‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 4)Chapitre 6 sur 47 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

ministre ne puisse sortir de Paris avant que sa gestion ne soit apurée. » Sur ces entrefaites un projet fut présenté par Hérault de Seychelles pour punir les fautes négatives, c'esià-dire la négligence, l'apathie, le tiédeur dans le patriotisme, en un mot toute conduite qui déplairait. En vertu de ce projet, l'Assemblée s'arrogeait le droit de fixer un délai pour l'exécution de chaque décret, de réclamer tous les quinze jours les comptes des ministres, de les mander à sa barre, de les inviter, en cas d'explications non satisfaisantes, à répondre plus amplement, de leur infliger des censures improbatives. « Il faut, disait Hérault de Seychelles, que le glaive de la responsabilité perpétuellement suspendu sur eux puisse les atteindre au moindre écart (1). »

Un jour pourtant un homme surgit qui, par son langage assuré, releva un peu les espérances. C'était M. de Narbonne, nommé ministre de la guerre, militaire brillant, protégé de Mme de Staël, très en faveur auprès des constitutionnels. A l'Assemblée il parla en premier ministre, déploya ce bel optimisme qui ne déplaît pas, s'afficha en patriote et en soldat, en libéral et en ami de l'ordre. Comme déjà la guerre menaçait, il partit pour inspecter les places frontières, étonna par son activité, publia ses tournées, comme on eût fait déjà de bulletins de victoires. Mais bientôt entre lui et ses collègues, des discussions terribles s'élevèrent ; et tout à coup il disparut sans qu'on sût bien ce qu'il était, un faiseur rapidement usé, ou un grand homme arrêté en chemin.

Ces ministres si désarmés porteraient dans la cause de la liberté religieuse une double impuissance. Non seulement ils la défendraient mal parce qu'ils étaient faibles, mais ils la défendraient plus mal encore, par dédain de leurs protégés.

Dans les conseils de Louis XVI, deux hommes avaient surtout mission de faire respecter le i>eto royal : c'était le

(1) Assemblée législative, séance du 2 décembre 1791.

garde des sceaux, appelé, en cas de délit, à mettre en mouvement l'action publique : c'était le ministre de l'intérieur, chargé du maintien de l'ordre. Or le garde des sceaux, Duport-Dulertre, très intègre d'ailleurs, était, comm^ beaucoup de modérés, l'un des admirateurs de la constitution civile du clergé et l'avait soutenue jusqu'à la passion. Quant au ministre de l'intérieur. Cahier de Gcrville, il était, nous dit un contemporain, « imbibé jusqu'à saturation de tous les préjugés populaires (1)». En outri% il abhorrait les prêtres, et si nous en croyons un de ses collègues, ne parlait que de « les exterminer (2) ».

Ces hommes défendraient la légalité, mais en rougissant de leurs clients. Ce respect humain, transpirant à travers leur langage, tuerait le respect dû à leurs paroles ; et les autorités qui ne recevraient que des exhortations énervées s'encourageraient à un double mépris, celui des victimes qu'on pourrait molester sans danger, et aussi celui des gouvernants qui n'ordonnaient qu'en montrant le médiocre péril de désobéir.

Les instructions émanées des deux ministres portèrent presque toutes, à des degrés divers, la trace de cette injurieuse protection.

Le 10 janvier 1792, comme on voyait grandir la révolte contre le veto, le garde dos sceaux jugea bon de développer, en une lettre aux juges et commissaires du roi, la vraie théorie libérale. « Le genre d'oppression le plus insupportable, disait-il avec beaucoup de sagesse, serait celui qui s'exercerait sur les pensées et placerait l'homme entre les peines que la loi lui inflige et celles dont la religion le menace. » Il ajoutait avec non moins d'opportunité : « Le refus de serment n'a d'autre effet que d'exclure des fonctions ecclétiastiques salariées... L'Assemblée a d'ailleurs dit à tous :

(1) Mau.ki do Pan, Mémoires et Correspondances, t. I", p. 267. <2) Bertrjnd de Mollevills, Mémoires, t. H. p. 97.

