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rites nantaises ; mais on peut la deviner ; car, ce jour-là même, elles répondirent à d'autres suggestions venues de Saint-Philbert qu'elles n'accepteraient aucun accommodement si les rebelles ne dénonçaient leurs chefs et ne rendaient leurs armes (1).
Telle fut, sous sa forme incohérente et féroce, la sédition de Machecoul. Après le Marais, les Mauges ; après Machecoul, Saint-Florent.
A Saint-Florent, chef-lieu de district, le recrutement avait été fixé au mardi 12 mars. Dans la petite ville, les administrateurs, les gens en place, n'attendaient pas sans anxiété cette journée. Il y avait déjà eu, sous le prétexte de la milice, quelques rixes à Cholet, quelque agitation à Beaupréau, Le 11 mars, des nouvelles fâcheuses arrivèrent de Neuvy, de Sainte-Christine, du Pin-en-Mauges, de Saint-Quentin, de Bouzillé. Dans ces paroisses, l'afïîchage du décret du 24 février avait provoqué d'universels murmures. « Nous ne voulons pas de tirage, disaient les jeunes gens. » La loi exemptait de l'appel les membres des départements ou des districts, les maires, les oflicicrs municipaux, les juges, les receveurs ; et ces privilèges bourgeois achevaient d'exaspérer. Les frontières étaient loin, l'idée de la patrie altérée ; et le service militaire n'évoquait d'autre image que la défense d'un régime abhorré. Ainsi raisonnait-on dans les auberges des bourgs, ainsi pensait-on dans les métairies les plus reculées ; et dans la résistance les pères encourageaient les enfants.
Tout terrifiés, les administrateurs du district cherchaient éperdument qui les protégerait. Comme Angers était trop loin, ils demandèrent secours à Beaupréau, à Chalonnes, à Ancenis. La réponse fut qu'on ne pouvait rien envoyer, car on craignait pour soi-même. A Saint-Florent, la seule force, en dehors des gendarmes, résidait en cent cinquante hommes
de Nantes.) — V. aussi Collection Dtjgast-Matifeux, Evénements de Machecoul, pièces 30 et 31. (Bibliothèque de Nantes.)
(1) Séance du comité central, 14 mars 1793. (Archives de la Loir«- Inférieure, série L.)
de garde nationale : soixante avaient des fusils, le reste des piques. A une heure avancée de la soirée, des émissaires survinrent, annonçant de gros rassemblements à la Meilleraie, au Mesnil, à Saint-Laurent, à Botz, ù la Chapelle. On ne douta plus qu'à l'aube, les habitants des villages n'arrivassent en nombre, non pour la soumission, mais pour la révolte. Sans plus tarder, la générale fut battue. Ce qu'on put rassembler de gardes nationaux se massa autour de l'hôtel du district; des cartouches furent distribuées. Il se trouva qu'on possédait deux petits canons; ils furent amenés, mis en position. L'exiguïté des forces ne permettait pas de défendre les postes extérieurs. On se borna à couper le pont du Marillais.
Dès le matin, quand la brume qui flottait sur la vallée de la Loire se fut un peu dissipée, on aperçut de longues files d'hommes qui, par tous les chemins, gravissaient la colline où se dresse Saint-Florent. Les bourgeois s'efforcèrent de calculer le chiffre des assaillants et, avec l'exagération de la peur, en évaluèrent le nombre à cinq ou six mille. A l'entrée de la ville, trois délégués, les maires de Botz, de la Chapelle- Aubry, de Saint-Quentin-cn-Mauges, se détachèrent de la foule afin d'exposer au district les volontés des paysans : ceux-ci refusaient de tirer à la milice ; ils demandaient en outre que toutes les armes leui' fussent livrées. Plusieurs officiers municipaux essayèrent de parler, de prêcher le respect de la loi. A cette invocation de la loi, les colères atteignirent leur paroxysme ; car c'était au nom de la loi que, depuis trois années, toutes les persécutions s'exerçaient. De grandes clameurs couvrirent toutes les exhortations. Les gendarmes, à ce qu'on assure, menacèrent de leur sabre les plus rapprochés des manifestants. C'est alors que deux coups de feu partirent, tirés par un maréchal ferrant du nom de Laurent Fleury. Un officier municipal fut mortellement blessé. Aussitôt les gardes nationaux ripostèrent, et le combat s'engagea. Les assaillants subirent des
pertes sensibles. Quatre d'entre eux furent tués, une quarantaine blessés. Mais ils avaient pour eux le nombre, et aussi cette bravoure qui naît de l'exaspération. Sans souci du péril, ils se jetèrent sur les deux canons et s'en emparèrent. Les bourgeois avaient eu trois tués ; ils se débandèrent, abandonnant fusils et piques : les uns se cachèrent; les autres, dévalant les pentes, gagnèrent la Loire et à l'aide de barques cherchèrent un asile au delà du fleuve. Victorieux, les rebelles envahirent le district et tournant leur rage contre les archives où étaient consignés les décrets, ils brûlèrent incontinent les livres de comptabilité, les dossiers, les correspondances. Entre temps, trois ou quatre maisons furent dévastées, en particulier celle du procureur syndic et du commandant de la garde nationale. Puis jeunes gens et parents se répandirent dans les auberges et y burent abondamment, moitié par goût, moitié pour s'étourdir, car la fureur du combat une fois calmée, ils ne laissaient pas que d'être troublés sur les suites. Trois des officiers municipaux s'étaient ralliés à la sédition ainsi que le secrétaire du district. Quant aux autres magistrats, ils avaient réussi à passer la Loire. Le soir, ils arrivèrent à Angers, tout pleins des récits de l'émeute triomphante ; c'est là qu'ils se réfugièrent ; et c'est là aussi qu'un peu plus tard ils dressèrent le procès-verbal auquel est emprunté ce que nous venons de raconter (1).
Au bord de la Loire comme dans les terres basses quî avoisinent l'Océan, l'insurrection avait éclaté. Avec une rapidité incroyable elle s'étendit partout. Mais, en se propa-
(1) Procès-verbal du 24 avril 1793 sur l'insurrection du 12 mars a Saint-Florent-Ie-Vieil. (V. l'Anjou historique, mars-avril 1908.)
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géant, elle revêtit des formes très diverses. Dans les Mau^'es, c'est-à-dire en Anjou, elle se déroula comme une Croisade. Dans le Marais et au pays de Machecoul, elle se poursuivit avec des emportements de Jacquerie. Au centre de la région insurgée, c'est-à-dire au cœur du département de la Vendée, elle se révéla en une bataille.
Il faut d'abord dire la Croisade. Cet aspect de croisade est d'ailleurs celui qu'en dépit de ses déviations et de ses taches, la guerre vendéenne gardera.
A l'aube du 13 mars, on vit revenir en leurs villages les jeunes révoltés de Saint-Florent. Ils étaient très fiers d'avoir battu les bleus, et en même temps travaillés de vagues inquiétudes qui s'agitaient en leurs cerveaux dégrisés. Ils racontèrent aux gens d'âge mûr, aux anciens de la paroisse leur combat, leur victoire. Ceux-ci hochèrent la tête et devinrent soucieux. Ils ne doutaient point des représailles qui seraient, disaient-ils, sans merci. Mais c'étaient des hommes résolus, trop simplistes pour hésiter, trop courageux pour craindre, trop exaspérés pour blâmer une ardeur qu'ils partageaient. Avec une clairvoyance intrépide, ils jugèrent que toute paix étant désormais chimérique, il ne restait plus qu'à opposer à l'extrémité du péril l'extrémité de l'audace.
C'est ainsi que la mutinerie de la veille tout à coup devint soulèvement.
En grandissant soudain, elle se transfigura. Ceux qui n'eussent pas provoqué la rébellion, mais virilement en acceptaient les chances, tinrent à rejeter dans l'ombre le prétexte tout occasionnel qui l'avait suscitée, à bien mettre en lumière la cause supérieure pour laquelle on se levait. Dans les âmes ulcérées, il y eut un rapide et terrible rappel de toutes les oppressions contre les consciences, de toutes les injures contre Dieu. Du même coup le recrutement est oublié. L'insurrection est celle, non de la faiblesse qui répugne au sacrifice, mais de l'héroïsme qui le veut plus grand; ce n'est pas la protestation pour la sécurité et le repos, mais
la révolte d'hommes valeureux qui, poussés à bout et décidés à donner leur vie, se jugent maîtres de choisir où et sous quel drapeau ils verseront leur sang.
