‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 4)Chapitre 5 sur 47 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

I. — Espoir des catholiques en Louis XVI. — La cour, le roi pendant l'automne de 1791. — Les adresses des catholiques. — La loi est votée ; sentiment de Louis XVL — Adresse mémorable du département de Paris (-5 décembre 1791) et comment cette adresse affermit le roi dans la résistance. — Protestations violentes de plusieurs des sections de Paris. — Les ministres. — Le veto est décidé ; par quelle mesure on essaie d'en atténuer la portée. — Comment il est notifié à l'Assemblée (19 décembre 1791). — Singulier contraste entre l'indifférence qui, sur l'heure, l'accueille, et la grande révolte dont il devient l'occasion.

IL — La lutte contre le ce^o; les clubs ; comment ils sont les grands meneurs de cette lut'.e. — Extraordinaire développement des clubs; causes diverses qui grandissent leur puissance. — Excitations contre les prêtres. — Pétition contre le veto et pour la sanction. — A qui sont expédiées les adresses. — Pression exercée parles clubs sur les municipalité-;, par les municipalités sur les districts, par les districts sur les départements. — Les administrations départementales; comment elles sont le plus souvent partagées entre leur modération naturelle et leur peur grandissante; démarches auprès du roi; adresses pour la sanction; les premiers arrêtés illégaux. — Comment se propage l'esprit de rébeili'^n.

III. — Quelles sont les ressources du pouvoir pour lutter contre celte révolte. — Le roi. — Les ministres ; leur condition misérable ; en quel état de dépendance et de suspicion les tient l'Assemblée; la liberté des cultes ; le ministre de la justice et le ministre de l'intérieur; leurs circulaires et instrurtions ; quelle cause générale discrédite et rend à peu près vaines leurs interventions en faveur des catholiques. — L'Assemblée ; forces de la droite; comment le centre lui échappe; courageuse tentative pour dénoncer et combattre la toute-puissance des clubs; rapport de Gorgiiereau (4 février 1792); insuccès de cet effort; ce qui affaiblit ou discrédite par avance la défense de la liberté religieuse.

IV. — La politique religieuse dans les départements pendant l'hiver de 1791 à 1792. — Aspect général de confusion. — Comment certains directoires demeurent fidèles à la liberté ; comment d'autres oscillent entre la liberté et l'arbitraire, ou bien encore s'orientent décidément vers la persécution. — Antagonisme des autorités; l'autorité administrative et l'autorité judiciaire. — Comment les clubs dominent tout.

V. — Les premiers exodes ; les évêques, les curés ; comment s'accomplissent en général ces premiers départs.

VI. — La condition des catholiques romains ; comm*'nt ils sont refoulés d'asile en asile. — Les villes : églises supprimées . chapelles des couvents ; ouverture de temples ; chapelles des hôpitaux ; chapelles des pénitents ou des confréries ; culte privé. — Les campagnes : églises conservées ; chapelles castrales ; oratoires ruraux.

VII. — Comment la persécution fait naître un commencement de résistance. — Des régions où la lutte religieuse est la plus vive : Flandre, Artois, Alsace, Franche-Comté ; région cévenole ; quelques districts du Midi : Toulouse, le Poitou, le Finistère.

Les catholiques, en leur détresse, fondaient sur le roi un suprême espoir. En 1790, il avait sanctionné, d'abord la Constitution civile, puis la loi du serment. Aggraverait-il ces deux faiblesses par une troisième défaillance ou, se rejetant violemment en arrière, oserait-il, en vrai roi de France, accomplir enfin la tâche de Dieu?

Dès le mois d'octobre, une adresse des catholiques fidèles avait éveillé la conscience du monarque. « Nous ne voulons, nous ne désirons que la paix, disaient les pétitionnaires ; nous n'aspirons qu'à jouir des droits que la Constitution nous donne. » Ils poursuivaient en demandant qu'on leur accordât des temples. « Dans l'exercice de notre culte, ajoutaient-ils, rien ne sera contraire aux lois de l'État, et la nation n'aura pas de patriotes plus vrais, ni Votre Majesté de sujets plus dévoués. » Tandis que cette requête se signait à Paris, d'autres suppliques arrivaient, envoyées par les provinces. Il en

venait du Midi, de l'Est, do l'Ouest surtout où perçaient les premiers signes des discordes civiles. « Rendez-nous nos prêtres, nos temples, disaient en Poitou les gens de Châtillonsur-Sèvre. » Ils ajoutaient : « Que l'on tienne les engagements contractés envers les prêtres constitutionnels, que l'on paye exactement leur salaire, nous sommes bien éloignés de nous en plaindre... Mais est-il juste qu'ils jouissent exclusivement de nos églises?» A travers la déférence du langage, une seule phrase se glissait, d'une vibration plus émue, et légèrement menaçante. « Quoique le peuple, disaient les pétitionnaires, soit infiniment doux et paisible, il serait dangereux autant que cruel de le porter au désespoir. »

Le 3 novembre, s'acheva la discussion générale de la loi. Le 16 novembre, on connut le rapport de François de Neufchâteau. Les jours suivants, les articles se succédèrent. Tout éperdus, les prêtres insermentés qui se trouvaient à Paris adressèrent au roi une nouvelle protestation. « De quel droit, disaient-ils, l'Assemblée veut-elle imposer le serment, même aux ecclésiastiques non-fonctionnaires? De quel droit veut-elle, contrairement à la Constitution, nous déclarer, sans jugement, suspects, nous présumer, sans jugement, coupables? N'a-t-on détruit les lettres de cachet que pour les ressusciter? »

Le 29 novembre, tout avait été consommé. « Le décret a passé avec toute la sévérité possible, écrivait Madame Elisabeth (1). » Le dernier article de la loi était ainsi conçu : « Le présent décret sera porté dans le jour même à la sanction. » Et avant le soir, le roi fut mis en demeure d'obéir.

Un an auparavant, après la loi du serment, l'archevêque d'Aix, M. de Boisgelin, avait été appelé. Il reparut en conseiller au palais des Tuileries. Les leçons des événements avaient détruit ses illusions. Le but n'était plus d'ailleurs de réformer ou de renouveler l'Église, mais d'abattre quiconque

(1) Lettre de Madame Elisabeth à Mme de Raigecourt,30 novembre 1791.

demeurerait fidèle aux anciennes coutumes, à l'ancienne hiérarchie. Le prélat se prononça pour le i'eto, proposa une déclaration par laquelle le roi proclamerait la liberté absolue du culte catholique (1). Qui eût pu, dans une bouche épiscopale, imaginer un autre avis? Un mémoire des évêques présents à Paris porta au monarque la même exhortation (2).

Vers cette politique virile, Louis XVI inclinait par horreur de la violence ; il y inclinait plus encore par esprit de repentir ; car le souvenir des deux précédentes sanctions lui pesait comme un péché. Combien sa volonté ne s'affermirait-elle point si, dans sa résistance, il rencontrait non seulement l'approbation des catholiques, mais l'assentiment des libéraux. Sur ces entrefaites, une adhésion très mémorable lui apporta cette précieuse force.