Vivez en paix, servez Dieu à votre manière, obéissez aux lois ; elles protégeront vos personnes et vos propriétés. » Ce qui suivait détruisait en partie ces émollientes recommandations. Parlant des catholiques romains, le garde des sceaux faisait allusion à leur « erreur involontaire » et, par ce seul mot dédaigneusement glissé, commençait à fausser les balances de la justice. Un peu plus loin, il s'exprimait en ces termes : « Il est impossible de se dissimuler que la plus grande partie des désordres qui désolent aujourd'hui divers départements, est le fruit des intrigues de prêtres ambitieux ou fanatiques, qui égarent chaque jour la crédulité des simples, et abusent de la confiance du peuple. »A ce langage, qui eût deviné un protecteur? En réprouvant les. sévérités administratives, le garde des sceaux stimulait les rigueurs judiciaires, a Certains tribunaux, disait-il, ont fait voir dans la poursuite des délits contre les prêtres, une mollesse que la loi condamne, qu'aucun motif, même religieux, ne peut excuser. J'espère que tous vont déployer désormais le courage et la fermeté que leur inspirera sans doute le grand intérêt qui leur est confié... Sa Majesté verrait avec indignation toute négligence ; et elle est résolue à prendre les mesures les plus sévères contre les juges coupables. » Ainsi les prêtres n'échapperaient à l'administration que pour tomber au moindre soupçon dans les mains de la justice, et d'une justice que le ministre voulait impitoyable. N'était-il pas à craindre que l'administration, invitée mollement au libéralisme, ne désobéît ; que la justice, durement entraînée vers les rigueurs, ne se montrât trop docile. De la sorte les victimes subiraient deux jougs au lieu d'un. Duport-Dutertre continuait en flétrissant derechef les « ministres de paix transformés en instigateurs de révoltes »; puis il finissait en célébrant la Constitution que le roi jugeait « chère et sacrée » et qu'il mettait « sa gloire et son bonheur » à maintenir.

Telles étaient les recommandations publiques. Les ins-

truclions socrèlos s'inspiraient du môme esprit. Vers le commencement de 1792, le commissaire du roi près le tribunal de Blain ayant demandé, par voie de supplique, la liberté des cultes (1), le garde des sceaux transmit la requête à son collègue de l'intérieur, Cahier de Gervillc, et accompagna l'envoi des réflexions suivantes : « Ce vœu ne peut être accueilli avec trop d'empressement... Le meilleur moyen d'achever d'abattre la puissance des prêtres, c'est d'assurer à tous protection et sûreté, Otons-leur l'intérêt inséparable de la persécution. N'attachons aucune importance à leurs opinions, et bientôt elles deviendront aussi indifférentes que leurs personnes. Multiplions les temples et les autels. La superstition, comme toutes les passions humaines, s'irrite par les obstacles (2). »

Ce n'était point que par intervalles cet ironique dédain ne fit place au trouble. Au spectacle des luttes religieuses grandissantes, il échappait aux ministres des aveux inquiets. Le 6 février, Cahier de Gerville disait à la tribune de l'Assemblée : « Il y a beaucoup d'émigrés dans la classe qu'on nommait autrefois le tiers ; on ne peut lui supposer aucune cause d'inquiétude si ce n'est des inquiétudes religieuses. » Un peu plus tard, le 18 février, le même ministre hasardait cette confession navrante : « Il semble que la tolérance soit bannie du royaume. » Ayant parlé de la sorte, les conseillers du Roi Très Chrétien retombaient dans leur langage misérable. Même sous la lumière des périls récents, les épaisses ténèbres de leurs anciens préjugés ne s'étaient point fondues. Où il eût fallu des directions nettes, ils n'osaient formuler que des opinions, opinions faibles, peu sûi'cs, viciées de peur, inintelligibles à force de combiner les choses contrédres. Tout humiliés de leurs clients, ils s'ingéniaient à

(1) Voir lettre de M. Joffredo, commissaire du roi près le tribunal de Blain, 8 janvier 1792. {Archives nationales, F" 440. Loire-Inférieure.)

