‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 4)Chapitre 33 sur 47 · TOME · texte numérisé non relu

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trois fois Lescure s'élança jusque sur le pont, seul, servant comme de cible aux balles, et espérant par son exemple entraîner les siens. Un moment le danger fut extrême ; car les munitions manquèrent, et il fallut que La Rochejaquelein allât lui-même en chercher. Enfin le pont fut forcé. Dans le même temps, Bonchamps avec quelques cavaliers réussit, malgré les gardes nationaux de la Vienne, à traverser le Gué- aux- Riches. Le Thouet franchi, on put s'approcher de la ville. Mais les remparts, quoique mal entretenus et délabrés, en interdisaient l'entrée. Les assiégeants se dispersèrent, échappant de leur mieux aux balles et partout cherchant une brèche. La Rochejaquelein monta sur les épaules d'un paysan ; s'aidant des pieds et des mains, arrachant quelques pierres, il se hissa le long de la muraille ; enfin il parvint jusqu'au sommet et par ce chemin ainsi frayé, ses compagnons le suivirent.

Quétineau avait dirigé l'action en chef correct, mais peu confiant dans ses troupes et dans le succès. Cette guerre toute nouvelle, ces feux de tirailleurs suivis de chocs furieux, le déconcertaient. Soldat de fortune, il était de science coiu'te, d'inspiration courte aussi, et le peu qu'il avait appris de science militaire se brouillait dans son cerveau affolé. Dans l'intervalle qui s'écoula entre le passage du Thouet et l'attaque des remparts, peut-être eût-il pu rallier ses hommes, rassembler son artillerie, faire écouler ses bataillons soit par la route de Poitiers, soit par celle de Saumur et sauver, à défaut de Thouars, l'armée. Il ne le fit pas. Au surplus y eût-il réussi? Il sentait que ses hommes indisciplinés, inaguerris, n'étaient point en ses mains. L'avant- veille, sur la route de Bressuire, il avait eu peine à contenir les désertions. Quelle ne serait pas son impuissance à la suite d'un échec et dans le désarroi d'une retraite ! Quand, les insurgés approchant des remparts, l'issue ne fut plus douteuse, il alla aux membres du district et, ne voulant pas présider lui-même à la reddition, leur suggéra de mar-

quer par un signe visible la suspension des hostilités. Sur cet avis, le drapeau blanc fut arboré. C'est à ce moment même que La Rochejaquelein et ses paysans, ayant élargi la brèche, pénétraient dans la ville.

A leur suite, toute l'armée victorieuse fit irruption. Ce qui eût pu devenir sanglante prise d'assaut, fut occupation presque pacifique. Point de pillage et nulles réquisitions, hormis celles des vivres et du logement ; à cette modération, les commissaires de la Convention ont eux-mêmes rendu hommage (1). Les prisonniers furent presque tous renvoyés, sur la promesse de ne plus servir contre l'armée catholique. Le butin fut considérable : trois ou quatre mille fusils, des sabres, des pistolets, des munitions, dix pièces d'artillerie. Ainsi la victoire fournissait les ressources qui permettraient d'autres victoires. Quétineau, demeuré dans Thouars, eût pu s'attendre à ce qu'on le conservât comme otage. Les chefs vendéens se gardèrent de cette rigueur. StofTlet lui ayant parlé avec quelque dureté, Bonchamps, Lescure intervinrent, l'un et l'autre trop gentilshommes pour n'être pas magnanimes. Au général vaincu, Bonchamps offrit pour asile sa propre demeure. Puis Lescure, qui l'avait connu en d'autres temps et se rappelait sa modération dans Bressuire, lui dit : « Vous êtes libre et vous pouvez partir ; mais je vous engage à demeurer parmi nous ; vous ne combattrez pas avec nous puisque vous êtes d'une autre opinion que la nôtre, mais vous serez prisonnier sur pau'ole. C'est un asile que nous vous offrons contre les colères des répubhcains qui vous imputeront à crime une capitulation pourtant nécessaire, m Quétineau fut touché, mais demeura inébranlable : 0 Je passerais pour traître, répliqua-t-il, si je ne retournais vers les miens » ; et il ajouta : « J'ai hâte de prouver que j'ai fait mon devoir. » Silencieusement Lescure

(1) Papiers et notes de Ckoudieu, p. 374, note. — Rapport des représen tants Richard et Choudieu à la Convention nationale, p. 17.

lui serra la main, attristé de cette obstination, mais honorant cette loyauté. Peu après, Quétineau laissé libre, partit, mais portant un double stigmate, celui de sa défaite qui serait malaisément oubliée, puis celui de la clémence vendéenne qui lui vaudrait une haine sans rémission.

La conquête de Thouars ouvrait le chemin du côté de Saumur. L'aventure avait de quoi tenter. Cependant le cercle, brisé du côté du nord, brisé du côté de l'est, subsistait au midi du côté de Fontenay. Là était Beaufranchet d'Ayat avec ses lieutenants Chalbos et Nouvion. Il importait de les refouler si l'on voulait libérer complètement les territoires insurgés. Puis de Fontenay on pourrait donner la main aux chefs de l'armée du centre, M. de Royrand, M. de Sapinaud. On se rapprocherait même des gens du Marais, jusque-là isolés et menant leur guerre à part. Il semble que d'Elbée ait été l'inspirateur de cette résolution : c'est du moins ce qu'on peut conclure de récits souvent peu cohérents, de traditions souvent un peu indécises ; car les Vendéens — et là est le plus grand embarras de tracer leur histoire — n'ont guère eu le loisir d'enregistrer leurs pensées.

