TOME II
hôpital à Saint-Laurent-sur-Sèvre. Point d'uniformes mais des paysans venus en habits de travail et coiffés de chapeaux de feutre ou de bonnets de laine ; des chefs tout semblables aux soldats et qui ne s'en distinguent que par un mouchoir rouge noué sur la tête ou bien encore par une écharpe blanche.
Et pourtant sous ce dénûment, ces pauvres, ces humbles cachent deux forces extraordinaires : celle qu'ils empruntent à leur méthode de guerre, celle qu'ils puisent en leur vaillance.
Leur méthode de guerre, ils l'ont de suite devinée par une vive et claire saillie de sagesse et de bon sens ; elle s'est trouvée en harmonie avec leurs armes, leur tempérament, la nature de leur pays. Elle est simple autant que redoutable, et juste à la portée d'esprits incultes que toute chose compliquée dérouterait. Quand on peut choisir le lieu de la lutte, la préférence se porte sur un terrain raviné, couvert d'arbres ou de haies, et propice aux surprises. L'ordre de bataille a généralement la forme d'un croissant. Au centre se placent ceux des combattants qui sont moins habiles et moins aguerris, ou n'ont d'autres armes que celles qui servent dans les corps à corps, les piques, les fourches, les bâtons. Aux ailes dirigées en flèches sont postés les meilleurs tireurs, ceux qui sont les premiers par l'agilité et le sang- froid. Ceux-ci s'avancent silencieusement, mettant à profit tous les couverts et enveloppant peu à peu l'adversaire qui ne les voit pas. Quand ils sont à bonne portée et bien abrités, ils visent lentement, tirent et presque toujours atteignent ; car prodigieuse est leur adresse et non moins prodigieuse leur maîtrise d'eux-mêmes. Ils progressent de haie en haie, d'arbre en arbre, courant ou rampant dans les espaces découverts, chargeant, rechargeant leurs fusils, toujours tirant, toujours tuant ou blessant. L'ennemi s'irrite de ces coups qu'il ne peut rendre, puis s'intimide et se trouble en voyant se creuser les vides. Si l'artillerie donne, ses boulets risquent de se perdre ; si la cavalerie charge, elle s' cm-
barrasse dans les haies ou les bouquets d'arbres, et les balles au passage abattent chevaux et cavaliers. Quand cette fusillade a jeté dans les rangs le trouble et l'indécision, le gros des paysans, demeuré en arrière, fait irruption d'un choc violent, et réduit à la fuite ceux que le feu des tirailleurs a ébranlés. Cependant il arrive parfois que les républicains, plus solides et moins nerveux, ne se laissent ni effrayer ni rompre. Alors rapidement les tirailleurs se replient, pareillement le corps de bataille ; et la retraite elle-même est peu dommageable par les accidents du terrain et la connaissance parfaite des lieux. La promptitude est égale pour foncer en cas de victoire, pour disparaître en cas de défaite, et cette tactique a été décrite en deux mots : assaut de lévriers, fuite de loups.
Ces gens de Vendée ont pourtant une force plus grande que celle qu'ils empruntent à leur tactique, c'est celle que leur communique leur courage.
Quel est ce courage? Ce n'est ni celui du conquérant en quête de territoire, ni celui de l'ambitieux affamé de grades ou du chercheur d'aventures que tentent les grandes prouesses. En eux rien du condottiere pour qui la guerre est profession, rien de l'émeutier des villes qui aime la bataille pour la bataille ou du gamin de Paris qui gouaille en risquant sa vie. Ils sont intrépides, mais d'une intrépidité austère comme le devoir. Ils sont résolus, mais avec des retours bien humains, fermes, mais en portant en arrière des regards attendris, depuis le paysan qui dételle tristement ses bœufs, jusqu'à Bonchamps qui quitte son domaine de la Baronnière comme Joinville son castel.