(2) Lettre du ministre de la justice au ministre de l'intérieur, 20 février 1792. (Archives nationales, F'" 440. Loire-Inférieure.)

demander pardon. Ils ne soutenaient, disaient-ils, les catholiques que comme ils eussent soutenu les protestants, les juifs, les mahométans, les païens même s'il s'en était trouvé. Ils ne désarmaient, ajoutaient-ils, l'administration qu'en armant la justice, et en l'armant si bien que la loi fort aiguisée serait aussi redoutable que l'arbitraire. Surtout ils se défendaient de toute complicité avec les fanatiques et se bornaient à plaider pour « l'erreur inoffensive et paisible ». Puis, à certains moments, excédés des querelles religieuses, ils se vengeaient d'être plats vis-à-vis des forts en se montrant grossiers vis-à-vis de ceux qui n'avaient pour eux que leurs prières. Doit-on ajouter foi à l'anecdote suivante que je ne rapporte ici qu'avec réserve? Un jour, Madame Elisabeth ayant fait appeler Cahier de Gerville pour lui recommander le sort d'un couvent de femmes : « Madame, lui répondit durement celui-ci, le temps d'un ministre est trop précieux pour qu'il s'attarde à écouter l'histoire d'une rehgieuse (1). »

Il semblait qu'en son isolement la monarchie pût trouver dans une portion de l'Assemblée législative un point d'appui. La droite apparaissait, forte de plus de 150 membres. Quelques noms, jusque-là fort ignorés, commençaient à se graver dans les mémoires. On citait Ramond, homme de science autant qu'homme politique, peu éloquent mais de raison solide ; Becquey.de savoir étendu ; Vaublanc, député de Seine-et-Marne, parleur vif et courageux, de talent souple et aisé, de prompte riposte, d'imperturbable sang-froid. D'autres hommes dépassaient aussi la mesure commune : Froudière, avocat renommé de Rouen, précédé d'une réputation qu'il ne justifierait qu'à demi ; Beugnot, qui de sa grande taille dominait tous ses collègues et gardait un visage pai-

(1) Bertrand db Mollbviij.k, Mémoires, t. II, p. 101.

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sible même au milieu des plus violents orages ; Gor^^uerciu, député de Paris, de vertu intraitable, de vaillance intrépide, dur aux gens de désordre que a volontiei-s, disait-on, il eût exterminés (1) ». Sur les limites de la droite et du centre siégeaient Pastoret et Bigot de Préameneu. Puis on se montrait les militaires : le lieutenant général Mathieu- Dumas, esprit droit, orateur lucide qui un jour se hausserait pour la défense de l'ordre jusqu'à lutter contre Vergniaud ; le colonel Daverhoult, Hollandais d'origine et de cœur très Français ; le colonel de Jaucourt, seul grand seigneur au milieu des bourgeois ou des petits gentilshommes, et affectant en ses discours une sorte de sécheresse hautaine comme si, ne pouvant vaincre, il voulût du moins se donner l'âpre plaisir d'exaspérer.

La cause des privilégiés était à jamais perdue. Il restait à défendre la monarchie constitutionnelle, et, dans l'ordre religieux et politique, la liberté. Tous ces hommes, en se groupant, seraient-ils impuissants pour le bien public? Un symptôme rassurant semblait propre à les réconforter. L'Assemblée, vieille de cinq mois, avait dix fois renouvelé son bureau ; or, sur 10 présidents élus, 4 avaient été pris dans les rangs de la droite, 3 seulement dans la gauche (2).

Mais voici où résidait la vraie cause d'impuissance. Aucun succès n'était possible sans l'appoint du centre. Or, les députés du centre, que fort à tort on désignait parfois sous le nom d* indépendants, subissaient la plus honteuse des dépendances, celle de la peur.

Cette humiliante et contagieuse maladie de la peur, tout avait été savamment ménagé pour la créer, l'entretenir, la pousser par instants jusqu'à l'état aigu.

A la salle du Manège, sur les bancs supérieurs qu'on commençait à désigner sous le nom de Montagne siégeaient les

(1) Hua, Mémoires d'un avocat au Parlement de Paris, p. 108.