Ainsi pensèrent, en cette journée du 13 mars, non des grands seigneurs, non des poHtiques, non des faiseurs de conspirations, mais des artisans, des métayers, des garçons de ferme, des laboureurs, gens nullement hostiles à un ordre nouveau, mais jaloux de leur foi chrétienne et, suivant l'expression de l'un d'eux, ne craignant qu'une chose, la mauvaise mort.
La première prise d'armes eut lieu à la Poitevinière, paroisse pieuse entre toutes. Les premiers promoteurs furent un aubergiste qu'on appelait Nau, puis un ancien caporal du nom de Perdriault, homme d'une énergie remarquable auquel il ne manqua peut-être que de plus longs jours pour marquer son nom parmi les chefs. Ceux qui se rassemblèrent étaient au nombre de quatre-vingts. Point d'armes à feu, hormis quelques fusils de chasse. Parmi les paysans un seul, mieux outillé, avait une très belle carabine anglaise qui excitait beaucoup d'admiration et un peu d'envie. Il était huit heures du matin. A une lieue était Jallais, gros bourg — presque ville — important à conquérir et où il y avait quelques gardes nationaux à vaincre et à désarmer. C'est de ce côté qu'on se dirigea. La suite de l'entreprise était confiée à Dieu et à la fortune.
On s'engagea dans un chemin creux, tout raboteux encore des boues de l'hiver et qui longe à quelque distance la route actuelle de Nantes à Saumur. Non loin du chemin était une avenue qui existe encore et qui conduisait au château, aujourd'hui ruiné, de la Bouëre. La comtesse de la Bouëre, en apercevant la petite troupe, se persuada que c'étaient les bleus et trembla pour son mari, absent à cette heure mais noté comme suspect. Quand elle reconnut les paysans et sut leur dessein, elle se rassura, mais bientôt changeant de frayeur, se mit à craindre pour eux. « Qu'espérez-vous,
leur dit-elle? A J allais il y a dos hommes armés, il y a même un canon. — Dieu sera avec nous, répondirent les plus âgés. » La châtelaine voulut offrir du vin. u Non, point de vin, répliqua Perdriault, mais des armes. )> Mme de la Bouëre donna un fusil, des pistolets, et elle laissa prendre des faulx, des fourches, une broche à rôtir. Comme elle lisait, croyait lire en certains regards une expression d'ardeur farouche, elle recommanda l'humanité. « Ne craignez rien, madame, dit Perdriault ; ces hommes m'obéiront, et nous ne ferons rien qui soit indigne de notre sainte cause (1). v
La petite troupe s'éloigna vers J allais. Déjà on apercevait les maisons ramassées du bourg et, au delà d'un cours d'eau qu'on appelait la Pctite-Èvre, le château. A ce moment un renfort survint, commandé par un homme qui, bientôt, deviendrait fameux.
Les nouveaux venus arrivaient du Pin-en-Mauges. Ils étaient conduits par Gathelineau.
C'était un homme du peuple, sunple voiturier-commissionnaire, vigoureux, dans la force de l'âge, de mœurs pures, père d'une nombreuse famille, et craignant Dieu. 11 n'était point riche, point pauvre non plus. Au Pin-en-Mauges, on l'estimait pour son bon sens, on l'honorait pour sa droiture, et volontiers on le consultait ; car, bien qu'il fût de petite instruction, il avait plus de lettres que le commun des paysans. Il parlait volontiers et, à ce qu'on assure, avec une simplicité naturelle et aisée qui dépassait sa condition. Nul plus que lui n'avait ressenti la tristesse de sa foi proscrite, et on l'avait vu, dans les pèlerinages de Saint-Laurent-de-la-Plaine, aux premiers rangs de ceux qui protestaient par la prière. Volontiers même sa prière se doublait de véhémence, et on raconte qu'un jour, en une des auberges de Beaupréau, le maître du lieu lui imposa silence, craignant que cet excès de franchise ne compromît sa maison. La persécution s' accentuant,
(1) Soucenirs de la comtesse de la Bouëre, p. 17-18.
son cœur s'était gonflé de sainte colère, contenue avec peine et qui ne demandait qu'à éclater. Cependant cet humble et ferme chrétien, soumis à Dieu, indépendant de tout le reste, n'avait point pris part aux agitations du recrutement. Le matin du 13 mars, si nous en croyons la tradition, appuyée d'ailleurs sur un récit très digne de foi (1), il avait allumé son four et commençait à pétrir le pain du ménage, quand un de ses jeunes parents, Jean Blon, arriva de Saint-Florent et lui annonça la sédition. Comme les gens de la Poitevinière, il écouta d'abord d'un air très sombre; comme eux, il jugea graves les conjonctures, extrême le péril; comme eux, il estima que, la rébellion étant commencée, il n'y avait plus qu'à la pousser à bout. Sentant passer en lui le frisson des grandes choses, il déposa son vêtement de travail, s'habilla, s'arma d'un pistolet, attacha à sa ceinture son chapelet, fixa sur sa poitrine une image du Sacré-Cœur, et parut sur la place. Déjà quelques hommes y étaient rassemblés. Il les exhorta à ne rien craindre, à marcher vers le bourg le plus proche qui était Jallais. Sa femme voulait le retenir, invoquant son sort, celui de ses enfants. « Dieu, dit-il, y pourvoira. » Et il l'écarta doucement. La troupe était peu nombreuse, vingt-cinq ou trente à peine, la plupart des jeunes gens étant encore à Saint-Florent. C'étaient des sergers, des tisserands, des sabotiers, des valets de charrue, tous mal armés ou point armés du tout. Chemin faisant, ils criaient : Vive la religion/ et pieusement s'arrêtaient aux calvaires. C'est ainsi que vers onze heures et demie, ils rallièrent aux abords de Jallais les gens de la Poitevinière.
A Jallais, la seule force consistait en une cinquantaine de gardes nationaux venus de Chalonnes. Il y avait aussi, dans la petite ville, un canon que par dérision on avait
(1) Récit de l'abbé Cantiteau, curé du Pin-en-Mauges, publié par la Revue d' Anjou,, année 1876, juillet-août, p. 83.
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appelé le Missionnaire : « C'est avec ce canon, disaient ironiquement les patriotes, que nous combattrons le fanatisme. » Averti do l'attaque, le chef du détachement jugea imprudent d'aller au-devant des envahisseurs ; mais prenant une position défensive, il fit franchir la Petite-Èvre à sa troupe et occupa l'avenue du château. Comme les gens des villages approchaient, un coup de canon fut tiré contre eux, puis un second, mais sans résultat. D'une berge à l'autre, il y eut un simulacre de négociations : les assaillants exigeaient la remise de toutes les armes. Les pourparlers furent rompus. Les paysans, se dispersant le long des rives, tirèrent quelques coups de fusil. Ceux qui n'avaient pas d'armes à feu agitaient leurs faulx, leurs bâtons : « Fonçons, criaient-ils, fonçons, courage (1)!» Sur ces entrefaites de nouvelles bandes sm-vinrent, venant de Neuvy et de la Jumellière. La rivière fut franchie. Les gardes nationaux s'enfuirent. Dans le bourg, les rebelles firent quelques prisonniers, notamment le curé constitutionnel de la paroisse : car les intrus, odieux comme apostats, suspects souvent comme délateurs, étaient, entre tous les adversaires, ceux qu'on détestait le plus.
Il était trois heures après-midi. A tous les clochers d'alen* tour le tocsin sonnait. De tous côtés les paysans affluaient, moitié curieux, moitié insurgés, tout étourdis de leur propre audace, sentant vaguement que quelque chose d'inouï commençait. Chemillé n'était guère qu'à deux lieues. Ceux qui commandaient les bandes décidèrent de s'y porter. Incontinent on se remit en marche. En tête furent placés les prisonniers, soit qu'on voulût s'assurer contre les évasions, soit qu'on se flattât d'embarrasser l'adversaire en lui offrant pour cible ses propres amis ; et il paraît certain que cette tactique habile, quoique d'une habileté sauvage, fut
(1) Déclaration d'André, juge. (Enquête du comité de surveillance d'Anfjers sur l'insurrection de mars 1793. — Archives départementales de Maine-et-Loire, n° 1018 bis.)
pratiquée plus d'une fois. Chemin faisant, les plus ardents se répandaient dans les fermes et, le plus souvent par entraînement, parfois aussi par intimidation, attiraient de nouvelles recrues. Le soleil déclinait quand on atteignit Ghemillé. D'après les évaluations qui paraissent le plus dignes de foi, l'effectif de la troupe était alors d'un millier d'hommes (1).
