‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 4)Chapitre 32 sur 47 · TO.ME II · texte numérisé non relu

TO.ME II

L'un des plus ardents pour les rigueurs fut un modéré, Lanjuinais. Le girondin Lasource venait de réclamer des châtiments contre les rebelles de Bretagne. C'est à ce moment qu'il gravit la tribune. Il dénonça les contre-révolutionnaires, les prêtres insermentés, les nobles et leurs valets. Puis il sollicita des mesures qui « frapperaient à l'instant, sur les lieux mêmes «, qui s'appliqueraient non seulement aux conspirateurs de la ci-devant Bretagne, mais à tous les révoltés. « Je demande, dit-il, la peine de mort contre tous ceux qui s'opposeraient au recrutement ou porteraient la cocarde blanche. Je demande en outre que les biens de ceux qui seraient tués dans ces insurrections soient confisqués. » Ainsi parla Lanjuinais. Chose étrange ! l'avocat de la clémence fut Marat : il protesta contre les emportements irréfléchis, proposa une distinction entre les instigateurs et les soldats ; les chefs seuls seraient traduits devant une cour martiale et punis de mort.

Tout poussait aux rigueurs. Une lettre arriva des administrateurs du Maine-et-Loire : ils formulaient une requête terrible, celle d'un tribunal d'abréviation pour juger les prisonniers. Le comité de législation fut chargé de préparer un décret. Il choisit pour organe Cambacérès. Comme la séance du 19 mars s'achevait, celui-ci monta à la tribune. C'était, lui aussi, un modéré, hostile par tempérament aux lois sanguinaires. Il débuta en ces termes : « Votre comité obéit à vos ordres. » On eût dit que, par ce langage, il voulait rejeter sur la Convention elle-même la responsabilité des rigueurs qui allaient suivre. « Le projet, continua-t-il, contient des mesures sévères : il en coûte à votre comité de vous les soumettre, il vous sera pénible à vous-mêmes de les adopter. » Cambacérès poursuivit sur le même ton d'excuse et presque de remords, invoquant la nécessité, les circonstances pressantes, la hâte extrême qui n'avait permis ni retouches, ni amendement. Aux termes de la proposition, tout rebelle pris les armes à la main serait traduit devant

une commission militaire et immédiatement puni de mort. Quant aux révoltés pris sans armes ou après avoir posé les armes, ils seraient également frappés do la peine capitale, s'ils étaient nobles ou prêtres, domestiques ou agents des uns ou des autres, étrangers ou Lien encore fonctionnaires ; dans le cas contraire, ils seraient maintenus en état d'arrestation. La peine de mort entraînerait toujours confiscation des biens. Une proclamation serait publiée pour engager les rebelles à se séparer, et quiconque obéirait dans les vingt-quatre heures échapperait à tout châliment. Ceux qui livreraient les chefs ou les instigateurs de l'insurrection seraient pareillement assurés de l'impunité. Tel fut le décret du 19 mars. Il fut voté silencieusement.

Le tribunal cC chréviation souhaité par les gens d'Angers était trouvé. Il ne suffisait pas de proscrire les rebelles, il fallait les vaincre. Le départ du général La Bourdonnaye avait été décidé. A cette résolution ajouterait-on d'autres mesures? Ceux qui gouvernaient se sentaient submergés sous les périls. Le 22 mars, on apprit la défaite de Marcé; mais on avait connu la veille celle de Dumouriez, et le petit combat de Saint- Vincent-Sterlangcs parut peu de chose auprès du désastre de Nerwinde. Il fallait aller au plus pressé, et à cette heure encore le plus pressé ne semblait pas la Vendée. Le 23 mars, trois délégués arrivèrent à Paris : deux venant de Fontenay, le troisième de Niort. Ils se rendirent au comité de défense, au ministère de la guerre. Leur cri de détresse ne fut qu'à demi écouté. On leur reprocha d'exagérer, de s'exprimer en termes trop forts. Les petites villes, les bourgades qu'ils énuméraient n'éveillaient dans les mémoires que des notions confuses. Comme ils déployaient une carte de France et y marquaient les territoires occupés ou menacés par les rebelles, à peine regarda-t-on les lieux que leur doigt désignait. Ils s'irritèrent, n'imaginant pas qu'il y eût pour la République d'autre danger que la Vendée ; les ministres, les membres du comité ne s'irritèrent guère

moins, tout importunés qu'ils étaient de cet embarras supplémentaire et rebutant volontiers les messagers de mauvaises nouvelles (1).

