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par la foule et dut chercher un refuge dans une maison de la rue Sainte-Anne. Pendant ce temps, la séance s’achevait. A quatre heures, l’ordre du jour de M. de La Rochefoucauld fut voté.
Le lendemain 14 avril, dans l’Assemblée toute vibrante encore, on revint aux biens ecclésiastiques. La défaite de la veille disait le sort des motions qui suivraient. Séance tenante, le projet Chasset fut adopté. Le soir même Lindet, le futur évêque constitutionnel de l’Eure, écrivait triomphalement à ses commettants : « Messieurs, le dernier coup vient d’être porté au clergé (1).» Et, en effet, le domaine de l'Eglise serait désormais aux mains de l’autorité civile.
Il ne restait plus qu’à mener à bien l’opération économique qui réaliserait la grande proie. Un comité avait été établi par l'Assemblée pour l’aliénation des domaines nationaux. C’est à ce comité que seraient transmises les demandes des municipalités ou même les offres directes des particuliers. Les estimations, à moins qu’elles ne fussent fixées par une expertise, seraient de vingt-deux fois le revenu pour les terres, de vingt fois pour les rentes en nature, de quinze fois pour les rentes en argent. Les ventes se poursuivraient au directoire du district. Elles seraient précédées de publications, se feraient aux enchères, à un taux qui ne pourrait être inférieur à celui des estimations. Une portion du prix, variant entre 12 et 30 pour 100, serait payée de suite; le reste se règlerait en douze annuités. Telle fut, en gros, la procédure organisée (2). La droite avait renoncé à influencer les débats. Son grand souci était de protester contre le rejet de la motion Gerle. Sa protestation parut, revêtue de 297 signatures, et fut distribuée à profusion. Cependant les municipalités, prises d’émulation, envoyaient à l’Assemblée leurs soumissions à l'effet d'acquérir les biens nationaux.
(1) LINDET, Correspondance, p. 132.
(2) Décret du 14 mai 1790. (DUVERGIER, Collection des los, t. I, p. 172 et suiv.)
Bientôt les demandes dépassèrent de beaucoup la valeur de 400 millions, chiffre de la vente primitivement ordonnée. Deux décrets successifs, votés en juillet et en octobre 1790 (1), autorisèrent, puis imposèrent l’aliénation générale des biens ecclésiastiques. L’Etat ne conserverait que les forêts. Il y eut aussi quelques autres exceptions inspirées par des raisons de piété, d'utilité publique ou de bienfaisance. C’est ainsi qu’on ajourna toute décision pour les biens des fondations établies dans les églises paroissiales, et pareïillement pour les propriétés des fabriques, des hôpitaux, des établissements d'instruction, des maisons de charité (2). La suite du récit montrera combien de temps pêseraient les scrupules et comment une à une les lois postérieures reprendraient tout ce que la Constituante aurait épargné.
On vient de voir par étapes progressives la spoliation se consommer. Il faut maintenant marquer la condition des victimes.
Elles n’étaient point toutes pareillement à plaindre. Le clergé séculier maintenait sa hiérarchie et trouverait dans le salaire une compensation pour son patrimoine perdu. Bien plus sensible serait le coup pour le clergé régulier: il n’y aurait de joie que pour les religieux ou religieuses, las de leur état et dès à présent assurés d’une pension (3); pour les autres, la ruine serait double : ruine matérielle par la perte des biens, ruine morale par les vœux proscrits, par le recru-
(1) V. DOUVERGIER, Collection des lois, t. 1, p. 235 et suiv., p. 427 et suiv.
(2) Décret du 28 octobre 1790. (DUVERGIER, Collection, t. I, p. 427.)
(3) Décrets des 13 et 20 février 1790. (DUVERGIER, Collection des lois, t. I, p. 100 et 101.)
tement arrêté; et le seul espoir serait de garder un asile viager dans le cloître conservé par grâce.
Ceux contre qui l’Assemblée venait de forger tant de lois avaient passé depuis un an par tous les effarements de la tranquillité troublée, par toutes les émotions de la colère, par toutes les transes de la peur, par toutes les angoisses pour leur vie religieuse menacée.
Des Etats généraux ils avaient retenu peu de chose, hormis le souvenir d’une représentation insuffisante au bailliage. Après le 14 juillet, leur inquiétude avait commencé, Puis la loi du 2 novembre avait paru. Dès lors, pas un jour ne s'était écoulé sans souci.