Plus tard, beaucoup plus tard, dans la Vendée, dans l'Anjou pacifié, il arriverait parfois que les rares survivants des grandes guerres tenteraient le crayon des artistes. On a quelques-uns des croquis qui ont fixé dans l'âge mûr ceux qui dans leur jeunesse furent héroïques. Ces esquisses sont suggestives : des traits rudes avec un regard doux ; dans
les plis des lèvres une énergie obstinée ; nulle coquetterie de l'ancien soldat qui conserve dans son costume et dans son allure la marque de sa vie militaire ; rien que des paysans ayant pris un instant le fusil, mais revenus à la charrue en humbles et rustiques fils de la terre ; dans la physionomie, nulle provocation, nulle timidité non plus, mais quelque chose de réfléchi, de paisible et d'intrépide ; dans les yeux seuls une vie intense et un reflet profond et mystique, comme s'ils gardaient l'image du Dieu pour qui ont été livrés tant de combats.
C'est Dieu seul qui, dans la guerre de Vendée, au moins dans les premiers jours, est l'acteur suprême et le maître souverain. Il est la vraie, l'unique source où se retrempent les courages. Les voici, ces gens de l'Ouest, traversant, retraversant les routes, de Cholet à Thouars, de Thouars à Fontenay, de Fontenay à Saumur. Nulle raillerie, nulle bravade, nulle affectation d'indifîérence pour la vie qu'on va sacrifier, mais une disposition recueiUie, et, tout le long du chemin, des prières. Sur le passage des colonnes près de Mortagne, quelques enfants crient : Vii>e le roi! « C'est bien, dit un des combattants, mais criez d'abord vive la religion (1) ! » C'est que, pour ces hommes, la religion est le tout de leur vie. Ils sont terribles dans la colère, la vengeance ou l'ivresse. Une seule invocation, une seule, ceUe du nom de Dieu, abat leur ardeur de représaifles. Un jour — c'est au lendemain du choc de Chemillé — comme ils menacent la vie des prisonniers, d'Elbée les conduit jusqu'à une croix de mission, et récitant le Pater : « Pardonnez-nous nos offenses, dit-il, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Et subitement leur courroux s'apaise. Un autre jour, ils invoquent les cruautés dos bleus ^oui se montrer cruels à leur tour ; La Rochejaquelein se contente alors de leur dire : « La loi de nos ennemis est de nous immoler : mais notre loi à nous est de
(1) BOTTTTLLIEE DE Saint-Andeé, Mémoires d'un père à ses enjanis, p. 78.
pardonner. » A ces seules paroles la colère atroce fait place à l'humanité sublime. Ils sont, ces insurgés de TOuest, soldats farouches, mais soldats de guerre sainte. En route ils prient. Dispersés derrière les haies, au moment de tirer, ils prient encore, d'une prière fanatique et calme, pour que Dieu bénisse leur coup. Le coup parti, il leur arrive, en se faufilant d'arbre en arbre, en franchissant agiles les échaliers, de murmurer encore une oraison. Pour qui? A la fois miséricordieux et implacables, ils implorent rapidement, entre deux coups de feu, pour la victime qu'ils viennent d'abattre. Chez eux, — au moins à ce début, — nulle pensée de gloire, nul souci de l'épopée qu'inconsciemment ils tracent, jour par jour, au prix de leur sang. Peu ou point d'illusions : « Vous ne vaincrez pas toujours, disait Quétineau, le général républicain, à Cathelineau. Et alors que ferez-vous? » Et celui-ci de répondre : « Alors, nous mourrons. » C'est que la certitude assurée de leur foi a dépouillé pour eux la mort de ses affres. Frappés, ils compriment la plainte, cherchent à leur ceinture leur chapelet ou murmurent de leur voix d'agonisant l'un des cantiques du Père de Montfort sur les joies de l'autre vie. Et au village, quand on apprend leur trépas, sur les lèvres les prières se contredisent, prières de deuil, prières d'allégresse. Et pourquoi s'afTliger? La mort ne fait qu'ouvrir la cloison qui sépare la vie présente du paradis. Les peuples simples sont les seuls peuples redoutables ; les éclectiques ne sont bons que pour être foulés. Courbés sous leurs défaites, les chefs républicains commencent à comprendre, ù pénétrer l'âme vendéenne. Leurs attestations, moitié invectives, moitié aveux, complètent l'hommage. Celui-ci écrit de ceux qu'il appelle les brigands : « Ils n'ont d'autre parti que celui de vaincre ou de mourir (1). » Celuilà ajoute : « Leur fanatisme est tel qu'aucun danger ne
(1) Lettre du général Boulard à Goupilleau. (Chassik, Guerre de Vendée, t. U, p. 7.)
