‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 4)Chapitre 7 sur 47 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

vers ce temps-là, à une première dispersion de ceux (jui célébraient les mystères divins.

Dès 1789, on avait vu l'archevêque de Paris, généreux de cœur mais impressionnable à l'excès, quitter la capitale. Vers la même époque, l'évêque de Toulon, sous le coup des menaces populaires, avait sollicité du roi, comme il eût fait aux jours paisibles, l'autorisation de s'absenter. La permission lui avait été refusée ; il s'était éloigné tout de même, et après lui, mais avec un congé régulier, l'évêque de Vence (1). A la fm de 1790, d'autres prélats s'étaient glissés hors de leur diocèse. En 1791, les exodes étaient devenus plus fréquents. Au début de 1792, ils se multiplièrent. Les uns cédaient à l'émeute. Les autres se flattaient de recouvrer, en s'éloignant, la liberté pour leur ministère et se persuadaient, parvenaient à se persuader qu'un évêque sert mieux l'Église par la vérité proclamée à distance que par la persécution subie au lieu où Jésus l'a attaché. En plusieurs endroits, si je suis bien informé, des conseils timides hâtèrent les dépÊirts : « Monseigneur ne peut pourtant pas s'exposer, observaient les grands vicaires... Il faut, ajoutaient-ils avec un surcroît d'accent persuasif, épargner aux ennemis de l'Église un grand crime. » Que si l'évêque résistait, on lui citait les paroles du divin Maître : « Si vous êtes persécuté dans une ville, fuyez dans une autre » ; car, en ce dix-huitième siècle, l'amollissement de la foi avait tout altéré, même le vrai sens des préceptes évangéliques.

Généralement l'exode s'accomplit par étapes ; c'était déjà le départ un peu furtif ; ce n'était pas encore la fuite tragique. Souvent on s'arrêta en quelque maison de campagne, tantôt patrimoine du prélat, tantôt propriété d'un ami. En quittant sa ville épiscopale, M. de la Laurencie, évêque de Nantes, fît halte d'abord dans la Sarthe, au château du Lude. Ainsi attendait-on les événements, dans une égale

(1) Archives nationales, F" 479. Var.

impuissance à les prévoir ou à les conjurer. Parfois, l'étape étant moins longue encore, le lieu d'asile fut l'une des villes du diocèse, choisie pour son calme ou pour le zèle pieux de ses habitants. L'arch^^vêque de Besançon séjourna d'abord à Pontarlicr, l'archevêque de Vienne à Saint-Chamond ; M. de Varoilles, évêquo do Gap, changea en peu de temps cinq ou six fois d'abri. On vit dos prélats s'éloigner, revenir, repartir encore. Beaucoup se rendirent à Paris, les uns pour s'y perdre dans l'obscurité, les autres avec l'arriére espoir de porter jusqu'au trône une lumière ou un conseil. Ce n'est que par degrés que le trouble croissant des choses poussa vers la terre étrangère tous ces déracinés. A l'époque où nous sommes, Nice servait d'asile aux nombreux évêques des petites villes de Provence, et tous ensemble ils auraient pu là-bas tenir un petit concile. A Chambéry s'était réfugié l'archevêque de Paris ; vers cette ville, d'autres se dirigèrent, attirés par la proximité de la frontière, la similitude de langu-e, la piété du peuple. Les évêques de Metz, de Nancy, de Verdun, gagnèrent Trêves. On put noter plusieurs départs pour les Pays-Bas, La Suisse reçut aussi quelques exilés. A Fribourg s'établit l'évêque de Châlons, M. du Chilleau ; à Soleure arriva l'archevêque de Besançon, M. de Durfort, qui n'y vint que pour y mourir.

De l'exil, beaucoup de ces prélats déployèrent un zèle remarquable. On les vit appeler auprès d'eux de jeunes séminaristes et procéder à des ordinations. Aux mandements des évêques constitutionnels, ils opposèrent des réfutations érudites et éloquentes. Ils ne bornèrent point leurs soins à ces sollicitudes. Ils multiplièrent les lettres, les exhortations, les conseils. Les administrateurs des départements disaient d'eux avec ironie, et non sans justesse : « Ils n'ont jamais montré tant d'activité que depuis qu'ils sont remplacés. »

Au printemps de 1792, quelques prêtres commençaient eux-mêmes à porter leurs regards vers la terre étrangère.

Leur histoire est, à presque tous, la même. Ils ont été remplacés dans leur charge ; l'hostiHté du peuple ou la vigilance soupçonneuse du club ne leur permet plus les fonctions de leur ministère ; l'autorité menace de les interner. Un jour ils ont appris qu'une enquête a été commencée contre eux. En cette détresse ils s'enfuient, mais d'abord pas bien loin ; ils se réfugient dans un château du voisinage, ou bien encore chez un parent, chez une sœur pieuse qui s'honore de recevoir un confesseur de la foi. Jusqu'en cette retraite, le club retrouve leur trace et les dénonce ; les magistrats locaux viennent leur dire : nous ne voulons pas ici deux religions. Ils repartent, déjà les épaules courbées sous le poids de la proscription, voyageant un peu au hasard, avec un commencement de terreur et des détours de bête traquée. Chemin faisant, ils prêtent l'oreille ; ils entendent dire qu'il subsiste çà et là des oasis de liberté, c'est-à-dire des terres où des autorités tolérantes pratiquent envers l'Église le droit d'asile que l'Église a si longtemps exercé. Dans les départements persécuteurs, il y a parfois un district où les magistrats tiennent au repos l'arme de répression ; dans les localités turbulentes, on peut trouver un faubourg où se cachent quelques chapelles épargnées. Puis il y a les régions encore acquises aux modérés ; il y a certaines grandes villes où la légalité garde quelque empire et où l'on peut vivre ignoré. C'est suivant ces rumeurs que les malheureux tracent leur route. A Rouen, les prêtres affluent (1), et pareillement à Lyon, quoique l'asile soit bien précaire. Il y en a deux mille entassés à Bordeaux, où les clubs commencent à les dénoncer (2). Amiens, Agen, Bayeux, sont aussi lieux de refuge. Beaucoup convergent vers Paris où la fermeté du directoire départemental maintient provisoirement la tolérance. On vit comme on peut, tantôt avec les secours des confrères riches ou des catholiques charitables, tantôt en

(1) L'abbé Baston, Mémoires, t. I«', p. 376. — Lindbt, Correspondance, p. 350.