Par les gazettes égarées au village, par les déclamations des clubs naïssants, par les récits des voyageurs aux haltes des diligences, les paysans avaient appris que les biens d’Eglise étaient à la disposition de la nation. La nation, n’était-ce pas eux? Justement on entrait dans l’hiver. Ils se répandirent en tous ces bois qu’on appelait bois des Chanoinesses, bois des Carmes, bois des Bons-Pères, et se donnèrent à cœur joie de couper taillis, baliveaux, gros chênes même. Puis, réunis en bandes, ils se mirent à détruire, dans le Midi, les murs en pierres sèches qui clôturaient les vignobles, en Normandie, les haies vives qui séparaient les herbages; un autre jour, ils fouillaient en terre, déterraient les bornes, les reportaient plus loin. Par tous ces moyens ils agrandissaient, aux dépens du bien de moines, les biens communaux. Les plus hardis se portaient vers le prieuré ou Pabbaye, exigeaient la remise des titres de propriété et indistinctement détruisaient tout. Parmi les religieux, les uns, comme l’abbé de Franquevaux en Languedoc, n’imaginaient rien de mieux que de se réfugier dans les villes et d'y mettre en sûreté leurs papiers les plus précieux; les autres se plaignaient à l’Assemblée, mais avec un médiocre espoir d’être entendus : tel était le prieur de Saint-Etienne de Caen qui, après avoir parlé de biens pillés, de papiers
brûlés dans la région de Falaise, ajoutait, en manière d’excuse et avec une indulgence remarquable, que « c'était la manie ordinaire de ces cantons (1) ».
Les paysans, si prompts à s’arrondir, étaient prodigieusement en éveil pour dénoncer les dilapidations des moines. Une crainte les obsédait, celle que les religieux ne détournassent ce qui semblait déjà le gage de la nation. En plusieurs lieux, des sentinelles se relayèrent pour surveiller tout ce qui sortirait des monastères ou des couvents. Un jour, en Auvergne, quelques paysans, en fouillant le chariot d’un fermier abbatial, y découvrirent douze couverts d’argent, six cuillers à café, trois cuillers à ragoût, onze cent quarante livres en numéraire. Le fermier fut arrêté et pendant plusieurs jours détenu, sous la suspicion de vol au préjudice de la nation. Mais, en général, toutes les perquisitions, toutes les fouilles furent vaines, et les papiers des archives ne révèlent que de rares exemples de détournements.
Ces religieux, enviés comme des riches, étaient bien près d’être dépourvus comme des pauvres. Les dîmes, quoique légalement maintenues jusqu’à ce qu’elles fussent remplacées, ne rapportaient presque plus rien. Les fermiers attendaient, défiants, ne sachant bien qui était le vrai propriétaire. Plus de régularité dans les rentes ou dans les redevances. Cependant, à la porte des monastères, les curés venaient frapper, réclamant non sans aigreur leur portion congrue.
Ainsi s’écoulait l'hiver. L’unique consolation des religieux fidèles résidäit dans les regrets qu’éveillait en beaucoup d’endroits l’annonce de leur disgrâce. En leur faveur les pétitions affluaient à l’Assemblée. Si on réunissait toutes celles qui sont éparses dans les cartons du Comité ecclésiastique, on en compterait, je crois, plusieurs centaines. Presque toutes rendent hommage à la charité des ordres monastiques. Plusieurs invoquent les cahiers des bailliages qui jamais
(1) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, carton 14% et passim.
n’ont entendu conférer à leurs mandataires un tel pouvoir de bouleversement. En certains endroits, il y eut un referendum sur le maintien ou la suppression des maisons existantes, et Les résultats numériques en furent envoyés à l’assemblée({).
Vers le commencement de mars, dans les maisons religieuses des deux sexes, arriva un questionnaire à remplir. On réclamait pour chaque établissement sa règle, l’objet de son institution, les noms, prénoms et âge de tous ceux qu’il abritait. L'initiative de cette enquête appartenait au Comité ecclésiastique. C'était d’ailleurs par l'intermédiaire officieux de l’évêque qu’en chaque diocèse, il transmettait sa demande aux couvents. Ainsi l’apparence de l'union subsisterait jusque dans les actes qui préluderaient au brisement.
Quoique déguisée sous l’estampille épiscopale, cette inquisition troubla fort. Pourtant on ne songea point à se dérober, et très docilement la statistique fut livrée. Les lettres d'envoi adressées au Comité ecclésiastique surprennent même par leur ton d’obéissance. Ceux que déjà l’on accuse de fanatisme ne se lasseraient que bien tard de la soumission. Les députés sont appelés, « nos seigneurs de l’auguste Assemblée nationale »; on se hasarde à les nommer « les régénérateurs de la patrie ». Parfois l’excès de l'humilité suggère des formes naïves, presque reconnaissantes, qui déconcertent. Au diocèse de Périgueux, la supérieure d’une congrégation hospitalière, en expédiant son état au président du Comité ecclésiastique, s’exprime en ces termes : « C’est bien trop d'honneur pour moi d'écrire à un monsieur si respectable et si distingué à qui je me fais gloire d’obéir. Je supplie très humblement votre bonté de pardonner ce qui pourra vous déplaire dans mon style, en l’attribuant à mon ignorance (2).