C'est dans cet esprit d'assistance un peu parcimonieuse que furent adoptées les mesures militaires. Il avait été déjà décidé que La Bom-donnaye, se rendant à Nantes, commanderait les forces sur la rive droite de la Loire. Un vieux soldat, le général Berruyer, à qui on croyait du talent parce qu'il avait commandé les troupes le jour de la mort de Louis XVI, reçut l'ordre de se porter sur Niort et de prendre la direction des opérations sur la rive gauche du fleuve. Un autre général, Beaufranchet d'Ayat, partirait pour Saumur et, quoique placé sous l'autorité supérieure de Berruyer, seconderait de là les mouvements militaires, soit sur l'un, soit sur l'autre côté de la Loire (2). — Tout dépendrait du nombre et de la qualité des soldats. Le Conseil exécutif fixa les forces totales des trois armées, qui seraient de trente-quatre bataillons, de deux régiments de ligne, de deux régiments de cavalerie, de plusieurs compagnies d'artillerie. Mais l'exécution ne répondit guère à ce programme. En réalité, on ne détacha à la première heure pour la Vendée que quelques fractions de troupes régulières, un régiment de cavalerie, un peu d'artillerie, et en outre la 35® légion de gendarmerie, composée partie de soldats des anciennes gardes-françaises, partie d'anciens combattants des émeutes révolutionnaires, gens résolus et braves, mais pillards.

Ce serait aux généraux à organiser de leur mieux ce qu'ils pourraient rallier de troupes sur le lieu même de leur commandement.

Que trouveraient-ils à leur arrivée? Aux appels désespérés

(1) Compte rendu de Mercier du Rocher. (Chassin, Préparation de la guerre de Vendée, t. III, p. 517 et suiv.)

(2) Compte rendu de Mercier du Rocher. (Chassen, Préparation de la guerre de Vendée, t. III, p. 519.) — Séance du conseil exécutif provisoire, 23 mars 1793. (Aut..AB,d, Recueil des actes du Comité de Salut public, t. II. p. 461.)

des autorités départomentales et des Conventionnels en mission, quelques détachements, dirigés sur les Pyrénées, avaient été arrêtés en route et acheminés vers l'Anjou ou la \'endée. En outre, le corps organisé par Verteuil et mis aux ordres de Marcé pourrait offrir une utile ressource lorsqu'il serait remis de sa défaite. Il convient d'ajouter que plusieurs bataillons de volontaires se formaient dans la Gironde, la Charente, la Haute-Vienne et commençaient à renforcer les ga;de5 nationales locales. A la fin de mars ou dans les premiers jours d'avril, toutes ces forces se subdivisaient en plusieurs rassemblements, avec des chefs provisoires désignés à la hâte par les administrations départementales ou les représentants : — au bord de la Loire, entre Ancenis et Varades, un ancien employé de l'enregistrement du nom de Gauvilliers, devenu chef de la légion du district d'Angers, avait sous ses ordres quinze cents gardes nationaux. — Quatre ou cinq mille hommes, pour la plupart fédérés du Finistère ou gardes nationaux, étaient groupés à Doué, c'est-à-dire à l'ouest de Saumur, sous le commandement de Leygonier, soldat de fortune sous l'ancien régime, fait général sous le régime nouveau. — Une autre petite armée composée de trois ou quatre mille gardes nationaux et chasseurs du Midi occupait un peu plus au sud les environs de Bressuire ; elle avait été confiée à Quétineau, lieutenant-colonel attaché à l'armée du Nord et qui se trouvait alors en congé de convalescence dans les Deux-Sèvres. — Au sud de la Vendée étaient réunis aussi quelques milliers d'hommes que grouperait sous sa direction Beaufranchet d'Ayat, détourné de sa route et amené de Tours à Fontenay par la volonté d'un des représentants du peuple (1). — Enfin Boulard, colonel du 60^ de ligne, officier capable et instruit, avait recueilli les contingents du malheureux Marcé, et occupait le Marais

(1) V. compte rendu de Mercier du Rocher. (Chassin, Préparation de la guerre de Vendée, l. IH, p. 520.)