(2) Voir Mathieu Dumas, Souvenirs, t. II, p. 79.

fanatiques et les pervers. On a déjà cité leurs noms : Basire, Chabot, Merlin de Thionville, Choudieu, puis Thuriot, Joseph Delaunay, Duquesnoy, Duhem, Isnard, parleurs vides d'idées, obtus, inepts à outrance, d'un langage cruel quoique non encore jusqu'au sang et parfois mêlé de sensibleries, avec une seule passion, l'envie, un seul but, le nivellement, une seule parure, la déclamation, un seul argument, le salut du peuple, un seul moyen de domination, la violence. De leur poste élevé ils planaient sur l'Assemblée et forts de la timidité de leurs collègues, précipitaient ou interrompaient l'ordre du jour, dictaient les abstentions ou les votes, commandaient les murmures ou les applaudissements. Audessous d'eux d'autres hommes étaient assis, plus soignés de tenue, plus raffinés de manières, plus élégants de langage : c'étaient les modérés de la gauche, reliés entre eux par des liens jusqu'ici très lâches, trop pénétrés de leur valeur pour reconnaître volontiers des chefs, souffrant cependant que quelques-uns émergeassent, tels Brissot, Guadet, Vergniaud. Ces hommes, les contemporains ne les connaissaient encore sous aucun nom générique ; on les désignait parfois dans les journaux sous le nom de patriotes jacobins; l'avenir les engloberait dans l'appellation de Girondins. En cette distribution des groupes, les gens du centre subissaient une double servitude : quand les violents les avaient plies sous la terreur, il arrivait souvent que les modérés les enlaçaient par leurs discours ; et ils s'amnistiaient de subir la crainte en persuadant aux autres, en se persuadarit à eux-mêmes qu'ils cédaient à la raison ou à l'éloquence. Une pression non moins redoutable était celle du public des galeries. Là se notaient les gestes, les paroles, ies attitudes ; là se marquaient les votes comme se prépare une liste de proscription. La confusion se trouvait encore accrue par l'afflux d'autres éléments étrangers. Dans les mœurs parlementaires un usage s'introduisait, celui des pétitions portées directement à la barre. Très scandalisés,

plus effrayés encore, les députés, n'osant supprimer l'abus, s'étaient ingéniés à le limiter. Ils avaient décidé que le dimanche serait le jour consacré à la réception des pétitionnaires. Ce jour-là, par les écluses, grandes ouvertes, s'échoppait tout le bouillonnement des sottises de la semaine. Bientôt l'audace croissant, ceux qui se disaient les organes du peuple avaient jugé que le peuple ne doit jamais attendre et que tous les jours sont bons pour qui parle en son nom. Les manifestants étaient sans armes ; encore deux mois, et on les verra apparaître munis de fusils et de piques. Cependant, au milieu de la salle, les députés du centre s'affalaient sur leurs bancs et, blottis les uns contre les autres, se contaminaient de peur. Que s'ils parvenaient à se ressaisir dans un retour de courage, les représentants de la gauche réclamaient l'appel nominal ; et sous la perspective d'un vote public, les velléités de résistance s'effondraient. Tel était le tableau de l'Assemblée ; et ce tableau, vrai à l'heure où nous sommes, le deviendrait plus encore à mesure que le temps avancerait.

En dépit de ces signes contraires, la droite tout d'abord ne se déconcerta point. Virilement elle osa défendre contre le despotisme des clubs, contre l'abus du droit de pétition, la liberté politique et la liberté religieuse.

Les adresses pour ou contre la sanction du décret sur les prêtres avaient été renvoyées au Comité de législation. Le 4 février 1792, le représentant Gorguereau, parlant au nom du comité, saisit la circonstance pour agrandir le débat.