Cette statistique serait précieuse pour l’histoire. Elle fournit l’élément le plus important pour déterminer le
(1) Papiers du Comité ecclésiastique, carton 47-51 et passim. (2) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, carton 8.
nombre de religieux ou religieuses au début de la Révolution. Je trouve dans les relevés conservés aux archives 20 975 religieux y compris les frères lais, 27 393 religieuses y compris les sœurs converses, en tout 48 368 personnes. L’énumération n’est pourtant pas complète, car il semble que, pour quelques diocèses, certaines déclarations aient manqué ou se soient égarées. En outre on remarquera que les états ne s’appliquaient qu’aux ordres où les règles prescrivaient les vœux solennels. C’est pourquoi l’on chercherait vainement, parmi les congrégations d'hommes les Lazaristes ou les Eudistes, parmi les congrégations de femmes les filles de Saint- Vincent-de-Paul. Pour la même raison, beaucoup de petites congrégations répandues dans les provinces et où ne se pratiquaient que des vœux renouvelés d’année en année se dispensèrent d'envoyer leur déclaration. C’est ce qu’expliquent les évêques dans leur correspondance avec le Comité ecclésiastique (1). Le chiffre de 48 368 religieux ou religieuses doit être, de ce chef, grossi d’un cinquième pour les hommes, de plus d’un quart pour les femmes, ce qui donnerait pour la France entière en 1790 une population globale de 60 000 religieux ou religieuses (2). Ce chiffre, beaucoup plus élevé au milieu du dix-huitième siècle, s’était, depuis quarante ans, abaissé pour diverses causes. Une commission dite des réguliers, instituée en 1766, avaitsupprimé neuf congrégations (3). Un ordre, considérable par son importance, par la grandeur de ses services, l’ordre des jésuites, avait disparu. Par un édit de 1768, l’âge des vœux avait été reculé. L’esprit du temps avait, plus que tout le reste, contribué à diminuer les vocations religieuses. Dans les statistiques de 1790, ce qui frappe, c’est la pénurie de sujets jeunes : en beaucoup de
(1) Papiers du Comité ecclésiastique, carton 12.
(2) Ce chiffre est pareillement celui qui est adopté par M. TAINE, Origines de la France contemporaine, t. I, appendice, note 1.
(3) GÉRIN, les Monastères et la Commission des réguliers. (Revue des questions historiques, juillet 1875, p. 88-89.)
couvents, les quatre cinquièmes des religieux ou religieuses ont dépassé cinquante ans, et il semble qu’en bien des endroits le recrutement ait presque cessé, avant même que la Révolution ne l’arrête violemment.
Ces statistiques étaient à peine parties quand, au mois d'avril, à la porte des monastères ou des couvents d’hommes, on vit paraître les officiers municipaux. Ils venaient, en vertu du décret du 20 mars, pour l’inventaire d’abord, puis pour l’interrogatoire. C'était la seconde inquisition, suivant de près la première. Un peu plus tard, les délégués des administrations de district ou de département se présenteraient, pour le même objet, dans les maisons religieuses des deux sexes.
Une expérience, très novice encore, présida à ces préludes de persécution. Les officiers municipaux venaient d’être nommés. Ils étaient le plus souvent très ignorants. Ils ne savaient pas toujours où commençait, où finissait leur compétence. Le 5 avril 1790, les religieux de l’abbaye de Mores virent arriver les officiers municipaux de Bar-sur-Seine, puis ceux de Celles, enfin ceux de Landreville, tous venant pour Pinventaire. « Nous ne pouvons, écrivirent les moines au Comité ecclésiastique, dépendre à la fois de trois municipalité. » Quelques-uns se présentèrent, rogues et durs. D’autres, au contraire, transformèrent leur mission en mission pieuse : au Lieu-Dieu, en Picardie, les officiers municipaux allèrent tout d’abord à la chapelle, y firent leurs prières et y touchèrent dévotement les reliques. Parfois les abbés avaient été nommés maires, en sorte qu’ils devaient agir contre euxmêmes. Ailleurs, les gens de la municipalité étaient aussi les fermiers de l’abbaye ou du prieuré. Cependant, pour les messagers de l’Assemblée, l'embarras fut grand quand ils durent dresser les listes de l’inventaire; il redoubla quand on les eut introduits dans le EE car beaucoup savaient à peine lire.