«septentrional. Tous ces petits corps, disposés en arc de cercle depuis la frontière de Touraine jusqu'au Marais, et attendant une direction d'ensemble, cernaient le territoire insurgé, mais sans le pénétrer. Ils formaient un effectif total de quinze à seize mille hommes (1).

Berruyer, chargé de diriger les opérations sur la rive gauche de la Loire, arriva le 28 mars à Saumur, le 29 à Angers. Ses troupes, d'après un premier examen, lui parurent très inégales en valeur. Certains corps, mandait-il au ministre, semblent excellents ; mais d'autres se composent d'hommes indisciphnés et ignorants, ou bien encore de pères de famille qui ne demandent qu'à retourner chez eux. Quant aux rebelles, il les jugea redoutables : il avait fait jadis la guerre en Corse, guerre de ravins, guerre d'embuscades ; et ce serait la même lutte qu'il faudrait, pensait-il, recommencer en Vendée. Cependant Berruyer développait un plan dont il espérait le plus heureux succès. Il se proposait d'organiser en colonnes les petits corps jusque-là échelonnés sur les frontières des pays insurgés, de les porter par un mouvement concentrique jusqu'au cœur de la région révoltée : « Tous ces corps, mandait le général au ministre, devront en marchant se resserrer les uns sur les autres pour arriver à l'extrémité de la Vendée, à l'embouchure de la Loire, chasser devant eux les rebelles, et les précipiter dans la mer ou dans le fleuve. » Ainsi s'exprimait Berruyer en une dépêche du 1er avril ; cinq jours plus tard, en un nouveau message, il redisait le même plan et répétait le même espoir.

(1) Dépêche du général Berruyer au ministre de la guerre. 1" avril 1793. (BavABY, Guerre des Vendéens et des Chouans, t. I", p. 131.)

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Berruyer se flattait. Ce n'était pas à lui qu'était réservée l'œuvre de conquête et de pacification qui coûterait tant d'eiïorts et tant de sang. Pouitant l'insurrection, après avoir éclaté avec une intensité extraordinaire, subit à cette heure un temps d'arrêt et, avant de recouvrer de nouvelles forces, laissa un instant douter si elle serait formidable feu de paille ou presque inextinguible incendie.

Dans lu région maritime, deux attaques des rebelles contre les Sables, le 23 et le 29 mars, furent victorieusement repoussées. Le colonel Boulard, non seulement contint les insurgés du Marais, mais remporta sur eux quelques petits avantages. Un peu plus tard, le 10 avril, au centre du Bocage vendéen, Ghalbos, î'un des subordonnés de Beaufranchet d'Ayat, dispersa près des Moulins de Cheiïois l'un des contingents révoltés. Telle était la situation dans le département de la Vendée. Dans l'Anjou, nulle défaite, mais partout des forces qui se désagrégeaient. Là-bas, les paysans s'avisèrent qu'ils avaient leurs semailles à achever, leur devoir pascal à remplir. Tout glorieux de leurs succès, tout fiers de les raconter, ils se dispersèrent sans qu'on pût les retenir. La fête de Pâques était, cette année-là, le 31 mars ; ils la célébrèrent dans l'allégresse, dans la sécurité aussi, ne pouvant se figurer que le culte catholique romain ne fût pas libre partout, quand, à la tour de leur église, les cloches sonnaient joyeusement en mémoire de Jésus ressuscité.