Le droit de pétition, dit-il en substance, a besoin d'être fixé. Ce droit, quoique sacré, ne doit pas se confondre avec l'exercice de la souveraineté populaire : car il serait déraisonnable de prétendre qu'un citoyen peut exercer les pouvoirs qu'il a délégués à ses représentants. Gorguereau blâma comme adresses collectives et par suite illégales le manifeste du directoire de Paris. Ayant par cette condamnation fourni un gage à la gauche, il osa scruter les pétitions

des Sociétés populaires. De Paris comme des départements, dit-il, on demande, en dépit du veto, l'exécution de la loi contre les prêtres. Ces pétitions, observa courageusement Gorguereau, sont un scandale. Depuis quand le droit de sanction peut-il être transféré au peuple? Le peuple doit être soumis aux autorités constituées et, bien qu'étant le maître, est l'esclave de la loi. Que représentent d'ailleurs ceux qui se décorent du nom de peuple? Le nombre total des signataires ne s'élève pas, pour toutes les adresses, à plus de quinze cents. — Déjà de violents murmures avaient interrompu le rapporteur. A ces paroles, ils devinrent imprécations. Gorguereau ne se troubla pas. « Il se tenait, dit un témoin de cette séance, immobile à la tribune, les bras croisés ; puis dans les intervalles il reprenait froidement ses feuillets, juste à l'endroit où il les avait laissés (1). » Sur ses lèvres se pressaient les maximes salutaires, les mots vengeurs. « L'opinion publique, dit-il, n'est souvent que l'erreur publique. » Il railla ceux qui voulaient la Constitution, mais à charge d'en éliminer tout ce qui leur déplaisait et qui, gênés par le droit de sanction, venaient dire : la sanction du peuple vaut bien celle d'un roi. — Cependant les vociférations croissaient, ceux-ci demandant que l'opinant fût rappelé à l'ordre, ceux-là que la parole lui fût retirée. Delacroix, Thuriot, Lecointre- Puyraveau, Isnard rivalisaient d'interruptions violentes. Ils étaient soutenus par Vergniaud. Les membres du comité de législation s'interpellaient, les uns prétendant que le rapporteur trahissait son mandat, les autres qu'il le remplissait fidèlement. Le président était Guadet. Longtemps il garda le silence ; puis, déviant décidément vers la gauche, il interpella rudement le rapporteur. Gorguereau était décidé à tout dire. Il n'eut que cette journée dans sa vie. Mais en ces courtes heures, il se montra citoyen clairvoyant autant qu'intrépide : « Voulons-nous, dit-il, sur la

(1) Hua. Mémoires d'un avocat au Parlement de Paris, p. 109.

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fin du dix-huitième siècle, renouveler au nom de la liberté les schismes des siècles derniers? La Révolution est finie, soyons unis. » Sentant que le principal obstacle à l'union, à la vraie liberté, résidait dans les pétitions des clubs, il proposa, pour réprimer les abus, pour prévenir les scandales, diverses propositions : les adresses envoyées à l'Assemblée devraient toutes être préalablement soumises au comité des pétitions; celui-ci déciderait seul quels pétitionnaires pourraient être admis à la barre ; toute pétition émanant d'un corps collectif serait à l'instant rejetée ; tous les particuliers qui, en signant des pétitions individuelles, se qualifieraient de fonctionnaires publics, se proclameraient les interprètes d'une commune ou d'une section, seraient poursuivis devant les tribunaux ; l'adhésion aux décrets non sanctionnés serait pareillement interdite.

Ainsi parla Gorguereau, au milieu des injures qui coupaient chaque phrase, t A bas l'orateur ! clamaient les gens des tribunes. » D'autres ajoutaient : « Jamais l'abbé Maury n'a poussé si loin l'audace, » Entre la gau'che exaspérée et la droite courageuse, les députés du centre, de cœur avec Gorguereau, mais trop timides pour une approbation publique, demeuraient silencieux, Delacroix, Pozzo di Borgo réclamèrent un vote d'improbation contre la section du comité et contre le rapporteur. Il y eut deux épreuves, toutes deux jugées douteuses. Les députés s'interpellaient de banc à banc, avec une passion proportionnée à l'importance des choses ; car c'était la toute-puissance des clubs qui se trouvait en jeu. La gauche imagina d'esquiver le débat en l'ajournant. Delacroix et Pozzo di Borgo avaient proposé une seconde motion, celle que l'alîaire fût renvoyée à une autre section du comité de législation. Ils la renouvelèrent. C'était éviter le risque d'une délibération immédiate et conjurer le danger par un sursis peut-être indéfini. Contre cet étoufîemcnt de la discussion, Jaucourt, Mathieu-Dumn?, Boulh nger prot'^slèrent, et celui-ci, dit-on, s'emporta jus-

