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saintes reliques ou bien encore de statues ou d’images réputées miraculeuses. On vit alors les gens des villes et des campagnes se troubler, s’ameuter même, pour les objets de leur culte. A Saint-Valery-sur-Somme, dans le chœur de l’abbaye, était déposée la châsse du saint qui avait donné son nom à la bourgade. Marins et bourgeois n’eurent point de repos qu'ils n’eussent transféré dans l’église paroissiale les restes vénérés. Leur sollicitude s’étendit à une chapelle dépendant du patrimoine abbatial et qui, située à l’entrée de la baie de Somme, était à la fois pour les gens de mer un signal dans leurs navigations et un lieu de pèlerinage au retour. Dans l’Allier, dans l’Aisne, au milieu de populations peu renommées pour leur piété, on remarqua la même vigilance pour conserver les statues ou images pieuses honorées dans les sanctuaires monastiques. À Elnes, petite cité épiscopale au sud de Perpignan, ce soin jaloux fut poussé si loin qu’une émeute faillit éclater. Le 28 juillet 1790, arrivèrent dans la ville les délégués chargés d’inventorier les établissements religieux. Comme ïls approchaient, le tocsin se mit à sonner : devant la cathédrale étaient rangés des hommes à l’aspect fort excité, et armés, les uns de bâtons, les autres de haches. Tout effrayés, les commissaires rétrogradèrent. Trois jours plus tard ils revinrent, escortés cette fois de deux brigades de gendarmerie, de cent cinquante soldats de ligne et d’un gros détachement de gardes nationaux ; ils se heurtèrent aux officiers municipaux, aux syndics des communautés ecclésiastiques, aux Régidors des confréries. Cette fois on s’expliqua. Ce n’était pas contre l’inventaire que le peuple sesoulevait, mais contre l’enlèvement de reliques vénérées qui, disait-on, allaient être transportées à Perpignan. Les magistrats promirent que les précieuses châsses ne bougeraient pas, et subitement le calme se rétablit (1).
Au milieu de leurs meubles inventoriés, dans leurs maisons
(1) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, carton 96,
qui déjà n'étaient plus à eux, les religieux fidèles vivaient les premiers jours de leur vie persécutée. Tandis qu’une ioi, à la vérité provisoire et précaire, laissait les religieuses dans leurs asiles, ils n’avaient, eux, d’autre perspective que la concentration en quelques monastères conservés où ils attendraient la mort. Déjà ils étaient fort diminués par les défections. Parmi ceux qui demeuraient avec eux, ils devinaient des vocations douteuses, prêtes à défaillir. Cependant ils ignoraïent où on les transplanterait, et cette incertitude accroissait leur anxiété. Au regret du changement s’ajoutaient parfois les scrupules de la conscience, car plusieurs avaient fait vœu de stabilité dans les monastères qu'ils seraient contraints de quitter.
De plus en plus, l’aisance ou la richesse se transformait en misère. La loi du 14 avril 1790 avait transféré aux autorités civiles l'administration des biens ecclésiastiques. A défaut de fermages, de dîmes, de rentes, des pensions avaient été ou seraient votées (1). Mais elles ne seraient payables qu’au 4e janvier 1791. Des monastères, des couvents, arrivent aux directoires de département ou de district des appels lamentables. A Saumur, les Récollets demandent : qu’on les autorise à vendre un peu de mobilier. Et ils ajoutent: « Nous espérons de votre justice et de votre humanité que vous ne laisserez pas mourir de faim des religieux (2). » Dans le Cher, les Augustins d’Aubigny et plusieurs autres communautés implorent un secours (3). De tous côtés les mêmes prières se formulent : qu’on nous permette d’aliéner un peu de bois taillis, un peu d’argenterie; nous sommes privés de tout. Parfois l’excès du dénuement inspire des lettres amères : « N’avez-vous détruit la mendicité que pour
(4) Elles varieraient pour les religieux entre 700 et 1 200 livres et pour les religieuses, seraient fixées à 700 livres.
(2) Lettre du 19 mai 1790. (Papiers du Comité ecclésiastique, carton 56.)
(3) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, carton 74.
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la faire renaître parmi nous? » écrivent les bénéficiers de Glandève. Et c’est ainsi que, dans l’extrémité du besoin, la pension, d’abord jugée humiliante, apparaît comme un bienfait.
Tous ces pauvres, riches hier encore, entendent monter jusqu’à eux les requêtes de ceux qui se disputent leurs dépouilles. Ils assistent vivants au dépècement de leur héritage. Déjà les villes réclament pour les bibliothèques municipales les livres, les manuscrits; elles voudraient aussi les chandeliers, les objets d’orfèvrerie, les grilles en fer forgé. Elles ambitionnent pour leur musée les émaux, les tableaux, les ivoires. Puis les cloches, les belles cloches sont un grand objet de convoitise. « Nos cloches sont petites, écrivent les officiers municipaux de Moytiers au diocèse de Coutances, donnez-nous celles de Blanchelande ou de Saint Sauveur. » À ce partage les curés ne sont pas toujours les moins avides; ils rivalisent d’ardeur pour attirer dans leur église les châsses, les aubes, les ostensoirs, les chasubles, tout ce qui longtemps les a éblouis.