Le directoire du département de Paris avait rendu l'arrêté du 11 avril, véritable origine de la loi du 7 mai (3). Depuis six mois, il avait vu ses décisions méconnues, la loi elle-même transgressée. A la chapelle des Irlandais, vers la fin de septembre, les catholiques avaient été assaillis par les gens de désordre ; les cérémonies pieuses avaient été interrompues ; les femmes avaient été fustigées. Ainsi s'étaient répétées les scènes de l'église des Théatins. En un arrêté du 12 octobre, le directoire avait renouvelé ses prescriptions et proclamé derechef la liberté des cultes. Or, voici qu'en contradiction flagrante avec ces maximes, l'Assemblée élaborait une loi qui créait toute une classe de suspects. Du catholicisme romain, les membres du directoire se souciaient peu ; mais leur esprit très éclairé, leur âme très équitable se refusait à cette monstruosité que toutes les religions fussent permises, une seule exceptée. Dès le mois d'octobre, un de leurs amis, le poète André Chénier, devenu

|1) Papiers des Tuileries, 3« collection, n°' 294 et 295.

(2) Bertrand de Mollevtlle, Mémoires, t. I", p. 232.

(3) Yo'ir suprà. 1. 1", p. 427.

tout à coup journaliste et grand journaliste, avait traduit leurs pensées, a Les prêtres, disait -il un peu dédaigneusement, ne troublent les États que cpiand on s'occupe d'eux. » Il avait résumé sa doctrine en un mot : « Que chacun paye son culte, et n'en paye point d'autre ; que les tribunaux châtient les persécuteurs et les séditieux de tous les partis. » Puis, parlant des projets de proscription, il les avait déclarés inexécutables, à moins, ajoutait-il, qu'on ne voulût « exterminer les victimes par le fer et le feu (1) ». L'avertissement s'était perdu dans le tourbillon des passions contraires. La loi votée, les membres du directoire de Paris, et avec eux tous les modérés, avaient senti l'urgence de répudier l'œuvre révolutionnaire. De là le dessein d'une protestation solennelle qui rappellerait toutes les maximes naguère applaudies et déjà méconnues.

Le manifeste parut le 5 décembre, sous le titre d'Adresse au roi. Les adhérents, au nombre de dix, se défendaient d'intervenir comme magistrats, dans les affaires publiques ; ils prétendaient agir à titre individuel, et en simples citoyens (2). Mais comme ils appartenaient tous à l'administration départementale, l'acte emprunterait à cette circonstance une sorte de caractère officiel. Parmi les signataires on comptait La Rochefoucauld, Talleyrand, puis Beaumetz et Desmeuniers, personnages notables du parti constitutionnel. Les pétitionnaires — car ils se nommaient eux-mêmes de ce nom modeste — commençaient par exhorter le prince au respect de la Constitution : « Ceux qui méditent le renversement de l'ordre actuel sont, disaient-ils, vos ennemis, vos plus cruels ennemis et ne pourraient que vous livrer à tous les périls. » C'est sous cttte profession de foi libérale que les membres du directoire abritaient leurs conseils de résistance. Avec une implacable logique, ils

(1) Voir Moniteur, 22 octobre 1791.

(2) Voir lettre, 9 décembre 1791. (Moniuur, 14 décembre 1791.)

analysaient le décret, le scrutaient jusqu'en ses moindres dispositions et n'en laissaient rien subsister. La loi, observaient-ils, subordonne le payement des pensions ecclésiastiques au serment : mais ces pensions sont, de par la Constitution, dette nationale. Les prêtres qui auraient refusé de jurer sont déclarés suspects de révolte ; à ce titre, ils peuvent être éloignés de leur domicile et, en cas de désobéissance, emprisonnés : mais par cette prescription est ressuscité l'ancien système des ordres arbitraires, c'est-à-dire tout ce que la Révolution est venue abolir. Le décret ordonne aux directoires de département de dresser la liste des non-assermentés, de transmettre cette liste à l'Assemblée et d'y joindre des notices sur la conduite individuelle de chaque prêtre : mais qu'est-ce que cette obligation, sinon celle de l'espionnage? Les rédacteurs de l'adresse ajoutaient avec une hauteur méprisante : « A la lecture de ces dispositions, tous ceux qui vous présentent cette pétition se sont demandé s'ils se sentiraient ce genre de dévouement : tous ont gardé un profond silence. » La remontrance continuait en ces termes : « L'Assemblée refuse à tous ceux qui ne prêteraient pas le serment civique, la libre profession de leur culte : mais cette liberté, consacrée à jamais dans la Déclaration des droits, inviolable comme la plus sacrée des propriétés, ne peut être ravie à personne ; aucune puissance n'a pu la donner, aucune puissance n'a pu la retirer. » Les yeux fixés sur le passé, les auteurs du mémoire rappelaient tout ce que le mot de suspect avait jadis rocelé d'iniquités et enfanté de douleurs : « Sous le règne de Louis XIV, les protestants n'étaient-ils pas suspects aux yeux du gouvernement, lorsqu'ils ne voulaient pas se soumettre à la religion dominante? Et les premiers chrétiens n'étaient-ils pas, eux aussi, suspects aux empereurs romains? Et les catholiques n'ont-ils pas été longtemps suspects en Angleterre? Sous un tel prétexte, il n'est aucune persécution religieuse qu'on ne puisse justifier. Un siècle entier de philosophie n'aurait-il

donc servi qpa'à nous ramener à l'intolérance du seizième siècle par les routes mêmes de la liberté? » Les pétitionnaires concluaient en ces termes : « Au nom de la liberté, au nom de la Constitution, au nom du bien public, nous vous prions, Sire, de refuser votre sanction au décret du 29 novembre sur les troubles religieux. »

Le Manifeste s'adressait à la nation plus encore qu'au roi. Son importance se grava par les clameurs qui l'accueillirent. Dans la soirée du 7 décembre, comme il venait d'être publié, Dubois-Crancé parut à la tribune des Jacobins : « Je vous dénonce, dit-il, ces messieurs du département de Paris. » Le surlendemain, un projet de protestation fut lu au club par Robespierre : les magistrats du directoire y étaient traités de rebelles, et on les accusait de sacrifier le salut du peuple à une poignée de factieux. Il fut décidé que cette protestation serait expédiée à toutes les sociétés affiliées. Enfin, à l'Assemblée, le dimanche 11 décembre, la barre fut encombrée de gens venus de tous les quartiers de Paris et dénonçant àl'envi, par la voix du boucher Lcgendre, parcelle de Camille Desmoulins, les administrateurs du département.