les effraie : ils n'aspirent qu'à la gloire du martyre (1). » « On n'imagine pas, mande le général Berruj^er, jusqu'à quel point de folie les têtes exaltées par l'esprit religieux peuvent se porter (2). » « Ces malheureux, dit Barère à la Convention, marchent avec hilarité au supplice (3). » Choudieu ébauche à sa manière un éloge. Parlant des brigands : « Ces hommes, déclare-t-il, nous ont emprunté quelquesunes des vertus républicaines. » Dans le rapport du même Choudieu à la Convention, nous lisons ces lignes qui semblent empruntées aux Actes des martyrs : « Nous avons vu des hommes, condamnés par des commissions militaires à être fusillés, demander à ceux qui étaient chargés de l'exécution de ne tirer que les uns après les autres, afin de les faire souffrir davantage pour la cause de Dieu (4). »
J'arrête ici ces témoignages qu'on pourrait multiplier à volonté. Pour s'avancer, par delà Saumur, jusqu'au cœur de la France, ces hommes n'ont rien de ce qui assure l'avantage, ni le nombre, ni l'armement, ni la discipline, ni l'expérience des chefs. Peut-on d'ailleurs souhaiter leur victoire définitive qui serait peut-être le brisement de l'unité nationale? Et pourtant, malgré l'infériorité de toutes les ressources humaines, qui eût osé certifier leur défaite, tant demeurent grandes les chances de succès pour quiconque a banni de son cœur toute crainte, jusqu'à celle de mourir !
Il s'en faut que ces perspectives aient apparu aux contemporains avec la netteté où elles se montrent aujourd'hui.
(1) Adresse des délégués de Maine-et-Loire. (Moniteur, t. XVI, p. 237.)
(2) V. Savary, Guerre de Vendée et des Chouans, t. l", p. 170.
(3) Rapport de Barère à la Convention nationale, 6 mai 1793.
(4) Rapport du représentant Choudieu, p. 18.
C'est à travers toutes sortes d'incertitudes et do ténèbres que les chefs vendéens, gens inaptes aux longs calculs, avaient à préciser leur conduite future.
On rapportera ce qu'on sait de leurs délibérations, d'après les souvenirs conservés en Vendée et d'après les rares écrits
émanés des rebelles. . „ -, . j„
Les opérations agrandies semblaient exiger un.to de commandement. Qui cboisir? Parmi les genl.lshommes nlusieurs se recommandaient par des services distingues, Ls qu'aucun s'imposât par une supériorité reconnue Lescure, que sa réconte blessure aggravée par la fièvre allait éloigner de l'armée, réunit chez lui, avant de partir, les orindpaux chefs. C'était le peuple qui avait commence Currection : lui rendre hommage, c'était faire acte de ûstice acte d'habileté aussi. Parmi les hommes du peup e, a s'en trouvait un que tout le monde honorait pour sa piete, irverlus, son courage, qui avait montré, en toute occurrence uix eus droit, mi certain coup d'œil mi itaire, et qm rehaussait tous ces dons par une parfaite modestie. Catheineau - car c'est de lui qu'on veut parler ici - tut propose pi Lescure pour le commandement en chef. Le choix avait Ldouble avantage de flatter les paysans et de mettre d accord e, gentilshommes. Si nous en croyons les mémoires do Min de La Rochejaquelein, tout le monde applaudit • excepte le bon Catheiineau qui lut bien surpris de tant d'honneur (1) ,-.
Lescure. ^«„^ont frpntp-deux ans au Pin-en-
20 M. l'abbé Cantiteau. curé pendant trente aeu.^
Humble et obscur, peu instruit quoique d'esprit juste, Cathelineau figurerait le commandement plutôt qu'il ne l'exercerait. Les mêmes hommes, qui venaient de nommer un chef, entreprirent de discuter un plan.