Les moines se montrèrent en général assez accommodants.
Souvent pour leurs visiteurs ils dressèrent une table abondante et obtinrent, en les traitant bien, de diriger eux-mêmes les opérations. En plusieurs endroits ils mirent leur malice à brouiller d’avance tous les titres, tous les papiers; en quoi ils usèrent d’un raffinement superflu, les officiers municipaux n’ayant pas besoin de cette ruse pour s’égarer. Point d'action concertée, hormis en Alsace où la Chambre ecclésiastique envoya aux bénéficiers, abbés, prieurs, et chanoines, un modèle de protestation. Quelques-uns réclamèrent des exceptions, et, assez misérablement, des faveurs; d’autres menacèrent de se plaindre, mais à qui? À l’Assemblée nationale, Il y eut des discussions, mais de détail, beaucoup de religieux voulant bien montrer leur couvent, mais point leurs cellules. En cinq ou six endroits seulement les portes se fermèêrent, mais moins par suite d’un refus absolu que par la résolution d’attendre de nouveaux ordres du Comité ecclésiastique.
Après l'inventaire, les interrogatoires. Autant les inventaires, avec leurs incidents médiocres ou vulgaires, offrent peu d'intérêt pour l’histoire, autant les déclarations de volonté doivent être retenues avec soin; car elles permettent de mesurer Ce qui s'était conservé ou éteint de flamme chrétienne dans les asiles consacrés jadis à la charité et à l'étude, à la pénitence et à la prière. |
L’impression est très diverse suivant qu’on considère les religieux ou les religieuses.
J’ouvre les cartons des archives où sont consignées les déclarations des religieux. J’y rencontre quelques procèsverbaux qui permettent de reconstituer des scènes dignes des meilleurs temps de l’Eglise. À Pabbaye bénédictime de Maroilles, au diocèse de Cambrai, le prieur, sur la nouvelle que les magistrats vont venir, assemble solennellement les vingt et un moines de son monastère. Il leur lit la formule de leur profession. Puis tous, après avoir invoqué Dieu, déclarent que « leur intention et leur désir sont de vivre et de
mourir sous la règle qu’ils ont embrassée et dans la maison à laquelle ils sont attachés par le vœu le plus solennel de stabilité ». On décide que la délibération sera inscrite sur le registre aux actes capitulaires et que copie en sera envoyée aux officiers municipaux pour être transmise par eux à assemblée nationale (1). En Alsace, à la chartreuse de Molsheim qui compte vingt religieux, la scène est la même et l’accord est égal. Les dominicains de la Rochelle donnent le même exemple de constance. Chez les Capucins, un peu vulgaires, d’allures parfois trop libres, mais en général zélés, et point gâtés par la richesse, on trouve pareillement une méritoire fermeté : dans leurs couvents de Phalsbourg, de Seyssel, de Ferrette, de Saint-Antonin-en-Rouergue, pas une défaillance. Et à ce signe, on devine que les plus pauvres seront en général aussi les plus fidèles.
À côté de cette persévérance unanime, voici la défection, unanime aussi. Le 23 mars, le prieur de l’abbaye de Neubourg, en Basse-Alsace, écrit : « Tous mes confrères se félicitent du bonheur qu’ils ont d’être à même de profiter avec la plus vive et la plus tendre reconnaissance du décret de l’Assemblée nationale rendu le 13 février sur la suppression des ordres religieux (2). » Le prieur de l’abbaye de Preuilly s'exprime, au nom de ses dix religieux, en termes à peu près pareils : « Comme nous sommes tous, écrit-il, mes confrères et moi, zélés partisans de la Révolution actuelle,
nous n’attendons que le premier signal pour émigrer de
cette maison (3). » Au diocèse de Blois, les religieux, à la première nouvelle du décret, se font couper la barbe, laissent croître leurs cheveux et, dit une lettre du temps,« se promènent en habits courts dans la ville de leur résidence, en manifestant le vif désir de quitter leur cloître » Puis il y a les déclarations isolées ou collectives qui trahissent tantôt
(1) Archives nationales, Papiers du Comité ecclésiastique, carton 13. (2) JZbid., carton 10.
(3) Zbid., carton 10.
le dégoût de la vie religieuse, tantôt la révolte ouverte : celui-ci demande « à briser sa chaîne » ou veut «se soustraire au despotisme outré qui règne dans l’ordre de Citeaux »; tel autre déclare en style de club « qu’il ne reconnaît que Dieu et la loi ».