(2) Aurélien Vivib, Histoire de la Terreur à Bordeaux, t. I«', p. 124.

exerçant sous l'habit laïque tjuelque petit métier. Cependant d'étape en étape, quelques-uns frôlent la frontière : ils la franchissent. D'autres en sont tout proches, en sorte que le voyage est moindre pour quitter la France que pour chercher à l'intérieur une région paisible. Entre la patrie et la vraie terre étrangère, il y a comme des villes mitoyennes : Ypres, Tournai, dont les évêqucs ont juridiction sur certaines portions françaises de la Flandre, puis Spire, Fribourg, Chambéry. Timidement, quelques prêtres arrivent en ces lieux : ils changent leurs assignats et se lamentent de la perte, se trouvant plus pauvres encore qu'ils n'avaient cru. Pourtant tout mécompte s'absorbe dans la volupté intense d'avoir échappé aux clubs. Puis, dans la douce chaleur de la sécurité, l'illusion renaît. Ils ne se persuadent pas, ils ne peuvent se persuader que le roi soit sans force, que le bon parti, comme ils disent, soit abattu, que la religion n'ait point sa revanche. Ils se réconfortent, au contact des gentilshommes émigrés qui leur communiquent leur courte sagesse. Ils n'ont qu'un petit bagage, mais dans ce premier moment, ils ne s'en désolent pas trop. A côté des prévoyants qui demeurent sombres, il y a les confiants qui attendent la fin de l'orage, presque la fin de l'averse. Parmi les prêtres venus d'Artois dans les Pays-Bas, il en est qui n'ont emporté de leur livre d'ofiice que le propre de la saison où l'on va entrer. Ce n'est que plus tard, qu'éclairés sur la durée de leur disgrâce, ils demandent qu'on leur envoie les quatre pai'ties de leur bréviaire.

Ces fuites ne sont encore que rare exception, au moins parmi les simples prêtres. Sur le sol de la France, en dépit de tous les obstacles, le culte cathohque subsiste, plus fort

que la persécution. Comment s'exerce-t-il ? Ici tout tableau d'ensemble est malaisé, tant le caprice des autorités départementales a créé de législations diverses ! De l'amoncellement des mesures contradictoires, il faut pourtant dégager les sommets et marquer à quelle condition sont réduits, à l'heure où nous sommes, les catholiques non conformistes.

Partout apparaissent des communautés de fidèles, nombreuses, ferventes, mais chassées d'asile en asile, et c'est à ce refoulement de refuge en refuge, que se reconnaît, dansune moitié de la France, la persécution grandissante.

Quand la loi du serment a aiguisé le conflit né de la constitution civile, les catholiques orthodoxes ont cherché un abri tantôt dans les paroisses desservies par des prêtres insermentés non encore remplacés, tantôt dans les églises supprimées et souvent laissées ouvertes par oubli ou tolérance. Ainsi ont-ils, dans les premiers temps, pourvu à leur culte.

Peu à peu, les insermentés ont été remplacés par ceux qu'on appelle les intrus. La substitution s'est opérée assez vite dans les villes ; elle s'achève ou se continue plus malaisément dans les campagnes. Quant aux églises supprimées, la jouissance n'en a point été longue : ici on les démolit ou on les aliène ; là on les affecte à des usages profanes ; en d'autres endroits, on les met sous scellés. De là pour les catholiques, réduits à une seconde émigration, la nécessité de chercher ailleurs un lieu favorable à leurs assemblées.

Les monastères d'hommes avaient été presque tous évacués ; ils étaient devenus, ainsi que leurs églises, la propriété de l'État. Mais, à la faveur d'un traitement plus doux, les religieuses avaient été laissées en possession provisoire de leurs couvents et aussi de leurs chapelles. C'est vers ces pieuses maisons que les catholiques se sont tournés. Le dimanche, les cloches de la cathédrale, celles des paroisses appellent les fidèles dans les églises ofTicielles. Mais, aux abords du temple, peu d'affluence, et dans la nef juste assez

de monde pour graver l'abandon. Pendant ce temps, par les rues qui conduisent aux extrémités de la ville chemine une grande foule. Là-bas, dans les quartiers écartés, il y a les chapelles. Le peuple les connaît bien. Tantôt elles ont gardé le nom des ordres qu'elles abritent et s'appellent la chapelle des Carmélites, la chapelle des Visitandines, la chapelle des Clarisses ; tantôt elles doivent leur désignation au lieu qu'elles occupent : il y a la chapelle de Sainte-Maried'En-bas, la chapelle de Sainte- M arie-d' En-haut, la chapelle des Fossés, la chapelle de Notre-Dame-au- Jardin. D'autres fois elles évoquent une tradition pieuse, un souvenir mystique, un service charitable : il y a la chapelle du Verbe Incarné, la chapelle de Pitié, la chapelle du Refuge, la chapelle des Sept-Douleurs, la chapelle de la Miséricorde. Le prêtre, — un prêtre iîdéJe, — monte à l'autel. L'enceinte est trop petite ; on ouvre les portes ; et au dehors, sous la pluie, sous le vent, sous la neige, les assistants s'agenouillent. Cependant les clubistes veillent. Tous les jours leur sont bons pour la délation. Mais le dimanche est le grand jour de l'activité dénonciatrice. En quelques villes, ils reprennent, armés de bâtons ou de lanières de cuir, le chemin qu'ont pris les fidèles, fondent sur les groupes épars de femmes et, à coups de fouet, les dispersent. Le plus souvent ils s'abstiennent de ces violences, mais ils se retournent vers les Administrateurs de département et, sous couleur d'ordre ou de salut public, les somment de fermer tous ces repaires d'aristocrates ou de bigotes. Parmi les directoires, les uns — en minorité — cèdent de suite ; les autres — en minorité aussi — résistent courageusement ; la plupart répètent, en le modifiant à peine, le mot de Pilate sur Jésus : o Je ne vois point de crime en ces hommes. » Comme pour diminuer l'afïluence, ils interdisent aux religieuses de sonner les cloches. Le grand concours subsiste, et les sommations des clubs redoublent. En beaucoup de lieux, les officiers municipaux, en contact direct avec les sociétés populaires,

prennent d'eux-mêmes l'initiative des rigueurs. Ils désignent des délégués qui se rendent dans les couvents, mandent la supérieure, clôturent la porte extérieure de la chapelle, appliquent sur l'entrée les scellés, déposent les clefs à la mairie. Cependant, au siège du département, les Administrateurs n'ont qu'un souci : paraître ignorer ce qu'ils ne peuvent ou ne veulent interdire. Le plus souvent ils maintiennent les fermetures, mais obtiennent grâce pour un ou deux sanctuaires ; ce qui leur permet de dire aux clubistes qu'ils abhorrent le fanatisme, et aux catholiques qu'ils ont conservé la liberté de la prière.

C'est ainsi que les non-conformistes ont subi une troisième expulsion. Où se réfugieront-ils? En leur détresse, ils ont songé à la loi du 7 mai, tout d'abord ignorée d'eux, mal comprise ou dédaignée ; car ils ont, comme tout le monde, vécu de privilèges et sont inexpérimentés de la liberté. Ils ont interrogé des légistes qui les ont éclairés sur leur ,droit d'affecter à leur culte des lieux loués ou achetés par eux. Dans les villes, les éghses ne manquent pas : il y a celles des monastères d'hommes, désertes, inutilisées à moins que déjà les clubs les aient occupées. Mais voici où l'arbitraire s'est infiltré à travers la liberté. A Lyon, le département reste fidèle à la loi ; mais la municipalité fait fermer les temples des « sociétés particulières (1) ». Dans la Haute- Loire, le directoire, depuis le mois de septembre 1791 jusqu'au mois de février 1792, autorise plus de cent ouvertures de sanctuaires : mais tantôt les clubistes décrochent les inscriptions ; tantôt les municipahtés font fermer les lieux destinés au culte (2). A Marmande, le district re j ette la demande des catholiques, en déclarant qu'il ne saisit aucune différence entre la religion des pétitionnaires et la religion nationale (3). A Apt,

(1) Archives nationales, F'» 466.