Il semble que La Rochejaquelein et Stofflet aient proposé une vigoureuse offensive vers Tours, peut-être de là vers Paris. Le dessein fut jugé trop dangereux. Tl faudrait s'avancer en un pays très découvert, point favorable comme le Bocage à la guerre de surprise : les villes à traverser, très acquises à la Révolution, se lèveraient contre les envahisseurs loin de se rallier à eux : enfin les paysans, qui n'aimaient pas à perdre de vue leur foyer, suivraient malaisément ceux qui les entraîneraient si loin. Un parti tout opposé fut soutenu par Lescure ; il consistait à tenir fortement tout le Bocage ainsi que les districts limitrophes, à s'y retrancher, à y poursuivre une vigoureuse guerre de
Mauges, paroisse de Cathelineau, affirme pareillement l'élection et déclare avoir eu en mains le brevet qui l'a constatée. (Lettre du 28 septembre 1807. V. Becue d'Anjou, 1876, p. 98.)
3" Cette élection est rapportée, quoique avec des circonstances non tout à fait concordantes, par les historiens de la Vendée qui ont écrit à l'époque la plus rapprochée des événements, c'est-à-dire Botjrnizeatjx {Guerre de Vendée, t. II, p. 4) et Alphonse DE Beauchamp {Histoire de la guerre de Vendée et des Chouans, t. I''^ p. 199).
4° La confirmation de cet événement se trouve dans les Mémoires de Poirier de Beauvais (p. 18 et 77) qui devait être bien renseigné, car il se trouvait à Saumur en juin 1793.
5" En outre, dans un précis historique qui paraît avoir été écrit sous le Consulat, Gibert, qui fut secrétaire du conseil de l'armée d'Anjou et du haut Poitou, mentionne comme général en chef Cathelineau. (V. Bévue d'Anjou, janvier-février 1894, p. 95 et 96.)
6" J'ajoute que, sous la Restauration où la qualité de Vendéen était un titre d'honneur, on a pu, dans les cérémonies officielles et dans de nombreux écrits, célébrer Cathelineau comme chef des armées vendéennes, sans qu'à ma connaissance, aucune réclamation des survivants ne s'élevât.
La nature et les proportions de ce travail ne me permettent pas d'entrer dans les détails de cette controverse. Ceux qui voudraient la mieux connaître pourront consulter : Cathelineau, par l'abbé Bossard, et aussi quelques pages très substantielles de M. René BlacH£Z, Bonchamps et l'Insurrection vendéenne, p. 331 et suiv.
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partisans. Ce dornior projet, si modeste qu'il fiU, ne laissa pas que de rencontrer quelque faveur ; seulement, pour masquer tout aspect de retraite, plusieurs suggérèrent l'occupation d'.\ngers, la ville la plus importante du pays. Telles semblent avoir été les délibérations de Saumur. Je ne les rapporte ici qu'avec réserve. Nuls procès-verbaux ; rien que des souvenirs, et de seconde main ; car, parmi ceux qui délibéraient, la mort scellerait bientôt toutes les lèvi-os (1).
Cependant l'un des chefs les plus considérables, Bonchamps, était alors au château de Landebaudière où il achevait de guérir sa blessure de Fontenay, Éloigné de l'armée, mais passionnément attentif à la conduite des affaires, il ne cessait de méditer en sa solitude sur la combinaison la plus propre à assurer le triomphe. La marche sur Paris lui paraissait audacieuse à l'excès. D'un autre côté, il estimait que l'insurrection, si elle se confinait dans le Bocage, risquerait de s'éteindre sur place ainsi qu'une flamme qui ne trouve pas de nouveau foyer. La véritable habileté lui paraissait de porter la guerre en Bretagne. Là on trouverait comme dans le Bocage des haies vives, des ajoncs, des landes, des chemins creux, tout ce qui favorise la guerre de partisans : là se rencontrerait une population pieuse comme celle du Bocage et elle aussi cruellement froissée par les lois religieuses ; au mois de mars, ces contrées s'étaient en partie soulevées et, bien que l'émeute eût été réprimée avec une implacable rigueur, quelques germes subsistaient qu'il serait possible de raviver. Bonchamps commandait un corps, composé partie de gens de Saint-Florent, partie de Bretons venus de l'autre côté de la Loire. 11 avait apporté tous ses soins à discipliner sa division, à lui communiquer l'aspect militaire; et quoique agissant de concert avec la
(1) V. BouHNiZEAUX, Guerre de la Vendée, t. II, p. 6. — V. aussi Stofflet, par Edmond Stofflet, p. 99.