La marche fut d'abord triomphale, tant demeurait grand le prestige des derniers succès ! On envahit Parthenay, puis on atteignit la Châtaigneraie. En ce lieu, nouvelle victoire remportée le 13 mai sur Chalbos, On n'était plus qu'à six lieues de Fontenay.

Même en cette suite d'avantages, apparut la faiblesse des insurgés. Très humains à l'ordinaire, il leur arrivait parfois de s'exaspérer. Ainsi en fut-il à la Châtaigneraie où ils se souillèrent de pillages et de meurtres. Cependant les contingents diminuaient. Tous ces paysans n'avaient entendu s'engager que pour quelques jours; tout à l'extrémité du Bocage, les Angevins se trouvaient bien loin, et aussi les gens du haut Poitou. Déjà les soldats de Bonchamps, presque tous riverains de la Loire, s'étaient séparés. Le reste se fondait par des départs tantôt isolés, tantôt collectifs. Les repré-

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sentations, les instances servaient peu. « Nos messieurs n'ont pas de droits sur nous », disaient les ouvriers de fermes, les métayers, indépendants autant qu'intrépides. Vers le milieu do mai, rarmée, forte de près de vingt mille hommes devant Thouars, était réduite à trois mille hommes.

En cet amoindrissement des effectifs, n'était-il point téméraire d'attaquer Fontcnay? Dans l'exaltation des précédents succès, l'entreprise fut jugée possible. Le 16 mai, vers midi, les insurgés débouchèrent du village de Pissotte. Ghalbos, sortant de la ville, se porta au-devant d'eux avec toutes ses forces qui ne s'élevaient pas à moins de neuf à dix mille hommes. Le combat s'engagea à égale distance de Pissotte et de Fontenay, près des métairies des Granges et de Gourfailles. Ces lieux, très découverts, — car déjà on était, non plus dans le Bocage, mais dans la plaine, — offraient peu d'abris aux tirailleurs : de là, pour l'armée catholique, un désavantage qui s'ajoutait à celui du nombre. Une charge de cavalerie bien dirigée mit le désordre parmi les paysans qui, pris de panique, se dispersèrent. D'Elbée essaya, mais en vain, de ramener ses hommes au combat ; il fut grièvement blessé, et cette circonstance acheva de tout compromettre. Les républicains n'eurent que dix hommes tués (1). Quel fut, parmi les insurgés, le nombre des morts? On ne le sait pas bien ; mais il est constaté que le lendemain une escouade d'ouvriers venus de Fontenay et sans doute aussi une autre arrivée de Pissotte travaillèrent toute la journée à enlever et à enterrer les cadavres. Deux cents prisonniers furent emmenés vers Fontenay. La plus grande perte fut celle des canons : près de trente bouches à feu, c'est-à-dire presque toute l'artillerie, y compris la fameuse Marie-Jeanne, tombèrent au pouvoir des républicains (2).

(1) Rapport du général Chalbos, 16 mai 1793. (Séance de la Convention nationale, 20 mai 1793.)

(2) Procès-verbal de la commune de Fontenay. (Chassin. Guerre de Vendée, t. I", p. 347.)

Telle était, à cette époque, la puissance de l'insurrection, que la défaite, loin d'abattre les âmes, ne fit qu'y allumer la vengeance. Un grand remords saisit ceux qui s'étaient éloignés, et aussi un grand désir de reprendre au plus tôt la campagne. Cathelineau partit pour les Mauges, et en vrai prédicateur de croisade, souffla le feu de la guerre sainte. Le mot d'ordre fut de considérer la défaite du 16 mai commi une punition du ciel. A la Châtaigneraie, on avait pillé, on avait immolé ; de là la colère divine. Ainsi parlèrent les prêtres, rares jusque-là parmi les insurgés, mais qui commençaient à s'y mêler plus nombreux. Dans les bourgs, les exercices pieux redoublèrent, chapelets, processions aux calvaires, prières expiatoires. Cependant les capitaines de paroisse se hâtaient de rassembler leurs contingents. Des bords de la Loire, Bonchamps arrivait avec ses hommes, plus disciplinés, plus aguerris que les autres, et qui offraient déjà un certain aspect militaire. A Chemillé, à Cholet, à Beaupréau, à Châtillon, des colonnes se formEiient qui descendaient vers Mortagne, vers les Herbiers, vers Pouzauges. Les insurgés du Marais étaient trop loin, sans relations d'ailleurs avec ceux du Bocage. Mais de l'armée du centre trois ou quatre mille hommes se détachèrent, avec M. de Béjarry, M. de Verteuil, M. Baudry d'Asson, et se dirigèrent vers Ghantonnay pour se joindre à leurs nouveaux alliés (1).

Après la victoire du 16, Chalbos avait réoccupé la Châtaigneraie. Le 24 mai, dans la soirée, des informations sûres lui annoncèrent l'approche des rebelles. En hâte et dans la terrible angoisse d'être cerné, il fit filer ses équipages, son artillerie, et commença sa retraite. Il marcha toute la nuit. A six heures du matin, il atteignit Fontenay. Il n'était que temps ; car sur ses pas marchaient, avides de revanche, les soldats de l'armée catholique et royale.