(2) Ernest Gonnet, Essai sur V histoire du diocèse de Puy-en-Velay, p. 172 et passim.

(3) DuRENOUïS, l'Eglise d'Agen pendant la Révolution, p. 235.

l'autorisation d'une église est refusée aux non-conformistes, sous le prétexte qu'ils en ont déjà une (1 ). A Annonay, la liberté semble tout d'abord accordée, puis les pétitionnaires sont ballottés d'autorité en autorité (2). Dans l'Hérault, le directoire départemental élude les demandes sous le vague prétexte de « considérations puissantes (3) ». A Bordeaux, la liberté des cultes est solennellement proclamée le 28 janvier 1792; puis un mois plus tard, le 27 février, un arrêté rendu sous la pression du club ferme toutes les églises particulières. « La loi du 7 mai, disent les magistrats pour s'excuser, semble faite pour l'avenir bien plus que pour le temps présent (4). » A Blain, dans la Loire-Inférieure, la presque unanimité des habitants — les trente-neuf quarantièmes, dit un rapport (5), — réclame la liberté du culte, mais elle est impitoyablement refusée.

Spoliés d'une faculté doublement consacrée par la Constitution et par une loi spéciale, les fidèles ne se découragent pas. Suivant l'expression d'un contemporain, ils s'agitent partout, « furetant de bonnes messes v. Il y a l'église de l'hospice ou celle de l'hôpital. Si la commission hospitalière n'est pas trop malveillante, les religieuses sont parvenues à conserver, quoique à travers beaucoup de vexations, le ministère des insermentés. C'est en ce sanctuaire que se presse le peuple orthodoxe. Il y a foule. Quoi d'étonnant? Tout le reste est fermé. En hâte, le club dénonce le rassemblement. Les autorités obéissent, les unes invoquant l'ordre public, les autres ne prenant pas la peine de colorer leur soumission. A Toulouse, la municipalité déclare que tant d'affluence « peut contribuer dans l'hôpital à l'insalubrité de l'air (6) «, et sur ce motif le sanctuaire se clôt pour ne plus se rouvrir.

(1) Archives nationales, F'* 409.

(2) Jbid., F'» 403.

(3) Ibid., F'» 430.

(4) Ibid., F'» 429.

(5) Lettre du comissaire du roi, 8 janvier 1792. (F" 440.)

(6) Archives nationales, F'» 427.

90 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA REVOLUTIOxN

Rejetés d'asile en asile, les catholiques portent de nouveau les regards vers les églises des couvents. En scellant les portes extérieures, les officiers municipaux ont parfois négligé de fermer les communications intérieures. Les religieuses sont devenues rusées, rusées pour Dieu. Par une porte latérale, puis par la porte intérieure, elles introduisent jusque dans la chapelle quelques pieuses femmes obstinées aujourd'hui, héroïques demain ; et dans le sanctuaire, déjà mystérieux comme une galerie des catacombes, s'accomplit le sacrifice des chrétiens. Les clubistes sont aux aguets. Ils ont observé les allées et venues des dévotes. La délation suit de près. Derechef les officiers municipaux paraissent En hâte, les divines espèces sont retirées du tabernacle. La porte intérieure tourne, comme l'autre, sur ses gonds. Gomme l'autre, aussi, elle reçoit l'empreinte des scellés et il ne reste plus aux religieuses, au fond de leur monastère, que quelque petit oratoire fait à l'étroite mesure de leur nombre, et où le prêtre garde juste assez de place pour élever les mains vers Dieu.

Sous le refoulement continu, les catholiques reculent encore Cependant, sur le sol de France, l'ÉgHse a édifié tant de choses que la haine, même attentive, n'a pu, d'un seul coup, tout proscrire. Il reste, çà et là, quelques lieux inviolés. Il y a les chapelles de VOrdre du Temple; et c'est là qu'à Besançon, les fidèles, traqués ailleurs, se rassemblent. Il reste les Chapelles des Confréries. Il reste les Chapelles des Pénitents si nombreuses dans le Midi ; et c'est en ces sanctuaires qu'à Perpignan, les non-conformistes se réfugient. Bientôt tout échappe, même ces derniers asiles.

Où aller? L'insermenté garde une faculté généralement reconnue, celle de dire une messe basse dans l'église constitutionnelle. Mais il ne peut y exercer aucune fonction, ni catéchiser, ni prêcher, ni confesser ; on lui conteste même le droit de donner la communion. C'est alors qu'en cette année 1792, les saints mystères commencent à se célébrer

diuis les demeures privées. Dans les villes de province, en certains hôtels de la noblesse ou de la bourgeoisie, les prêtres se glissent le dimanche — furtivenuMit déjà — pour dire la messe. Furtivement aussi, les assistants arrivent, un à un. Parfois, le lieu semble bizarre pour le pieux appareil. Dans le salon où se dresse l'autel s'étalent sur les tapisseries, dans le dessin des meubles, dans les contours des peintures, toutes les grâces voluptueuses du dix-huitième siècle. Un soin hâtif, naïf aussi, souligne souvent toutes ces choses en essayant de les voiler. Peut-être plusieurs se rappellent qu'en ces mêmes salles ils ont entendu les discussions des philosophes, la religion bafouée, le persiflage élégant pire que le cynique blasphème, Dieu lui-même mis en doute avec un scepticisme tranquille. Et c'est sous l'impression toute chaude de ces troublants souvenirs que commence la prière pénitente de ceux qui expient.

Ce tableau s'applique surtout aux villes. Dans les campagnes, les catholiques subissent, mais sous une forme un peu différente, les mêmes refoulements. En beaucoup de régions, les remplacements ne se sont opérés que peu à peu, en sorte que les paysans ont tout d'abord conservé leur curé ou ont trouvé dans leur voisinage les secours religieux. Au début de 1792, le schisme, soutenu de toutes les forces officielles, a gagné de proche en proche, et les paroisses de l'ancienne observance n'apparaissent plus que comme des îlots rétrécis dans une plaine submergée. Moins informés que les habitants des villes, les villageois n'ont entendu parler que bien tard de la hberté des cultes. Ils s'avisent enfin qu'ils ont le droit d'acheter ou de louer une chapelle, un hangar, un oratoire, d'y poser une inscription, et de célébrer en ces lieux leurs mystères. Mais tout manque, l'initiative, le local, les ressources. Puis il faut franchir, comme on ferait d'un cercle d'obstacles, toute une série d'épreuves administratives. Il y a les municipalités sectaires qui refusent tout. Il y a les municipaUtés indécises