Ces clameurs où déjà perçait l'insurrection monteraient vers Louis XVI sans l'ébranler. Les conseils ecclésiastiques, unanimes cette fois, éclairaient sa conscience religieuse : l'avis des plus illustres parmi les libéraux rassurait sa conscience royale. Fixé comme chrétien sur ses devoirs, comme prince constitutionnel sur ses droits, il échapperait aux défaillances qui jadis avaient attristé ses amis. Madame Elisabeth l'avait supplié de repousser la loi persécutrice ; il avait écouté ses pieuses instances ; mais déjà sa fidélité à l'Église n'avait plus besoin qu'on la stimulât. La cause de la résistance rencontrait d'ailleurs les partisans les plus inespérés. Le plus considérable et aussi le plus inattendu fut Barnave, éclairé de tardives lumières, et bouleversé de pressentiments. Les ministres se réunirent. Ils se prononcèrent pour le refus de sanction, et ce fut pour Louis XVI

une grande joie. Seulement l'un d'eux se hasarda à proposer que le souverain recourût aux prêtres assermentés pour la chapelle de la reine et la sienne propre. Le roi repoussa l'expédient avec une énergie inaccoutumée : « Qu'on ne mo parle pas de ce compromis, dit-il avec quelque hauteur ; puisque les opinions religieuses sont libres, je dois jouir aussi bien que tout autre de cette liberté (1). »

Il importait de tempérer l'effet du çeto et surtout d'éviter qu'il no signifiât réaction. C'est à quoi Louis XVI s'était par avance appliqué. Ayant eu à remanier tout récemment son ministère, il s'était ingénié à choisir des conseillers qui n'offusqueraient point. Il avait remplacé Duportail, ministre de la guerre, par M. de Narbonne, qui se piquait de libéralisme. Comme M. Delessart, ministre de l'ntérieur, recueillait le portefeuille des affaires étrangères abandonné par Montmorin, le roi lui avait donné pour successeur -Cahier de Gerville, naguère simple substitut du procureur syndic de la Commune de Paris, homme de petite naissance comme de mince talent, très hostile d'ailleurs à la Cour, et juste à point pour rassurer l'envie. Une habileté assez commune consiste à chercher au dehors un dérivatif aux agitations intérieures, Louis XVI s'inspira de cette conduite et se persuada qu'on lui pardonnerait d'épargner les prêtres s'il favorisait à l'extérieur l'esprit d'innovation qu'il contenait au dedans. Le 14 décembre 1792, on le vit paraître dans l'Assemblée, et annoncer qu'il avait sommé l'électeur de Trêves de disperser tous les rassemblements formés à la frontière et hostiles à la France. Par là, le roi atteignait indirectement les émigrés qu'il se refusait encore à frapper. Dans le même discours, Louis XVI ajoutait avec une intention marquée : « C'est en vain qu'on chercherait à environner de dégoûts l'exercice de l'autorité qui m'est confiée... Je conserverai fidèlement le dépôt de la Constitution, et aucune considéra-

(1) Bertrand de Molleville, Mémoires, t. I", p. 232-234.

I E PREMIER VETO ROTAL il

tion ne pourra mo déterminer à souiïrir qu'il y soit porté atteinte. Ceux qui observent la marche du gouvernement avec un œil attentif, mais sans malveillance, doivent reconnaître qno jamais j<> ne m'écarte de la ligne constilulionnolle et que je sens profondément qu'il est beau d'être roi d'un peuple libre. »

Ayant essayé par ces gages d'acheter le pardon de sa fernuté, Louis XVI se résolut à la mesure qui suspendrait vis-à-vis de l'Église la proscription. Ferait-il précéder son veto d'un exposé de motifs? L'un des ministres, Bertrand de Molleville, conseilla au roi d'économiser des considérations qui ne ramèneraient personne. « Que Votre Majesté, dit-il, refuse purement et simplement : la loi n'oblige pas à autre chose, ce sera à la fois plus simple et plus digne (1). » Louis XVI accueillit cet avis. Le lundi 19 décembre fut le jour choisi. Ce jour-là, vers le milieu de la séance, une lettre du garde des sceaux parvint au président. Elle annonçait la sanction de plusieurs mesures de détail ; puis, cachant au milieu de ces actes secondaires la grande décision, elle déclarait que sur le décret relatif aux prêtres, le roi examinerait.

Contre toute attente, aucun murmure ne s'éleva. Ce calme, loin de marquer la soumission, cachait la révolte. Une faction se rencontrerait pour proclamer loi la volonté de l'Assemblée, même non revêtue de la sanction royale : de là une lutte très mémorable entre les modérés, se prévalant de la Constitution, et les violents s'exerçant, par le mépris de la prérogative souveraine, au renversement de la monarchie. En cette rivalité, l'enjeu apparent serait la liberté des prêtres. Mais derrière cette cause se cacherait la cause de l'ordre légal, celle de la sécurité des personnes ; car les mêmes hommes qui déclaraient les prêtres suspects parce qu'ils étaient fanatiques rangeraient bientôt au rang de prêtres quiconque les gênerait.

(1) Bertrand de Molleville, Mémoires, t. I", p. 232-23f«.

Les meneurs de cette guerre furent surtout les gens des clubs. Nous avons vu les clubs dans leurs humbles commencements. C'est ici le lieu de les décrire en détail.

En beaucoup d'endroits ils ont eu des débuts difficiles. Il leur est arrivé à Paris, en 1789, de soulever des hostilités ardentes. Un jour, le district des Blancs-Manteaux a même pris un arrêté pour les interdire (1). Dans les provinces, ils ont rencontré de nombreuses oppositions. A Besançon, une pétition a protesté contre leur établissement (2). On les a vus, comme à Troyes, végétant dans l'échoppe d'un cordonnier ou, comme à Perpignan, tombant de 52 membres à 28 puis à 13 (3). Quand ils se sont émancipés jusqu'à laisser percer leur puissance future, des observateurs vigilants les ont dénoncés : tel a été le vieux Raynal disant d'eux le 29 mai 1791 dans une lettre à l'Assemblée : « Vous avez détruit les corporations ; mais la plus colossale de toutes les agrégations s'élève sur vos têtes et menace de tout dissoudre (4). » La Constituante elle-même, a tenté de les contenir : tardivement effrayée de leurs empiétements, elle leur a interdit toute pétition collective, toute immixtion dans les actes de l'autorité (5).

A l'heure où nous sommes, ils sont assez forts pour ne plus se souvenir de leurs jours précaires, assez forts même pour

(1) Bailly, Mémoires, t. II, p. 86.

(2) Sauzay, Histoire de la persécution révolutionnaire dans le départernent du Doubs, t. I«r, p. 209.

(3) Babeau, Histoire de Troyes pendant la Révolution, t. I«r — ToiU EEILLES, Perpignan pendant la Révolution, t. I", p. 146-153.

(4) Voir Assemblée nationale, séance du 31 mai 1791.