(1) Souvenirs, de M. de Béjarby, p. 73i

Ils étaient vingt-cinq mille, suivant les uns, suivant les autres trente mille, et avec eux tous les chefs, hormis d'Elbée, retenu au lit par sa blessure et qui ne s'en consolait pas. Ilà suivaient les mêmes chemins qu'ils avaient suivis la semaine précédente, au jour de leur défaite. Comme ils approchaient de Fontenay et s'engageaient dans la plaine où tant des leurs étaient tombés, ils s'arrêtèrent. Les anciens des pai'oisses entonnèrent le Vexilla régis; puis un prêtre, étendant les mains, donna à ceux qui allaient combattre l'absolution de leurs fautes. L'appareil était à la fois terrible et misérable : beaucoup de monde et une grande ardeur de vaincre ; en revanche, peu d'armes et point de canorus. Les chefs exhortaient les soldats : « Il n'y a pas de poudre ; il n'y a pas de canons ; il faut conquérir tout cela, il faut reprendre Marie-Jeanne. » Et parlant de la sorte, ils montraient l'armée patriote, moins nombreuse mais beaucoup mieux pourvue, qui venait de se déployer au nord de Fontenay. Si exaspérés que fussent les paysans, ils hésitaient à se lancer dans l'espace découvert. Lescm-e, comme il l'avait fait naguère sur le pont de Vrine, se porta en avant de ses hommes. Comme les balles sifflaient autour de lui sans l'atteindre : « Vous le voyez, dit-il, les bleus ne savent pas tirer. » Les paysans prirent alors lem* course : ce fut une furie et, suivant rexpressiT)n d'un témoin oculaire, un hourra. Cette rapidité même était habile ; car, en abrégeant la course, elle économisait la mort. Chemin faisant se trouvait un calvaire ; on vit les assaillants, tout en com-ant, fléchir le genou, en vrais soldats de guerre sainte. Ils conquirent les bouches à feu, les tournèrent contre l'adversaire. Chalbos qui commandait l'armée patriote se sentit submergé. Le 16 mai, à la première bataille, une charge de cavalerie lui avait assuré la victoire. Il rassembla les gendarmes, leur ordonna de charger. Ceux-ci se débandèrent tous, hormis cinq, et en refluant dans les rangs, y portèrent la panique. Lescure <^*, après lui, Bonchamps et La Rochejaquelein firent irruption

dans Fontenay. Leur premier soin fut de se porter vers la prison pour y délivrer les deux cents captifs qui y attendaient la mort. Pendant ce temps, les débris de l'armée patriote, décidément rompue, fuyaient, partie vers Niort, partie vers Marans. Peu de tués à cause de la brièveté de l'engagement qui avait duré à peine une heure et demie ; en revanche, beaucoup de butin : une trentaine de pièces de canon parmi lesquelles la Marie- Jeanne, quatre ou cinq mille fusils, des munitions, avec cela des bagages, des approvisionnements et une somme considérable en assignats. Peu d'excès, sauf à l'entrée de la ville et en représailles d'un coup de feu tiré traîtreusement sur Bonchamps. Les prisonniers étaient au nombre de plus de trois mille. On leur imposa le serment de ne plus servir contre l'armée catholique et royale ; en outre, pour les reconnaître, on leur rasa les cheveux, puis on les renvoya. Cependant les vainqueurs étaient accablés de fatigue, tant avaient été rudes les étapes précédentes et ardente l'impétueuse bataille ! Comme le jour tombait, leur seul souci fut de chercher des vivres, du vin, un abri ; à la nuit, on les voyait, dit un témoin oculaire, endormis sur le pas des portes, dans l'intérieur des magasins, à l'entrée des édifices publics, et serrant encore dans leurs mains les deux seules choses dont ils ne se séparaient jamais, leur fusil et leur chapelet.

Autour de l'armée catholique, décidément le cercle était rompu. Gauvilliers, Leygonier, Quétineau avaient, par leurs défaites, ouvert le chemin du nord, celui du nord-est, celui de l'est. Voici que Chalbos, vaincu, rendait pareillement libre la route vers le midi. Désormais, dans la grande France républicaine, il y avait une autre France, une petite France catholique, royaliste aussi. Et l'esprit demeure incertain, ne sachant s'il doit se réjouir pour la foi chrétienne confessée jusqu'au sang ou s'affliger pour la patrie mutilée.

Dans tout l'Ouest régnait reffarement, à Paris la confusion. Le conseil exécutif avait, le 23 mars, décidé Tcnvoi de forces importantes en Vendée. On a dit combien incomplète avait été la réalisation. La défection de Dumourioz, la gravité croissante des événements extérieurs rendit plus stricto encore l'obligation de ne pas dégarnir les frontières. Le 18 avril, on résolut l'envoi immédiat de quatre mille hommes sur le lieu de l'insurrection ; mais les seules troupes qui partirent de suite furent quelques détachements de gardes nationaux, et en outre la légion germanique, formée de déserteurs allemands ou de Suisses licenciés et aussi d'un certain nombre de Français.

On en était là quand on connut les mauvaises nouvelles : Leygonier battu à Vézins, à Coron ; Gauvilliers refoulé de Beaupréau. Le 27 avril, des délégués du département de Maine-et-Loire, admis à la barre de la Convention, tracèrent de l'état de leur pays un tableau épouvanté. Ils conclurent par ces mots : « Si la horde contre-révolutionnaire vient à passer la Loire aux environs de Saumur ou d'Angers, il sera impossible de l'arrêter (1). »

Le péril était tel qu'un optimisme, même très tenace, ne permettait plus de le nier. Il y avait urgence à réorganiser le commandement, — à rassembler des troupes, — enfin à provoquer la désignation des commissaires civils qui représenteraient le pouvoir central et la Convention.