qui, tout effarées de la nouveauté, s'adressent au district. Le district, s'il n'enfouit pas la demande, s'adresse à son tour au département. Le département, même non hostile, examine l'inscription, en pèse les mots ; puis tout à loisir, il la retourne par la voie hiérarchique pour qu'on la modifie ; ou bien encore, sous prétexte d'ordre public, il réclame une nouvelle information ; et les gendarmes arrivent, chargés d'un supplément d'enquête, et déjà imprimant sur la face des pétitionnaires un aspect de délinquants. Que si les retards, les menaces, les vexations ne découragent point les fidèles, que s'ils sont parvenus à dresser l'autel, les clubistes de la ville voisine font irruption, suscitent le trouble et, au nom de ce même trouble, arrachent à l'autorité apeurée ou complice, la fermeture du temple. — Les plus fervents d'entre les catholiques ne se découragent pas. Il y a dans les campagnes les chapelles de châteaux. C'est là qu'ils se portent. Souvent la municipalité intervient et prétend en interdire l'accès à tous autres qu'au maître de la demeure et à ses serviteurs ou métayers. Que faire? Il reste les chapelles au bord du chemin, dans les bois les oratoires des ermitages ; il reste la messe dite par le prêtre dans sa chambre ou en une demeure amie. C'est à cette extrémité qu'en 1792, sont, en bien des endroits, réduits les catholiques romains. Le dimanche, en certaines paroisses du Midi, des femmes parcourent les rues, et, à défaut des cloches confisquées pour le schisme, agitent en chemin de petites clochettes. C'est le signal de la messe qui se dira loin du village, où l'on pourra, aujourd'hui en un lieu, demain dans un autre, suivant les répits ou les retours de la persécution ; et le bruit de la sonnerie, discrète et déjà implorante, semble comme l'appel de Jésus souffrant à ceux qui veulent prier et veiller avec Lui.

A la prière qui monte vers Dieu se mêle, descendant sur les hommes, un commencement de colère. Ceux qui sont refoulés d'expulsion en expulsion ne reculent qu'en frémissant. Si l'on pouvait, sur une carte de France, marquer, par des traits plus ou moins chargés, le degré de la résistance ou de la mollesse, on rencontrerait de vastes espaces presque unis, assez semblables à des pages blanches où l'on n'a rien eu à inscrire ; mais de ces espaces se détacheraient, tout teintés de couleurs sombres, des îlots, de vastes îles même, terres fidèles où l'Église, en sa détresse, est sûre de rencontrer des défenseurs et des témoins.

Tout au nord, un îlot apparaît : c'est la Flandre Maritime. Au premier bruit de la proscription, les gens de Cassel se rassemblent. Tous sont là, les officiers municipaux, les membres du conseil général de la commune, les habitants : ils protestent au nom de la liberté ; ils rendent hommage aux prêtres insermentés « qui mènent ici, disent-ils, la vie la plus régulière, la plus tranquille, la plus exemplaire (1) ». Même indignation à Bergues où le directoire départemental est contraint d'envoyer deux commissaires pour calmer l'effervescence (2). Même colère à Bailleul où le conseil général de la commune, en affichant un peu plus tard l'arrêté du département du Nord contre les prêtres, ne le publie qu'en l'accompagnant de sa réprobation et en annonçant sa volonté de porter ses doléances jusqu'au roi (3).

(1) Archives nationales, F'» 456.

(2) Souvenirs du Conventionnel Fockedey. (Revue de la Révolution, 1884, p. 132-133.)

(3) Archives nationales, F'" 456.

Un peu plus bas, l'Artois offre, en plusieurs de ses parties, le môme aspect de protestation. En mars 1792, dans le seul district de Saini-Pol, 52 curés insermentés sont encore en fonctions (1). En cette région, très primitive alors, presque privée de chemins, mal pourvue de force publique, les intrus sont comme prisonniers. C'est là qu'éclatera, quinze mois plus tard, dans le canton de Pernes, la sédition si vite réprimée que l'histoire locale nommera fort ambitieusement la petite Vendée artésienne. Les femmes surtout sont enhardies jusqu'à l'exaltation. Tous les procès-verbaux, toutes les enquêtes les dénoncent. Elles sont l'expression violente, exaspérée de l'opinion publique. Elles apparaissent grossières, hurlantes, le poing tendu, avec un certain aspect de mégères, mais de mégères grandies par la foi. A celui qu'elles appellent l'apostat, elles s'appliquent à tout ravir. Elles veillent autour du lit des jeunes mères, recueillent les nouveau-nés, et elles-mêmes les baptisent. Elles poussent les fiancés hors de la paroisse livrée au schisme et les guident jusqu'aux pieds d'un prêtre orthodoxe qui bénira leur union. A l'intrus elles ne veulent rien laisser, pas même les cadavres. Dans les villages de Verquin et de Gosnay, comme une des leurs vient de mourir, elles écartent l'assermenté, portent elles-mêmes le corps à l'église, récitent un peu au hasard — à leur mode, disent-elles — tout ce qu'elles savent de prières, confient la dépouille à la terre. Puis elles se retirent, à la fois batailleuses et sanctifiées, toutes glorieuses de l'œuvre pie et traitant de fainéants — ce sont les propres expressions des rapports — les hommes qui n'osent les imiter.

Au delà du département de l'Aisne assez paisible, au delà de la Champagne un peu molle, au delà de la Lorraine déjà plus animée pour la foi, une vaste terre s'étend, fidèle entre

(1) Derambcourt, le Clergé du diocèse d'Arras pendant la Révolution, t. II, p. 368.

toutes, c'est l'Alsace. A Colniar, à Ribeauvillé, des protestations, appuyées par les luthériens eux-mêmes, se sont élevées contre le départ des religieux, et avec tant de force que le district a sollicité un sursis (1). — A Wassolonne, et en bien d'autres endroits, la fermeture des chapelles a provoqué une réprobation unanime. Vingt-cinq communes du district de Haguenau ont pétitionné pour le sanctuaire de Marienthal, lieu fameux de pèlerinage ; quand les délégués, envoyés par le département, sont arrivés en ces lieux pour l'apposition des scellés, ils ont trouvé huit ou dix mille hommes massés autour de l'église et ils ont dû renoncer à leur mission (2). Des commissaires ont été envoyés de Paris. Le département du Bas- Rhin a le premier, comme on l'a vu (3), donné l'exemple des rigueurs administratives. Les sévérités ont aiguisé les résistances loin de les vaincre. Certaines villes sont désignées comme des foyers de fanatisme : Wissembourg, Schlestadt, RoufTach. (4) — Le grand embarras est de pourvoir aux remplacements. On a cherché, mais en vain, parmi les moines, des prêtres instruits et intègres qui veuillent se donner. Pour assurer le recrutement à venir, on admet par fournées, au séminaire de Strasbourg, de jeunes artisans, un peu teintés de latin, et dont on précipitera l'ordination (5). Dans le présent, afin d'obvier à la pénurie, une loi du 5 janvier 1792 autorise pour le Haut- Rhin l'élection aux cures et aux vicariats, d'ecclésiastiques étrangers (6) ; puis, l'autorité épiscopalc et nd la compétence des curés déjà nommés et leur confie, sous le titre de desser» vants provisoires, l'administration des paroisses voisines (7),

(1) Archives nationales, Papiers du comité ecclésiastique, carton 86.