Chemillé avait pour sa défense sa garde nationale et trois petits canons. Les rebelles se divisèrent en deux colonnes : les uns se dirigèrent vers le faubourg de Saint-Pierre pour prendre à revers la petite ville ; les autres, franchissant le ruisseaM de l'Hyrôme, s'engagèrent hardiment dans les rues, gravirent les hauteurs, débouchèrent sur le champ de foire. Les patriotes y étaient rangés. Ils déchargèrent leurs canons, firent feu de leurs armes. Un assez grand nombre des assaillants tombèrent. Plus exaspérés qu'intimidés, les paysans s'élancèrent au cri : Vive la religion! auquel commençait à se mêler cet autre cri : Vive le roi! Les gardes nationaux, tout étourdis de cette impétuosité, s'enfuirent en désordre. Les victorieux, maîtres de la ville, recueillirent comme fruit de leur conquête une soixantaine de prisonniers aussi malaisés à emmener qu'à garder, et les trois canons dont ils ignoraient le maniement. En revanche, les fusils abandonnés sur la place, la poudre, les munitions leur furent un butin beaucoup plus précieux ; car la plupart n'avaient que des fourches ou des bâtons, et il faudrait qu'à chaque succès ils prissent sur lem^s adversaires les armes qui permettraient d'autres victoires.
L'arrivée de nouveaux et nombreux contingents encourageait à oser. L'attaque de Cholet, la ville la plus importante des Mauges, fut résolue. Le 14 mars dès le matin, les insurgés se rassemblèrent au cimetière de Chemillé. Un prêtre, l'abbé Barbotin, vicaire des Gardes, venait de se joindre au ras-
(1) Récit de l'abbé Caillteau. [Revue d' Anjou, 1876.)
semblement. En plein air il célébra la messe, chanta le Te Deum pour la récente victoire, donna aux assistants agenouillés l'absolution de leurs fautes. Puis la petite armée — car on peut désormais l'appeler de ce nom — allongea ses files sur le chemin de Cholet.
On peut déjà, d'après cette marche, reconstituer le cortège primitif des guerres vendéennes. Point d'ordre, point de rangs, rien de ce qui distingue les troupes régulières ; mais des artisans, des paysans, groupés en général par paroisses, et parfois aussi rassemblés par le hasard ou réunis au gré de leurs amitiés. En tête, les plus braves et les mieux armés, venus à la première place non par l'eiïet d'aucun commandement, mais par intrépidité, goût du péril ou ardeur de mieux servir. Aucune hiérarchie, mais quelques hommes plus vaillants ou plus aA'isés que les autres et à ce titre suivis et écoutés. Du reste, une armée de pauvres conduite par d'autres pauvres. Nul prestige, si ce n'est celui du courage, de l'adresse au tir et du sangfroid. Au bout des colonnes il y a bien quelques timides, venus par respect humain ou racolés par force, et qui, au coin des routes, cherchent un champ de genêts pour s'y dissimuler comme d'autres pour guetter l'ennemi. Cette sélection qui, chemin faisant, s'opère d'elle-même, élimine tout ce qui provoquerait les paniques ou ralentirait l'élan. On traîne trois ou quatre petits canons, non sans embarras, car nul ne possède le secret de s'en servir. Heureusement, sur ces entrefaites, un homme est racolé qu'on appelle Bruneau dit Six-Sous, homme taré, dit-on, mais habile à pointer. On lui demande non ce qu'il a fait, mais ce qu'il sait, et v^ilà le premier artilleur recruté. Les costumes sont étranges comme l'armement : celui-ci a noué autour de son cou un mouchoir de couleur ; celui-là a cuedli dans la haie un rameau récemment verdi et s'en est orné. Point de railleries ou de lazzis, point de fougue, point de bravade, mais une calme résolution, sans joie, sons crainte non plus, et
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des regards perpétuellement tournés vers Dieu. L'aspect est celui d'une procession presque autant que d'une armée. . C'est le temps pascal et on chante l'hymne Vexilla régis; puis on récite le chapelet. Beaucoup portent le scapulaire ; au-dessus de leurs vêtements ; beaucoup aussi ont cousu sur leur poitrine l'image du Sacré-Cœur. La dévotion s'entretient et s'exalte par les lieux qu'on parcourt. A gauche de la route se dresse le coteau des Gardes et au sommet la chapelle vénérée de la Vierge : à droite, à quelque distance au fond des bois, l'œil cherche la chapelle de Belle- Fontaine jadis si honorée, maintenant détruite. Et de nouveau les cantiques, les hymnes reprennent, en cette troupe qui semble à cette heure à deux fins, moitié pèlerins, moitié soldats.
Comme, après avoir longé le coteau des Gardes, on cheminait entre Trémentines et Nuaillé, on fut rejoint par des gens d'aspect assez martial, pieux aussi, mais avec un peu plus de fusils et un peu moins de chapelets.
Ils venaient de Maulévrier, d'Izernay, de Vezins, de la Tour-Landry, paroisses perdues dans les bois et aux mœurs un peu plus rudes que celles du reste des Mauges. C'étaient presque tous des habitués de la forêt : bûcherons plus redoutables avec la cognée que d'autres avec le sabre, élagueurs d'une souplesse inouïe et pour qui ne seraient que jeu les marches et les exercices de la guerre ; braconniers d'ouïe fine, d'œil perçant, accoutumés aux longues attentes de l'aiïût, ménagers de leur poudre, visant de sang- froid et ne manquant pas ; gardes-chasse disciplinés par instinct autant que par habitude, et tout prêts à reprendre leur ancien métier de soldat. On n'eût pu imaginer meilleure sélection de gens de guerre. Du milieu de ces hommes, le chef se détachait avec un relief singulier. On l'appelait Stofïlet. Il était né aux environs de Lunéville, avait servi i comme caporal instructeur au régiment de Lorraine- Infanterie, était depuis six années garde de la forêt de Maulévrier.
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On le disait dur, brutal jusqu'à la violence; en revanche il était vigoureux, endurant à la fatigue, d'une habileté prodigieuse à manier les armes et les chevaux, terrible mais avec des accès de bonhomie ; et pour les braconniers qui le craignaient fort, il avait par intervalles des tolérances habiles qui surprenaient et charmaient. En lui se réunissait ce qui subjugue : la force, l'adresse, l'aplomb ; et tout ce monde inculte et rude qu'il entraînait à sa suite lui trouvait un grand air de commandement.
Il y parut bien à ce qui suivit. Quand StofTlet, avec ses cinq ou six cents hommes, eut rejoint le gros de la troupe, il fut jugé d'aspect si militaire qu'il sembla fait à souhait pour être le conducteur. Nul n'avait cette confiance en soi, cette belle assurance. Perdriault, qui avait levé le contingent de la Poitevinière, s'eiïaça. Quant à Cathelineau, l'homme à la bravoure enthousiaste, à la piété mystique, il était de ces humbles qui n'aspirent qu'au sacrifice. Il se recula, et à tel point que dans les jours qui suivirent on prononça à peine son nom : ce qui a permis dans ces derniers temps de réduire son rôle à celui de simple soldat, même de soldat intermittent, et de le rayer presque de la guerre vendéenne (1).
(1) C'est M. Célestin Port qui, dans son livre sur la Vendée anse^ine, puis dans la Ug-nd^ de Caihelineau, a soutenu cette thèse. Je li crois plus ingénieuse que solide. Suivant M. Port, Cathelineau ne serait intervenu « que tout à fait e i sous-ordre dans la guerre ». Ce jugement est contraire à la fois au récit très positif de l'abbé Ca .titeau et à la tradition universelle conservée en Anjou. M. Port ajoute qu'aucun acte, aucune déposition de prisonnier, aucun témoignage d'ami ou d'ennemi ne mentionne Cathelineau depuis le départ du Pin-en-Maugeï jusqu'à la prise de Chalonnes. Quelle que soit l'érudition de M. Port, certaines pièces paraissent avoir échappé à ses investigations. C'est ainsi que j'ai relevé, aux Ar hives de Maine-et-Loire, dc\i\ dépositions très positives, c lies de Mathurin Boesnau et René Richard, l'un et l'autre du May, tous deux faits prisonniers à Cholet le 14 mars, et qui signalent Cathelineau comme l'un des chefs de l'armée chrétienne. En outre, Savary, le mieux informé des historiens républicains et témoin oculaire des événements de Cholet, s'exprime en ces termes, t. I«', p. 88 :" Une partie de l'armée chrétienne coniuitf ar Cathelineau se porta le 16 mars dans la direction de Vihiers et s'en empara. •
Stofïlet fit aussitôt acte de chef. On n'était plus qu'à une lieue de Gholet. Une sommation fut rédigée pai* ses soins, à l'adresse des habitants, afin qu'ils se rendissent aux envahisseurs. Au bas du document, sa signature seule se trouve, accompagnée à la vérité de celle de l'abbé Barbotin, prêtre d'esprit médiocre, de sagesse médiocre aussi, qui s'intitulait vaniteusement aumônier de l'armée chrétienne.