Le premier souci fut de nommer les généraux. Les dépêches

(1) Moniteur, t. XVI, p. 237. — V. aussi Rapport des représentants Richard et Choudieu. (Aulard, Recueil des actes du Comité de salut public, t. III. p. 431.)

des pays insurgés dénonçaient depuis quelques jours le faste, les lenteurs et « l'imbécillité » de Berruyer. Dès le 28 a^Til, il fut rappelé. La Bourdonnaye, qui avait, disait-on, des parents parmi les rebelles, fut pareillement remplacé. Deux généraux en chef furent désignés : Canclaux pour l'armée des côtes de Brest, destinée à opérer sur la rive droite de la Loire ; Biron pour l'armée des côtes de la Rochelle, appelée à réprimer l'insurrection sur la rive gauche du fleuve (1). L'un et l'autre appartenaient aux anciennes classes privilégiées, et Biron à la plus haute noblesse de France. Ce dernier choix cachai t-t-il l' arrière-pensée de négociations avec les rebelles? On l'a prétendu, quoique jusqu'ici sans preuves. Mais il n'est pas sans intérêt de remarquer les noms de ceux qui, les premiers, combattirent les Vendéens : le ci-devant comte de Marcé, le ci-devant comte de Canclaux, le ci-devant comte de la Bourdonnaye, le ci-devant duc de Biron, en sorte qu'à cette heure, il semblait que la vraie démocratie fût du côté des insurgés, paysans pauvres conduits par d'autres paysans non moins pauvres, et aussi par quelques nobles mais fort obscurs jusque-là.

Le plus essentiel, le plus difficile aussi, serait de trouver des soldats. La légion germanique était arrivée à Tours ; mais elle avait été jugée suspecte d'aristocratie ; et une vingtaine de ses officiers, parmi lesquels Augereau et Marceau, avaient été emprisonnés sous prétexte d'incivisme (2). Le 2 mai, le Comité de salut public autorisa l'envoi en Vendée de la légion du Nord commandée par Westermarm. Dans le même temps, un arrêté de la commune de Paris prescrivit une réquisition de 12 000 hommes pour la répression des troubles de l'Ouest (3). Le 4 mai, il fut décidé qu'il

(1) V. pour la distribution des armées, rapport de Cambon à la Convention nationale, 30 avril 1793. {Archives parlementaires, t. LXIII, p. 648.)

(2) AuLAKD, Recueil des actes du Comité de salut public, t. III, p. 565.

(3) Arrêté du 1" mai. {Moniteur, t. XVI, p. 29'i.)

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serait prélevé dans les années du Nord et des Ardennes six hommes par compagnie, et que ces hommes, organisés en hataillons, seraient employés à comprimer la guerre ci-rile (1). Une centaine de grenadiers-gendarmes, soldats destinés à la garde de l'Assemblée, partirent en poste pour les provinces soulevées (2). Enfin, pour stimuler le zèle des gardes nationaux, il fut stipulé que les citoyens qui marcheraient contre les rebelles seraient complètement libérés dès que la sédition serait apaisée (3).

La méfiance révolutionnaire se plaisait à créer des commissaires civils destinés à contrôler et, au besoin, à dénoncer 'les chefs militaires. Six délégués furent désignés pour l'armée des côtes de la Rociiclle : c'étaient Carra, Choudieu, GaiMiicr de Saintes, Goupilleau de Fontenay, Mazade, Trullard. Cinq autres, qui étaient déjà en mission, furent maintenus ou se maintinrent eux-mêmes : tels Tallien, Richard, Niou, Coustard, Gaudin l'aîné. Pour ajouter à cette surabondance, tout ce personnel s'accrut de six commissaires adjoints appartenant au pays insui-gé (4).

Les événements marchaient plus vite que les décisions du Comité de salut public ou de la Convention. Le 7 mai, une lettre effarée survint. Elle était de Tallien, et marquait les progrès de l'ennemi. « Des armes, disait Tallien, des hommes, des canons. >' Le lendemain, on connut la défaite de Thouars. D'Angers, de Saumur, de Niort, de Tours, des dépêches arrivèrent où se peignait la consternation : Loudun avait, disait-on, arboré le drapeau blanc ; Chinon allait être attaqué. Il fallait une victime. Contre Quétineau, les outrages débordèrent. C'était un ami de Dumouriez. Il fut accusé non seulement d'impéritie, mais de trahison ; on

(1) AUI.ABD, Recueil des actes du Comité de salut public, t. III, p. 594.

(2) Séance de la Convention nationale, 6 mai. (Archives parlementaires, LXIV, p. 219.)

(3) Décret du 6 mai 1793.

(4) AXTLABD, Recueil des actes du Comité de salut public, t. IV, p. 85.

affirma qu'il avait accueilli avec joie les brigands, qu'il avait soùpé avec les chefs des révoltés, qu'il avait crié : « Vive le roi ! Vive la reine ! » et même a Vive Jésus- Christ (1) ! » Sur sa conduite, une enquête fut décrétée, en attendant qu'il fût arrêté, jugé, exécuté. La même passion qui s'acharnait à trouver un coupable se mit en quête de héros à exalter. Autour des volontaires du Var, connus sous le nom générique de Marseillais, une légende incontinent se créa : Barère proclama que les braves volontaires avaient dix fois de suite enlevé le drapeau blanc, que de toute la troupe il n'était resté que six hommes. La Convention s'émut, décida même l'érection d'un monument pour perpétuer tant de valeur (2). La vérité, connue un peu plus tard, était moins héroïque. Ces Marseillais tant loués s'étaient montrés aussi mauvais soldats à Thouars que bons assassins à Bressuire. Sur les six cents hommes du bataillon, cinq cents avaient déserté en route : sur les cent qui restaient, deux seulement avaient péri et l'un des deux en s'enfuyant (3).