11 arriva donc que quand Berruyer pénétra dans les Mauges, il trouva une résistance un peu amortie et des chemins presque ouverts. En hâte, ceux qu'on appelait les capitaines de paroisse rappelèrent leurs contingents. Ceux-ci accoururent, mais point assez nombreux, point assez prompts pour qu'il n'y eût quelques forces perdues. Le 11 avril, Berruyer joignit les rebelles à Chemillé. Dans les fastes vendéens, cette journée s'est appelée le grand choc de Chemillé, et ce mot convient bien ; car il n'y eut

point de combinaison, mais rien qu'une rencontre, rien qu'un heurt brutal et terrible. Longtemps se perpétua dans tout l'Anjou le souvenir de la bataille : le combat engagé dès le début de l'après-midi et ne finissant qu'à la nuit; l'artillerie républicaine établie sur les hauteurs de Salbœuf, sur le coteau de VEcho, et de là vomissant la mort ; les soldats de l'armée catholique ripostant du faubourg et de l'église de Saint-Pierre; la petite rivière de l'Hyrôme passée et repassée par les deux partis ; du côté des patriotes, la 35^ légion de gendarmerie très intrépide, le reste moins solide ; du côté des Vendéens, une bravoure calme et ardente, toute pénétrée de foi et par intervalles le chant des cantiques se mêlant au bruit de la fusillade; Cathelineau et d'Elbée toujours au premier rang avec une vaillance de héros et des illuminations de martyr : beaucoup de carnage ; parmi les insurgés, Perdriault, le chef des gens de la Poitevinière, blessé à mort ; parmi les républicains, le Heutenantcolonel Noël tué, et avec lui d'autres officiers ; le général Duhoux grièvement blessé; la lutte se prolongeant jusque sous les premières ténèbres ; Berruyer enfin ordonnant la retraite. Ce fut la première journée mémorable de d'Elbée. « Remercions Dieu », dit-il à ses soldats avec un accent inspiré, un peu solennel. Et aussi grand par l'humanité qu'il l'avait été par la bravoure, il obtint que les prisonniers fussent épargnés.

Les Vendéens tenaient la victoire, mais une victoire épuisante et sans fruit. Maîtres du champ de bataille, ils se trouvaient aussi dénués qu'aucun vaincu ne le fut jamais : ils avaient tiré toute la journée, ils n'avaient plus de munitions.

Cette pénurie terrible rendait aux républicains toutes leurs chances, et Berruyer, quoique vaincu, pouvait poursuivre son plan qui était d'avancer ses colonnes, de les resserrer les unes sur les autres, et, d'étape en étape, d'acculer vers la mer ses ennemis. Leygonnier se porta vers Coron et attei-

gnit le 12 avril Vezins. Gauviiliers franchit la Loire au Mesnil et, malgré Bonchamps, s'établit sur la rive gauche du fleuve. L'armée insurgée, très diminuée par les pertes de Chemillé et aussi par d'assez nombreux départs, se replia sur Beaupréau et de là descendit vers TifTauges. Chez ceux qui restaient, beaucoup de courage, une grande fierté des combats jusqu'ici livrés, mais ni poudre, ni balles, et la crainte très fondée d'un prochain enveloppement. C'est à ce moment qu'un secours sauveur restaura tout ce qui semblait compromis ou perdu.

Au milieu des agitations vendéennes, le district de Bressuire était demeuré calme. Cette région, la première à s'insurger en août 1792, gardait le souvenir terrifié des cruautés qui avaient suivi. Les plus osés des paysans avaient été tués. L'administration départementale avait, d'ailleurs, eu la prudence d'ôter à la révolte son prétexte immédiat en ajournant un peu le tirage (1). Dans les châteaux, on se terrait. La mort de Louis XVI avait fait couler des larmes de rage, mais de rage silencieuse. Les journées s'écoulaient mornes et lourdes, sans autre ambition que celle de conserver sauves la liberté et la vie. Bien qu'on touchât au territoire soulevé, on ne sut que vaguement l'insurrection. Peu de nouvelles ou de fausses. Un jour le bruit courut que dix mille Anglais avaient débarqué sur la côte et occupaient les Herbiers; puis on annonça que c'étaient les paysans qui s'étaient emparés de la petite ville ; et la seconde information ne parut guère moins invraisemblable que la première.

(1) Chassin, Préparation de la guerre de Vendée, t. III, p. 307-309.

