‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 5)Chapitre 11 sur 45 · ES · texte numérisé non relu

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biens-fonds tout de même que les évêques ou les abbés de leurs grands domaines, ils hésitaient, devenaient un peu sombres, mettaient en doute la solidité des engagements de P'Etat. Mais l’Assemblée semblait résolue à homologuer ce que les comités avaient décidé. Après tant de décrets préparatoires, elle voulait le décret définitif, et déjà Treilhard, parlant des biens ecclésiastiques, les désignait sous le nom qui leur resterait : il les appelait les biens nationaux.

Sur ces entrefaites un incident survint qui, en grandissant le débat, le déplaça tout à coup.

A l’Assemblée siégeait, parmi les députés de l'Auvergne, un chartreux qu’on appelait dom Gerle. C’était un moine d’âme exaltée et crédule, d’esprit étrange et faible, dupe des mots, inhabile à maîtriser ses impressions, tout attiré vers la Révolution comme vers un rêve brillant, pieux jusqu’au mysticisme et'affilié à la Société des Amis de la Constitution (1). Il faisait partie du Comité ecclésiastique que les membres de la droite accusaient d’hostilité contre la religion. L’imputation venait d’être reproduite par l’abbé de Montesquiou. Sous l’attaque, dom Gerle se porta vers la tribune : « Non, dit-il, il n’y a point de parti-pris dans le comité ecclésiastique; non, c’est calomnier l’assemblée que de déclarer qu’elle ne veut point de rehgion. » Puis, pour tranquilliser les consciences, il invita ses collègues à décréter séance tenante « que la religion catholique, apostolique et romaine était et demeurerait toujours la religion de la nation et que son culte serait seul autorisé ».

Dom Gerle n’avait prévenu personne, et tout spontanément la motion jaillissait de son âme impétueuse (2). A cet ardent appel jeté à travers les débats, l’émoi fut extraordinaire. Les députés ecclésiastiques saisirent quel avantage

(1) La société des Amis de la Constitution était le club qui serait plus tard connu sous le nom de club des Jacobins.

(2) Francisque MÈèGE, Dom Gerle. (Mémoires de l’Académie de Clermont-Ferrand, 1865, p. 4k4-446.)

cette intervention leur offrait. En plaidant pour les biens d'église, ils étaient mal à l’aise, semblant plaider pour euxmêmes. Ils sentaient les arguments rebattus, la cause impopulaire, l’Assemblée ne les écoutant que par patience. Voici que la motion de dom Gerle, venant à leur secours avec une incroyable opportunité, substituait aux intérêts matériels la religion elle-même. Si, dans l’élan de la première surprise, ils obtenaïent une solennelle reconnaissance de l’Eglise nationale, combien cette acclamation de la foi traditionnelle ne les consolerait-elle pas de leur patrimoine ravi! Ce patri- . moine, le perdraient-ils même tout à fait? La courte trève qui suivrait le vote offrirait peut-être une heure favorable aux transactions; peut-être pourrait-on reprendre, quitte à accentuer encore les sacrifices, les pensées de l’archevêque d’Aix. De la sorte les finances de l’Etat seraient sauvées sans que le passé fût entièrement aboli.

Aux paroles de dom Gerle, la droite répondit par des acclamations. Avec une équitable sagesse, elle applaudit un amendement qui tempérait la proposition et consacrait tous les droits accordés par les décrets précédents aux non catholiques. L'essentiel serait de brusquer le vote. Un instant on put croire qu’on le tenait. Mais déjà il était tard. La gauche, d’abord désemparée, se ressaisit. Sa tactique fut de réclamer la remise au lendemain. Sur l’ajournement, une première épreuve fut douteuse : après une seconde épreuve, le président leva la séance. Les membres de la droite demeurèrent quelque temps sur les bancs, très irrités, protestant, réclamant l’appel nominal, et ce ne fut que bien tard qu’ils se dispersèrent.