Sous l'excitation des périls, des ordres furent donnés pour hâter les départs. Les voitures, les chariots, les barques sur la Loire, tout fut réquisitionné. Cependant aux efîorts pour vaincre la guerre civile se mêlèrent à cette époque quelques passagères tentatives pour pacifier les esprits et séparer les rebelles tenacement hostiles de ceux qui, disait-on, n'étaient que trompés.

C'est dans cette pensée que l'atroce loi du 19 mars fut adoucie : le 10 mai, la Convention décréta que cette loi, au lieu de s'étendre à tous les révoltés, ne s'appliquerait qu'aux chefs ou instigateurs de l'insurrection (4). Vers la même

(1) Discours de Lecointe-Puyraveau. (Convention nationale, 11 mai 1793.)

(■-) Convention nationale, séance du 11 mai 1793. (Moniteur, t. XVI, p. 368.)

(3) Mémoire justificatif de Quétineau (V. Chassin, Guerre de Vendée, t. I", p. 277.)

(4) DuvEEQiER, Collection des lois, t. V, p. 279.

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époque, la Société républicaine des Sables sollicita du ministre de l'intérieur l'envoi de missionnaires civiques qui, par leurs prédications, ramèneraient leurs frères égarés (1). Le 23 mai, une proclamation de la Convention aux citoyens des départements troublés rappela les bienfaits du nouveau régime, les dîmes abolies, les droits féodaux supprimés. Avec une habileté assez perfide, elle dénonça les prêtres insermentés : « Ces prêtres qui se disent les seuls catholiques sont payés par l'or do l'Angleterre protestante. » Le document continuait en ces termes : « La République qui s'arme pour vous punir pleurerait sur des succès achetés au prix de votre sang. » L'appel se terminait par une alTirmation osée : « Souvenez-vous que la liberté des cultes est une des conditions nécessaires d'une constitution républicaine (2). » En Vendée, les plus clairvoyants des patriotes sentaient que la guerre était toute religieuse, que la paix des consciences rétablirait incontinent la paix civile. Dans cette pensée, ils répugnaient à briser le peu qui restait des institutions anciennes : dans plusieurs hôpitaux, les sœurs étaient maintenues bien qu'elles eussent refusé le serment civique ; aux Sables-d'Olonne on gardait même les Filles de la Sagesse, quoiqu'elles eussent pour directeurs les missionnaires de Saint-Laurent. Les esprits, même les plus libres, même les plus affranchis, eussent voulu conserver au moins le culte constitutionnel, regrettaient qu'on parût le négliger aussi bien que l'autre et nourrissaient l'arrière-espoir de rallier par quelques apparences dévotes les timides, les indécis. Un jour les gens du club de la Motte- Achard se rendirent en députation auprès du général Boulard. L'objet de leur visite était de demander la nomination d'aumôniers à la suite de chaque division. Ils ajoutèrent : « Les brigands ne manquent pas de publier que nous n'entendons jamais la

(1) Archives nationales, F c ni, 7. Vendée.

(2) Moniteur, t. XVI. p. 515.

messe, que nous vivons comme des païens. » A cette requête inattendue, Boulard répondit gravement que, depuis son arrivée en Vendée, il avait assisté à deux grand'messes en musique, que c'était peu sans doute, mais qu'il ne demandait pas mieux que d'en entendre d'autres. C'est sur ces paroles qu'il congédia les clubistes. Puis jugeant que les choses du culte étaient, comme les subsistances, le campement ou les hôpitaux, du ressort de l'intendance, il écrivit au commissaire des guerres : « Veuillez, je vous prie, nous mettre à même de penser à nos consciences et de mettre de notre parti le Dieu des batailles (1). »

J'ose à peine noter ces signes. Qui pourrait démêler en ces fugitifs symptômes la part de la sincérité ou du calcul, du persiflage ou de l'hypocrisie? Désormais le terrible fracas de la guerre couvrirait tous les bruits de parole. Il n'y avait plus qu'à jeter au plus vite en Vendée tout ce qui était prêt : généraux, soldats, commissaires.

Les commissaires arivèrent les premiers. C'étaient les moins indispensables. On a déjà marqué leur surabondance. De la Touraine aux frontières de la Charente, ils étaient seize, si je calcule bien. D'autres s'ajoutèrent, non plus représentants du peuple, mais délégués par le conseil exécutif : ils s'appelaient La Chevardière, Minier, Momoro, Damesmes, Hazard, Félix (2). Puis, par surcroît, des pouvoirs furent conférés à des agents divers : Laporte, Barre, Brûlé (3). Ce ne fut pas tout. Le ministre de la guerre était Bouchotte. Il jugea fort opportun d'envoyer dans l'Ouest un adjoint chargé d'organiser l'administration miUtaire (4). Le choix tomba sur Ronsin, ancien tonnelier, auteur de (> pièces non jouées ». Il arriva escorté de sous-adjoints : Parein, autre

(1) Lettre du général Boulard au citoyen Charbonnier, 1" juin 1793. (Chassik, Guerre de Vendée, t. I"', p. 532.)

(2) Archwes nationales, AF"- 265.

(3) Atjlard, Recueil des actes du Comité de salut public, t. IV, p. 145.

(4) Archives nationales, AF'' 265. — AcTLABD, Recueil des actes du Comité de salut public, t. V, p. 75.

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auteur dramatique; puis Robert qui se contentait d'être acteur ; et aussi un autre acteur, Grammont, qui devint incontinent adjudant général (1).