Parmi les châteaux, l'un des plus notables était celui de Clisson, aux environs de Bressuire. Là vivait le marquis de Lescure avec sa jeune épouse qui plus tard raconterait ces temps mémorables, sa belle-mère Mme de Donnissan, une tante abbesse, et quelques autres personnes. A ces hôtes s'était joint Henri de La Rochejaquelein, cousin de Lescure, alors âgé de vingt ans, et venu du manoir de la Durbellière, situé en la paroisse de Saint- Aubin-de-Baubigné. Nulle part plus qu'à Qisson on n'observait les événements avec une attention passionnée. D'ailleurs nul esprit factieux; nulle crainte mais aussi nul désir de la guerre. Lescure était de nature grave, d'âme très pieuse, d'esprit studieux, de tempérament plus méditatif qu'agissant, occupé jusque-là à réparer les brèches qu'avaient faites à sa fortune les prodigalités paternelles. Henri de la Rochejaquelein était timide, silencieux à l'ordinaire, quoique avec de beaux éclairs juvéniles et de passagères visions de prouesses héroïques. Tout présageant un sort rude, on s'y préparait. Lescure qui venait d'être père, envoya son enfant en nourrice dans une métairie voisine. Mme de Lescure apprit à monter à cheval, à charger les armes. On ne laissait pas que de recevoir par intervalles des visites inquiétantes. C'étaient celles des patriotes qui réquisitionnaient des fourrages et des chevaux. Un jour, on apprit que des gentilshommes du voisinage avaient été arrêtés, et enfermés, les uns à Bressuire, les autres à la Forêt-sur-Sèvre. Cependant le bruit se confirmait que l'insurrection avait éclaté, qu'elle se propageait, qu'elle était victorieuse. H arriva même qu'un brigadier de gendarmerie, venu à Clisson, annonça les succès des révoltés : « Je vois bien, dit-il, que la contrerévolution va s'accomplir » ; et il demanda à M. de Lescure de rendre témoignage pour lui quand le roi serait rétabli sur le trône.

Sur ces entrefaites, la mesure du recrutement, d'abord ajournée, s'exécuta dans le district de Bressuire. Par son

fige, La Rochejaquelcin y était soumis. Chez lui une grande douleur de la monarchie abattue, de Louis XVI immolé ; mais nulle intransigeance d'esprit, nul emportement de révolte. D'instinct il aimait le métier des armes : « Je voudrais être un hussard, disait-il parfois. » On prétend qu'il songea à se rendre au tirage. Quel n'eût pas été le changement de destin ! Et celui qui rêvait d'être hussard n'eût-il pas chevauché dix ans plus tard dans le glorieux étatmajor de Bonaparte !

Comme il était en cette incertitude, un des tenanciers de sa famille arriva de Saint-Aubin-dc-Baubigné. Avec cette liberté de paroles qui, chez le Vendéen, n'a d'égale que la fidélité, il lui dit : o On assure, monsieur Henri, que vous allez tirer à Bressuire. Serait-ce possible, pendant que vos paysans se battent? Venez avec nous, tout le pays vous désire et vous attend. » A ce langage rudement improbateur, le jeune homme sentit ses hésitations se fondre : « Je vais vous suivre à Saint-Aubin, répliqua-t-il. — C'est bien, répondit le paysan ; mais il faudra prendre des chemins détournés; il y a neuf lieues à faire à travers champs pour échapper aux patrouilles des bleus. »

Ceux qu'on a taxés de fanatisme ne versaient qu'à regret dans la guerre. Quand le paysan se fut éloigné, La Rochejaquelcin redevint de nouveau songeur. Il répugnait à quitter son cousin ; il redoutait que sa fuite ne compromît les hôtes de Clisson. Généreusement Lescure le déchargea de ces scrupules, et dissipa ses incertitudes. D'ailleurs, dans l'entretien des deux amis nulle vanterie, nulle bravade, nulle affectation de stoïcisme, mais un regret bien humain de la séparation, et surtout une confiance médiocre dans l'issue de la lutte. Lescure ayant proposé de partir avec La Rochejaquelcin : a Non, répondit vivement celui-ci, ne viens pas ; je ne sais ce qu'est cette insurrection dont on parle tant. Je vais tâcher de voir les choses de près. Je me rendrai compte si tout cela a quelque apparence de raison ;

s'il y a quelque chose à faire il sera temps pour toi de prendre un parti. » '

