LIVRE NEUVIÈME
SOHUAniE
î. — Comment, au-dessus de toutes les autres questions, surgfit celle de la paix et de la guerre. — L'Europe au début de la Révolution française ; premières inquiétudes ; comment et pour quelles causes la politique d'intervention rencontre d'abord peu de faveur. — Varennes : la déclaration de Pillnitz (août 1791). — L'Assemblée législative ; Brissot, son influence : comment la politique de propagande belliqueuse trouve de nombreux partisans dans l'Assemblée. — Quelles résolutions rendent la guerre presque inévitable. — Comment Brissot et ses amis aspirent à exercer le pouvoir, au moins par leurs créatures. — Disgrâce de Delessart (10 mars 1792). — Formation du ministère girondin.
II. — Quelle répercussion la politique extérieure a exercée sur les affaires religieuses. — Le ministère girondin : ses soucis multiples ; les girondins et les affaires religieuses ; grands motifs de crainte et très faible lueur d'espérance. %
III. —Le temps pascal en 1792: manifestations religieuses ; comment elles servent de prétexte aux dénonciations des clubs. — Troubles apportés à l'exercice du culte des catholiques romains : la Corrèze ; le Calvados ; Lyon. — La Mayenne : manifestation de paysans dans le district d'Évron.
IV. — Vers qui montent les dénonciations : le ministre Roland ; ce qu'il est; quelles influences s'exercent sur lui. — Ses premières déclarations. — Ses déviations et comment il s'abandonne à l'esprit persécuteur. — Son rapport (23 avril 1792).
V. — L'Assemblée : comment elle recueille les paroles de Roland. — Rapport et projet présenté par Français de Nantes. — L'idée de la déportation. — Excitations diverses. — Les débats : Vergniaud ; l'abbé de Moy, curé de Saint-Laurent. — Discussions et nouvelles excitations. — Projet du représentant Benoiston et avec quelle faveur il est accueilli : comment l'Assemblée se l'approprie. — Dernière discussion, et vote du projet (27 mai 1792).
Tandis que les discordes religieuses divisaient la France en deux partis, une question grandissait, dominant toutes les autres, celle de la paix ou de la guerre.
C'est avec une curiosité pleine de trouble que l'Europe avait suivi les entreprises de la Révolution française. Il eût été inouï que de si grands changements intérieurs n'eussent point au dehors leur répercussion. Les privilèges des princes allemands possessionnés en Alsace créèrent un premier sujet de conflit entre la France et le corps germanique. Les motions sur le Comtat Venaissin marquèrent une seconde atteinte au droit pubhc. Ce qui ne paraîtrait plus tard qu'incidents négligeables sembla, sur l'heure, à quelques-uns, scandaleuse innovation. Sur ces entrefaites, au mois d'octobre 1790, l'Anglais Burke, en un écrit fameux, publié sous ce titre : Réflexions sur la Révolution française^ traduisit les scrupules, les angoisses, les colères de l'ancien monde, et opposa le droit traditionnel au dogme nouveau de la souveraineté du peuple.
Toute l'Europe monarchique s'émut au langage de Burke. Les actes suivraient-ils les paroles? On en pouvait douter. La plupart des princes étaient trop occupés chez eux pour chercher des embarras supplémentaires. Léopold, qui venait de remplacer Joseph II sur le trône impérial, était un souverain prudent, temporisateur, plus sensible à la politique qu'aux affections de famille et, de tous les hommes du monde, le moins fait pour une croisade. De son côté, Pitt, chef du cabinet britannique, ne déguisait point sa répugnance a se mêler des affaires françaises. L'Autriche demeurant immobile, l'Angleterre se terrant, la France révolu-
tionnaire avait licence pour oser beaucoup. Le parti de l'ancien régime avait d'ailleurs contre lui ses avocats. Les principaux d'entre les émigrés étaient le comte d'Artois et M. de Galonné, l'un et l'autre inconsistants, présomptueux, légers d'esprit, n'ayant de lourd bagage que celui de leurs illusions ; et ceux qui étaient tièdcs avant de les avoir vus devenaient de glace après les avoir entendus.
L'année 1791 s'ouvrit. Deux causes inclinèrent les princes, quoique bien mollement encore, vers une politique plus active. Ce fut d'abord l'excès des disgrâces royales : Léopold no s'intérossait qu'à demi à sa sœur, la reine de France ; cependant en elle coulait le sang de Marie-Thérèse, et il ne pouvait, sous peine de déshonneur, demeurer indifférent à ses périls. Puis il arriva que la cour des Tuileries — et non plus seulement les émigrés — se prit à souhaiter elle-même un secours étranger. L'espoir secret du roi et de ses conseillers reposait sur une démonstration armée tentée sur les frontières. Sûrement le peuple se troublerait devant la perspective de l'invasion. C'est à ce moment que Louis XVI interviendrait entre les princes et ses propres sujets, éloignant les uns, rassurant les autres, marquant en liberté les limites de ses pouvoirs futurs, et tirant de sa médiation le double avantage de redevenir fort et d'être remercié. Le plan était beau, seulement il l'était trop ; car il supposait plusieurs invraisemblances : il faudrait que Louis XVI, qui n'avait su jusque-là commander à personne, apprît tout à coup à dominer tout le monde ; il faudrait que les puissances, par un désintéressement unique plutôt que rare, se retirassent sans stipuler aucun prix de leurs services ; il faudrait enfin que la nation française s'effrayât juste à point et, après avoir étonné le monde peu* l'excès de ses révoltes, l'étonnât une seconde fois par le contraste de ses docilités.
Le temps s'écoulait sans que la France s'apaisât. Dana le nord de l'Europe, la cause de l'intervention recruta deux champions très ardents : l'impératrice Catherine qui, en