(2) Ibid., carton 82.

(3) Voir t. I", p. 484.

(4) Archives nationales, F'" 465.

(5) Véron-Reville, Histoire de la Révolution dans le déparlement di Haut-Rhin, p. 56.

(6) Voir DuvEKGiER, Collection des lois. t. IV, p. 43-44.

(7) Archives nationales, F'" 465.

Cependant l'état de l'esprit public retarde ou paralyse toutes les mesures olficielies. Il y a d'anciennes chapelles de religieux qui resteront ouvertes jusqu'au mois d'octobre 1792 (1). Les modérés s'ingénient à fixer un moyen de conciliation. Il se trouve qu'en beaucoup de paroisses, l'église est commune aux catholiques et aux luthériens et sert successivement aux cérémonies de l'une et de l'autre communion ; c'est ce qu'on appelle le simultaneum : ne pourrait-on pas étendre le même usage aux non-conformistes et aux assermentés, et partager entre eux la jouissance des édifices cultuels? Ainsi parlent les libéraux, les constitutionnels, certains protestants eux-mêmes (2) ; et de Paris, les ministres, tout affamés de paix, recommandent chaudement l'expédient. Mais tandis que certaines municipalités, certains districts inclinent vers la politique de transaction, les autorités départementales, loin de s'associer à ces pensées apaisantes, ne songent qu'à réduire les catho- Hques. Le directoire du Haut- Rhin a, dès le 2 novembre 1791, adopté l'arrêté du Bas- Rhin, et prescrit que les prêtres insermentés se rendissent à Colmar. A la nouvelle du veto royal, la colère des administrateurs éclate. Elle redouble à la lecture de la circulaire du 10 janvier 1792 qui réprouve les sévérités arbitraires et remet à la justice seule le soin de punir les délits. Le 29 janvier 1792, Rewbell, le procureur général syndic, ose écrire au ministre de la Justice : « Les circulaires, si elles ne font pas beaucoup de bien, peuvent faire beaucoup de mal. » Il ajoute insolemment : « En attendant votre réponse, ma règle de conduite sera l'arrêté du 2 novembre. >. Le 7 février, il écrit au ministre de l'Intérieur : « La protection que quelques ministres paraissent avoir accordée jusqu'ici, au nom du roi, aux insermentés, a fait le plus grand mal,.. Sans quelques phrases des proclamations

(1) Archives nationales, F" 464.

(2)/èid.,F'»464

et lettres ministérielles, nous aurions la paix dans le département (1). » Le ministre répond le 2G mars : « Quelles que pures qu'aient été les intentions des administrateurs, leurs actes sont inconstitutionnels, oppressifs, injustes, inutiles. » A quoi le directoire réplique avec un surcroît d'âpreté : « La déportation nous paraît être l'unique moyen proposable. » Et dans son cynisme, ce langage peint bien l'acuité du conflit ; car en ces régions la résistance est telle qu'elle ne peut plus cesser que par le retour à la liberté ou par la proscription de tous les prêtres orthodoxes.

Au-dessous de l'Alsace est la Franche-Comté, autre terre fidèle, quoique marquée de hachures bien moins prononcées. C'est dans les districts montagneux, dans les régions d'Ornans, de Saint- Hippolyte, de Pontarlier, que se manifestent surtout les révoltes de la conscience. En cette population sensée, robuste, sagement raisonneuse, froidement tenace, la réprobation ne se révèle ni par excès de langage, ni par menaces, ni par attroupements. En tout Franc- Comtois un peu dégrossi, il y a un jurisconsulte qui sommeille. C'est à la loi que les opprimés demandent la délivrance. Ils ont lu la loi du 7 mai et, si imparfaite qu'elle soit, fondent sur elle leur espoir. Les demandes d'ouverture de temples se multiplient. Elles sont formées, ici par le châtelain ou par un magistrat, là par les notables, ailleurs par les municipalités. Ni les réponses dilatoires, ni les objections, ni les renvois de dossiers ne rebutent, et la persévérance des pétitionnaires à affirmer leur droit n'a d'égale que l'obstination du département ou des districts à le méconnaître ou à l'éluder.

Au delà de la Saône, si on incline vers le sud-ouest, on ne tarde pas à se heurter au massif montagneux de la France centrale. Là, comme en un réduit solide, s'est réfugiée la foi orthodoxe.

(1) Archives nationales, F" 465.

TOMK II. 7

t8 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION

Dans le Forez, les populations, secondées souvent par les magistrats municipaux, se défendent avec énergie contre l'oppression. En une petite commune, on voit un maire inscrire sur les registres de la municipalité la naissance de huit enfants baptisés clandestinement. Interrogé par les délégués du département, il répond : « Puisque les opijiions sont libres, pouvais-je ne pas recevoir les déclarations (1)? » La résistance est favorisée par un ordre de femmes très populaire dans le pays, celui des sœurs de Saint-Joseph. Rejetés d'asile en asile pour la célébration de leurs offices, les catholiques, dans une des paroisses du district de Saint-Bonnet, se sont réfugiés au premier étage d'une vieille tour. C'est là qu'ils se réunissent pour la messe dominicale, mais dans un appareil qui sent déjà la guerre civile. Aux environs se tiennent des jeunes gens armés, sorte de gardes du corps de la religion proscrite. Au second étage de la tour, ont été rassemblées des pierres, « de quoi lemplir, dit un rapport, quatre chars du pays (2) » ; et ces pierres sont autant de projectOes prêts à assaillir quiconque tenterait de troubler les rites sacrés.

Dans la Haute-Loire, en beaucoup de communes, l'insurrection est générale contre le schisme. Un club très ardent domine, à la vérité, la municipalité du Puy qui essaie ellemême de peser sur l'administration départementale. Mais à Brioude, dit un rapport, « tout est Feuillant et plus encore à Yssengeaux (3) ». A Craponne, sur 21 prêtres que renferme la petite ville, un seul officie à l'église constitutionnelle (4). L'esprit de résistance est entretenu par les Béates, sorte de demireligieuses très influentes dans les campagnes par les soins qu'elles donnent aux malades. « Nous ne voulons pas, disent

(1) Archives nationales, F" 466.

(2) Ihid., F'9 466.

(3) Ihid., F'B 444.

(4) Ernest Gonnbt, Essai sur l'histoire du diocèse du Puy-en-Velay, p. 178.

les paysans et les bourgeois, nous damner pour la Constitution (1). »

A l'ouest de la Haute-Loire, le Cantal offre, dans le district de Saint-Flour, le même spectacle. Les prêtres remplacés y continuent leur ministère avec une assurance tranquille. Plusieurs ont été déférés à l'accusateur public ; mais les ma^strats du tribunal sont tièdes, inertes, presque complices. D'après le témoignage même des administratours du département, « les esprits sont si excités que, sans une force considérable, il serait impossible de faire exécuter les jugements (2) «.