qu'à menacer le président. Cependant la nuit était avancée. Il était une heure du matin et la lassitude commençait à amollir les résistances. Au centre, plusieurs s'étaient discrètement glissés hors de l'enceinte. Au milieu d'une inexprimable confusion, le renvoi fut voté.

La droite venait de livrer une grande bataille. C'est avec un judicieux discernement qu'elle avait choisi son terrain. Prévenir les usurpations des clubs, les pétitionnements factieux, c'était peut-être assurer le salut. La fortune avait trahi cette prévoyance. On avait touché, puis perdu le succès. Où il eût fallu une victoire, il ne restait que le souvenir d'un acte de bravoure.

La tentative se renouvellerait-elle avec des chances meilleures? On ne pouvait guère l'espérer. De plus en plus le centre échappait. Vers le milieu de l'hiver, on remarqua que les plus timides commençaient à déserter les séances. La droite se sentait mal à l'aise dans les liens étroits d'une Constitution qu'elle était tenue d'observer comme la loi fondamentale et qui énervait tous les ressorts de l'autorité. Puis, entre toutes les causes, celle de la liberté religieuse contre le despotisme des Sociétés populaires était la plus difficile à plaider devant l'Assemblée : car les représentants qui avaient voté la loi du 29 novembre ne pouvaient que gourmander mollement les adversaires du veto. En outre, la pression des clubs, qui s'exerçait sur les municipalités, les districts, les départements, s'exerçait pareillement sur les députés ; et ceux-ci, à l'arrivée de chaque courrier, pouvaient lire les sommations de leurs électeurs qui leur enjoignaient de ne rien ménager, mais surtout de ne point épargner les prêtres. J'ajoute que les membres de la droite puisaient en eux-mêmes leur plus grande impuissance. Avant d'abriter la religion sous la liberté, ils commençaient souvent par la railler au nom de la raison. Comme les ministres, ils mettaient leur amour-propre, leur coquetterie, à se placer en dehors et pour ainsi dire en marge de ceux

qu'ils défendaient. Par là, ils désarmaient la défense même. Et tout ce qui, présenté sous l'aspect d'une croyance, eût semblé vénérable et auguste, ne paraissait plus que chose secondaire ou négligeable, sous la forme d'une simple opinion à tolérer ou d'un préjugé à laisser finir doucement.

Impérieusement les clubs clamaient la rébellion contre le veto; avec un accent qui demandait grâce, les ministres et les constitutionnels prêchaient la modération. Sous la brutale poussée des uns, sous les débonnaires remontrances des autres, les autorités provinciales allaient à l'aventure, suivant les suggestions de la peur ou les inspirations de la fermeté.

En cet hiver de 1791 à 1792, l'histoire religieuse de la France n'offre que l'image de la confusion.

Parmi les départements, il en est qui gardent avec une ferme contenance le respect de la légalité. Le directoire de Paris demeure fidèle aux maximes proclamées dans l'adresse du 5 décembre ; et grâce à son énergie, la capitale, si travaillée par les agitations politiques, échappe aux agitations rehgicuses. Amiens offre le même spectacle de sage tolérance. Rouen jouit pareillement d'une paix enviable et, suivant l'expression d'un contemporain, semble « la capitale d'un comté anglais plutôt qu'une ville de France (1) v. Dans l'Aisne, le directoire départemental, après avoir incliné vers la violence, s'est inspiré de la politique qui a dicté l'amnistie : sous l'influence d'un de ses membres, l'abbé Rivoire, prêtre constitutionnel mais large d'esprit et conciliant, il autorise le culte non conformiste, ajourne