grande armée catholique, il se piquait de ne pas se confondre tout à fait avec elle. Le dessein où il se complaisait eût été de se jeter avec ses hommes en Bretagne, mais en négligeant Nantes qu'il jugeait sans doute trop difficile à emporter. Les Angevins de d'Elbée et de Cathelineau le soutiendraient s'il en était besoin. Puis, de la Bretagne, on se rabattrait sur le Maine (1).
On en était là quand des nouvelles importantes arrivèrent du Marais. Là-bas, l'insurrection s'était traînée longtemps en d'obscures alternatives de succès et de revers. Les républicains avaient le 22 avril reconquis Machecoul ; en revanche ils avaient échoué le 30 avril devant Légé et essuyé dans les jours suivants une défaite à Saint-Colombin. Un peu plus tard, la victoire de Fontenay avait, comme par contre-coup, relevé dans la Vendée maritime la fortune des rebelles. Challans avait été évacué par les patriotes. Du milieu de la confusion, un chef, M. de Charette, commençait à émerger- Un événement notable acheva de le mettre en relief; le 10 juin il reprit Machecoul.
Vendéens du Marais, chefs de la grande armée, les uns et les autres étaient demeurés jusque-là isolés. Lescure, sans connaître Charette, lui envoya un messager pour le complimenter du succès de Machecoul. Celui-ci répondit par des félicitations pareilles sur la prise de Saumur. Cette correspondance courtoise semblait un acheminement vers une action commune. Si jamais l'armée cathohque se portait vers Nantes, cette action commune s'imposerait; car alors Charette, en servant les Angevins, servirait encore plus ses propres intérêts ; c'était de Nantes, en effet, que partaient les expéditions dirigées contre le pays de Retz ; et la reddition de Nantes, ce serait pour lui non seulement le salut, mais l'affermissement de sa puissance.
(1) y. Mémoires de Mme de Bonchamps, p. 37. — V. aussi Blacek, Bonchamps et V insurrection vendéenne, p. 193-195.
Mais de quel côté se porterait la grande armée? On avait délibéré sans rien décider. A Saumur, les jours s'écoulaient triomphants et stériles. Sur la ville, sur le château flottait le drapeau blanc. Les églises ne désemplissaient pas. Les gentilshommes continuaient leurs inculpions, chevauchées brillantes qui trompaient leur inaction et charmaient leur bravoure. Tout cet aspect prospère cachait mal la confusion des choses. Les bandes de paysans commençaient à se désagréger. Les chefs eux-mêmes étaient en partie dispersés : d'Elbée venait d'arriver, mais Bonchamps était toujours au château de Landebaudière ; Lescure blessé et temporairement incapable de servir venait de partir pour le château de la Boulaye ; si nous en croyons les souvenirs de l'abbé Cantiteau, Catholincau et La Rochejaquelein se trouvaient le 16 juin à Jallais. Au fond, sous la responsabilité des mesures à prendre, les généraux vendéens se sentaient écrasés. Cependant l'urgence d'une résolution s'imposait. Marcher vei"s Tours, vers Paris, semblait folie ; rentrer dans le Bocage paraissait bien humble. L'occupation d'Angers aurait le double avantage de ne point éloigner du sol natal et de garder un aspect de brillante conquête. Ce plan, déjà débattu, fut en fin de compte adopté.
