de la Vendée. Quoique se sentant débordés, les paysans tentèrent une troisième fois le sort des armes. Ce fut le 24 août, non loin de la ville, en un lieu qu'on appelait le Moulin Cornet. Après avoir subi de grandes pertes, ils furent dispersés.
Telle fut l'émeute dite de Châtillon. Le nombre des paroisses soulevées fut de 40 si noas en croyons la tradition conservée en Vendée (1), de 20 à 25 seulement si nous nous en rapportons aux documents officiels (2). Sur le chiffre des insurgés les calculs ont beaucoup varié, les uns parlant de 10 000, les autres de 2 000 révoltés. Je croirais volontiers que l'évaluation la plus exacte est celle du lieutenant Boisard qui, dans son rapport, estime qu'il y eut environ 6 000 rebelles. Combien d'entre eux succombèrerit? On ne peut douter que, dans les engagements à la sortie de Châtillon et autour de Bressuire, plus de 200 insurgés n'aient péri. Les gardes nationaux eurent, de leur côté, 10 morts et 15 blessés (3).
Je ne parle ici que des pertes dans les combats ; car les premières répressions accrurent beaucoup, tant elles furent atroces, le nombre des victimes. Certains gardes nationaux, pris d'exaltation furieuse, voulaient égorger tous les pri» sonniers. On vit plusieurs des victorieux s'acharner sur les paysans tombés dans leurs mains, les mutiler en leur coupant le nez ou les oreilles, puis montrer avec orgueil ces hideux trophées. Et ces horreurs ne peuvent être révoquées en doute, car elles ont eu pour témoins les patriotes eux-
(1) Mémoires de Mme la marquise de la Roche jaquelein, p. 90. (Edition de 1869.)
(2) Archives nationales, F' 3690.
(3) État produit par le district de Bressuire. [Archives nationales, F' 3690.) — Le rapport des commissaires Audouin et Loiseau-Grandmaison (Arcbioee nationales, ¥'' 3695') porte le nomb^re des blessés à rinquante.
mêmes qui les ont attestées (1). Pendant plusieurs jours se prolongèrent les rigueurs. Le 4 septembre, les administrateurs des Deux-Sèvres écrivaient au ministre de l'Intérieur : € Cinq citoyens ont été jugés militairement et fusillés par le peuple de Thouars (2). » Terrifiés, les rebelles n'osaient rentrer dans leur demeure, de crainte d'y être recherchés et massacrés. Beaucoup d'entre eux se cachèrent dans les L^»is où plusieurs périrent, soit de faim ou de fatigue, soit des suites de leurs blessures. La plupart des chefs pamnrent à échapper, sauf M. de Richeteau qui fut fusillé. Cependant le mot d'ordre fut de rejeter sur les réfractaires la responsabilité des événements. Le 28 août, le procureur génénJ syndic des Deux-Sèvres mandait à Roland : « Nous ne pouvons nous dissimuler que les prêtres insermentés sont les principaux moteurs de tout ce qui se passe. On sait par les prisonniers que les armes des révoltés avaient été bénites avant qu'ils se missent en ^amprgne. On a trouvé les morts chargés de scapulaires, de chapelets, à^Agnus. On avait persuadé aux plus imbéciles qu'avec toutes ces précautions ils seraient invulnérables (3) ».
Quand une autorité régulière se substitua enfin au caprice des victorieux, il sembla qu'il n'y eût plus de sang à répandre tant on en avait versé ! De Bressuire, qui était devenue chef-lieu du district, à la place de Chatillon suspecte de modérantisme, partirent dos proclamations très luimaines, et peut-être sincères à l'heure où elles se formulaient. Se piquant de clémence après tant de cruautés, le tribunal criminel de Niort prononça quarante acquittements. Delouche fut frappé de la peine capitale, mais le jugement fut cassé, et un peu plus tard il mourut. Il n'y eut que trois condamnations à mort, prononcées par jugement régulier et exécu-
(1) Mémoires et Papiers de Mercier du Rocher. (CHAS3IN, Préparation de la guerre de Vendée, t. III, p, 17.)