Ce n’est qu’à titre d'exception qu’on rencontre, soit l'extrême ardeur d’être fidèle, soit l’extrême impatience de déserter. Ce qui domine, ce n’est ni la ferveur, ni l’apostasie. En quel sens pencha la majorité? Je crois que, pour les hommes, la part de la faiblesse fut plus grande que celle de la constance. Mais quels furent les chiffres? Toute statistique serait, je crois, impuissante à classer des volontés qui ne se démêlaient point elles-mêmes. Les religieux sont interrogés : en général, ils ne répondent ni oui ni non. Ils veulent bien l’épreuve, mais pas trop, et en de molles paroles marquent avec une simplicité sincère, bien humaine, les limites où s’arrêtera leur courage. Ils souhaitent garder la vie religieuse, mais, ajoutent-ils en se reprenant, « autant qu'ils le pourront » ou bien encore « autant qu’il n’en résultera pas pour eux d’inconvénient grave et important ». Avec une prudence très en éveil sur l’avenir, ils interrogent au lieu de s’expliquer : « Où irons-nous? resterons-nous dans le même couvent? » Et comme les officiers municipaux ne peuvent les fixer, eux-mêmes se dérobent en paroles évasives ou ajournent l’heure de se prononcer. Ils se demandent s'ils auront une pension, quel en sera le chiffre, où elle leur sera payée. Un scrupule les agite : hors de leur couvent, pourront-ils dire la messe? L’autorité spirituelle les relèvera-t-elle de leurs vœux? En certains couvents, on sent la défiance, la crainte des supérieurs : c’est ainsi qu'à Valenciennes, à Vervins, à Fleurbaix, les chartreux demandent à faire leur déclaration par bulletins cachetés afin d'échapper aux reproches du prieur ou de l’abbé. Cet esprit de contention est assez rare. Le plus souvent les paroles de ceux qui s’éloignent se voilent d’excuses, se
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tempèrent de doux adieux. Les vieillards, au moment de partir, détaillent, pour se justifier, leurs infirmités : ils veu-
lent, comme dit à Tarascon un vieux moine de 90 ans,
« finir leur carrière avec douceur »; quelques-uns expriment, dans le style du temps, avec une bonne grâce plus mondaine qu'évangélique, leurs « sensibles regrets d’être séparés de leurs aimables confrères ». Certains religieux sont employés au dehors, comme desservants de paroisses, comme vicaires, comme aumôniers; ayant quitté le couvent, ils s’en désintéressent : tel ce cordelier, aumônier au régiment de Noailles-Dragons, qui ne « demande qu’à finir ses jours dans un régiment aussi bien composé ». Beaucoup plaident pour leur maison, mais avec des arguments tout humains et que ne traverse aucune grande flamme chrétienne. L’abbé de Prémontré sollicite la conservation de son monastère. Est-ce pour les souvenirs qu’il évoque? pour les morts augustes qui reposent en terre bénite? pour tous ceux qui font encore monter vers Dieu la prière? Ces pensées austères sont comme reléguées au second plan. « Il serait grand dommage, dit l’abbé, qu’un des plus beaux monuments qui existent en France en fait d'établissement religieux fût destiné à n’être bientôt plus qu’une magnifique ruine environnée de broussailles, triste objet de la curiosité des voyageurs (1). » Les: pauvres moines, dans leur langage, se peignent sur le vif, ni héros, ni renégats, mais réveillés en sursaut dans leur tiède quiétude, dans leur assoupissante psalmodie. Ils ne savent pas, ils ne comprennent pas, ils ont besoin de se reconnaître. Tout ce qui s’éveille en eux de sens grossiers ou d’indépendance mal assouplie leur suggère de sortir. Puis au moment de s’y résoudre, ils se rejettent en arrière, par épouvante de la vie séculière qu’ils ne connaissent pas, par habitude de la règle qui leur impose d’obéir mais les décharge de penser, par
(1) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, carton 12.