Le 19 juin, l'armée cathoUque fit donc son entrée dans la capitale de l'Anjou. Les autorités républicaines s'étaient retirées, et avec elles la force publique. Dans la ville nulle résistance, et de la part des envahisseurs nul excès. Les seules rapines furent des larcins pieux ; c'est ainsi que l'un dos drapeaux de la garde nationale, tout chargé de broderies» fut donné par Cathehneau au curé du Pin-en-Mauges pour l'ornement de l'église paroissiale. L'un des premiers soins fut de délivrer les ecclésiastiques âgés ou infirmes qui se trouvaient reclus au couvent de la Rossignolerie. On les combla d'attentions et d'hommages ; et eux-mêmes incontinent se rendirent dans les églises où plusieurs, dit-on, confessèrent toute la nuit. Il importait de frapper par un grand étalage
de pompes religieuses l'imagination des Vendéens. Dans les rangs de l'armée était un prêtre du nom de Guillot de Folleville. Cet homme, trouvé jadis à Thouars sous l'uniforme de garde national et en cette qualité fait prisonnier, s'était hâté de détromper les vainqueurs. Il n'était pas, comme son habit pouvait le faire croire, un combattant ; bien au contraire, il avait reçu, disait-il, non seulement la marque sacerdotale, mais l'onction épiscopale. Il était, ajouta-t-il, évêque d'Agra. Ce Guillot était \Taiment prêtre : tout le reste était inventé, tout, jusqu'au nom de l'évêché qui n'avait jamais existé. La simplicité vendéenne ne soupçonna aucune supercherie, et sans plus ample examen le nouveau venu parut envoyé de Dieu. Il se munit d'une crosse, d'une mitre, d'un anneau, de tout ce qui, pour le peuple, fait un évêque. A Fontenay, on l'avait nommé président du conseil supérieur. A Angers, le dimanche qui suivit l'occupation, il officia pontifîcalement dans la cathédrale. Parmi les Vendéens qui n'avaient jamais vu ni si belle église, ni si beaux ornements, ni tant de prêtres réunis, l'impression fut profonde ; et de plus en plus ils se jugèrent soldats de guerre sainte.
Quelle que fût la vertu surnaturelle d'une bénédiction épiscopale, un peu de sagesse humaine ne nuirait pas. De nouveau les chefs se rassemblèrent. Où se dirigerait-on en quittant Angers? Plus d'une fois déjà, à Saumur, le nom de Nantes avait été prononcé. C'est alors que, malgré les répugnances de Cathelineau, l'attaque de cette ville fut résolue. Si elle tombait au pouvoir des Vendéens, les résultats seraient incalculables : un immense matériel serait acquis aux vainqueurs ; les communications seraient libres avec la mer ; la Bretagne enfin serait ouverte à l'insurrection. Il importait que ces efforts fussent combinés avec ceux des gens du Marais : M. de Donnissan, beau-père de Lescure, fut délégué vers Charette. Les deux chefs se rencontrèrent à Vieille- Vigne. Charette promit de se porter vers la rive gauche de la Loire, tandis que la grande armée aborderait la ville par la rive
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droite. Il semble qu'on cette entrevue le jour de l'attaque ait été fixé. Elle am-ait lieu le 29 juin, jour de la Saiut-Pierre.
A Nantes, depuis trois mois, tout était anxiété. Au commencement de mars, la grande ville s'était trouvée enserrée entre deux insurrections : celle du nord qui embrassait la région de Savenay et s'étendait dans le Morbihan, dans l'I Ileet-Vilaine ; celle du sud qui venait d'éclater dans le pays de Retz et dans le Marais. En cet extrême péril, les autorités s'étaient efforcées d'assurer le salut en imposant la crainte. Le 13 mars, tous les pouvoirs avaient été. remis à un comité central composé de délégués du département, du district, de de la municipalité. Puis, le même jour, par une audacieuse usurpation législative, un tribunal extraordinaire avait été créé qui, sans instruction, sans appel, sans recours en cassation, jugerait tous les révoltés. En outre, chaque détachement de la force armée serait accompagné d'une cour martiale qui statuerait « sur les lieux et à l'instant » sur le sort des rebelles. Incontinent la guillotine fut dressée sur la place du Bouffay et, un homme du pays de Retz, nommé Gabriel Musset, ayant été condamné à mort, l'assemblée des trois corps administratifs décida qu'il serait exécuté sur-lechamp (1).