Tous ces gens étaient appelés à parcourir le pays, à stimuler la défense. Beaucoup d'entre eux refluèrent vers Saumur. Cette jolie ville leur plut. Les représentants du peuple jugèrent qu'elle se recommandait « par sa position centrale et la facilité des communications (2) » ; aussi résolurent-ils de s'y constituer en Commission centrale. On est plus renseigné sur les plaisirs de tous ces nouveaux venus qu'on n'est fixé sur leurs services. Si nous en croyons un témoin oculaire (3), ils se logèrent dans les plus élégantes maisons, réquisitionnèrent les plus belles berlines, se mirent en quête de femmes galantes et s'attachèrent les plus raffinés parmi les cuisiniers des ci-devant. Il leur plaisait d« poser des sentinelles à leur porte et de s'entourer d'aides de camp : du reste, nulle compétence pour les choses militaires. Le désarroi s'accroissait par les suggestions des magistrats locaux qui tous voulaient envoyer des détachements dans le5 lieux où ils avaient leurs familles et leurs propriétés. Heureusement, dans l'entourage de Ronsin, un homme se trouvait qui, sachant tout ce que les autres ignoraient, pourrait mettre un peu d'ordre en cette confusion : c'était Berthier, le futur maréchal de France. Ce qui était vaniteuse incapacité chez les représentants, s'étalait en cynisme chez les agents secondaires du pouvoir exécutif. Ceux-ci prêchaient la loi agraire, l'anarchie, le meurtre même ; d'autres fois, ils achetaient sans payer et appelaient cela « prendre les choses au maximum dans la Vendée ( i) ». Tous ces commissaires accroissaient par leurs querelles leur im-

(1) V. sur Ronsin et ses adjoints, Chabsin, Guerre de Vendée, t. I", p. 542 et suiv.

(2) IvCttre du 17 mai 1793. {Archives nationales, AF". 265.)

(3) Mémoires de Mercier du Rocher. (CHASsrM, Guerre de Vendée, t. î". p. 563.)

(4) Ihid., p. 564.

puissance. Mutuellement ils se traitaient « d'intrigants », de « vieilles machines détraquées », de « scélérats ». L'un des délégués, Hasard, passait, à tort d'ailleurs, pour un ancien moine ; et en manière d'injure on l'appelait le génovéfain. Au milieu de cette tourbe, Tallien, qui résidait le plus souvent à Tours, paraissait fort correct et presque vertueux. Il racontait tout bas à ses amis qu'une femme lui avait prédit qu'il serait un j our aristocrate. En attendant, il alliait habilement la clémence à la sévérité, parlait au peuple avec énergie et assistait aux messes constitutionnelles. Entre tous les représentants, le plus en vue, le plus attaqué aussi, était Carra. On savait ses liens avec les Girondins, On l'accusait d'être le protecteur de Quétineau, de flatter les généraux, de favoriser les femmes d'émigrés. On ne lui reconnaissait qu'un seul mérite, c'était son impiété. Du moins, disait-on en manière d'excuse, il n'a jamais flagorné les prêtres.

Tel était le rassemblement que plus tard on appellerait la cour de Saumur. Le dimanche 26 mai, il y eut grande séance au club. Momoro, Damesmes, Millier, La Chevardière étaient les principaux organisateurs. On chanta r « Hymne des Marseillais », on sapa l'idole du fanatisme. « L'institution de cette Société sera d'un grand secours dans le pays », écrivaient à la Commune de Paris Millier et La Chevardière (1). Au milieu de ces déclamations, une nouvelle terrifiante éclata, celle de la prise de Fontenay. Quelles que fussent les répugnances, il fallait bien se retourner vers les généraux.

Armand-Louis de Gontaut, duc de Biron, — car c'était lui que la bizarrerie du sort appelait à combattre la Vendée insurgée, — avait reçu à Nice le décret qui l'appelait à commander l'armée des côtes de la Rochelle. Le 14 mai, il s'était mis en route, lentement, tristement, en homme qui

(1) Lettre des commissaires nationaux aux citoyens composant le conseil général de la commune de Paris. (Moniteur, t. XVI, p. 574.)

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a peur d'arriver. Il avait fait halte à Nîmes, puis dans la grande ville de Bordeaux que secouaient alors les premières agitations du fédéralisme. Comme on le pressait de se hâter, il avait invoqué sa mauvaise santé, sa faiblesse, la fièvre qui le minait. Bien qu'une longue habitude des Cours lui eût appris à dissimuler, bien qu'il fût trop désabusé de tout pour s'étonner beaucoup et trop énervé de débauches pour garder de grandes passions, il ne laissait pas que de ressentir quelque surprise de son rôle, quelque effroi de sa responsabilité. A l'armée des Alpes, il demeurait en sa vocation de soldat. Comment se transformerait-il, lui, chef d'une des premières maisons de la monarchie, en bourreau de ceux qui criaient : FiVe le Roi! Tout lui échappait. Dumouriez, son ami, était déserteur et proscrit; le duc d'Orléans venait d'être emprisonné. Chemin faisant, il sollicita des instructions : pourrait-il employer d'autres moyens que celui des armes pour soumettre les pays insurgés? La réponse vint, équivoque, habilement imprécisée, menaçante pour les rebelles, presque aussi menaçante pour le général appelé à les combattre ; car elle lui laissait une vague et perfide latitude qui permettrait, après coup, de châtier en lui non seulement la trahison, mais le malheur et jusqu'à la maladresse. Le 28 mai, Biron entra dans Niort, siège de son commandement. On venait d'y apprendre la défaite de Fontenay ; de là une immense consternation. La ville était pleine de gardes nationaux accourus des villes les plus proches et même des départements voisins, mais mal armés, mêlés les uns aux autres, et sans aucun aspect militaire. On battit le rappel pendant huit heures sans réunir plus de dix-huit cents hommes. Quelle était la force numérique des troupes? On parlait de dix-huit mille hommes mais vaguement ; car point d'états d'effectifs, et nulle chance d'en obtenir un avant plusieurs jours (1). Biron renvoya les vieillards, les