esprit de foi aussi, car leurs croyances un peu engourdies, dès qu’on y touche, se ravivent. Oui, au fond, ils aiment leur cloître, mais l’aiment-ils jusqu’à la pauvreté, jusqu’à lentier renoncement, jusqu’au péril, jusqu'au martyre? De là des fidélités, mais conditionnelles, avec toutes sortes de petits tributs à la faiblesse humaine. À Pont-à-Mousson, les Prémontrés, quand on les interroge, répondent avec beaucoup de fermeté qu’ils veulent vivre et mourir dans leur état : cependant ils ont le culte des lieux où ils ont vécu; ce qui les attache, ce n’est pas seulement leur cellule, leur stalle au chœur, c’est aussi leur jardin, leur enclos, les fruits de leur pays natal, leur gracieuse nature mosellane:; et ils tempèrent leur engagement : « Oui, disent-ils, nous reste- rons fidèles, à la condition qu’on ne nous transporte pas dans un monastère hors de la Lorraine. » Parmi les déclarations, il en est quelques-unes qui sont traversées de pressentiments. À l’abbaye de Marmoutiers, un vieillard de 81 ans réplique à ceux qui l’interrogent : « Je regretterai toute ma vie les devoirs de mon état. » Puis il ajoute tristement : « Si je me décide à partir, c’est que je crains d’y être forcé par la suite. » Dans les réponses de beaucoup de moines excellents, on retrouve cette phrase : « Je voudrais au moins être assuré de rester ici ma vie durante. » Et on sent qu’ils ne l’espèrent guère, et on devine qu’ils voudraient être plus vieux pour ne pas voir l’épreuve, pour dormir leur dernier sommeil au lieu où ils ont vécu.
Je me suis attardé à ces interrogatoires, car ces réponses peignent sur le vif tout ce que la vie monastique garde à la fois d’intact et d’altéré. Je passe aux religieuses. Avec elles l’aspect change, et d’un grand coup d’aile on remonte de la plaine vers les cimes.
Elles ont le noble orgueil de leur antiquité. A qui les dénombre, à qui les interroge, elles montrent les actes augustes qui les ont établies. Telle abbaye, comme celles
de Saint-Jean le Grand à Autun ou de Saint-Glossinde à
Metz, remonte au septième siècle. À Bourges, l’abbaye royale de Saint-Laurent a été établie au huitième siècle pour l'éducation des jeunes Saxonnes. Au diocèse de Sens, l’abbaye du Lys doit son origine à saint Louis. Les patrons s’appellent, à Montfleury, Humbert, second dauphin, à Bons près de Belley, Marguerite de Savoie. Et ce ne sont pas seulement les maisons puissantes et riches qui se prévalent de cette vénérable antiquité, mais souvent aussi les plus humbles. À Saint-Pol en Artois, les sœurs grises rappellent qu’elles ont été fondées en 1285 par Guy de Chatillon, comte de Saint-Pol « pour chanter les louanges de Dieu, soigner les malades, instruire la jeunesse de la ville et des campagnes », et elles finissent ainsi : « Puissent les services que nous avons rendus nous mériter l’insigne faveur que nous ambitionnons toutes à l’envi de vivre et de mourir dans le religieux asile où nous bénissons la Providence (1). » Chez beaucoup de religieuses tout à coup mises en contact avec le monde, on observe comme un retour sur elles-mêmes et, à la suite de ce retour, un regret, presque un remords. Brusquement éclairées par les lumières du siècle, elles s’éveillent avec l’impression très vive de leurs services alanguis, vieillis ou incomplets. Elles ont été créées, ici pour élever de jeunes Saxonnes, là pour les orphelines des croisades, ailleurs pour les nouvelles converties. Sous le stimulant de l’épreuve, elles se demandent quel ministère a remplacé celui-là, et tremblent de n’être plus que les gardiennes de choses mortes. À Faremoutiers, l’abbesse, Mme de Durfort, produit le testament de la fondatrice, sainte Fare, qui, en 632, a donné ses champs, ses métairies, ses villages pour la création d’un monastère « où Dieu serait honoré, où l’aumône serait faite aux pauvres, où quelques pensionnaires seraient gratuitement reçues»; puis, après une sorte d’examen de conscience silencieux, elle ajoute comme par le désir
(1) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, carton 2.
d’une vocation renouvelée et agrandie : « Si l’auguste nation nous croit capables de fonctions qui tendent plus efficacement à l’utilité publique, nous sommes disposées à remplir ses intentions, et en cela nous ne serons que les interprètes fidèles de l’esprit de notre règle et de nos fondateurs. »
Ni la ruine qui est menaçante, ni la dispersion qui est peut-être proche, n’inspirent d’indignes supplications. L’habitude d’invoquer Dieu a déshabitué d’implorer les hommes, et les prières planent trop haut pour descendre aisément jusqu’à la terre. Je lis des déclarations très fières, j’en note d’autres d’une humilité excessive, je n’en rencontre aucune qui soit plate ou vulgaire. Tout au plus dans les correspondances conservées, trouve-t-on quelque allusion aux titres que les maisons religieuses peuvent avoir à la bienveillance des pouvoirs publics. En une lettre des Filles de saint Thomas, on relève ce passage : « Nous avons élevé beaucoup de jeunes filles alliées à des membres de l’Assemblée, » Rares sont ces évocations des liens anciens. En ce langage n’y a-t-il pas d’ailleurs une ironie, un reproche presque autant qu’un appel à la reconnaissance?