Les districts de Savenay, de Redon, de la Roche-Bernard furent bientôt réduits par la terreur, sinon tout à fait pacifiés. Au sud de la Loire, l'insurrection persista, tenace et violente. Pour les Nantais, les jours s'écoulaient pleins d'in-
(1) Procès-verbaux des séances des trois corps admiaistratifs. (Archioea du département de la Loire-Inférieure, série L.)
quiétude, pleins de perplexité aussi. Certes ils détestaient ceux qu'ils appelaient les brigands; le récit des excès de Machecoul les avait pénétrés d'horreur, et la large barrière de leur fleuve les rassurait à peine contre les incursions des insurgés. D'un autre côté, les nouvelles venues de la capitale leur inspiraient une répulsion mêlée d'effroi. Conservateurs comme ceux qui ont acquis de grandes richesses, modérés par éducation et par goût, les bourgeois de Nantes avaient embrassé avec ardeur le parti girondin, et ils détestaient à Paris le jacobinisme autant que le royalisme en Vendée. Plusieurs fois on les vit, quand ils étaient appelés au service de la garde nationale, se dérober à toute faction devant la prison du Bouffay : ils ne voulaient point, disaient-ils, remplir le rôle de geôliers. Un autre signe du sentiment publie, ce fut l'accueil fait aux messagers venus de Paris : Volney, qui prêchait la modération, fut acclamé ; Merlin de Douai et ses collègues, qui poussaient aux mesures rigoureuses, furent reçus avec la plus hostile froideur (1).
Le mois de juin arriva. Ce fut le temps des grandes alarmes. Le 3, le courrier apporta la nouvelle des événements du 31 mai. Bientôt cette inquiétude s'absorba dans une plus poignante angoisse. Le 5 juin les membres du comité central écrivaient : « L'ennemi est à nos portes et vient piller impunément les maisons du faubourg Saint-Jacques et du pont Rousseau (2). » Six jours plus tard, le 11 juin, on apprit coup sur coup deux nouvelles terribles : Charette venait de reprendre Machecoul : la grande armée catholique venait de conquérir Saumur.
Ces messages répandent la consternation. Tout éperdus, les administrateurs s'adressent àCanclaux, commandant l'armée des côtes de Brest, et le conjurent d'arriver ; ils le sup-
(1) Meixinet, la Commune et la milice de Nantes, t. VII, p. 232 et 8uiv.
{2) Correspondance du Comité central. [Archives départementales de la Loire- Inférieure.)
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plient surtout d'amener avec lui l'un de ses lieutenants, Beysser, très populaire parmi les Nantais. De tous côtes, ils demandent des secours, et en des lettres désespérées : « Nous combattrons, écrivent-ils à leurs collèj^ues du Finistère, nous combattrons jusqu'au dernier instant pour la liberté et l'égalité. » Puis ils ajoutent : « C'est peut-être la dernière fois que nous parlons (1), »
Le 14, Canclaux arriva, puis Beysser, qui plaisait par sa belle assurance. Mais en même temps éclata une autre nouvelle : Angers venait d'être évacué par les autorités républicaines et sûrement les Vendéens allaient y entrer.
Dès lors, toute illusion se dissipant, les plus optimistes eux-mêmes comprirent l'imminence d'une attaque. Où trouver assistance? Il y avait des forces à Angers; on apprit qu'elles se repliaient, non vers la Loire-Inférieure, mais vers la Mayenne. Biron avait des troupes à Niort, des troupes à Tours, mais n'osait les faire entrer en campagne tant il les jugeait mal organisées ! Des appels ardents furent adressés aux représentants en mission, au comité exécutif, à la Convention, a La réduction de Nantes, répétaient les membres du comité central, deviendrait la perte de la ci-devant Bretagne, peut-être de la France. » Et ils ajoutaient : « Des hommes, des armes ! »
Voici pourtant en quoi l'attaque vendéenne tournerait au profit, peut-être au salut de la République : En cet excès de péril, Nantes la girondine s'absorba dans une autre Nantes, Nantes la patriote. Dans le plan de résistance fédéraliste, la grande ville devait servir de trait d'union entre Bordeaux et la Bretagne. Menacée par les Vendéens, elle abdiqua ce rôle pour ne songer qu'à l'unité nationale à défendre. Aux suggestions venues du Finistère, les membres du comité central répondent le 17 juin : « Vous devez bien
(1) Lt-ttre du Comité central, 11 juin 1793. (Archives dcpartementalea de la Loire- Inférieure.)