Le soir tomba. C'était le 5 ou le 6 avril, sans qu'on puisse exactement préciser la date. Quand, à la nuit close, les ser- ', viteurs furent couchés, le jeune homme s'arma d'un gros bâton et d'une paire de pistolets ; puis il partit, accompagné du paysan qui devait lui servir de guide, et aussi d'un vieux gentilhomme qui serait un compagnon plus gênant qu'utile. En cet appareil, il gagna la Durbellière. Il ne s'y arrêta guère. Il avait hâte, comme il avait dit à Lescure, de se fixer sur les chances de la guerre. Il semble qu'il se rendit d'abord à l'armée du centre, c'est-à-dire au camp de l'Oie, où commandait M. de Sapinaud. Celui-ci l'exhorta à retourner vers Bressuire, à y propager le soulèvement (1). Le jeune homme repartit. Autant qu'on peut fixer son itinéraire, il traversa, au retour, les rangs de l'armée d'Anjou qui avait livré la veille la bataille de Chemillé, mais était épuisée de sa victoire et surtout en extrême pénurie de munitions. Quelques heures plus tard, il se retrouvait à Saint- An dré-de-Baubigné, plus perplexe qu'avant son dépail, jugeant impossible la paix, mais presque aussi impossible la guerre.

En ce début de l'insurrection vendéenne, toujours le signal part d'en bas. C'est l'homme du peuple, d'âme simpliste, qui entraîne le gentilhomme. La Rochejaquelein était à peine rentré au manoir de la Durbellière, quand il vit la cour du château se remplir de monde. C'étaient les paysans qui accouraient vers lui et lui demandaient de se mettre à leur tête. « Demain, disaient-ils, vous aurez, si vous le voulez, dix mille hommes à vos ordres. /> Ainsi lui par-

(1) Comte DE La Boutetiêre, M. de Sapinaud et les chefs vendéens de l'armée du centre, p. 54-55. — Je place à cette époque l'entrevue de M. de La Rochejaquelein et de M. de Sapinaud ; en effet, si elle avait . eu lieu plus tôt, c'est-à-dire pendant le séjour de M. de La Rochejaquelein à Clisson, il est presque certain que les mémoires de Mme de La Rochejaquelein en eussent fait mention.

lèrent-ils, ayant confiance en lui malgré sa jeunesse, devinant sous sa modestie l'inlrépidité, l'aimant d'ailleurs doublement et pour lui-même et en souvenir de son père. M. Henri (c'est ainsi que le nommaient les gens du pays) n'hésita plus. Dans les paroisses voisines, toute la nuit le tocsin sonna ; toute la nuit aussi, à Neuil, à Saint- Aubin, aux Échaubroignes, à Cerqucux, à Izernay, métayers, valets de ferme, forestieis fourbirent le peu qu'ils avaient d'armes. Et le matin suivant, qui était le 13 avril, tous ces pauvres gens — au nombre non de dix mille, mais de deux mille environ — remplirent l'avenue et les cours du château. L'aspect était misérable : deux cents fusils de chasse à peme ; aux mains de tous les autres, rien que des bâtons, des faulx, des broches ; en revanche une intrépide résolution de combattre et de mourir. Le jeune chef partagea un peu de pain bis avec ses soldats. Puis, sous le porche du château que bientôt détruirait l'incendie, il harangua sa troupe en ces paroles demeurées fameuses. « Je ne suis qu'un enfant ; mais par mon courage je me montrerai digne de vous commander. Si j'avance, suivez-moi ; si je recule, tuez-moi ; si je meurs, vengez-moi. »

A une lieue de la Durbellière, le bourg des Aubiers était occupé par les bleus que commandait Quétineau. C'est de ce côté que La Rochejaquelein dirigea incontinent ses hommes. Les répubUcains étaient rangés en avaiit du village, en un heu qu'on appelait le Champ de justice. Une attaque de front eût été fatale aux assaillants. D'instinct ils suivirent la même tactique qui avait réussi aux insurgés d'Anjou. Les meilleurs tireurs se dispersèrent le long des haies et, visant avec soin, commencèrent à mettre le trouble dans les rangs ennemis. Pour échapper à ce feu incommode, Quétineau changea sa position. Aux yeux des paysans, ce mouvement prit un air de fuite. Ils s'élancèrent en masse en poussant des cris effrayants et contraignirent les répubhcains à se retrancher dans le cimetière. Cependant les