Beaucoup de religieux pensent à eux : les religieuses pensent aux autres. J’ai dit qu’elles n’implorent pas; il leur arrive pourtant de descendre jusqu’à la prière, non pour elles-mêmes, mais pour celles que, par répereussion, leur disgrâce pourrait atteindre. Dans les couvents, il y à de pauvres femmes qui, sans quitter l’habit laïque, ont donné à l'Ordre leur petit pécule à la condition de trouver, leur vie durante, le vivre et le couvert à l’ombre du cloître: il y a d’anciennes filles de service; il y a des personnes pieuses et indigentes, employées à parer la chapelle, à toucher l’orgue, et pour qui l’aumône se déguise sous la forme d’une rétribution. Pour cette clientèle de pauvres, les religieuses intercèdent; pour elles-mêmes elles se confient à Dieu.
Elles s’y confient sans scruter les duretés ou les adoucissements de leur sort futur. Quelques-unes faiblissent :
celle-ci déclare qu’elle n’a pu « s’habituer à un état qu’elle abhorre »; celle-là se plaint « d’avoir été traînée depuis l’âge de six ans de prison claustrale en prison claustrale »; d’autres protestent « contre le joug tyrannique de leur supérieure ». Mais toutes celles qui persévèrent portent dans leur réponse la sérénité sainte de la certitude chrétienne. Elles ne posent pas de conditions à Dieu, elles ne veulent prévoir aucun événement qui les délie d’être fidèles. Elles parlent parce qu’elles croient, et elles croient d’une foi simpliste, intégrale, qui ne mesure ni pour Îe présent, ni pour l’avenir le péril de croire : « Ce serait nous donner la mort que nous arracher du cloître, écrivent les Annonciades de Besançon. » « Serait-il vrai, disent les Clarisses de Rouen, que la courte durée de nos jours doive être celle de notre observance régulière? » et elles ajoutent: « Nous sommes prêtes à signer notre protestation de notre sang. » « Pour la conservation de notre saint état, disent les sœurs de Saint-Joseph de Baugé, nous sacrifierions mil vies si nous les avions. » À Paris, les carmélites rappellent qu’au Canada, l’Angleterre protestante les protège : « Comment seraientelles proscrites par la France catholique (1)? »
Les statistiques sont fort incomplètes. Tout ce que nous savons des abbayes, des couvents révèle, paraît révéler une fidélité presque unanime. A l’abbaye cistercienne de Kôünigsbrück au diocèse de Strasbourg, l’abbesse réunit au son de la cloche la communauté, notifie le décret de l’Assemblée : « Mes filles, dit-elle, vous êtes pleinement libres. » Aussitôt toutes renouvellent leurs promesses et déclarent qu’elles aiment mieux mourir que. de devenir, suivant leur expression, potifrages (2). À l’abbaye de Maubuisson, où il y à vingt religieuses, à Locmaria où il y en a vingt et une, à Juvigny, à Valognes où il y en a cinquante-deux, pas une défection. Les religieuses fidèles sont dans le département
(1) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, carton 16. (2) Zbid., carton 13; ‘
du Doubs trois cent vingt-neuf contre vingt-sept, dans les Côtes-du-Nord cinq cent quinze contre quatre, dans l’Aude cent quatre-vingt-treize contre deux. Dans les Landes, sur deux cent sept religieuses, il n’y a pas une défaillance; le Lot, le Lot-et-Garonne avec trois cent quatre-vingt-deux religieuses offrent le même exemple d’unanime fermeté (1).
Cest près de Dieu que les saintes filles ont établi leur demeure. De ce haut et inviolable refuge, elles parlent avec une sérénité qui ne connaît ni la colère, ni la peur. Parmi les lettres conservées aux Archives, plusieurs sont de vrais chefs-d’œuvre par le souffle qui les anime. A la première nouvelle de la suspension des vœux, les Annonciades de Rodez écrivent à l’Assemblée. Elles passent rapidement, presque dédaigneusement, sur leur sort matériel : « Votre équité, disent-elles, nous rassure sur notre subsistance. » Puis elles arrivent au grand objet de leur anxiété : « Nous supplions votre sagesse de dissiper les doutes qui s'élèvent sur notre existence religieuse. Les motifs les plus saints, les considérations les plus douces nous attachent à notre état. Libres dans notre choix, nous n’avons obéi qu'à l'impulsion de notre conscience. La main qui nous a guidées vers le cloître a su verser pour nous sur ce séjour la consolation et la paix. Ce que nous avons fait, nous le ferions encore, Nos vœux librement prononcés ont eu Dieu pour objet, la loi pour garant. Le ciel les a reçus, la terre les a ratifiés. Voilà nos titres, voilà le nœud indissoluble, voilà les chaînes sacrées qui nous lient. Vous ne les briserez pas, Nosseigneurs. Pour nous rendre notre liberté, vous ne nous ôterez pas celle d’en faire le sacrifice. » Et elles finissent par cette prière : « Laissez-nous mourir en paix sous le même toit et sous la même règle (2), »
Cette lettre n’est point unique. On en pourrait trouver plusieurs de même inspiration. En voici une qui, dans sa
(1) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, carton 17. (2) Zbid., carton 16.