(2) Archives nationales, V 3690. Deux-Sèvres.
(3) Ibid.
tées. Ces trois victimes furent trois comparses, un journalier qu'on appelait Pierre Chamarre, un domestique du nom de BoUotron et un chirurgien nommé René Fournée (1). Tandis que l'information judiciaire se poursuivait, deux commissaires du gouvernement parcouraient les Deux- Sèvres : « Niort et Saint-Maixent, écrivaient-ils, sont électrisés. Il n'y a qu'à modérer le zèle ; on se croirait à Sparte ou à Lacédémone. » Mais à Bressuire, à GhâtUlon, comme le spectacle leur paraissait r.utre ! a Ce district, mandaientils, est dans un état désolant »; et leur pensée se complétait en cette phrase où se dévoilait la guerre prochaine ; « Ces malheureux cultivateurs, disaient-ils, ont été effrayés par la mort des leurs, mais ils ne sont pas vaincus (2). >
D'un bout à l'autre de la Vendée régnait une douleur violente et contenue, à la fois calme et terrifiée. En allant au bourg, les paysans avaient pu voir, placardé sur les murs, le décret qui suspendait la royauté. Tout d'abord, la nouvelle, quoique officielle, avait laissé les esprits incrédules. Quand le doute ne fut plus possible, quand on eut acquis la certitude qu'il n'y avait plus de monarchie, on fut bien près de juger que tout pouvoir était désormais caduc, puisque celui d'où dérivaient tous les autres avait été renversé.
Dans- les châteaux, on vit, en ces jours-là, reparaître quelques gentilshommes. Ils arrivaient de Paris. Les uns avai nt occupé des grades dans la garde constitutionnelle et, après le licenciement de cette garde, étaient demeurés
(1) Proust, la Justice révolutionnaire à Niort, p. Xiu.
(2) Archives nationales, F'^ '" 5. Deux-Sèvres.
auprès du maître dans l'espoir de servir encore. Les autres, quoique sans nul litre hormis celui de lour dévouement, avaient voulu, en se serrant autour de Louis XVI, marquer leur loyalisme fidèle jusqu'au sang. Les voici qui revenaient courbés sous la défaite. Ils revenaient à petit bruit, en petit équipage aussi, appauvris de biens et jaloux qu'on ne parlât pas d'eux. Ayant accompli leur devoir, tout hur devoir, ils aspiraient, en général, à vivre tranquilles à force d'être obscurs. Plusieurs étaient jeunes, récemment mariés, venaient d'êlre pères ou allaient le devenir et se repliaient dans leur bonheur privé, le seul qui demeurât. Tel était Bonchamps en son château de la Baronniére, ou Lescure en son manoii' de Clisson.
Tout éperdus, espérant encore qu'ils ne comprenaient pas bien, les paysans allaient à leurs conseillers habituels, les seuls qu'ils écoutassent, c'est-à-dire leurs prêtres. Ils avaient quelque peine à les découvrir. Celui-ci était interné au cheflieu, celui-là se cachait. Quand ils avaient réussi à en rencontrer un, anxieusement ils l'interrogeaient. Et ceux-ci racontaient ce qu'ils savaient : Louis XVI dégradé, la famille royale au Temple, la royauté proscrite comme la religion.
Ce fut alors que l'âme vendéenne, jusque-là très simpliste, se compliqua de plusieurs idées qui ne s'effaceraient plus.
Dans le grand courant catholique, le royalisme se déversa comme une rivière dans un fleuve. La religion était persécutée, le roi aussi. Les deux persécutions se confondirent. Louis XVI au Temple prit un aspect de martyr, et il sembla qu'en le servant on faisait acte de foi. Les mêmes mains qui brodaient des Sacré-Cœur — signe de piété aujourd'hui, signe de ralliement demain — copièrent aussi des prières pour le roi, pour la reine, pour Mme Elisabeth, pour le dauphin. Catholique d'abord, telle était, telle sera jusqu'au bout la Vendée : royaliste, elle le devint aussi, et avec ard 'ur, parce qu'elle ne pouvait se figurer qu*avec le roi la religion