(5) Décret des 29 et 30 septembre 1791

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braver les sévérités légales. Dés le mois de mai 1791, il y avait 406 Sociétés reliées à la Société des Jacobins de Paris (1). En cette fin de l'année, on compte en France suivant les uns 800 clubs, suivant les autres 1 000 (2) ; encore quelques mois et on en comptera 1 200 (3). Une propagande ardente s'exerce pour développer l'institution. Dans les Révolutions de Paris, nous trouvons ces 1 /nés : « Que chaque rue d'une ville, que chaque hameau ait son club. On y lira les décrets avec quelques réflexions. Cela vaudra bien les sermons de l'avent et du carême. Que les citoyens viennent avec leurs femmes et leurs enfants. Point de supérieurs, mais tous égaux. »

Le conseil a été suivi. Les clubs se rencontrent partout. Dans les bourgs, ils siègent en une salle d'auberge : dans les villes, ils se sont installés tantôt à la mairie ou dans l'ancien bailliage, tantôt dans la loge des francs-maçons. Cependant les maisons religieuses ont été évacuées : ils s'y sont précipités, et les voici qui occupent, ici la salle du chapitre, là le réfectoire, ailleurs la bibliothèque. Leur prise de possession a été si complète que le peuple les désigne sous le nom dos moines qui viennent de partir : il y a, en divers lieux, le club des Capucins, le club des Carmes, le club des Cordeliers, le club des Trinitaires; et ce n'est pas une médiocre bizarrerie dos choses que ces spoliateurs confisquant, avec tout le reste, les noms des victimes. Dans les couvents, un lieu demeure d'abord inviolé, c'est l'église ou la chapelle : peu à peu les scrupules s'apaisent ; puis on se dit que l'auditoire accru exige un emplacement plus spacieux. On s'y établit ; et de vrai, pour le club elle fournit tout à souhait, des stalles pour les dignitaires, des bancs pour le menu peuple, avec cela une chaire pour les discours, et souvent un Oratorien pour y monter.

(1) A0LARD, la Société des Jacobins, t. I", p. lxxxix.

(2) MiCHKLET, Histoire de la Révolution française, liv. V, chap. X.

(3) Discours du représentant Delfau. (Assemblée législative, 25 juin 1792.)

L'appareil extérieur et les règlements se sont proportionnés à l'organisation agrandie. Aux Jacobins de Paris, il y a quatre séances par semaine. Depuis le mois d'octobre 1791, ces séances sont publiques. En juin 1791, un journal a été établi, qui rend compte des débats (1). Les sociétés provinciales, au moins dans les villes, se façonnent sur ce modèle. Dans la plupart des clubs, les harangues n'absorbent point tellement qu'un travail de commission no s'y ajoute : les membres se sont divisés en comités ; par là ils s'insinuent dans le pouvoir exécutif en attendant qu'ils l'absorbent. Il y a le comité des subsistances, le comité d'instruction, le comité de bienfaisance ; il y a surtout le comité de surveillance : c'est celui qui tend à dominer tous les autres ; car déjà perce une morale nouvelle qui enseigne que la délation est vertu.

Les clubs, si puissants par eux-mêmes, se sont fortifiés par l'anéantissement de toute concurrence. Les homimes d'ordre ont essayé de combattre leurs ennemis en leur empruntant leurs propres armes. Es ont créé à Paris, entre autres clubs, le club des Impartiaux, devenu par transformation le club des Amis da la Constitution monarchique ;'^ms>, au milieu de 1791, ils ont établi le club des Feuillants. Dans les provinces, ils se sont dépensés en tentatives fort diverses : à Gaen, ils se sont enrôlés en ligue ; dans l'Hérault, il« ont organisé, sous le nom de contre-pouvoir, des associations faites pour contre-balancer les Sociétés patriotiques à<à Béziers et de Montpellier. A Perpignan ils ont fondé un cercle et se sont décorés du nom attirant à''Amis de la paix. — Deux causes paralysent ces efforts. D'abord les modérés ne deviennent combatifs qu'à contre-cœur et saisissent la première occasion de se replier à leur foyer. Puis, quand ils se décident à la lutte, ils courent le risque de rencontrer deux adversaires au lieu d'un. Ils ont contre eux, non seulement leurs rivaux

(1) AuiJiBD, la Société des Jacobins, t. \", p. xxxin et cxi.

naturels, mais l'autorité oUe-mêmp. Qu'un conflit survienne, et on ferme leur local sous prétexte do bon ordre ; bien plus, on les emprisonne eux-mêmes sous prétexte de les protéger. Dans les récits du temps, je trouve un curieux exemple de cette intolérance. A Bordeaux les modérés avaient établi un club, sous le nom de club des Amis de la patrie. Cependant contre ces hommes d'ordre qui avaient l'audace de se grouper, un certain murmure populaire s'éleva. Que fit le dire ioire du département? Il invita les Amis de la patrie à se séparer; il fit mieux, et par une proclamation solennelle, il proscrivit pour l'avenir toute autre assemblée que celle des Amis de la Constitution (1).

« Que chacun jette les yeux sur la ville qu'il habite et qu'il voie s'il existe d'autre souverain que le club. r. Ainsi s'exprime l'abbé Royou dans VAmi du roi (2). Cette souveraineté collective, anonyme, irresponsable, tout contribue à l'affermir. Les clubistes ont leurs hommes de main, armés de bâtons ou de lanières et faits pour les grosses besognes de la Révolution ; tels sont les tape-dur de l'Hérault, Ils ont leurs déclamateurs sensibles, qui détaillent Berquin ou Rousseau et prolongent l'aspect de l'églogue à travers la tragédie. Leur clientèle est partout. Aux séances, il y a les pauvres attirés par l'envie ; il y a les ambitieux flairant l'avenir ; il y a les rêveurs tout embrumés d'illusions ; il y a les pervers pressentant le crime et y poussant ; il y a fes prêtres défroqués, en quête de tribune à défaut do chaire et saupoudrant de maximes démagogiques leurs vieux sermons ; il y a les médiocres qui tirent leur crédit du club et il y a les importants qui, aux grands jours, l'honorent de leur présence ; il y a aussi çà et là quelques riches qui laissent ostensiblement leur caiTosse à la porte et, déjà suant la peur, cherchent dans leur assiduité une assurance pour

(1) Révolutions de Paris, t. VIII, p. 441.

(2) L'Ami du roi, 5 octobre 1791.

leurs biens, une garantie pour leur personne. Cependant un grand effort se tente pour conquérir ceux qui détiennent la force publique. Au club quelques soldats apparaissent, on les porte jusqu'au bureau et on leur fait ovation. Des circulaires défendent d'abord la dangereuse fréquentation ; puis toutes choses se relâchant, la tolérance se substitue à l'interdiction. Du même coup les bancs se remplissent de militaires, La fête est complète s'ils ont pour conducteurs leurs chefs. Un jour, Dumouriez se rend au club des Sablesd'Olonne et y entraîne son corps d'officiers (1); un autre jour il se présente dans le même appareil au club de Nantes (2), ce qui ne l'empêchera pas d'ailleurs d'écrire plus tard de ce dernier club qu'il est « infernal (3) ».