insurgés connaissaient tous les passages, toutes les ruelles, tous les enclos. Du haut des maisons ils fusillèrent leurs adversaires. La Rochcjaquelein, doué d'une adresse rare, tirait en simple volontaire, son garde-chasse chargeant et rechargeant les armes. Décimés par un ennemi qu'ils ne pouvaient atteindre, ignorants des lieux, terrifiés par l'impétuosité de l'attaque, les soldats se débandèrent et s'enfuirent vers Bressuire, laissant sur le terrain soixante-dix tués. Seules, quelques compagnies tinrent assez longtemps dans le cimetière pour empêcher que la défaite ne devînt complète déroute. Ce qui suivit la victoire ne fut pas moins mémorable que la victoire même. A la différence des Vendéens du Marais qui semblaient se complaire en leur isolement, La Rochcjaquelein, avec un esprit de solidarité rare, songea de suite à ses compagnons d'Anjou dont il avait vu la détresse. Il avait conquis deux canons, beaucoup de fusils, des munitions abondantes. Il avait avec lui toute une petite troupe, exaltée par le succès, attachée désormais avec une confiance aveugle à sa fortune. Toutes ces ressources, il les porterait à ceux qui combattaient pour la même cause que lui. Il marcha toute la soirée ; pendant la nuit il traversa Cholet. A l'aube du 14 avril il atteignit Tiffauges. A d'Elbée, à Bonchamps, à tous ceux qui seraient désormais» ses émules en vaillance il apportait ce qu'il avait pris, la poudre, les fusil? ; il leur apportait les renforts ; il leur apportait surtout sa jeunesse et l'espérance.

Dès lors tout s'éclaira, autant du moins que peut s'éclairer la guerre civile. Si les insurgés du Marais demeurent isolés dans leur pays, si ceux du Bocage central, après le grand

succès de Saint-\'inconl-Sterlangos, s'immobilisent un peu, en revanche les gens d'Anjou, unis aux Poitevins de Le Rochejaquelein, marchent de victoire en victoire.

Après la glorieuse mais épuisante journée de Ghemillé, ils ont semblé à bout do forces. Ils se sont sentis resserrés de tous côtés, au nord par Gauvilliers, à l'est par Leygonier, au sud-est par Quétineau, au sud par les troupes rassemblées dans la région de Fontenay. Ils ont couru un horrible risque, celui d'être cernés ou d'être acculés à la mer. Les voici qui, par une série d'efforts, refoulent un à un leurs ennemis et rompent le cercle fatal.

Ils battent d'abord Leygonier. C'est à Vezins et à Coron le 19 avril : ils le contraignent à se replier vers Vihiers, puis à rétrograder jusqu'à Doué. Dans le même temps, deux compagnies de grenadiers, aventurées jusque près do Cholet et enfermées au château de Bois-Grolleau, sont, après une vaillante résistance, réduites à capituler. — Après Leygonier, Gauvilliers ; il est vaincu le 22 avril à Beauprcau et ramené jusqu'à la Loire. Berruyer, qui s'est avancé jusqu'à Jallais, est entraîné dans la retraite et, se reportant fort en arrière, établit son quartier général aux Ponts-de-Cé.

Ainsi se dégagent les routes du nord-est et du nord. A l'est était Quétineau, Son destin fut plus lamentable encore.

Battu aux Aubiers par La Rochejaquelein, il s'était retiré à Bressuire. Là il s'était trouvé aux prises avec sa propre armée, composée en partie de soldats indisciplinés, faibles et féroces à la fois. Un jour il plut à quelques-uns de ces hommes, gens venus du Var et qui se décoraient du nom générique de Marseillais, de forcer l'entrée de la prison et d'y massacrer onze paysans détenus comme suspects (1). Cependant les insurgés approchaient. Le 2 mai, après un nouveau combat heureux, ils s'emparèrent d'Argenton-Ie- Château. Ils n'étaient plus qu'à cinq lieues de Bressuire.

<l) Marquise di La Rochejaquelein, Mémoires, p. 121.

Quétineau jugea la ville peu défendable. En toute hâte il l'évacua, y laissant même, à ce qu'on assure, dans le désaiToi de la retraite, d'importants approvisionnements (1). Après une étape marquée par d'assez nombreuses désertions, il atteignit Thouars.