Les patriotes de Cholet, que menaçait cette irruption, vivaient depuis quelques jours dans l'angoisse. Dès le 4 mars, des troubles avaient éclaté dans leur ville. Le 13, on avait reçu la nouvelle du soulèvement ; à quatre heures du soir, les membres du district écrivaient aux administrateurs du département : « Vezins, Jallais, Tiffauges, Saint- Florent, presque tous les postes environnants sont au pouvoir des insurgés (1). » Le 14, vers le milieu du jour, on avait connu l'approche de l'ennemi ; presque dans le même temps on reçut la sommation de Stofïlet. L'émoi fut extrême. Gholet n'avait pour sa défense que trois cents gardes nationaux munis de fusils, quelques autres armés de piques, une centaine de dragons et deux pièces de canon. Le projet fut agité d'abandonner la cité, de se replier sur Nantes. Impétueusement le procureur syndic intervint : c'était le marquis de Beauvau, gentilhomme de vieille race, converti avec fougue à la République. « Nous ne pouvons, clama-t-il, nous conduire en lâches, allons à l'ennemi (2). » Lui-même il prescrivit les dispositions de combat ; allant hardiment au-devant de l'assaillant, il porta sa troupe sur la route de Saumur et prit position dans une lande, à quelque distance de la ville.
(1) Lettre des administrateurs du district de Cholet aux administrateurs du département, 13 mars 1793. (Célestin Port, la Vendée angei>ine. t. II, p. 212.)
(2) Guerre des Vendéens et des Chouans, par un officier supérieur des armées de la République (Savary), t. I", p. 73.
Les paysans approchaient. A la vue des fantassins, des cavaliers, des canons, il y eut parmi eux un léger fléchissement, Stofllet connaissait ses hommes. Il choisit les meilleurs tireurs, les dispersa derrière les haies, les arbres, les touffes de genêt, leur ordonna de tirer lentement, de bien viser, de cheminer d'abri en abri, de gagner peu à peu du terrain, d'envelopper insensiblement l'ennemi (1). Cette tactique, devinée d'instinct, serait celle de toute la guerre. Plusieurs des patriotes furent atteints mortellement, entre autres le procureur syndic Beauvau, vrai chef de la résistance. Les dragons reçurent l'ordre de charger. Cependant derrière les haies le feu continuait, méthodique, précis, meurtrier. Ils s'élancèrent d'abord sur les bandes, arrivèrent jusqu'à quarante pas d'elles; puis, saisis de terreur, ils tournèrent bride et renversant tout devant eux, s'enfuirent par la route de Nantes. Les rebelles firent irruption dans la ville, non tellement vite qu'ils ne s'arrêtassent devant le calvaire, situé à l'entrée du faubourg ; car chez eux le chrétien dominait le soldat. Le château restait, suprême défense. Les plus intrépides des bourgeois s'y retranchèrent. Cependant les paysans les suivirent, ne craignant pas la mort, la cherchant même, tant elle leur apparaissait sous les aspects du martyre ! Des témoignages dignes de foi aflirment que plusieurs d'entre eux s'approchèrent des murailles, sans armes, les mains jointes, défiant l'ennemi, et comme avides d'un trépas qui leur ouvrirait les portes du ciel (2). Pendant longtemps, entre les rebelles maîtres de la ville et les patriotes réfugiés dans l'une des tours, la lutte continua, mêlée d'accalmies, de pourparlers même. De part et d'autre les munitions s'épuisaient. Quelques-uns des assiégés, se laissant glisser le long des murailles, descendirent jusqu'à la rivière la Moine et gagnèrent la cara-
(1) Stofflet et la guerre de Vendée, par Edmond Stofflet, p. 39.
(2) Savary, Guerre des Vendéens et des Chouans, t. I*', p. 74-75.
pagne. Les autres, menacés d'incendie, se rendirent avec promesse de la vie sauve. Le combat avait coûté aux révoltés cinquante hommes tués ou blessés et le double aux gens de Cholet. Les vainqueurs, suivant une habitude qu'ils garderaient pendant toute la guerre, brûlèrent les papiers publics. Ils s'approprièrent la caisse de la ville, mais non celle du district (1). Les principales violences contre les personnes furent imputables à Six-Soiis, le misérable canonnier enrôlé à Ghemillé : par lui ou à son instigation fut massacré un peu plus tard un jeune négociant du nom de Balard, très mêlé à toutes les expéditions révolutionnaires et à qui l'on attribuait d'horribles cruautés dans les récentes répressions de Bressuire (2). Pour la plupart des paysans, le grand souci était de remercier Dieu. A la nuit, on les vit dans les rues de Cholet, criant : Vive la religion! et chantant des cantiques. D'autres se pressaient dans les églises, y priaient les bras tendus ou y récitaient le chapelet. La Vierge miracu^ leuse de Belle-Fontaine avait été naguère transférée à la paroisse de Notre-Dame. Des hommes, des femmes descendirent la statue de son piédestal, promirent de la ramener aux lieux où elle avait été jadis honorée et de rebâtir son sanctuaire. En même temps ils s'approchaient d'elle, la baisaient, lui reprochaient avec une familiarité tendre de les avoir abandonnés : « Vierge sainte, lui disaient-ils, protège nos armes, et si nous mourons dans le combat, fais que Dieu nous reçoive en paradis. »
Il fallait profiter de la victoire en étendant la conquête. On apprit qu'une grande concentration de gardes nationales se faisait à Vihiers. Le 16 mars, les rebelles, conduits par
(1) Procès-verbal des événements arrivés à Cholet pendant la journée du 14 mars 1793, dressé par les administrateurs du district de Cholet réfugiés à Angers le 17 mai. (Célestin Port, la Vendée angevine, t. Il, p. 226.)
(2) BouTiLLiEB DE SAiNT-AJsrDRÉ, Une famille vendéenne pendant la grande guerre, p. 67, note — FliXON, Pièces contre-révolutionnaires, p. 27.
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Cathelincau (1), se portèrent de ce côté et, ayant rcncontrii les républicains au village de Coron, les battirent. Ceux-ci se repliant répandirent l'alarme jusqu'à Doué, jusqu'à Saumur, jusqu'aux frontières de Tourainc. C'était après J allais, après Chemillé, après Cholet, le quatrième succès. Cette fois encore il y eut grand butin en chevaux, en armes, en munitions. Ce qui charma le plus les paysans, ce fut une magnifique pièce d'artillerie, embellie de toutes sortes d'ornements et d'emblèmes. Une image y était gravée qui leur parut tout à fait celle de la\'icrge. Ils baptisèrent le canon du nom de Marie- Jeanne. Ils ne se lassaient pas de le contempler, n'ayant jamais vu si belle chose, et tournaient autoui* de lui avec un respect admiratif comme les enfants autour des canons des Invalides. En elîet, en ces paysans crédules, naïfs, enthousiastes, il y avait quelque chose de l'enfant, mais de l'enfant héroïque.
Précisément, parce que ces héros étaient des enfants, ils avaient besoin d'être conduits. La grande, l'irrésistible impulsion était venue d'en bas. Je note les noms des instigateurs : Perdriault, un ancien caporal ; Nau, un aubergiste ; Cathelineau, un voiturier ; Cady, un chirurgien ; StofTIet, un garde-chasse ; Tonnelet, un autre garde-chasse. La levée était celle de tout un peuple poussé à bout et saisissant, comme le feraient plus tard les Polonais, le prétexte du recrutement pour s'insurger au nom de la religion outragée. Le paysan avait été l'ouvrier de la première heure. Il était temps que sonnât l'heure des gentilshommes.