Le répit permettait à la gauche de discipliner ses forces. Elle n’y manqua pas. Il fallait tout d’abord morigéner dom Gerle, cet enfant terrible qui avait failli tout compromettre (1). Il s’apaisa comme il s’était emporté et s’excusa

(1) AULARD, la Société des Jacobins, t. I, p. 59.

de l’incartade. Au palais royal, dans les cafés, au club des Amis de la Constitution, de grands murmures s’élevèrent contre les fanatiques qui aspiraient à restaurer l’ancienne intolérance. On comptait, non sans raison, que les députés indécis fléchiraient sous cette menaçante agitation et se rangeraient où les porterait la peur. Pendant ce temps, les représentants de la droite, rassemblés aux Capucins, tenaient aussi leurs conciliabules : ils décidaient que, si le vote leur était défavorable, ils porteraient leur protestation jusqu’au roi et, par une adresse répandue dans le pays, publieraient les périls de la religion. Mais cette ressource leur échapperait; car le garde des sceaux averti leur manderait officieusement que le roi ne les recevrait point. Ils venaient d’effleurer le succès. Ce qui était occasion retardée serait occasion perdue.

On le vit clairement quand le lendemain, bien avant la séance, les abords de l’enceinte, les tribunes elles-mêmes se remplirent d’agitateurs. Depuis le matin, trois cents colporteurs répandaient dans la ville une petite feuille intitulée : Assemblée des Aristocrates aux Capucins; nouveau complot découvert (1). La gauche avait un avantage : la proposition, combattue par elle, après avoir déclaré la religion catholique religion de la France, ajoutait queson culte seul serait reconnu comme culte public : de là, un air de monopole peu compatible avec les maximes nouvelles. La tactique serait de mettre en pleine lumière cet aspect du projet et d’en détourner ainsi les libéraux. Pour compléter les chances, il faudrait en outre rallier à soi tout ce qu’on pourrait de catholiques : on y réussirait en étalant vis-à-vis de l’Eglise tant de respect que la vroposition Gerle, submergée sous les effusions pieuses, semblerait redondance inutile. Le baron de Menou, qui, neuf ans plus tard, en Egypte, se ferait musulman, fut le porte-parole de l’orthodoxie : « Je commence, dit-il, par faire ma profession de foi : je respecte la religion catholique, apostolique et ro-

(1) Révolutions de France et de Brabant, n° 21. ( 41

maine; je la crois la seule véritable et je déclare que je lui suis soumis de cœur et d’esprit. » À ces mots, tout à l’adresse des catholiques, Menou ajouta, à l’adresse des libéraux : « Ma conscience et mon opinion appartiennent à moi seul; je ne dois pas plus troubler les convictions religieuses des autres qu’on ne doit troubler les miennes. il ne peut donc y avoir de religion dominante. » Qui n’eût souscrit à un lan-

gage, à la fois si dévot et si respectueux du droit d'autrui?

L'Assemblée fut ravie, et très particulièrement dom Gerle qui retira sa motion. La droite la reprit. Cazalès essaya de parler; il en fut empêché. Cependant il importait de ne soumettre au vote de l’Assemblée qu’une rédaction attirante par la modération de ses termes et par le nom de celui qui la présenterait. Le duc de La Rochefoucauld proposa un ordre du jour ainsi conçu : « L’Assemblée nationale, considérant qu’elle n’a ni ne peut avoir aucun pouvoir à exercer sur les consciences et sur les opinions religieuses; que la majesté de la religion et le respect qui lui est dû ne permettent pas qu’elle devienne l’objet d’une délibération; que l'attachement de l’Assemblée nationale au culte catholique, apostolique et romain, ne saurait être mis en doute dans le moment où ce culte seul va être mis par elle à la première classe des dépenses publiques, a décrété et décrète qu’elle ne peut ni ne doit délibérer sur la motion proposée. » A ce langage qui exagérait le respect pour échapper à hommage, la gauche se pâma d’aise, admirant le bien joué. La droite bondit exaspérée. D’Espréménil s’écria : Lorsque les juifs crucifièrent Jésus, ils lui dirent : nous vous saluons. » L’invective manqua son effet par son excès même. Pendant une heure, ceux qu’on appelait, tantôt du nom d’aristocrates, tantôt de celui de fanatiques, s’agitèrent impuissants et furieux. Puis, désespérant de la lutte, ils sortirent. Au dehors, ils furent accueillis par les menaces; car les abords du Manège étaient fort tumultueux, et Lafayette avait dû

doubler les forces de la garde nationale. Maury fut assailli

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