Pour les clubistes, un surcroît de force se puisera dans la fédération. En plusieurs lieux, ils se fédèrent, ceux de Touraine avec ceux d'Anjou ou de Bretagne, ceux de Franche- Comté avec ceux d'Alsace, ceux du comté de Foix avec ceux de Toulouse. Ceux de Caen offrent leur assistance à ceux de Bayeux pour chasser les réfractaires et aussi pour les débarrasser « de la tyrannie de leurs administrateurs (4) >;. Le plus urgent est de pénétrer dans les campagnes, souvent ignorantes ou rebelles. Pour la propagande, il y a les brochures, les manuels civiques, les journaux, d'autant plus efficaces qu'aucune habitude de lire ou de juger n'a endurci contre le sophisme, La Société des Jacobins de Paris recommande aux sociétés filiales les ouvrages patriotiques bons à propager : ce sont les Lettres sur la Révolution, de Manuel, la Lettre de Creuzé-Latouche, V Esprit des religions de Bonneville, la Chronique du mois (5). Un jour, Lequinio fait une motion pour la diffusion d'images civiques, contre-poison des

(1) Chassin, la Préparation de la guerre de Vendée, t. II, p. 5.

(2) Id., ibid., t. I", p. 359.

(3) DUMOUKIEZ, Mémoires, t. II, p. 108.

(4) Archives nationales, F" 3661'.

(5) Circulaire du comité de correspondance de la Société des Jacobins 16 novembre 1791. (Aulabd, la Société des Jacobins, t. III, p. 251.

images pieuses distribuées par les dévols (1). Cependant lo club a proposé une récompense de 600 livres pour l'almanach le plus propre à répandre les bonnes maximes. Le 23 octobre 1791, le prix est décerné à l'œuvre de Collot d'Herbois, ancien acteur qui commence à faire figure aux jacobins. Et voici qu'en cette fin d'année l'almanach, connu sous le nom à'Almanach du Père Gérard, se colporte partout. Il y a deux éditions : l'édition à 6 solz pour les pauvres, l'édition à 12 solz ornée de gravures, pour les plus aisés. Dans ce petit livre, — dans ce petit tract comme on dirait aujourd'hui, — les doctrines révolutionnaires s'insinuent sous forme d'entretiens dialogues, avec un savant mélange de grossièretés et do sensibleries, de déclamations sonores et de familiarités rustiques. Les vignettes, toutes dans le genre de Berquin, ne représentent que des frères qui s'embrassent, des mères de famille tenant leurs enfants suspendus à la mamelle, des prêtres catholiques et des ministres protestants se donnant le baiser de paix. Le Père Gérard, cet émancipateur des consciences villageoises, n'attaque la religion qu'en la saluant : il convoque ses auditeurs pour le dimanche « après lo service divin (2) >\ Il s'indigne contre les insermentés, dignes héritiers des « fanatiques qui ont fait, dit-il, égorger des nations entières pour leur plaisir (3) « ; mais cette violence est à peu près la seule. Et le danger, le grand danger, réside dans la modération elle-même. Pour ébranler plus sûrement l'édifice social, on en laisse provisoirement subsister la façade ; et on parle de la famille et des bonnes mœurs avec une respectueuse révérence, de l'Etre suprême avec vénération, des vrais et bons pasteurs avec une componction émue, du roi lui-même avec attendrissement.

Il est bien d'expédier aux paysans des journaux ; combien ne sera-t-il pas plus efficace d'aller jusqu'à eux I De bonne

(1) Séance des Jacobins, 27 novembre 179t.

(2) Cinquième entretien, in fine.

(3) Sixième entretien, p. 65.

heure, les patriotes ont compris cette opportunité. Dès le printemps de 1791, dans les villes du Midi, dans les villes de l'Ouest, les clubs ont créé des délégués avec la mission de se répandre dans les campagnes et d'y porter la bonne parole. Il a été jugé nécessaire, surtout dans les pays arriérés, de doser les prédications et de n'effaroucher personne. En Poitou, une société a été organisée sous le titre de Société ambulante des amis de la Constitution de la Vendée. Les premiers patrons — chefs aujourd'hui et destinés demain à être re jetés comme feuillants — ont été soigneusement recrutés dans la bourgeoisie : on compte parmi eux un avocat, un chevalier de Saint-Louis, un officier supérieur de la garde nationale (1). Sous cette devanture, qui ne se rassurerait? Le premier écrit à propager est une apologie, sous forme de lettre, du Club des Jacobins de Paris ; « Cette société tant calomniée, dit la lettre, renferme dans son sein les députés les plus patriotes, les hommes les plus éclairés de la France et de l'Europe entière, les prêtres les plus instruits, les plus religieux. Ils n'ont point d'autre sentiment que celui de la religion et du bonheur de cet empire... L'Assemblée nationale n'a point touché à la religion, elle n'a détruit que ce qui était l'ouvrage des hommes. )> Chemin faisant, les délégués créent des sections de club dans les villages ; ils rassemblent les citoyens, hsent les journaux, commentent les nouvelles, amincissent par degrés, puis peu à peu déchirent le voile de modération dont ils se sont couverts. — Cependant la Société parisienne des Jacobins reprend pour son compte et s'approprie l'initiative provinciale. Un jour, l'un des membres y propose que des hommes de zèle aillent dans les campagnes environnantes « pour enseigner aux enfants le catéchisme de la liberté (2) ». Un peu plus tard, une circulaire aux sociétés affiliées reoom-

(1) Chassin, la Préparation de la guerre de Vendée, t. I", p. 236 et suiv.

(2) Séance de la Société des Jacobins, 27 novembre 1791.

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mande de porter partout celte propagande ambulante : » Comment s'est établie, dit la circulair.\ la relif»ion clirétienne? Par les prédications des apôtres de i'Évan;^ile, Comment pouvons-nous établir solidement la Constitution? Par Ips missions des apôtres de la liberté et de l'égalité, Chaf[i; > société pourrait se cliarijer des cantons do pon arrondissement. Les moyens sont simples... i\ suffit d'envoyer un patriote ayant des lumières el du zèle, avec un règlement oni'il adapterait à «^haquc lieu; il emporterait en outre la Dcdaralion des droits, la Constitution, V Alnianach du père Gérard, un bon écrit contro le fanatisme, un bon journal et un bon modèle de pique (1). »

L'année 1791 tire à sa fin. On entre dans l'hiver. Les longues soirées inemployées pour le travail conviennent à se réunir. Par les rues toutes sombres, des groupes d'hommes cheminent, tous dans la même direction. Los attitudes diffèrent : les uns se glissent le long des murailles, à la manière de conspirateurs ; les autres tiennent le haut du pavé, bruyants, insolents, entonnant le Ça ira, ou bien encore jetant des boules de neige dans les vitres des aristocrates. Tous s'engouffrent dans le même lieu, chapelle, salle de banquet ou de concert, réfectoire de moines ou église. C'est le club. Bientôt tous les habitués sont là : huissiers, procureurs, greffiers, chirurgiens, maîtres d'école, maquignons, apothicaires, marchands, artisans de tous métiers, soldats en rupture de caserne. Sur les murailles, des emblèmes, souvent un reil, en signe de la vigilance soupçonneuse qui doit animer tout bon patriote ; puis des exergues tels que celui-ci : Viifre libre ou mourir, ou cet autre : La nation, la loi, le roi. Sous les inscriptions apparaissent parfois les fresques tout écaillées qui ont orné les chapelles ou les salles capitulaires, et cette confusion est l'image de la confusion des âmes où tout ce qui agonise palpite encore à travers tout ce qui