Il semble qu'ils aient été d'abord plus décourageants qu'empressés. Quelques jours auparavant, les gens de J allais et des paroisses environnantes ayant demandé au comte de la Bouëre de se mettre à leur tête, celui-ci avait répondu : 0 Ce serait la lutte du pot de terre contre le pot de fer ; je ne veux pas avoir à me reprocher les malheurs que j'entre-
(1) Savaky, Guerre des Vendéens et des Chouans, t. !•', p. 88. TOlt.: II. 28
vois pour vous (1). » Cependant, tout en cheminant sur les routes des Mauges, les villageois se disaient entre eux : « Il nous faudrait bien quelques nobles pour nous conduire ; ils nous apprendraient le métier des armes. »
Le 13, c'est-à-dire le jour de l'occupation de Chemillé, un groupe d'insurgés se rendit au château de la Baronnière, près de Saint-Florent. Là résidait M. Artus de Bonchamps. C'était un militaire, dans la force de l'âge, qui avait fait la guerre aux Indes, et gardait le renom d'un officier excellent. Bien qu'il fût par sa naissance homme d'ancien régime, il était libéral et aussi d'âme trop généreuse pour qu'aucune réforme populaire le trouvât hostile ou indifférent. A l'heure des suprêmes périls de la monarchie, il s'était rendu à Paris dans l'espoii- d'y défendre la royauté ; puis, au milieu de bien des traverses, il avait regagné l'Anjou. La mort de Louis XVI l'avait atterré. Quelle que fût son indignation, il ne portait en lui ni le tempérament d'un conspirateur, ni les audaces d'un révolté. A son foyer deux filles étaient nées, et il attendait un troisième enfant. Puis, en sa qualité de militaire, il ne croyait point, ne pouvait croire que des masses ignorantes, même soutenues par l'héroïque volonté de mourir, pussent triompher de forces disciphnées. Il était en cet état d'esprit quand les gens de Saint-Florent et des communes limitrophes vinrent à lui et lui demandèrent de les commander. Il fit des objections : le succès était improbable et terrible l'enjeu. Sur de nouvelles instances, il demanda le temps de réfléchir. Au fond, son âme humaine autant que vaillante entrevoyait les cruautés inséparables de la guerre civile et par avance en était bouleversée. Les paysans étant revenus : « Êtes-vous bien décidés, leur dit-il, à tout sacrifier, votre repos, votre vie, à demeurer fidèles à votre religion, à notre jeune roi? » Et il ajouta : « A la patrie. » La réponse fut : « Vive le roi, vive la religion ! » Bonchamps fit
(1) Souvenirs de la comtesse de la Bouère, p. 14,
alors ses adieux à sa jeune femme. Il l'exhorta à s'armer de courage, à élever son âme jusqu'à Dieu, à ne mettre sa confiance qu'en lui : « Car, ajouta-t-il, nous ne devons pas prétendre à la gloire humaine ; les guerres civiles n'en donnent point (1). » A la porte du château, un cheval attendait, tout sellé. Bonchamps y voulut monter : « Non, s'écrièrent les paysans, il faut que vous veniez à pied avec nous. » Et ils se serrèrent autour de lui, ardents, un peu impérieux, comme s'ils eussent craint qu'il ne se repentît, qu'il n'hésitât encore, qu'il ne leur échappât, et comme s'il eût été leur prisonnier presque autant que leur chef (2). Le jour même, une scène à peu près pareille se passait près de Beaupréau, au petit château de la Loge, habitation de d'Elbée. Comme Bonchamps, d'Elbée avait été soldat; comme lui, il était de loyauté sans tache ; comme lui il était chrétien, et même avec une ardeur mystique qu'il garderait jusqu'au bout. Il venait d'avoir un fils, nouveau lien qui l'attachait à son foyer. Ses sentiments étaient ceux d'un modéré, désireux non d'agitation, mais de paix publique. Dix mois plus tard, en ses derniers jours, il fixerait comme en une déclaration suprême ses vœux, ses pensées : « J'aurais, dit-il, vécu en citoyen paisible sous quelque gouvernement que ce fût, pourvu qu'il eût assuré ma tranquillité et le libre exercice, au moins toléré, de la religion catholique, » De même que les gens de Saint-Florent étaient venus vers Bonchamps, de même ceux des environs de Beaupréau vinrent vers d'Elbée: «Vous êtes officier du roi,dirent-
(1) Mémoires de la marquise de Bonchamps, p. 25.
(2) Bonchamps demeura plusieurs jours en cette disposition un peu hésitante, craignant de conduire à une mot certaine les paysans courageux qui se plaçaient sous son commandement. Le 16 mars, au village de la Pommeraye, il disait encore devant un rassemblement de cinquante personnes : « Vous vous battez pour la bonne cause, mais soyez prudents ; car, si toute la France n'était pas comme nous en révolution, tout serait perdu. » (Enquête sur l'insurrection du mois de mars; notes recueillies par Duval, juge de paix à Saint-Florent. — Archives départemenlales c/e Maine-et-Loire.)
ils, commandez-nous. — Comme officier du roi, répliqua d'Elbée, je "suis tenu de mourir pour la royauté, mais je ne veux entraîner personne avec moi. » Et il semble que, comme Bonchamps, il ait dépeint les périls de l'entreprise, la quasicertitude de l'échec. Les paysans insistant, il les invita à réfléchir jusqu'au lendemain. Le lendemain ceux-ci revinrent, cette fois plus nombreux, et de nouveau le sollicitèrent pour chef. A cet appel réitéré, d'Elbée n'hésita plus et décrocha son épée qu'il ne déposerait que pour mourir (1).
Tel fut l'avènement de gentilshommes. Tandis que Bonchamps commençait à discipliner les contingents des pai^oisses riveraines de la Loire, tandis que d'Elbée rassemblait les insurgés du pays de Beaupréau, les soldats de Cathelineau et de Stofllet, après avoir touché Vihiers, remontaient vers Chemillé. Deux jours plus tard, la ville de Chalonnes fut occupée. Une semaine avait suffi pour toute la conquête de l'Anjou méridional. La victoire avait fourni une vingtaine de canons ou coulevrines, des fusils, des munitions, environ deux cents chevaux ; et l'armée des paysans, quoique bien mal pourvue encore, commençait à prendre le nom où se marquerait le but de l'entreprise qui était sans doute la monarchie, mais d'abord et avant tout larehgion : déjà on l'appelait V armée catholique et royale.
Tout ce qui se détache en Anjou avec un relief saisissant n'apparaît dans le Marais, c'est-à-dire dans la région maritime, que sous l'aspect d'efforts confus, partiels, isolés.
(1) Cette attitude de d'Elbée, outre qu'elh est conforme à la tradition conservée en Vendée, est aUesIée par le récit formel d'un des contemporains et amis du général, M. l'abbé Loir-Mongazon. (V. Notice sur le collège de Beaupréau et l'abbé Loir-Mongazon, par l'abbé Beenier, p. 35.)
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Presque le môme jour éclatent toutes sortes de petites séditions, a Légé, à Challans, à Beauvoir, à Palluau ; puis l'insurrection se propage dans le district de la Roche-sur- Yon, tandis qu'elle gagne tous les villages de la côte et s'étend jusqu'à l'Ile de Noirmoutier. Rien de concerte; des explosions toutes locales mais terribles ; partout des chefs choisis par le hasard ou s'imposant eux-mêmes, ne se connaissant pas entre eux, de vue courte et de farouche courage, plus jaloux d'agir à part que de s'associer. Ces chefs sont presque tous de condition modeste ; car dans le Marais plus encore que dans les Mauges, c'est le peuple qui spontanément se soulève. Ils s'appellent Guérin, Gaston, Savin, Rocquand, Pajot, Vrignaud, Joly. Ce sont des ouvriers, des laboureurs, des marchands de poisson ou de volaille, des barbiers, des chirurgiens de village. Il y a bien aussi quelques gentilshommes, Couëtus, La Rochc-Saint-Andro, La Cathelinière, mais rares et médiocrement écoutés. Il y a pareillement Ciiarettc que les paysans sont allés chercher en sa petite terre de Fonte-Clause ; mais il ne se donne qu'à contre-cœur, sous les instances, sous les menaces même, dit-on ; et à cette première heure il se confond dans la foule obscure des capitaines de bandes qui traînent à leur suite deux ou trois paroisses, sans rien prévoir au delà.