(1) Lacbetellb, Dix ans d'épreuves.

tant qu'il le peut les élections aux cures vacantes, protège à Château-Thierry contre les vexations subalternes les religieuses hospitalières (1). Dans la Charente-Inférieure, les autorités, fidèles à la loi du 7 mai, proclament la liberté des cultes ; en dépit des clubs, elles la maintiennent ; et pendant cinq mois encore elles réussiront à la sauvegarder (2). Dans le Calvados, le directoire départemental s'efforce, suivant ses propres expressions, « d'opposer partout le langage de la loi aux entreprises arbitraires (3) ». Les administrateurs de Saône-et-Loire s'appliquent à modérer les Sociétés populaires; ceux de l'Ariège défendent courageusement l'ordre légal. Enfin les directoires de la Nièvre, de la Haute-Loire, des Bouches-du- Rhône ont l'honneur d'être dénoncés à l'Assemblée pour leur modération (4).

En d'autres régions, les alternatives de fermeté ou de faiblesse dictent des mesures contradictoires. Dans le département du Nord, les chapelles où se réunissent les catholiques dissidents sont fermées en juin 1791, rouvertes en octobre, et deux mois plus tard fermées de nouveau (5). Dans le Pas-de-Calais, le directoire est bien intentionné et, livré à ses propres inspirations, ne souhaiterait que la paix. Mais il subit la poussée du district. Il interdit les chapelles, puis les autorise, et enfin, en mars 1792, les interdit derechef « quoique, dit un contemporain, avec l'expression de la plus vive douleur ». Le directoire du Gers est d'abord modéré, modéré au point d'encourir le reproche de tiédeur (6) ; puis tout à coup la peur l'incline vers la sévérité (7). Dans la

(1) Fleury, le Clergé du département de V Aisne pendant la Révolution, t. I", p. 324 et suiv.

(2) Chassiit, la Préparation de la guerre de Vendée, t. II, p. 79 et suiT. et p. 435.

(3) Archives nationales, F^ 3661'.

(4) Assemblée législative, discours de Fauchet, séance du 13 février 1792.

(5) Dbhatjt, Prêtres pictimesde la Révolution dans le diocèse de Cambrai, Xi- 152 et suiv.

(6) Assemblée législative, séance du 13 février 1792.

(7) Archives nationales, F'» 428.

Mayenne, les administrateurs du département ont, à la fin de l'été 1791, rendu un arrêté pour éloigner de leur paroisse les réfractaircs. A quelque temps de là, il semble qu'ils se ravisent ; car le procureur général syndic écrit dans ses instructions à ses subordonnés : « Un curé qui a refusé de prêter le serment est-il coupable? Non. La loi dit seulement qu'il ne sera plus au nombre des fonctionnaires publics (1), » Bientôt une seconde déviation ramène vers l'intolérance, et dicte, dès le mois de mars 1792, de nouvelles mesures de rigueur (2).

A côté de la fidélité, à côté des fluctuations, voici la révolte ouverte, c'est-à-dire le caprice administratif substitué au régime légal. Dès le 2 novembre 1791, le département du Haut- Rhin a prescrit que tous les prêtres dissidents, autres que ceux qui auraient obtenu du curé assermenté l'autorisation de résidence, se rendent dans la huitaine en la ville de Colmar (3). Le 29 novembre, le directoire du Finistère, confirmant de précédentes rigueurs à peine interrompues par l'amnistie, a promulgué un arrêté qui interne à Brest tous les insermentés fauteurs de troubles ou suspects d'incivisme (4). Le 9 décembre 1791, l'exemple est imité dans la Loire-Inférieure (5). L'esprit de rébellion s'afTirmant, toutes ces décisions sont maintenues en dépit du veto royal. Puis des arrêtés pareils sont rendus, le 29 janvier 1792 dans les Landes, le l*' février dans le Maine-et-Loire, le 29 février dans le Loir-et-Cher, le 10 mars dans la Sartho, le 2 avril dans le Doubs. Vers la fin d'avril on comptera 42 départements rebelles (6).