(1) Voir AULABD, ta Son té des Jnrohins, t. III, p. 413 et Suiv.

surgit. — Cependant, au cours delà journée, le courrier s'est arrêté à la maison de poste : il y a déposé les papiers publics, les lettres des députés qui ont souvent pour correspondant le club. Dès le début de la séance, une curiosité ardente suit les lectures. Elles annoncent que l'Assemblée législative poursuit les émigrés, poursuit les prêtres ; et à ces nouvelles, l'allégresse éclate. Six mois plus tôt l'assentiment se fût mêlé de protestations ; car il y avait encore dans les sociétés populaires beaucoup d'hommes d'ordre : gentilshommes, magistrats, hauts bourgeois. Mais à Paris, au cours de l'été, les constitutionnels ont quitté la Société des Jacobins pour aller fonder la Société des Feuillants. La scission a eu son contre-coup dans les départements. Là-bas aussi les modérés se sont éliminés, ou bien encore ont été expulsés. Etre feuillant, c'est la manière nouvelle d'être aristocrate. Donc, dans les clubs désormais épurés, peu ou plus de mélange. On n'aime pas les nobles ; mais combien ne craint-on pas davantage les prêtres ! Sur les disgrâces des curés constitutionnels, sur la perversité des curés fanatiques, chacun raconte ce qu'il sait ou ce qu'il invente. Et incontinent une clameur s'élève : qu'on n'épargne pas les émigrés, mais surtout, par-dessus tout, qu'on purge le pays des prêtres réfractaires.

C'est en cette excitation des âmes qu'arriva vers le milieu de décem.bre, dans les sociétés affiliées, la protestation de Robespierre contre l'acte du département de Paris. Très perfidement, Robespierre associait le nom des prêtres rebelles à celui des ennemis extérieurs. Il présentait la résistance aux volontés de l'Assemblée comme l'œuvre de la Cour et, pour mieux atteindre le roi, s'abstenait de l'attaquer. Il affectait de redouter comme imminente une contre-révolution. Enfin, se couvrant du salut de l'État, il combattait la fausse philosophie, la fausse tolérance qui avait accordé des églises aux réfractaires et, sous prétexte de liberté des cultes, n'avait enfanté que la discorde.

Ces maximes s'insinuent en des cerveaux façonnés à point pour les recevoir. Les gens des clubs sont juste à ce demi-degré de lumière et d'ignorance qui leur permet de se prendre aux sophLsmes de Robespierre. L'idée du veto dépasse leur éducation politique. Leur esprit, mal dégrossi quoique très prétentieux, n'imagine pas cette dualité de pouvoirs qui se tempèrent l'un par l'autre : d'un côté l'Assemblée faisant la loi ; de l'autre le roi ajournant, à la façon d'un tuteur prudent, les volontés législatives. Ce qui est exercice d'une prérogative constitutionnelle leur apparaît comme usurpation. Ils s'irritent d'autant plus que la loi — parfaite à leurs yeux dès que l'Assemblée l'a décrétée — a hérité de tous les respects détruits. « La loi, dit-on aux jacobins de Paris, est la seule idole des peuples libres. » Et il s'est même formé, de-ci de-là, des sociétés dites de nomophiles. « Quand le peuple veut une chose, elle est juste, dit-on encore aux Jacobins » : de là l'excommunication contre quiconque ose douter que ce qui est le nombre soit aussi la raison. La loi revêt surtout un aspect sacré si elle est forgée contre les prêtres. Les doctrines philosophiques sont descendues peu à peu ; comme autant de couches d'alluvions qui, par degrés, s'incorporent au sol, elles ont fini par pénétrer l'âme bourgeoise et même, dans les villes, l'âme populaire : de là des germes qui achèvent de lever à l'heure où ceux qui en ont aidé l'éclosion commencent à se repentir. Puis les gens des clubs recueillent toutes sortes de rumeurs confuses. Ils entendent parler de complications extérieures, d'interventions germaniques, d'émigrés liant partie avec l'étranger, de complots de la cour pour la contre-révolution. Dans la ténébreuse clarté où s'agitent leurs pensées, ils attribuent vaguement un rôle aux prêtres en cette conspiration ; avec toutes les exagérations de leur crédulité, avec toutes les défiances de leur âme ombrageuse, ils s'accrochent à ce soupçon, le ruminent, s'en exaspèrent ; et à leurs yeux le prêtre devient de plus en plus l'ennemi.

Et c'est ainsi que les adresses pour la sanction se multiplient ; elles se rédigent même avant le veto et dès qu'on peut le soupçonner. Elles viennent du Calvados, de l'Hérault, dii Périgord, de la Champagne, de l'Anjou, de la Bretagne, Elles répètent, rééditent, ressassent tous les axiomes démagogiques : « Le bienfait de la tolérance ne doit pas s'appliquer aux sectes intolérantes. » Ainsi s'exprime la Société patriotique de Béziers (1). Parfois le ton est celui de la plaisanterie féroce. « Il faut, disent les Jacobins du Calvados, qu'on rassemble lis prêtres dans le même endroit afm que le Saint- Esprit puisse descendre sur eux dans un même lieu, comme il fit jadis sur les apôtres, et les éclairer tous à la fois. » D'autres, comme les gens de Cholet,se bornent à déchirer la Constitution avec un dogmatisme tranquille : « L'administration, disent-ils, doit remplir les lacunes de la loi, et le salut du peuple est la loi suprême (2). » Entre tous les clubs, l'un des plus fanatisés est celui de Brest. Dès le jour même où le ç>eto est publié à Paris, il envoie une adresse au roi. En ce document, sommation bien plus qu'adresse, on lit ces lignes très suggestives : « L'opinion publique. Sire, ne réside ni dans votre conseil, ni dans votre cour. Cette erreur peut vous coûter cher. Sire, la cause des rois n'existe plus. Si les potentats l'ignorent, qu'ils vous considèrent. La France éclairera l'univers ; c'est à ses maîtres à trembler s'ils osent la provoquer... Sire, vous régnez encore ; si vous cédez à de certaines impulsions, bientôt vous ne régnerez plus. » Sur la minute de la pièce, une autre main, comme pour tempérer la menace trop visible de déchéance, a ajouté aux derniers mots ceux-ci : que sur des ruines (3).

Ainsi s'agitent les clubs. Que représentent-ils? Par leur turbulence ils figurent une foule, mais ils se bornent à la

(1) Archives nationales, F", 430.

(2) Lettre des Amis de la Constitution de Cholet, 14 janvier 1792. (Voir Célestin Pokt, la Vendée angevine, t. 1^, p. 304.)