Dans les bourgs, dans les bourgades, les républicains sont débordés. Quelques-uns se réfugient à Nantes ; la plupart, descendant vers le sud, cherchent un abri aux Sablesd'Olonne. En cette dernière ville arrivent tout éperdus, dans la nuit du 12 au 13 mars, les membres du district de Challans, les ofTiciers municipaux de Saint-Gilles. C'est là que bientôt tous aflluent : fonctionnaires ou magistrats craignant les vengeances, receveurs empressés à sauver leur caisse, patriotes trop compromis pour espérer miséricorde, gens inoffensifs qui veulent échapper à l'embauchage de la sédition. Dans l'enceinte des Sables, l'entassement est même tel qu'on craint la disette, et la municipalité est con-
trainte, pour assurer la subsistance des nouveaux venus, de faire saisir les grains qui sont en chargement dans le port (1).
Ceux qui sont partis ont eu raison de fuir. Ces petites révoltes locales sont le plus souvent sans pitié. Bretons du pays de Retz et Vendéens du Marais portent dans la rébellion leur tempérament propre. La culture difficile, la vie pénible, la lutte perpétuelle contre l'envahissement des eaux leur a communiqué une énergie un peu âpre qu'ils portent dans les habitudes de leur vie. Ils sont rudes envers eux-mêmes, rudes aussi envers les autres, exaspérés par de longues vexations. Puis beaucoup de paysans envient les bourgeois comme jadis les bourgeois ont envié la noblesse; d'autres gardent sur le cœur quelques vieux griefs non pardonnés. Tous ils crient : Vive la religion, vivent les bons prêtres! Et la guerre sainte devenant jacquerie, ils pillent, ils rançonnent, ou bien encore vengent leurs injures pêlemêle avec celles de Dieu. Dans les Mauges, on brûle les papiers publics : au Marais volontiers on immole ceux qui les rédigent ou les détiennent ; quant aux prêtres assermentés, il arrive plus d'une fois qu'on les tue.
A Machecoul surtout se consommèrent les pires excès. On a vu les insurgés entrant dans la ville et mettant à mort les plus compromis d'entre les patriotes, puis l'avoué Souchu concentrant en ses mains l'autorité et essayant une négociation avec le directoire de Nantes. Les négociateurs sont repoussés. Souchu alors, en une proclamation, déclare audacieusement la Convention dissoute, la royauté rétablie (2). De nouveaux suspects sont saisis dans la ville, d'autres sont amenés du dehors. Quelques-uns sont écroués au château ; le plus grand nombre est enfermé dans l'ancien couvent des Calvairiennes. Les jours suivants, peu d'exécu-
(1) Chasses, la Préparation de la guerre de Vendée, t. III, p. 395.
(2) B. FiLLON, Pièces contre-révolutionnaires, p. 40.
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tions, et une sorte de calme relatif après les meurtres qui ont inauguré l'occupation. Il ne suffît pas de tuer, il faut combattre. Le 23 mars, un corps d'insurgés se porte sur Pornic, l'occupe, puis deux heures plus tard y est surpris par les républicains revenus en force ; ceux-ci font parmi les rebelles près de trois cents prisonniers et, par une férocité égale à toutes les férocités de Machecoul, les massacrent en grand nombre (1). Le 27, Pornic est repris par les royalistes qui, à leur tour, brûlent les maisons où leurs adversaires se sont retranchés (2). Ainsi se poursuit la guerre avec une émulation d'ardeur sauvage. Cependant les maîtres de Machecoul subissent cet enivrement féroce de ceux qui, sentant leur domination courte, veulent la graver par la terreur. Il y a dans la petite ville une populace cruelle, envieuse des bourgeois et toute prête à acclamer les excès. Souchu, qui était à Paris l'année précédente, y a vu les massacres de Septembre et est revenu l'esprit obsédé de sombres vengeances. Les exécutions, un moment suspendues, reprennent. Le 3 avril, en une seule fournée, une cinquantaine de prisonniers, liés deux à deux, — en forme de chapelet, disent ironiquement les bourreaux, — sont mis à mort dans la prairie des Calvairiennes. Quel fut le nombre des meurtres de Machecoul? Les récits contemporains ont parlé de plus de cinq cents personnes immolées. D'après les évaluations qui paraissent le plus rapprochées de la vérité, le chiffre des victimes fut d'une centaine environ (3).
J'ai tracé le mot de jacquerie. Ce qui marque l'exaltation des âmes, c'est le sort lamentable de ceux qui osent parler de paix.
Ce mot de paix, un homme, au milieu de cette mêlée, eut le courage de le prononcer. Il s'appelait Gaudin-Bérillais,
(1) Déclaration du représentant Mellinet à la Convention nationale, séance du 21 mars 1793. (Moniteur, t. XVI, p. 11.)
(2) Benjamin Fillon, Pièces contre-révolutionnaires, p. 43.
(3) V. Lallié, le District de Machecoul, p. 375 et suiv. et p. 393 et 394.
ancien lieutenant-colonel au régiment d'Auvergne et chevalier de Sàint-Louis. Il habitait tout près de la Loire, mais sur l'autre rive, entre Cordemais et Saint-Etienne- de-Montluc. C'était un châtelain de médiocre fortune, vivant solitaire et, disait-il lui-même, sans autre société que son jardinier. Si nous en croyons sa correspondance, il ne lisait « aucun papier public afin d'être neutre en toutes choses », cherchait à se cacher pour ne rien voir et « jugeait que tous les hommes étaient ses frères (1) ». Cependant, comme il avait été militaire, les insurgés vinrent lui demander, le 11 mars, de se mettre à leur tête. Il refusa. Le 12 mars, nouvelle sollicitation suivie de la môme réponse. Le 13, les paysans revinrent une troisième fois, déclarant qu'il leur fallait Gaudin-Bérillais mort ou vif. Sous cette menace, il consentit à quitter son logis, mais à la condition de jouer le rôle de médiateur. Le 14, il se rendit à Saint-Étienne-de- Montluc. Son arrivée avait été annoncée, et plus de trois mille paysans étaient réunis qui tous criaient : Vive le Roi! « Ne criez pas (>iç>e le roi! dit Gaudin, mais vive la loi/'» « Je n'accepte, ajouta-t-il, le commandement que pour rétablir la paix. Je réprouve tout pillage. J'aimerais mieux voir incendier ma maison que de voir brûler celle d'un autre. » La foule se porta près du calvaire du bourg. Gaudin-Bérillais gravit le tertre que surmontait la croix ; et de là, — c'est l'expression de plusieurs témoins, — il prêcha. Le projet de conciliation qu'il se proposait de transmettre au directoire de Nantes — au nom, disait-il, de vingt et une paroisses — stipulait, entre beaucoup de conditions, les suivantes : il n'y aurait plus de tirage de milices; il n'y aurait plus de perquisitions arbitraires; les magistrats régulièrement nommés pourraient seuls requérir la force publique et disposer de la liberté des citoyens ; quelques prêtres constitutionnels nommément désignés, qui avaient troublé la paix, seraient
(1) Lettre du 29 avril 1791^
éloignés à six lieues do leur paroisse ; d'ailleurs le culte serait libre et chaque communauté de fidèles paierait le ministre qu'elle aurait choisi : les prêtres, qu'ils fussent assermentés ou non, ne pourraient ni siéger dans les assemblées publiques ni se mêler aux affaires temporelles. Lo discours fut écouté avec quelque impatience, le but étant de préparer une prise d'armes, non d'ouïr une homélie. La fin seule était un peu plus comminatoire, car on prédisait les plus terribles maux si ces vœux n'étaient point exaucés. Le document, moitié requête pacifique, moitié sommation, fut transmis au directoire de Nantes. Fut-il examiné et quelles réfiexions suggéra-t-il ? C'est ce qu'on ne sait pas bien. Gaudin obtint de regagner sa demeure rurale. Il s'était apphqué jusque-là à vivre en solitaire qui demeure étranger aux choses de la politique. Il prouva son ignorance de la Révolution par sa candeur même à solliciter qu'on répondît à ses demandes. La réponse vint, mais trois semaines plus tard : c'était un ordre d'arrestation. Gaudin fut transféré à Nantes, écroué à la prison du Bouffay, et tout essai d'arrêter le sang paraissant complicité avec les rebelles, il fut condamné à mort et exécuté (1).
Entre le pays des Mauges et le Marais s'étendait le Bocage central, c'est-à-dire cette partie du département de la Vendée qui commence au nord vers Mortagne pour finir au sud vers Chantonnay, et dont les communes de Pouzauges et des Herbiers forment en quelque sorte le réduit (2).