penser que dans l'état où nous sommes, il nous est impossible de songer à l'afîaire qui vous occupe principalement en ce moment, c'est-à-dire l'envoi de la force départementale à Paris. » Et ils poursuivent en ces termes : « Ne serait-il pas plus salutaire de réunir toutes les forces et de les diriger d'abord contre les rebelles... C'est le premier incendie à éteindre. » Et le même langage se retrouve le lendemain dans une lettre aux administrateurs d'Ille-et- Vilaine (1).
On en était là quand, au comité central, une lettre arriva, datée d'Angers et émanée des généraux vendéens. « Nous tenons d'une main, disaient ceux-ci, le fer vengeur et de l'autre le rameau d'olivier. « Les Nantais étaient sommés d'arborer le drapeau blanc, de livrer les caisses publiques, les armes, les munitions. La garnison mettrait bas les armes. Des otages seraient fournis. A ce prix la ville obtiendrait entière protection. Sinon elle serait livrée à une exécution militaire.
Le maire était Baco, girondin d'opinion, qui, dans ces jours, incarna en lui la résistance. Il tint la sommation secrète, de crainte qu'elle n'effrayât les républicains et n'exaltât la confiance des royalistes assez nombreux dans certains quartiers. Mais, avec un redoublement d'activité, tout se prépara pour repousser l'attaque. Il fallait concentrer l'autorité : l'état de siège fut décrété, et une proclamation déclara punissable de mort quiconque parlerait de se rendre. Il importait d'étouffer, au moins provisoirement, toute division entre les républicains : déjà le comité central s'était mis en contact avec les délégués des sections. Le plus essentiel serait de recruter des soldats. Nantes avait pour sa défense Ba garde nationale dont une portion avait été mobilisée, en outre quelques fractions de régiments d'infanterie, notamment le 34^, le 39^, le 109^ de ligne, enfin d'assez nombreux
(1) Correspondance du Comité central, f° 93 et 94. (Archives départementales de la Loire-Inférieure.)
L'ARMliE CATHOLIQUE ET ROYALE C13
bataillons de gardes nationaux venus de la Seine-et-Oise, de l'Orne, de la Seine-Inférieure, des Côtes-du-Nord et de quelques autres départements. La force totale était de douze mille hommes environ. De nouvelles demandes de secours furent adressées de tous côtés, et particulièrement ù Biron dont on ne voulait pas désespérer. Cependant la ville de Nantes, couverte au sud par la Loire, n'avait au nord ni fortifications, ni défenses naturelles. En hâte, les maisons du périmètre extérieur furent percées de meurtrières ; les rues principales furent barricadées ; sur les points dominants, des batteries furent installées ; aux débouchés des grandes voies d'accès furent édifiées des redoutes en terre. La même vigilance qui s'apprêtait à lutter contre l'ennemi s'appliquait à déjouer les manœuvres de ceux qu'on soupçonnait de royalisme. Plusieurs individus dénoncés furent arrêtés ; les femmes et les enfants de ceux qui s'étaient joints aux révoltés furent internés au couvent de la Visitation; enfin, près des entrées de la ville, on bouc]ia,dans les maisons suspectes, toutes les portes de derrière, toutes les entrées cachées.
En plusieurs colonnes, les Vendéens avaient quitté Angers. Quel que fût le prestige de leurs récentes victoires, ils étaient moins redoutables que ne le croyaient leurs ennemis. Plusieurs chefs manquaient : tel Lescure, blessé dans l'attaque du 9 juin, tel La Rochejaquelein, laissé comme gouverneur à Saumur. Le gros de l'armée se composait des Angevins, avec Cathelineau, avec Stofïlet, avec d'Elbéo surtout qui conseillait Cathelineau au point de le suppléer. Il y avait aussi la division Bonchamps que Bonchamps luimême n'avait pas rejointe encore, mais qui comptait plu-