C'est ainsi que la France est divisée en deux partis presque éi:aux : parti de la légalité, parti de la violence. Ici le

(1) Voir PlorxK, U Diocèse du Mans pendant la Révolution, t. I", p. 330.

(2) Archives nationales, F'» 449.

(3) Ibid., F» 465.

(4) D0CHATELIEB, la Révolution en Bretagne, t. II, p. 78. — Levot, Brest pendant la Terreur, p. 25-27.

(5) F"* 440. Loire-Inférieure.

(G) Déclaration de Roland, ministre de l'intérieur, 23 avril 1792.

veto est respecté ; là il est outrageusement méconnu. Il arrive aussi, pour comble de confusion, que, dans le même département, le régime varie. Les autorités diverses, département, district, commune, s'entre-choquent et mutuellement tentent de s'asservir. A Toulouse, le Directoire départemental est battu en brèche par la municipalité et finit par en subir le joug (1). Dans la Haute-Loire les administrateurs du département proclament la liberté des cultes : la municipalité du Puy, ouvertement la nie (2). A Lyon, un conflit aigu divise le département qui est libéral et la commune qui est sectaire ; la commune porte ses dénonciations à l'Assemblée et signale les menées de o 3 000 prêtres qu'aucune crainte ne contient (3) » ; les membres du Directoire mandent, de leur côté, au ministre : « La liberté du culte écrite dans la Constitution n'est plus dans cette ville qu'une chimère (4). » Ici les districts poussent les départements aux violences, ainsi en est-il à Arras : là au contraire, comme à Colmar (5) et à Vannes (6), c'est le district qui essaie de retenir le département. On voit des districts, des municipalités, s'ériger en souverains et, sans consulter personne, prendre des arrêtés de proscription. — A tous ces chocs s'ajoutent les conflits de l'administration et de la justice. Les magistrats veulent, pour condamner, qu'on leur présente non des arrêtés, mais une loi ; de là une plainte assez générale contre leur mollesse. « Les tribunaux semblent dormir », écrit le 27 mars 1792 le directoire de la Mayenne au ministre de l'Intérieur (7). En combien de correspondances ne trouverait-on pas la même accusation ! Certaines communes

(1) Archives nationales, F" 427.

(2) Ernest Gonnet, Essai sur l'histoire du diocèse du Puy-en-Velay, p. 174 et passim.

(3) Séance du 13 février 1791.

(4) Archives nationales, F" 466.

(5) Ibid., F'» 465.

(6) Ibid., F" 452.

(7) Ibid., F'» 449.

bravent ouvertement les juges. A Toulouse, un prêtre îst frappé par décision du tribunal de police municipale d'une amende de 200 livres ; son crime est d'avoir dit la messe devant une foule considérable. Faute de payer l'amende, il est emprisonné ; il interjette appel devant le tribunal du district qui ordonne son élargissement. Que fait la municipalité? Elle s'oppose à la levée de l'écrou (1). Parfois ce sont les juges eux-mêmes qui, sous une forme très transparente, s'arrogent sur l'administration le droit de blâme. En Alsace, le tribunal de Wissembourg fait afficher les instructions du ministre de la justice qui proclament la liberté des cultes et réprouvent toute répression hormis les répressions judiciaires. A son tour le directoire du Bas- Rhin proteste contre la censure indirecte et dénonce les magistrats (2). Gomme il arrive en toutes les autorités collectives, un ou deux hommes, à la commune, au district, au département, dominent leurs collègues. Que si on recherche à qui eux-mêmes obéissent, c'est jusqu'au club qu'il faut remonter. C'est le club qui partout fait mouvoir les fils : il dispose à son gré des hommes : il adapte à st-s fins les institutions ; bien plus, il transforme la langue elle-même ; car, les mots changeant comme les choses, toute religion se nomme fanatisme ; tout arbitraire, salut public ; tout crime,, excès de zèle ; toute anarchie, liberté.

En cette universelle incertitude, en cette insécurité de toutes choses, quelques-uns se découragent et songent à mettre l'espace entre leurs persécuteurs et eux. On assista.

(1) Archives nationales, F'" 427.

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