(1) Gaudin- Bérillaia et sa négociation d'après les archives du greffe du tribunal de Nantes, par Alfred Lalué.
(2) V. la carte à la fin du volume.
ii-2 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION
En ces lieux, comme dans l'Anjou, comme dans les districts maritimes, l'insurrection éclate. Elle éclate dans le même temps, sous la même forme, au cri de : Vive la religion! suivi de cet autre cri : Vii>e le roi! Là aussi l'acuité des colères provoque de lamentables excès : Vun des plus respectables parmi les patriotes de Mortagne, M. de Douhet, est fait prisonnier et mis à mort ainsi que plusieurs gardes nationaux (1). Cependant, si les mœurs sont plus rudes que dans les Mauges, elles sont moins âpres que dans le Marais ou le pays de Retz, et les maîtres sanguinaires de Machecoul n'ont point d'imitateurs. Gomme aux rives de la Loire, comme dans le Marais, les gentilshommes ne se lèvent qu'après les paysans. Ils ne se lèvent d'ailleurs qu'à contre-cœur : « Je ne conseille pas la révolte à moins qu'elle ne soit générale. » Ainsi paille Guy- Guerry, sénéchal de Tifîauges (2). « Vous serez battus et la répression sera terrible », dit M. de Sapinaud de la Verrie, ancien garde du corps, à ceux qui veulent le choisir pour chef (3). Et au château de la Gaubretière, M. de Sapinaud de la Rairie, ancien lieutenant au régiment de Foix, ne tient pas un autre langage.
Ces Vendéens du Centre, destinés à demeurer un peu effacés au milieu des grandes prouesses des Angevins et des tenaces résistances de Charette, eurent pourtant, à ce début de l'insurrection, l'honneur de la première vraie victoire.
Les révoltés avaient conquis les Herbiers et occupé Saint- Fulgent, puis étaient descendus le 15 mars jusqu'à Chantonnay. Tout éperdus de frayeur, les membres du directoire départemental sollicitèrent des secours à Niort, et demandèrent surtout assistance au vieux lieutenant général Verteuil qui
(1) BoUTiLLiEK DE SAINT- ANDSt, Une famille vendéenne pendant la grande guerre, p. 55-57.
(2) B. FiLlX)N, Pièces contre-révolutionnaires, p. 27.
(3) Mémoires de Mme de Sapinaud, p. 3 et 4. — La Boutetibbe, M. de Sapinaud et les chefs vendéens de l'armée du Centre, p. 20 et suiv.
rommandait à la Rochelle. En hâte, Vertcuil rassembla un •orps de troupes composé d'une compagnie do gendarmerie, lie détaciicmcnts empruntés au 60^ d'infanterie et au 4"-' régiment de marine, enfin de gardes nationaux. La force totale de la petite armée était de deux mille quatre cents hommes, abondamment pourvus de munitions et appuyés par neuf pièces de canon. Le commandement fut confié au général de Marcé, vieux soldat de l'ancien régime, appartenant aux classes ci-devant privilégiées et à ce titre déjà suspect. Marcé, avec sa colonne, atteignit le 17 mars Chantonnay et repoussa ce jour-là même une attaque des rebelles. Cependant il fallait remonter vers le nord et gagner Saint- Fulgent ; il fallait surtout occuper le hameau de l'Oie, lieu où se croisaient les chaussées de Nantes à la Rochelle, de Saumur aux Sables ; car la possession de ces deux routes permettrait seule de dominer les territoires insurgés (1). Marcé s'avança mais lentement, voyant partout, non sans raison, des embûches, et de plus en plus effrayé à mesure que, s'éloignant de la plaine, il s'enfonçait dans la région fourrée du Bocage. Un temps pluvieux et couvert, en rendant malaisée toute exploration, accroissait l'inquiétude. Le 19, le général, s'engageant sur la route de Nantes, atteignit vers une heure le bourg de Saint- Vincent-Sterlanges Au delîi, la chaussée descend en un vallon très encaissé au fond duquel coule le Petit-Lay, puis elle remonte et redescend encore en un autre vallon arrosé par un autre cours d'eau. Les ponts avaient été coupés. Le premier fut promptement réparé : on s'attarda un peu à rétablir le second. C'est en cette région boisée, toute propice aux surprises, — vrai pays de chicane, comme dit un rapport (2), — que l'ennemi attendait.
A ne consulter que la force numérique ou les ressources,
(1) V. la carte à la fin du volume.
(2) Rapport du lieutenant général de Verteuil au ministre de la cjuarre, 21 mars. {Moniteur, t. XV, p. 783.)
cet ennemi était peu redoutable : une centaine d'hommes étaient porteurs de fusils de munition pris dans les précédentes escarmouches ; deux ou trois cents étaient pourvus de fusils de chasse ; le reste n'avait que des faulx, des fourches, des bâtons (1). Point d'artillerie, peu de poudre. Les chefs, gentilshommes obscurs, étaient MM. de Sapinaud, et avec eux un vieil officier d'infanterie, M. de Royrand. En revanche les rebelles compensaient en partie leur infériorité par leur connaissance du pays ; puis, poussés à bout par une longue oppression, persuadés que leur guerre était guerre sainte, ils portaient en eux ce double courage qui naît de l'excès de la colère et de la foi religieuse outragée.
En face, sur les hauteurs, Marcé aperçut l'ennemi. Cependant à côté de lui marchait Niou, conventionnel en mission, personnage à révérer et à craindre à la fois, car il était l'organe du peuple souverain et pouvait à volonté se transformer en délateur. Marcé ayant fait tirer deux coups de canon sur le rassemblement, Niou intervint : « Y pensezvous? dit-il, ceux qui sont là-bas, ce sont sans doute nos frères de la légion nantaise. » De Nantes, en effet, on attendait un renfort. Le colonel Boulard, du 60^ de ligne, s'approcha du représentant et tenta de le désabuser : « Je reconnais, dit-il, les vedettes des rebelles ; ce sont bien les brigands. » C'est sous ce nom de brigands que les patriotes désignaient leurs ennemis. A cet instant, le vent porta jusque dans la vallée un chant où l'on reconnut l'air de la Marseillaise : « Voilà, s'écria Niou tout triomphant, l'air chéri de tout bon républicain. » A cette preuve convaincante, Boulard se tut et pareillement Marcé (2).
On perdit du temps. Le doute ressaisit Marcé et s'empara de Niou lui-même. Un officier précédé d'un trompette fut
(1) La BO0TETIÈBE, M. de Sapinaud et les chefs vendéens de l'armée du Centre, p. 25.
(2) Déposition du colonel Boulard, procès Marcé. {Archives nationaîes, W, 316.)
envoyé en parlementaire vers les prétendus Nantais. Quand il fut à distance, il fut accueilli par les cris : Viue le roi\ vive la religion! En toute hâte il se replia (1). L'expérience était concluante. Quant à l'hymne de Rouget de l'isle, l'explication vint plus tard : ce qu'on avait entendu, c'était un cantique à la Vierge qu'un vicaire de village avait, en ses loisirs, accommodé sur l'air de la Marseillaise.
Il était prés de cinq heures, et le soleil déclinait. Marcé songea à prendre une position défensive, à établir de tous côtés des postes et à bivouaquer (2) ; quant au représentant Niou, il semble qu'il ait proposé de rétrograder jusqu'au delà de Saint-Vincent où l'on trouverait un pays plus découvert, plus à l'abri des surprises (3). Mais déjà la décision n'appartenait plus aux républicains. Pendant qu'ils délibéraient, les chefs des rebelles, postés sur le coteau, avaient choisi leurs meilleurs tireurs, les avaient dispersés à droite et à gauche de la route. Et voici tous ces tirailleurs qui se glissent derrière les haies, mettent à profit les replis de terrain, descendent les pentes, se rapprochent de l'adversaire, mais en décrivant un vaste circuit de façon à l'enlacer ; dans les rares espaces découverts, ils rampent ou se couchent pour échapper à la vue ; ils atteignent de la sorte les bords de la rivière, touchent presque l'ennemi, débordent ses ailes, l'enveloppent ; puis derrière les arbres, les talus, les fossés, ils entament un feu rapide et sûr.
Marcé se trouble. Il connaît la guerre, mais point celle-là. Tout le déconcerte, le soir qui approche, son ignorance du pays, sa position en une vallée étroite où il lui est impossible de déployer ses troupes et d'utiliser son artillerie. Il ne peut aisément ni foncer sur un ennemi dispersé, ni organiser
(1) Déposition du colonel Boulard, procès Marcé. {Archives nationales. W, 316.)