(3) Archives nationales, F'», 425.

figurer. Dans les cartons dos archives, un certain nombre de ces pétitions contre les pi-êlrcs ont été conservées. J'additionne les signatures : à Ghokt j'en compte 64, à Murât 51, à Foix 10, à Laval 43, puis dans une adresse postérieure 93 ; dans la grande ville de Bi^est, j'en note 150- A Toulouse, on fait grand bruit des démonstrations des clubs : les manifestants sont "un jour 130, im autre jour 400. Les meneurs n'ignorent pas cette faiblesse, et leur principal artifice est de dissimider sous le nom générique de peuple le vide do leurs cadres. Le 12 décembre 1791, à l'Assemblée, un bomme courageux, le représentant Chéron, ose demander que, dans toutes les adi'csscs, on mentionne le nombre des signatures. L'indiscrétion terrifie. On voit Chabot, Tburiot, et avec eux les girondins Lasource et Guadct se lever, s'agiter, s'insurger contre cette curiosité, réclamer fiévreusement l'ordre du jour. On n'écîiapperait pas aux révélations accusatrices. Mais, en dépit de tous les calculs, les pétitionnaires à venir persisteraient à se dù'e les organes du peuple ; ils parviendraient à le faire croire, finiraient peut-être, à force de le répéter, par le croire eux-mêmes ; et cette opinion serait assez puissante pour tenir longtemps lieu d'histoire.

Les pétitions contre le veto sont expédiées au roi, à l'Assemblée, aux ministres, aux corps administratifs. Cependant les plus avisés ne portent pas si haut leurs plaintes ; ils regardent tout prés d'eux, et c'est aux officiers municipaux de leur commune qu'ils confient leurs Adresses.

Ce chemin qui est le plus court est aussi le meilleur. Les officiers municipaux sont les vrais maîtres du nouveau régime. Ajrant le moins do lumières, ils ont aussi le plus de pouvoir. Sur les ruines de toutes les institutions anciennes détruites par la force ou abolies par la loi, la Commune s'est organisée la première. Elle s'est formée, elle a commencé à fonctionner dès le début de 1790, six mois avant les administrations de district ou de département. Seule en exercice quand tout le reste n'était point né ou avait disparu, elle

a VU tout refluer vers elle, finances, culte, police, viabilité, entretien des pauvres, subsistances, en sorte qu'elle s'est trouvée tout ensemble submergée de soucis et enivrée de puissance. Dans leurs mains brutales et débiles, osées et novices, les magistrats de la commune ont concentré tout le mécanisme de l'autorité avec cette capricieuse violence des enfants ou des sauvages qui brisent ou faussent les ressorts au lieu de les animer. La souveraineté des officiers municipaux s'est complétée par le droit d'armer la force publique et de la requérir. Cependant, en cette fin de 1791, les corps communaux viennent d'être partiellement renouvelés. En beaucoup de lieux les choix populaires ont marqué une nouvelle étape vers la Révolution, en sorte qu'aux médiocres qui n'étaient que médiocres, viennent^ de succéder d'autres médiocres qui sont en outre pervers. Envoyées à Paris, les pétitions contre le veto et contre les prêtres perturbateurs courent risque de s'enfouir dans les cartons ou de se perdre dans le grand tapage de la politique. Adressées à la Commune, la chance est grande qu'elles soient recueillies soigneusement et montent de degré en degré avec un factice mais redoutable grossissement d'importance. Ici apparaît une terrible poussée de bas en haut. Les meneurs des clubs — souvent minorité dans le club lui-même — ont fait les pétitions et pressent sur le club. Le club, ainsi stimulé, presse sur la municipalité. La municipalité, dominée ellemême par un ou deux qui se disent plusieurs, par trois ou quatre qui se disent un grand nombre, n'ose négliger le vœu de ceux qu'elle craint et, armée de la pétition, presse à son tour sur le district. Le directoire du district, en général plus éclairé que les officiers de la commune, mais tributaire de la même faiblesse et ployant sous la même peur, presse enfin sur le département. Et c'est de la sorte que la volonté de quelques-uns, faisant, pour ainsi dire, boule de neige et travestie en volonté du peuple, arrive jusqu'à ceux de qui dépend la tolérance ou la persécution.

Les directoires des départements sont en effet les arbitres. La loi du 29 novembre 1791 — volée mais non sanctionnée — a remis entre leurs mains, comme autant de blancs-seings, le droit de proscrire les prêtres ou de les épargner. Qu'une sédition, qu'un simple tumulte éclate, il leur appartient de décider si le troiible dérive ou non d'une cause religieuse et, par voie de conséquence, si les réfrac taires seront éloignés de leur domicile. C'est chez eux que doivent être déposées les lettres de cachet du nouveau régime. En outre, ils sont conviés 'à se faire dénonciateurs. Par leurs soins seront dressées les listes des insermentés, avec tous les rapports, tous les faits à leur charge ; et c'est même, on s'en souvi(:^nt, contre ce rôle d'espionnage que s'est insurgé le directoire de Paris.

Sous l'injonction des clubs montant jusqu'à eux par la filière des autorités inférieures, que feront les directoires départementaux?

Ici, l'élévation du rang, l'étendue des lumières semble exclure les grossièretés de l'ignorance ou les excès de la passion. En outre, l'intégrité est en général non suspocte. Je relève dans les monographies locales, dans les cartons des archives, les noms des administrateurs en fonctions aux chefs-lieux. Ces noms appartiennent souvent à la plus notable bourgi^oisie ; et beaucoup, aujourd'hui encore, sont portés avec honneur. Cette condition des choses rendrait vraisemblable un courage égal à celui du département de Paris. Mais, comme pour les municipalités, un renouvellement partiel vient de s'opérer et a mêlé aux élus de la première heure des hommes d'opinion moins modérée. Puis ces magistrats, d'ordinaire sages, sensés, et dans le secret de leur demeure très amis de l'ordre, n'ont été façonnés par leur éducation ni au maniement des affaires, ni à l'exercice du commandement. Jamais ils n'ont bravé les factions ni connu les luttes civiles ; et les seules révolutions qu'ils savent bien sont celles qu'a racontées l'abbé de Vertot. Leur vie s'e^t