(1) Interrogatoire de Biron, 7 nivôse an II. {Archives nationales, W , 305. TO.ME II. 31

gens mariés, les officiers municipaux nécessaires en leur commune, ri fit distribuer à ceux qu'il retenait les armes de ceux qu'il congédiait. Puis, exagérant un peu sa détresse afin de faire valoir ses services ultérieurs, il écrivit au ministre de la r';uerre une lettre effarée : «Aucun moyen, disait-il, de faire seulement deux marches sans la certitude de manquer de tout. » A Saumur résidaient les vrais maîtres du jour, c'est-à-dire les commissaires. Biron s'y rendit, comme jadis il se fût rendu à Versailles. « Je vais, disait-il, faire la cour aux puissances de Saumur. » Il arriva le 4 juin. Expert en corruption, il avait depuis longtemps perdu la faculté de s'indigner, et ces roués de la Révolution ne lui parurent que ridicules. En revanche, il éprouva un grand découragement, celui du soldat qui se sent submergé sous l'abondance du désordre. Il réclama un état de situation ; il n'y en avait point. Il essaya de supputer ses ressources : beaucoup de choses étaient réunies ou près d'arriver ; rien n'était organisé. En homme inhabitué à l'effort, lui-même il se lassa. Il y avait à quatre lieues de là, à Doué, un corps de troupes important ; il négligea d'en visiter les cantonnements. Un conseil de guerre se tint. Il se tint dans la chambre du général Duhoux, non remis de sa blessure de Chemillé. Seize personnes étaient présentes, ce qui excluait le secret et aussi la compétence. Devant cette sorte de petit parlement, Biron se contenta de quelques paroles banales, d'une politesse exquise et légèrement dédaigneuse. Comme on lui suggérait un plan, déjà développé plusieurs fois et qui consistait à envelopper les rebelles, à les resserrer vers la mer, 0 répliqua brièvement que la conception était bonne, mais que pour la réaliser les forces manquaient. Puis il s'éloigna. « La visite a été insignifiante, disait Richard, le président de la commission centrale. » Et Choudieu ajoutait : « Tout s'est passé en révérences et en compliments de l'ancien régime (1). »

<1) Archive» nationales. Procès Biron, W, 305.

De Saumur, Biron so rendit à Tours. Les courriers apportaient l'espoir de prochains secours. Drs le 11 mai, les premiers détachements formés avec les soldats de Tarmée régulière, à raison de six hommes par compagnie, étaient partis de Valeuciennes (1). D'autres détachements avaient suivi; et toutes ces fractions de corps étaient dirigées sur Orléans "ù elles s'organisaient. Les grenadiers gendarmes de la Convention venaient d'atteindre Niort. Westermann arrivait avec la légion du Nord, et aussi les premiers bataillons parisiens. En dépit de tous ces renforts, Biron demeurait sombre. Les bataillons de Paris ne lui inspiraient qu'une médiocre confiance ; ils se composaient en grande partie de gens soudoyés que, par allusion au chiffre de la prime touchée par eux, on appelait les héros de cinq cents livres; parmi ces hommes indisciplinés, les uns s'étaient mutinés à Vendôme, les autres, déjà rendus à Tours, refusaient d'aller plus loin avant d'avoir reçu leur artillerie (2). Cependant, avec un courage méritoire, l'ancien grand seigneur, devenu général de la République, s'appliquait à combattre les anarchistes. A Tours il disait aux administrateurs d'Indre-et-Loire:» Je m'inquiète peu des rebelles ; nous en viendrons à bout. Ceux que je crains, ce sont les désorganisateurs et les clubistes. » Les plus timides, tout effrayés de ce langage, répliquaient : « Mais, général, vous serez dénoncé à la Convention. — Je suis sûr d'être écouté, répondait Biron avec un retour de fatuité présomptueuse. Puis, en homme qui, ayant épuisé la vie, n'y tient plus, il ajoutait : « Je me soucie peu d'être pendu » ; ou bien encore ceci : « Après tout, je serai peut-être tué dans cette guerre de Vendée (3). >'

Le 8 juin, Biron était de retour à Niort. Pour compléter sa tournée, il s'apprêtait à se rendre à la Rochelle. Par

(1) Archivée nationales, AF" 265.

(2) Ihid., Procès Brion, W, 305.

(3) Mémoires de .Mercier du Rocher. (Chassiw, Guerre de Vendée, t. !•'. p. 593-594.)

degrés et en dépit de bien des à-coups, un peu d'ordre se dégageait du chaos des premiers jours. Autant qu'on peut fixer les chiffres demeurés toujours un peu incertains, il y avait vers le 6 ou le 7 juin dix-huit mille hommes rassemblés à Niort, dix ou onze mille réunis à Saumur et aux environs, cinq ou six mille groupés à Thouars qui venait d'être réoccupé par les patriotes, enfin dix ou douze mille hommes dans la basse Vendée. C'est à ce moment que de nouveaux succès de l'armée catholique vinrent menacer non seulement les provinces de l'Ouest, mais la sécurité de la République ellemême.