(2) Ibid.
(3) Rapport des commissaires de la Convention au Comité de défense générale. (Al'lard, Recueil des actes du comité de Salut public, t. H, p. 432.)
sa retraite sui' une seule route avec un pont à traverser pour regagner Saint- Vincent. Et sur ses flancs le feu continue, précis, irritant, meurtrier, feu d'un ennemi insaisissable, presque invisible.
Le général fait passer sur son flanc gauche quelques troupes et leur ordonne d'occuper un petit plateau d'où il espère contenir l'adversaire ; puis il porte deux bataillons sur son flanc droit. Mais parmi les soldats, beaucoup sont inaguerris, inaptes à saisir les commandements ; il arrive qu'ils tirent d'un tir mal assuré ou, dans la confusion, les uns sur les autres ; en outre, l'étroitesse du vallon gêne tous les mouvements. Cependant le gros des insui^gés se précipite des hauteurs en poussant des cris terribles, et par ces clameurs augmente l'effroi. Ceux d'entre eux qui sont pourvus de fusils chargent, déchargent, rechargent leurs armes. Tout à coup, de l'un des bataillons républicains part le cri fatal : « Sauve qui peut ! » Ce mot provoque une panique qui de rang en rang se propage. Sur la route les fuyards se pressent, se bousculent, se renversent. Le colonel Boulard essaie de les ramener ; il est lui-même emporté dans la débandade et culbuté dans un fossé (1). Il se relève, court à ses soldats ; mais il ne peut arrêter la déroute ni à Saint- Vincent, ni à Chantonnay. Marcé, aidé de ses deux jeunes fils, forme, quoique avec peine, une faible arrière-garde ; son cheval est blessé, un de ses aides de camp est tué (2). Toute la nuit les fuyards poursuivent leur course éperdue. Ils ne font halte qu'à Saint-Hermand, à sept lieues du champ de bataille, plus par excès do fatigue que par retour de sangfroid. Les débris de la petite armée sont dirigés sur Marans (3).
(1) Déposition du colonel Boulard. {Archives nationales, W, 316.)
(2) Interrogatoire Marcé devant le tribunal révolutionnaire. (Archives nationales, W, 316.)
(3) Déposition du colonel Boulard. procès ^axcè. (Archives nationales, W, 316.)
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Les insurgés venaient de remporter le premier grand succès. Ils avaient eu une trentaine d'hommes hors de combat : leurs adversaires comptaient quatre cents tués, blessés ou prisonniers. L'avantage était grand ; il eût été plus grand encore si la vivacité de la poursuite avait été proportionnée à l'impétuosité de l'attaque. L'obscurité empêcha de harceler l'ennemi débandé et de cueillir le butin dont la route était semée. Dans l'effarement de la défaite, peut-être \es rebelles eussent-ils pu s'emparer du chef-lieu, s'étendre jusqu'aux limites de la Charente. Même avec ces résultats incomplets, la bataille du 19 mars frappa de terreur les patriotes : à Fontenay, quand on battit le rappel pour réunir la garde nationale, une dizaine d'hommes seulement se rassemblèrent : les membres du directoire départemental s'enfuirent à Niort, presque aussi démoralisés que les soldats de Marc^t ^ et dès lors toute la Vendée, sauf les Sables, le Marais de Luçon et la Plaine, fut à l'insurrection. C'étaient les gens de Vendée qui seuls avaient combattu et triomphé au nord de Saint-Vincent-Sterlangcs. Ils donnèrent leur nom à la guerre commençante et une désignation prévalut qui fut adoptée par l'histoire : on appela les insurgés les Vendéens.
Aux vaincus il fallait une victime. Sur Marco s'appesantit le poids de la défaite. C'était un gentilhomme, et de plus, un ami de Dumouriez. Il fut accusé par tout le monde, par le représentant Niou dont la lourde méprise avait grandement contribué à la déroute (1), par deux autres conventionnels, Auguis et Carra, qui n'avaient pas assisté à l'action, mais se transformèrent incontinent en dénonciateurs (2), enfin par les clubs qui crièrent à la trahison. A Saint-Hermand, le malheureux général fut publiquement destitué. Quand
(t) Rapport des représentants Nioi et Trullard. (Aulard, Recueil des actes du Comité de salut public, t. II, p. 431-434.)
(2) Rapport des représentants Carra et Auguis. 21 mars 1793. (Aulabd, Recueil des actes du Comité de Salut public, t. II, p. 434-437.)
il revint quelques heures plus tard à la Rochelle, Verteuil refusa de le- recevoir, une perquisition fut faite en son appartement, et le directoire départemental, sur les réquisitions d'Auguis et de Carra, lui donna pour asile la prison. Avec lui on arrêta même son fils aîné, âgé de dix-huit ans, jeune homme très brave au dire de tous les témoignages (1), et qui n'était coupable que d'avoir combattu aux côtés de son père. Ce qui était tout au plus ignorance d'une guerre toute nouvelle, parut intelHgence avec les révoltés. Comme le procès tardait, la Société populaire de la Rochelle demanda qu'on abattît la tête criminelle (2). La sommation fut écoutée. Et dix mois plus tard, Marcé fut conduit à l'échafaud.
A Paris on savait l'Ouest troublé, mais sans mesurer le danger. Le 14 mars, le courrier de Nantes manqua, le 15 aussi et pareillement le 16 (3). On s'étonna mais sans s'inquiéter à l'excès ; on n'imaginait pas, on ne pouvait imaginer que, le long de la basse Loire, toutes les communications fussent réellement interrompues. Deux dépêches, venues de la Rochelle et de Rochefort et adressées au ministre de la guerre, l'une par Verteuil, l'autre par Marcé, découvrirent une portion de la vérité. Puis des messages d'Angers, de Niort, de Fontenay, révélèrent l'étendue du péril : les rebelles, les brigands, comme on les appelait, étaient, disait-on, au nombre de vingt mille : ce n'était point une émeute ; ce
(t) Dépositions Touron et Grandcourt. (Procès Marcé, Archives nationales, W, 316.)
(2) Dénonciations de la Société des amis de la liberté de la Rochelle, 11 et 29 mai. (Procès Marcé, Archives nationales, W, 316.)
(3) Moniteur, t. XV, p. 724.
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n'était plus même une insurrection ; mais c'était une guerre ouverte qui commençait.
Le conseil exécutif se réunit. Il décida que le général La Bourdonnaye partirait pour Rennes ;il aurait à sa disposition douze ou quinze bataillons; avec ces forces, il pacifierait la rive droite de la Loire, à ce moment aussi fort agitée; puis il descendrait vers Nantes et attaquerait les rebelles par le nord. Pendant ce temps, Vertcuil qui 'commandait à la Rochelle, ferait remonter vers la Vendée tout ce qu'il pourrait rassembler de troupes. Ces mesures prescrites, on se persuada que les révoltés, pris entre deux feux, seraient promptement détruits ; car, en dépit des dépêches, une grande part d'illusion subsistait (1).
A la Convention, les députés de la basse Bretagne, de l'Anjou, de la Vendée guettaient les informations, commentaient les messages, interprétaient les silences. Le 17 mars, Lefèvre, député de la Loire-Inférieure, signala les troubles. Le lendemain 18, des lettres furent lues qui annonçaient que les rebelles étaient en Anjou maîtres de Cholet, dans la Vendée maîtres de Saint-Fulgent, et occupaient en outre — c'étaient les propres expressions des correspondances — une infinité de communes.
A ces nouvelles, bien graves déjà quoique incomplètes, l'Assemblée tressaillit d'inquiétude et plus encore de colère. Allemagne, Angleterre, Hollande, Espagne, Savoie, presque toutes les puissances étaient coalisées contre la France. L'indiscipHne était dans les armées. On venait d'apprendre l'évacuation de Liège, premier recul qui présageait peut-être d'autres revers. Lyon, le Midi étaient travaillés de révolte. La Bretagne elle-même était presque aussi agitée que la Vendée, quoique d'une agitation qui promptement s'apaiserait. Et c'était à cette heure qu'un nouveau soulèvement menaçait de déchirer la République.
(I) Dépêche du ministre de la Guerre au lieutenant général de Marcé, 20 mars 1793. — Lettre du ministre de la guerre au président de la Convention. (Moniteur, t. XV, p. 735-736.)