En Lozère, l'évêque constitutionnel Nogaret se débat contre la révolte presque universelle de ses diocésains. On a dit ailleurs ses plaintes mêlées de courroux et d'effarement. Une ligue étroite unit en cette contrée les catholiques et les royalistes, en sorte qu'il est malaisé, dans l'opposition commune, d'établir la part de la politique, la part de la religion. Le 25 février 1792 arrivent à Mende trois compagnies du régiment ci-devant Lyonnais. Le lendemain dimanche, les soldats, réunis à la cathédrale, assistent en corps à l'ofTice constitutionnel : les gardes nationaux, au contraire, se répandent en diverses maisons particulières pour y entendre la messe des non-conformistes. L'après-midi, entre les uns et les autres, une rixe éclate, et quatre soldats sont blessés. Dans les récits officiels, nous ne trouvons que doléances sur l'état du pays : « Mende et Villefort, dit-on à l'Assemblée nationale, sont le refuge de tous les prêtres fanatiques des départements du Midi (3). » Dans un rapport rédigé un peu plus tard nous trouvons ces lignes : • Mende est dans les plus mauvais principes ; tout le monde y est fanatique (4), »

(1) Ernest Gonitbt, Essai sur r histoire du diocèse du Puy-en-Velay, passim.

(2) Archives nationales, F'» 411.

(3) Assemblée légifjative. Séance du 12 mars 1792.

(4) Archives nationales, F'» 444.

Le même jugement s'étend à la petite ville de Langogne « qui compte, dit-on, autant de complices de Du Saillant qu'elle a d'habitants (1) ».

A la Lozère confine l'Ardèche. La vallée du Rhône y est assez paisible ; mais quel n'est pas le trouble dans les districts qui touchent aux Cévennes ! En mai 1791, on n'y a pas encore commencé les remplacements. Six mois plus tard, le Directoire écrit au ministre : « Le moyen le plus simple serait d'éloigner les réfractaires de leurs paroisses ; seulement on ne parviendra jamais à l'expulsion qu'après avoir désarmé les habitants de nos montagnes (2). >)

Descendons vers le Midi. Ici plus encore que dans les Cévennes les passions confessionnelles se doublent des passions politiques. A Marseille tout est anarchie, et au milieu de cette anarchie, les persécutions religieuses se perdent dans les autres persécutions. Nîmes, après la cruelle lutte civile de 1790, se repose dans le morne abattement qui suit la fièvre. Dans l'Hérault, des clubs nombreux, turbulents, audacieux, imposent presque partout leur domination ; cependant les catholiques conservent quelques places de sûreté : Lunel avec ses congrégations de pénitents obstinément attachés à leur foi ; Bédarieux qui, suivant un rapport officiel , « est le repaire de tous les prêtres fanatiques (3) » ; puis la petite bourgade de Pignans, avec sa municipalité réactionnaire, son curé insermenté, infatigable, dit-on, à prêcher l'incivisme, et sa population tellement exaltée qu'un jour un volontaire de Montpellier s'étant hasardé en ces lieux, y est arrêté et dangereusement blessé.

Tout au sud, Toulouse subit, plus qu'aucune autre grande ville, le despotisme des sociétés populaires. Les clubs pèsent sur la municipalité, la municipalité pèse elle-même sur le directoire départemental qui, livré à ses propres inspirations,

(1) Archives nationales, F" 444.

(2) Ibid., F'o 403.

(3) Ihid., F'c Ml. Héraulf'.

ne demanderait que la paix. En dépit des obstacles, les catholiques, loin de perdre courage, s'aguerrissent dans la lutte. Chassés de toutes les chapelles, de tous les oratoires, ils réclament le droit d'ouvrir des temples. Sous la pression des clubs, leur requête est ajournée. Se sentant partout traqués, ils se réunissent, pour célébrer leurs rites, dans dos maisons particulières ; mais les officiers municipaux guettent leurs allées et venues et quand ils peuvent découvrir le lieu de leurs assemblées, enfoncent les portes, saisissent les ornements, les livres, les vases sacrés, jettent les prêtres en prison. En leur détresse, les victimes se tournent vers le roi. Une pétition au monarque circule, mais en cachette et la nuit, car la municipalité ne tolère pas qu'on recueille les adhésions : « Nous sommes obligés, disent les pétitionnaires, de prendre la livrée du crime pour faire acte de vertu. » La pétition est portée à Paris par l'un des notables, M. Malpet de la Tour. Pendant près d'un mois, on un petit hôtel de la rue du Bac, M. Malpet de la Tour attend une audience, un message, un mot d'espoir. Enfin le roi est avisé ; il se trouble, s'apitoie, remet la requête à son ministre de confiance, M. Bertrand de Molleville, mais en homme qui implore plus qu'en prince qui commande. Bertrand à son tour intercède auprès du ministre de l'Intérieur Cahier de Gerville. « Je vous serai, lui écrit-il, personnellement reconnaissant de l'intérêt que vous voudrez bien prendre à cette affaire (1). » Cahier promet sa sollicitude, annonce des instructions qui fixeront une conduite uniforme. Et en effet, par une lettre circulaire à tous les corps administratifs, il prêche la tolérance, essaie même de l'imposer. Quel est pour la Haute-Garonne les résultats de ce? efforts? Là-bas le directoire départemental, modéré par inclination, violent par excès de peur, juge, écrit-il, « qu'il serait très impolitique de hasarder la démarche indiquée par M. Cahier ». Il accepte,

(1) Lettre du 29 janvier 1792. (Archives nationales, F'» 427.)

lOâ HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA REVOLUTION

paraît accepter que les catholiques romains aient des églises particulières ; mais il se refuse à rouvrir les chapelles des maisons religieuses. Surtout il s'élève contre le projet de ramener les prêtres sous le régime du droit commun, et, un peu plus tard, il s'oublie jusqu'à tracer cette phrase : « Exiger des preuves juridiques contre les prêtres insermentés, ce serait en demander pour établir qu'il est jour en plein midi (1). B

Qu'on descende le cours de la Garonne. Bordeaux est, sur l'heure, moins agitée que Toulouse, mais bientôt aura ses martyrs. Au nord de la Garonne, le Périgord, le Limousin sont troublés par les jacqueries de paysans plus encore que par les querelles confessionnelles. Dans la Charente-Inférieure, les cathohques, grâce à la sagesse des autorités, jouissent encore de la liberté du culte, mais au milieu des clubs murmurants et qui bientôt triompheront. Cependant à mesure qu'on approche de la Loire, les visages sont plus assombris, les rivalités plus vives, les passions religieuses plus aiguisées. Chaque dimanche, les routes sont sillonnées de paysans, tantôt allant chercher la messe dans les temples encore purs du schisme, tantôt avides de s'agenouiller aux lieux de pèlerinage ou au pied des calvaires. D'autres cortèges sillonnent les chemins : ce sont les gardes nationaux venus des villes, les uns pour protéger l'installation des curés constitutionnels, les autres pour réprimer les troubles, protéger les investigations des magistrats, fermer les églises supprimées et en enlever les ornements ou les cloches. Tel est l'aspect dans l'Anjou méridional, en Vendée, sur les rives de la basse Loire. Mais ici les symptômes sont trop graves pour qu'on les note en passant. C'est un peu plus tard qu'on devra marquer en détail les signes avant-coureurs de la guerre civile.