écoulée dans la douceur du dix-huitième siècle avec de grandes témérités, mais de lecture seulement. Leurs audaces, tout intellectuelles, n'ont eu d'égale que la timidité de leurs habitudes journalières. Ils ont répété des maximes à bouleverser le monde, mais en des assemblées polies et dans la sécurité d'un salon bien clos. Or voici qu'à travers les vitres de ce salon, tout à coup ils ont vu s'agiter ,^ ils ont entendu vociférer ceux qui brutalement tirent des livres les conséquences. Ils se sont émus, ont pâli, ont tremblé. Cependant ils sont magistrats, et magistrats haut placés ; car ils sont préposés a tout le département. Leur devoir est d'observer la loi, non la loi simplement votée par l'Assemblée, mais la loi devenue parfaite par la sanjCtion royale. Sur leur table est posée la Constitution ; ils l'ont lue, étudiée, admirée ,* et le mot de veto, répété dans la foule comme une injure, garde un sens précis pour leur intelligence affinée. Trop éclairés pour méconnaître la vraie légalité, mais déjà subjugués par la crainte, ils hésitent, font effort pour fausser leur propre esprit, pour oublier tout ce qu'ils ont appris, pour oblitérer à leurs yeux la loi constitutionnelle elle-même. Entre deux sortes de fermetés, celle qui se déploiera contre les clubs factieux, celle qui s'exercera contre les prêtres désarmés, ils se portent d'instinct vers la plus aisée. C'est ainsi que, subissant plus ou moins inconsciemment la servitude de la peur, ils inclinent à déclarer ennemis de la paix publique, non ceux qui sont les plus dangereux, mais ceux qui sont les plus faibles. Puis leur esprit leur fournit toutes sortes d'excuses, et ils se répètent qu'il ne s'agit que de prêtres, gens qu'on n'aime pas et qui ne sont que des fanatiques. Hommes d'ordre, ils se persuadent qu'ils le sont encore ; seulement, les mots changeant de sens et les choses aussi, ils commencent à appeler bon ordre la volonté des violents et révolte le cri angoissé des victimes.

Certaines suggestions venues de l'Assemblée achèvent d'obscurcir en eux la simplicité du devoir. Vers ce temps-là,

m député du Doubs écrit au président de radmmisli'ation dépaitcmentale : « L/3 dircctoiro du département peut toujours user de la plus grande sévérilé contre les séditieux... Si le pouvoir exécutif voulait entraver les opérations du directoire, celui-ci aurait son recours à l'Assemblée nationale qui, selon toutes les probabilités, le me^ltrait à l'abri des attaques ministérielles (1). » Suivant les régions, suivant l'esprit des administrateurs, les déviations sont plus ou moins promptes, plus ou moins accentuées. Dans lo département du Nord, le directoire envoie doux délégués au roi pour lui demander la sanction du décret contre les prêtres. Les deux députés, tous deux d'intégrité non suspecte, sont introduits auprès du prince, lui dépeignent d'un accent qui paraît sincère les troubles engmdi'és par les discordes religieuses : « Ce que nous réclamons, disent-ils, de Votre Majesté, nous le réclamons au nom du repos public. — Moi aussi, répond le roi, je ne désire que la p.ilx. » Et sur ces mots tristes et brefs, prononcés avec bienveillance, il les congédie (2). Telle est la sollicitation respectueuse. — En d'autres départements, les administrateurs dédaignent ces formes déférentes. Devenus bruyajits à proportion do leur peur grandissante, ils enflent leur voix, se mettent à l'unisson de ceux qu'ils ont le devoir de contenii* et à l'imitation des clubs rédigent, eux aussi, des pétitions. Ainsi arrive-t-il dans la Vendée (3), dans le Finistère (4), dans la Loire-Inférieure (5), ailleurs encore, — Iront-îls plus loin et appliquerontils comme parfaite la loi non sanctionnée? Sous la poussée des violents, plusieurs départements s'enhardissent jusqu'à éloigner les prêtres réfractaires de leur ancienne paroisse,

(1) Voir Sauzay, Histoire de la persécution religieuse dans le département du Douhs, t. II, p. 99.

(2) Souvenirs du conventionnel Fockedey. {Revue de Ja Révolution mai 1884. p. 131.)

(3) Archives nationalea, F"» 481.

(4) Ibid., F"» 425.

(5) Ibid.. F'» 440.

parfois même jusqu'à les interner. C'est ainsi que perce l'a révolte : révolte des timides, factieux par poltronnerie, révolte des pervers, poussant devant eux les timides. Et de tous côtés cette révolte va s'étendre, à moins que le pouvoir ne puise dans la Constitution ou dans sa propre énergie de quoi imposer la vraie légalité et confondre l'usurpation.

Contre cette conjuration quelles étaient les ressources? Il faut ici dresser le rapide inventaire des forces que la monar chie gardait encore.

Il y avait d'abord le roi. Mais jusque dans les replis des pouvoirs qu'elle avait dédaigné de lui ravir, la Constitution avait caché la servitude. Il avait le droit de casser comme contraires aux lois les actes des départements ; il avait même la faculté de suspendre les administrateurs ; seulement son devoir était d'instruire de ces mesures le Corps législatif, et celui-ci pouvait lever la suspension (1). Ainsi arriveraitil qu'en imposant le respect du i'eto, il courrait le risque de ne rencontrer que l'humiliation.

Un prince résolu eût brisé ces entraves. Louis XVI n'avait, en ce temps-là, qu'un désir, garder fidèlement l'acte constitutionnel et laisser au peuple lui-même, éclairé par l'expérience, l'initiative d'en demander la réformation. Il n'y avait en lui ni la prévoyance de l'homme d'État qui juge moins mortel de braver le péril que de l'attendre, ni le frémissement du soldat qui met la main sur l'épée. Un jour, comme il passait une revue, quelques officiers le pressèrent de revêtir l'uniforme de général de la garde nationale et de

(1) Constitution, chap. iv, sect. II. art. 5 à 8.

LE PRliiMlKR VETO ROYAL ?5

se montrer sous ces insignes au milieu des bataillons fidèles. Ils affirmaient que cette bienveillance royale électrisorait tous les cœurs. A ces ardentes instances, le prince tourna vers ceux qui l'entouraient ses yeux bons, mornes et vagues. « Mettre un uniforme, dit-il, je ne sais si la Constitution me le ptM'mot. » Tel était le scrupule du malheureux prince, seul attentif à la loi quand tout le monde autour de lui la violait.

Si le sort du maître était à ce point misérable, quel ne serait pas celui des ministres !

Rien ne pourrait décrire l'humilité de leur condition. Ni la splendeur des traitements pécuniaires demeurés fort importants, ni l'honneur d'approcher le souverain, ne parvenaient à rendre désirables des fonctions si longtemps enviées. Quand le ministre des relations extérieures, M. de Montmorin, s'était retiré, on lui avait cherché de tous côtés un successeur sans le rencontrer. On s'était enfin rabattu sur Dolessart, modeste et fidèle serviteur qui ne quitterait le conseil du roi que pour descendre au rang d'accusé.

C'est que les malheureux étaient suspects, suspects presque autant que les prêtres. La Constitution avait sévèrement proclamé leur responsabilité (1). La loi pénale avait multiplié vis-à-vis d'eux les châtiments (2). L'Assemblée législative était venue, tout afîamée de rigueurs supplémentaires. Avec une intention volontairement méprisante, elle leur avait imposé toutes sortes de servitudes (3). « Je demande, disait le représentant Delacroix, que tout ministre qui donnera sa démission avant d'avoir rendu ses comptes, soit réputé banqueroutier frauduleux. » o Et moi, s'écriait le représentant Duhem, je propose qu'aucun

(1) Constitution, chap. n, sect. IV.

(2) Code pénal du 25 septembre-6 octobre 1791. (Duvbeqibb, Ool- Uction des lois, t. III, p. 352 et suiv.)

(3) Séance du 29 novembre 1791.

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