La victoire de Fontenay avait assuré aux Vendéens des fusils, des munitions, des approvisionnements. Elle leur avait en outre rendu leur artillerie perdue dans la bataille du 16. Elle les constituait enfin les vrais maîtres du pays, depuis les rives de la Loire jusqu'aux limites de la Charente.

En cette occurrence, la véritable sagesse était l'audace. A huit heues était Niort. Là se trouvait rassemblé un amas d'hommes, médiocrement armés, sans cohésion, sans confiance en eux-mêmes. Que, sans perdre un jour, on fondit sur eux, qu'on les surprît dans la crise de leur formation, et un succès presque certain, plus grand que tous les autres avantages, couronnerait l'entreprise. Du même coup, les communications seraient coupées entre Paris et la Rochelle.

Les vainqueurs n'eurent point cette opportune promptitude. Le lendemain de la bataille était un dimanche ; ils remplirent les églises et remercièrent Dieu. Puis, sous le nom de Conseil supérieur^ ils créèrent pour l'administration du territoire une commission civile composée de prêtres, de vieux gentilshommes ou d'avocats, et aui d'ailleurs ne ser-

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virait à rien. Ils s'attardèrent en outre à rédiger une lonc^uo proclamation, inutile pour les Vendéens qui, généralement, ne savaient pas lire, plus inutile pour les patriotes qui seraient compromis jusqu'à la mort s'ils y jetaient les yeux (1). Cependant les paysans brûlaient de retrouver leur demeure. Indépendants autant que braves, ils remontèrent vers le Bocage, moins en soldats qui poursuivent une guerre qu'en partisans qui reviennent d'une incursion.

Les insurgés étaient alors en cette période de fortune montante où tout tourne à bien, même les fautes. Ils venaient à peine de regagner leurs foyers quand la nouvelle se répandit qu'au nord-est Leygonier reprenait roiïensivc, qu'il poussait des détachements vers Vihiers, qu'il menaçait la région de Cholet. Aussitôt à tous les clochers le tocsin sonna ; et les capitaines de paroisse convoquèrent de nouveau leurs hommes. Les Vendéens, qui avaient été si prompts à se disperser, ne furent pas moins rapides à se rallier. Par tous les sentiers ils débouchèrent, portant leur fusil, leur pain, leurs munitions et récitant leur chapelet. Gens des Mauges, riverains de la Loire, Poitevins du haut pays, tous se rejoignirent; et dans les premiers jours de juin, l'armée subitement reformée défila sur la route de Cholet à Vihiers, se dirigeant sur Sauraur.

En chemin l'attendait une nouvelle victoire. Leygonier, avec quatre mille hommes environ, occupait, en avant de Doué, les bords du Layon. Le 7 juin, les insurgés l'attaquèrent, le rejetèrent sur Doué. Rien ne résista à leur choc. Le général républicain n'eut que le temps de sauver son artillerie et ses bagages. Quant à ses troupes, elles se replièrent en désordre et ne se rallièrent que sur les hauteurs de Bournan.

Bournan n'était qu'à trois kilomètres de Saumur. Dans la ville, le bruit de la défaite répandit la consternation. La

(1) V. le texte 'de cette proclamation dans Beauchamp, Histoire de la Vendée, t. I«^ Pièces justificatives, n" VII.

terreur s'accrut quand on vit arriver les vaincus, peu diminués en nombre, mais tout démoralisés de l'échec et semant le découragement. Comme tous les mauvais soldats, ils accusaient leur général. « Leygonier, répétaient-ils, est un traître. » — « Non, ce n'est pas un traître, répliquaient les commissaires de la Convention. » Puis ils ajoutaient : « Il faut pourtant convenir qu'il n'est pas heureux (1). » Et presque aussitôt ils le destituèrent. Encore quelques heures et sans doute les Vendéens se montreraient. Quelles forces pouvait-on leur opposer? Hait ou neuf mille hommes à peine (2). En cette détresse, on s'avisa qu'il y avait à Thouars un petit corps de quatre mille hommes sous les ordres du général Salomon. Ce serait un précieux secours. Le général Duhoux, qui commandait en chef à Saumur, décida de l'appeler au plus vite.

Une distance de huit lieues sépare Thouars de Saumur. Ce fut le 8 juin, à deux heures seulement, que Salomon reçut l'ordre du général Duhoux. A quatre heures, il se mit enroute. Cependant les Vendéens, après la victoire de Doué, avaient résolu de se diriger sur Saumur, non par la route directe, mais en décrivant un vaste demi-cercle, de façon à aborder la place par le sud. Le 8 juin, à sept heures du soir, ils arrivaient à Montreuil-Bellay, quand ils se heurtèrent aux troupes du général Salomon. Entre les deux corps une lutte s'engagea. Elle commença à la chute du jour et se prolongea, opiniâtre et sanglante, à travers les ténèbres. lies pertes des Vendéens furent terribles ; mais cette fois encore la victoire leur fut fidèle ; et les républicains, rejetés sur Thouars, rétrogradèrent de là jusqu'à Parthenay.

Pour les défenseurs de Saumur, l'espoir du secours était perdu. Cette ville, la plus considérable que les Vendéens

{i)Papiers et notes du représentant Chottdieu, p. 386.

(2) Rapport du citoyen Cailleau, maire de Saumur, aux administrateurs de Maine-et-Loire. (Bibliothèque d'Angers.) — Desmé de Cha- VIGNY, Histoire de Saumur pendant la Révolution, p. 172.

SAUIVIUR

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