Au delà de la Loire, tout à l'ouest, s'étend la Bretagne.

(1) Lettres des 12 et 24 avril 1792. (Archives nationales, F" 427.i

On a dit tout à l'heure les résistances de l'âme alsacienne. En face des lois antireligieuses, la Bretagne égale l'Alsace, si elle ne la surpasse, par l'énergie de ses réprobations. C'est ainsi qu'aux deux extrémités du grand corps de la France battent avec le plus de force les pulsations de la conscience chrétienne.

Entre tous les départements, un surtout mérite qu'on s'y arrête, c'est le Finistère.

Dès l'année 1791 a éclaté, dans le pays de Léon, dans toute la région de Brest, dans le district de Châteaulin, la révolte dts âmes. A trois lieues de Brest, au bourg de Plabonnec, les ofliciers municipaux ont refusé d'installer l'intrus. Des commissaires y ont été envoyés : « Nous étions bien comme nous étions, ont répondu les habitants, et la messe est libre. » A Plouiguernau, à l'arrivée du curé jureur, la municipalité a convoqué à son de cloches l'assemblée de la paroisse ; elle lui a demandé d'opter entre le nouveau pasteur et l'ancien, et le vote populaire a décidé que l'insermenté serait conservé. A Plouvieu, à Guipavas, au Drennec, l'attitude n'est pas moins résolue. Le temps s'écoule sans amener l'apaisement. A Braspartz, en novembre 1791, l'intrus est maltraité. A Plouguin, la commune, par une pétition, revêtue de 1049 signatures, demande le rappel de l'insermenté (1).

La répression ne tarde pas. Elle est farouche. A Plabennec, avant même que les commissaires conciliateurs soient revenus, la municipalité de Brest, sous la pression du club et malgré l'avis contraire du district, se décide à envoyer des troupes ; et sur la commune s'abattent 200 gardes nationaux, 100 canonniers marins, 100 soldats de troupes de terre. Dès lois les expéditions ne cessent plus : expéditions de gendarmes, de gardes nationaux, de soldats du régiment de Port-au-Prince. La commune doit pourvoir à la subsistance, à la paie de ces garnisaires ; et ce petit supplément

(1) Archives nationales. F' 3676', et F" 425.

de vexation ne laisse pas que d'aiguiser les ressentiments.

Cependant les autorités, égarées par la passion ou affolées par la peur, cherchent dans l'arbitraire les ressources que la loi ne leur fournit pas. Dès le 21 avril 1791, le Directoire départemental s'est arrogé le droit de rassembler à Brest et d'enfermer à la maison des Carmes les curés remplacés et jugés dangereux. L'amnistie a été proclamée : on a relâché les prêtres, mais en maintenant contre eux, en dépit de la loi, l'obligation de résider en dehors de leur paroisse. Le 15 novembre 1791, s'est réuni, pour sa session, le conseil général du département. L'aspect ne laisse pas que d'être pieux ; car nous lisons dans le procès-verbal : « Avant de s'occuper d'aucuns travaux, l'assemblée décide unanimement d'entendre la messe (1). » Toute cette dévotion n'arrête rien; trois jours plus tard, les administrateurs rédigent une adresse pour demander la proscription des prêtres : « Quand il s'agit, disent-ils, de sauver la patrie, on ne doit pas s'en tenir aux mesures d'une justice rigoureuse, qui ne peut convenir qu'à des temps calmes... Nous croyons, ajoutent-ils, que la loi la plus efïïcace contre les ecclésiastiques réfractaires serait celle qui les éloignerait de la France et donnerait aux départements le droit de prononcer contre eux la peine de la déportation, (2). >^ De la parole le directoire passe promptement à l'action. Le 29 novembre, il décide que tous les ecclésiastiques suspects d'incivisme seront arrêtés et internés à Brest, que tous ceux qui y ont été détonus y seront transférés de nouveau. Ainsi légifère-t-il comme s'il n'y avait au-dessus de lui ni roi, ni Assemblée, ni gouvernement-.

L'arrêté est cruel, l'exécution ne l'est pas moins. Voici ce qui se passe le 3 décembre 1791 dans la petite ville de Carhaix. Ce jour-là, vers trois heures, le district reçoit l'expé-

(1) Archives nationales, F'c m. Finistère-.

(2) Procès-verbal du 18 novembre 1791. (Archives nationales, F'c '", Finistère*.)

dition de l'arrêté du 29 novembre. Vers le milieu de la nuit, il réquisitionne et met sur pied un détachement du régiment de Port-au-Prince, quelques gardes nationaux, et en outre les gendarmes. Puis il mande les ofTiciers municipaux et leur ordonne de pénétrer sur-le-champ dans les deux communautés des dames hospitalières et des ursulines pour rechercher les prêtres insermentés qui y ont reçu asile. Les membres de la municipalité étaient modérés, « Donnez-nous, disentils, notification de l'arrêté, r. La copie leur en est refusée. « Mais, observent-ils tout suffoqués d'étonnement et d'émotion, comment songez-vous à pénétrer à cette heure dans le domicile des citoyens, et surtout dans un couvent de femmes? » Sur cette opposition, le district opère lui-même. Il envahit avec la force armée les communautés des religieuses et aussi, semble-t-il, diverses maisons particulières. Ainsi sont recherchées les victimes (1). A Roscoff, un prêtre est pareillement arraché de son domicile pendant la nuit. Il y a quelque chose de plus extraordinaire que l'abu.b de pouvoir, c'est l'assurance osée de la justification. Parmi les prêtres conduits au château de Brest se trouve l'abbé Lesseigues, fils d'un juge au tribunal de Landerneau ; et celui-ci, sans perdre un jour, a dénoncé la persécution. Aux observations du ministre de la Justice Cahier de Gerville, le directoire répond le 6 janvier 1792 : « Nous ne devons le calme qu'à l'éloignement des prêtres réfractaires. » Et il ajoute avec une frayeur qui est en môme temps un hommage : « Ils bouleverseraient tout (2). " Le 16 février, dans une seconde dépêche, les mêmes magistrats déclarent par un euphémisme de légistes, mais de légistes effrontés, que les prêtres conduits au château de Brest n'ont été enfermés que par provision. La suite de la lettre montre l'inanité des griefs. « Ces prêtres, disent les membres du directoire, n'ont pas à la

(1) Archives nationales, F'» 425,

(2) Ibid., F'» 425,

vérité prêché publiquement contre la Constitution, mais il est appris (sic) qu'ils ont couru les campagnes, et en confession annoncé aux habitants peu instruits et faciles à séduire, que les prêtres assermentés étaient schismatiques, qu'on ne pouvait recevoir d'eux aucun sacrement, ni assister à leur messe, ,ni correspondre avec eux sans être en état de péché mortel et sous l'excommunication ; qu'il valait mieux enterrer les morts dans les champs que de recourir à eux ; que l'on ne pouvait acheter de biens nationaux sans se rendre sujet à restitution, enfin que l'impôt, loin d'être allégé, serait plus onéreux que par le passé (1). )>