Pendant ce temps, les insurgés poursuivaient leur marche victorieuse. Sur les pas de Quétineau, ils pénétrèrent dans Bressuire. Là se rallièrent à eux Lescure, le général de Donissan, puis Bernard de Marigny qui deviendrait chef de l'artillerie. Cette région était celle qui s'était soulevée la première en août 1792. Le succès affermissant la confiance, de nombreux contingents rallièrent l'armée catholique. Cette armée était forte de près de vingt mille hommes ; à la vérité cinq ou six mille seulement étaient armés de fusils (2). Un peu d'ordre s'introduisant dans la confusion des premiers jours, les paroisses s'étaient accoutumées à se ranger sous la direction de leurs capitaines respectifs. Puis les paroisses de la même région commençaient à se grouper sous un chef unique : c'est ainsi que les gens de Saint-Florent et des rives de la Loire reconnaissaient pom* commandant Bonchamps, ceux de Beaupréau et de Cholet d'Elbée, ceux du Pin-en-Mauges et des bourgs environnants Cathelineau, ceux de Maulévrier et des Hautes-Mauges Stofïlet, ceux de Châtillon La Rochejaquelein, ceux du haut Poitou Lescure. Cependant il importait d'attaquer au plus tôt Quétineau. S' élançant sur les traces de leur ennemi, les insurgés arrivèrent le 4 mai au soir en vue de Thouars.

En se retranchant dans cette ville, Quétineau avait fait preuve de sagesse. Thouars, bâtie sur une colline, dominait la campagne environnante ; en outre son château, ses vieux

(1) Rapport de Guilleminet, commissaire civil du département de la Vienne à l'armée de Quétineau. {Archives nationales. Procès Quétineau, W, 338.)

(2) Marquise dk La Rochejaquelein, Mémoires, p. 135 (Édition de' 1889.)

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murs offraient des abris préoioux ; enfin elle était protégée par le Thouet, rivière assez profonde qui la contournait à l'ouest et au midi et ne permettait aucune surprise. Tous ces avantages compensaient, pour le général républicain, l'infériorité numérique de ses troupes. Si nous en croyons ses rapports où il a peut-être un peu diminué l'importanco de ses effectifs, sa petite armée ne comptait guère plus de trois mille hommes (1), à la vérité bien pourvus d'artillerie, d'armes, de munitions, c'est-à-dire de tout ce qui manquait aux Vendéens.

Les assaillants, arrivant de l'ouest, devaient, pour conquérir Thouars, d'abord franchir le Thouet, puis escalader les murailles, épaisses quoique ébréchées par endroits, qui entouraient la ville. L'entreprise ne laissait pas que d'être malaisée pour des paysans, improvisés soldats. Dès six heures du matin, l'armée catholique s'ébranla. Tous les chefs à la renommée naissante étaient là : d'Elbée, Stolllet, Cathelineau, Bonchamps, puis, à côté des Angevins, La Rochejaquelein, tout glorieux du combat des Aubiers, et Lescure, nouveau venu, destiné ce jour-là à égaler les plus braves.

1-e Thouet ne pouvait être, du côté de l'ouest, franchi que sur deux points : par un pont qu'on appelait le ponl de Vrine et par un gué qu'on nommait le Gné-aux-Riches. Lescure et La Rochejaquelein se portèrent au pont de Vrine. Il était défendu par deux bataillons : h: bataillon de la Nièvre, puis le bataillon des chasseurs du Var qu'on désignait sous le nom de Marseillais. Promptement les Marseillais faiblirent ; en revanche le bataillon de la Nièvre disputa longtemps la victoire aux assaillants. Deux ou

(1) Lettre de Quétineau aux administrateurs composant le Comité de défense générale d'Indre-et-Loire, 5 mai 1793. {Séance de la Convention nationale, 7 mai 1793.) V. aussi interroQfatoire de Quétineau. (Archives nationales. Procès Quétineau, W, 338.) Ce chiffre doit être un peu au-dessous de )a vérité ; car, dans le dossier du procès Quétineau, le nombre des prisonniers fai'tà dans Thouars est évalué à 4 000 hommes.

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