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brièveté, est plus suggestive encore. À Lyon, les sœurs de Sainte-Claire ont appris dans leur retraite la nouvelle que les vœux étaient interdits et que, ne pouvant plus recevoir de novices, elles étaient condamnées à s’éteindre. Cependant les magistrats ont cru adoucir le coup en énumérant les pensions qui seraient accordées. À l’annonce de la double mesure qui les frappe dans leur recrutement et, comme pour les dédommager, leur assure un salaire, les saintes religieuses s’alarment pour léur pauvreté et puisqu'elles doivent s’éteindre, veulent du moins finir dans l’entier dénument évangélique. Elles écrivent au Comité ecclésiastique: « Nous demandons pour toute grâce que l’Assemblée veuille bien ne pas nous contraindre à prendre des pensions ou des rentes. Les aumônes et les bienfaits ont suffi à nos sœurs pour leur nourriture et leur entretien; elles leur suffiront encore : leur demande étant absolument conforme à leur institut, elles espèrent que l’Assemblée voudra bien la leur accorder. »
Celles qui méprisent à ce point les biens terrestres sauront aussi, quand l’heure sera venue, mépriser la mort. La Révolution ajoutera bientôt un nouveau livre aux actes des martyrs. De ce livre les lettres, les déclarations qu’on vient de citer sont comme la préface,et c’est à ce titre qu’elles méritent d’être gardées.
Beaucoup de villes avaient demandé par voie d’adresse le maintien de leurs couvents, beaucoup de villages la conservation de leur abbaye. Les sympathies n’allèrent guère au delà de ces témoignages. On ne signala d’agitation sérieuse qu’à Montauban où subsistait le souvenir des anciennes luttes entre calvinistes et catholiques. Là-bas l'inventaire
devait s’accomplir le 10 mai dans la maison des Cordeliers. De bonne heure, cinq cents ou six cents femmes, armées de bâtons, se massèrent devant la chapelle. Les plus exaltées se couchèrent en travers des portes, disant qu’il faudrait leur passer sur le corps pour entrer. La municipalité dut surseoir à l’opération. Dans la journée, un conflit surgit entre les catholiques, excités jusqu’à la plus extrême violence, et les protestants; plusieurs de ceux-ci furent tués ou blessés.
Diverses causes contribuërent à prévenir les résistances. En beaucoup de lieux, les religieux étaient aimés, mais point assez pour qu’on se compromiît jusqu’aux actes. On avait cru d’abord à la suppression de tous les ordres réguliers. Les lois, connues dans leur détail, adoucirent l’impression. On sut que les congrégations hospitalières et enseignantes seraient sur l’heure épargnées, que les religieuses garderaient provisoirement leurs demeures, que la seule exécution immédiate serait le rassemblement des moines en quelques maisons conservées. Cette proscription à terme, dirigée surtout contre les vocations futures, perdit son aspect de brutalité, et ceux même qui volontiers se fussent émus se replièrent dans leur paix. Les pouvoirs publics n’épargnèrent rien pour calmer les consciences. En une adresse à leurs électeurs, les députés du bailliage d'Amiens s’exprimaient en ces termes : « Que la suppression des ordres religieux n’alarme pas ceux d’entre vous qui reçoivent des secours. Ceux que l’Assemblée nationale vous destine seront aussi abondants, plus utiles et mieux dirigés. Nous veillons de tout notre pouvoir à ce que la religion ne perde rien de son éclat et de sa sainteté. Nous prions vos respectables pasteurs de lire à leur prône et de vous expliquer ce qui pourrait n’être pas suffisamment entendu de quelques-uns d’entre vous. »
Quand les populations s’émurent, ce ne fut pas pour les moines, mais pour les souvenirs que les moines conservaient. Les monastères, les couvents étaient parfois les gardiens de