Cependant les protestations affluent. Il y a celle des prêtres arrêtés ; il y a celle des hommes de loi, leurs conseils. Plusieurs de ces protestations parviennent jusqu'à Louis XVI. Le prince se trouble. Il fait passer quelques-unes des suppUques à Cahier de GervJlle. Il semble aussi que d'autres fois il les remette à Bertrand de Molleville, pour que celui-ci les communique à ses collègues. Sous l'accumulation des requêtes, les conseillers du roi s'émeuvent eux-mêmes. « Ces détentions administratives, écrit le garde des sceaux au ministre de l'Intérieur, ramènent les lettres de cachet et les Bastilles au sein de la liberté... Je désire, ajoute-t-il, que vous puissiez engager le département lui-même à réparer l'infraction qu'il a faite à la loi. » Puis il laisse entendre que si les arrestations étaient maintenues, il les ferait dénoncer par le commissaire du roi. Le ministre de l'Intérieur, se fondant sur les intentions royales, "ordonne de son côté, par dépêche du 5 mars, la mise en liberté des victimes. Que répondent alors les membres du directoire? En un ton de remontrance bien plus que de soumission, ils s'engagent à élargir les prêtres, mais seulement après le temps pascal, c'est-à-dire après le lundi de Quasimodo. Puis, le 11 avril, ils annoncent l'ajournement de la mise en liberté. Celle-ci, disent-ils,

(1) Archives nationales, F" 425.

serait dangereuse : ils se bornent à promettre que le régime de la prison sera adouci. Ils ajoutent avec une audace déconcertante : « Si les prêtres sont animés d'un véritable esprit de charité, nous espérons qu'ils sauront apprécier nos motifs et n'envisageront leur détention que comme un sacrifice impérieux fait à la paix et à la tranquillité (1). »

Cette tyrannie porte en elle tous les germes de la terreur future ; mais elle ne réussit pas plus à ramener les esprits qu'à réduire les consciences. Contre la persécution se dressent à la fois l'obstination pieuse des fidèles, — les remontrances attristées des modérés, — enfin les hautes protestations de ceux qui sont chargés de montrer aux autres les voies de Dieu.

Les paroisses catholiques demeurent paisibles quoique frémissantes. Sans s'insurger, elles paient les impôts ; elles y ajoutent même, avec le silence de la soumission, les frais des expéditions dirigées contre elles. Mais aucune pression n'obtient qu'elles dénoncent le refuge des ecclésiastiques recherchés pour être internés. A deux lieues et demi de Brest, dans le rayon même de la grande ville révolutionnaire, voici ce qui se passe en la commune de Plouzanné : tous les dimanches à dix heures du matin, quarante ou cinquante hommes armés vont chercher les prêtres réfractaires, les amènent à l'église, veillent pendant la messe à leur sécurité, puis les reconduisent dans le même appareil. Au prône, l'officiant désigne la garde — vraie garde d'honneur — qui doit faire le service la semaine suivante. Lorsqu'il y a un malade à confesser, quatre paysans, munis de fusils, vont chercher le prêtre pour le conduire chez le pénitent et le ramènent ensuite en sa retraite. « Dans beaucoup de maisons, ajoute le rapport auquel nous empruntons ces détails, on s'est approvisionné de poudje et de balles, plusieurs en ont jusqu'à vingt-cinq livres (2). »

(1) Archives nationales, F'* 425.

(2) Rapport du capitaine général de la régfie nationale, 14 avril 1792. (Archives nationales, F'" 425.)

Telle est la résistance des peuples. Voici maintenant la remontrance des vrais libéraux : parmi les districts du Finistère, il en est un, celui de Morlaix, qui demande qu'il soit sursis à l'arrêté du 29 novembre. « Le temps seul, dit-il, peut amener un changement que les persécutions ne sauraient amener. » Plus énergique encore est le district de Lesneven. Courageusement, il se refuse à la proscription. Il élude ou désavoue les mesures persécutrices. Aux ordres du directoire départemental, il oppose la justice, le bon droit, et en un langage accablant par sa modération même. « Nous n'avons reçu, dit-il, aucune plainte de troubles religieux survenus dans notre arrondissement. Les paisibles habitants des campagnes ne reconnaissent que la religion qu'ont adoptée leurs pères, et ils reconnaîtront difficilement d'autres pasteurs légitimes que leurs anciens curés... C'est peut-être un préjugé, ajoute-t-il, mais ils y mourront (1). » Ainsi parlent les magistrats de Lesneven ; et en ce temps de proscription, leur terre est comme un lieu d'asile.

Cependant ailleurs la persécution fait rage, et le château de Brest se remplit d'insermentés. De tous côtés les captifs demandent justice. Une de leurs plaintes arrive jusqu'à l'évêque de Saint-Pol-de-Léon réfugié en Angleterre. C'était M. de la Marche, ancien soldat devenu prêtre, éloigné de son diocèse, non pour sa sûreté, mais pour mieux servir. Au récit des souffrances endurées loin de lui, un désir intense l'étreignit, celui de formuler à son tour sa haute protestation, sa protestation d'évêque ; et à cette protestation, il lui plut d'imprimer un tour héroïque. Le 20 avril, il écrivit aux magistrats du département : « C'est au nom de l'humanité que je veux rappeler à votre souvenir une multitude de prisonniers que vous paraissez avoir oubliés au château de Brest... Ils ne sont prévenus, ajouta-t-il, d'aucun crime ;

(1) Lettre des administrateurs du district de Lesneven, 4 décembre 1791. (Archives nationales, F'c ">. Finistère*.)

LE PREMIER VETO ROYAL i09

seulement on les a soupçonnés de pouvoir en commettre... Vous avez juré fidélité à la loi, à la nation, au roi. La loi, vous êtes en opposition avec elle. La nation, — si on entend par ce mot le très grand nombre des habitants du royaume, — la nation élève son cri contre vous. Le roi, il vous a fait connaître ses intentions. » Par une inspiration magnanime où se retrouvaient le zèle du pasteur et la vaillance du gentilhomme, l'évêque s'oiïrait à devenir otage pour son troupeau. « Il est simple, messieurs, que je vous paraisse plus coupable que mes fidèles coopérateurs. S'il faut une victime, voici la compensation que je vous prie d'agréer : dans la dernière lettre pastorale que j'ai adressée le 20 août au clergé et au peuple, je disais à mes prêtres que je me verrais volontiers chargé de leurs fers, pourvu qu'à ce prix ils tombassent de leurs mains. Ce désir que je leur témoignais, je le change aujourd'hui en prière. Rendez à tous une liberté entière et inviolable, et je m'engage à traverser les mers pour aller me remettre volontairement à votre discrétion. »

A cette supplication tout apostolique, que répondit le directoire? Je l'ignore. Mais dans leur mémoire reconnaissante, les Mdèles léonais gardèrent la lettre de leur évêque, et plus tard, dans la cathédrale de Saint-Pol, il la graveraient pieusement sur son tombeau.

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