Au milieu des douleurs, voici la douleur la plus grande. Aucune solidarité entre les proscrits d’hier et ceux qui ne seront proscrits que demain. Nul ne soupçonne tout ce que l’union dans la disgrâce recèle de force et ménage de consolations. Tout le monde se défend, mais en invoquant des exceptions. Il y a les étrangers qui se prévalent du bénéfice de l’extranéité. Il y a le clergé d’Alsace qui, se fondant sur le traité de Westphalie, veut se tailler une condition à part. Le désir de survivre — dût-on survivre seul — suggère certains étalages de services qui prennent des airs de dénonciation contre l’inutilité des autres : ainsi font les Augustins de la place des Petits-Pères empressés à expliquer qu'il. n’y a rien de commun entre eux et les autres ordres. La loi a établi une pension plus forte pour les religieux non mendiants que pour les religieux mendiants : alors c’est à qui se dira religieux non mendiant et étalera ses biens après les
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avoir cachés. Il y a des demandes qui déconcertent : à Montdidier, des religieuses hospitalières veulent réparer un bâtiment qui tombe en ruines; elles s’adressent à l’Assemblée et sollicitent un secours: sur quel fonds? Sur le fonds des biens ecclésiastiques (1). Au village d’Aniane, le curé, au moment de célébrer la fête des Rogations, s’adresse au Comité ecclésiastique; il lui expose qu’il a dans sa paroisse une abbaye de Bénédictins avec laquelle il a jusqu'ici été obligé d’assister aux processions. Mais, continue-t-il, les corps religieux sont supprimés. Aussiil sollicite comme une faveur le droit de souligner, lui prêtre, l’abandon vis-à-vis des moines proscrits, et de pouvoir faire — ce sont ses propres paroles — toutes les processions sans s’associer aux religieux (2).
Après une attente plus ou moins longue suivant les départements, les religieux apprirent, par voie de notification, en quels monastères ils seraient rassemblés. Comme font des militaires avec une feuille de route, ils s’acheminèrent vers leur destination nouvelle. Ils partirent sans bruit, presque sans adieux. Cependant, en Alsace, des pétitions très vives protestèrent, à Ribeauvillé contre le départ des Augustins, à Colmar contre celui des Capucins : « Ils sont chers, disaient les pétitionnaires, non seulement aux catholiques, mais aux luthériens (3). » Les instances furent si chaudes qu’un sursis fut accordé. En chaque département, deux ou trois maisons reçurent ce qui restait de religieux fidèles. Malgré les instructions contraires, les différents ordres furent souvent mêlés les uns aux autres, ce qui rendrait malaisée l’observation des règles et provoquerait parfois des dissentiments. Vers le milieu de 1791, l’émigration serait terminée, et les portes se refermeraient sur ces lieux de retraite conservés par grâce, moitié hospice de vieillards, moitié prison.
(1) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, carton 57. (2) Zbid., carton 48.
(3) Zbid., carton 86.
A la fin de l’automne de 1790, sur les murailles des monastères et des couvents, les uns encore habités, les autres déjà vides, furent apposés les placards qui annonçaient les adjudications. L’exécution avait été un peu entravée par l’inexpérience des directoires récemment installés, par l'embarras des formalités et, en certains endroits, par les retards dans l'impression des affiches. À Paris, les premières ventes se firent le 18 octobre 1790. Elles commencèrent dans Ja Gironde et dans le Gard au mois de novembre, dans le Bas- Rhin et la Seine-Inférieure au mois de décembre, dans les Charentes et dans le Cher au mois de janvier 1791 seulement,
De laliénation étaient exceptés les forêts, et aussi les biens des fondations, des fabriques, des établissements hospitaliers et enseignants. Même ainsi délimitée, l’opération était immense si l’on songe que le patrimoine ecclésiastique valait environ trois milliards. L’importance des immeubles à réaliser varierait beaucoup, depuis les modestes arpents de terre attachés aux petites cures et aux chapellenies jusqu'aux grandes fermes des évêchés ou des abbayes. Les mêmes différences se retrouveraient suivant les contrées, En Flandre, dans le Cambrésis, en Artois, en Alsace, l’Eglise possédait une grande partie des terres. À Paris, si on eût relevé sur une carte les biens du clergé, on eût constaté que, sur la rive gauche, les enclos ecclésiastiques s’étendaient, au sud du Luxembourg, sur un tiers du sol. Même dans le populeux quartier Saint-Honoré, les couvents des Capucins, des Jacobins, des Feuillants, avec leurs cloîtres et leurs jardins, avaient découpé de vastes flots, depuis les Tuileries
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jusqu’à la rue Basse-du-Rempart (1). Tout à l'inverse, en certaines régions, le domaine foncier du clergé était comme perdu dans la propriété laïque; il représentait un peu plus de 5 pour 100 du sol dans le pays de Caux (2), 2 à 4 pour 100 dans la Charente-Inférieure (3).
On avait craint que les scrupules religieux ne fussent un obstacle pour le succès des enchères. Comme les ventes approchaient, on put observer dans le public des répugnances fort atténuées. L’Etat, en échange de ce qu’il'prenaït, avait solennellement promis de pourvoir au culte, à ses ministres, aux pauvres. Les biens d’Eglise avaient été si étrangement
détournés de leur fin qu’on avait peine à y voir un patri-
moine sacré. Le pape avait protesté, mais par une protes-
tation non publique, et par suite, inconnue aux fidèles. Enfin ceux qui voulaïent se tromper eux-mêmes se disaient, avec plus de subtilité que de bonne foi, que les biens s’étaient purgés de leur tache originelle en passant par les municipalités.
On lit dans certains documents contemporains que le public se porta aux ventes comme à une fête. J’ai peine à croire à cet excès de joie. Ce qui est certain, c’est que l’improbation fut peu marquée, peu bruyante surtout. Il n’y eut
de vraie résistance qu’en Alsace. Là-bas, une crainte terrible
régnait, celle que les juifs, en accaparant les domaines ecclésiastiques, n’y détinssent le sol comme ils détenaient déjà les capitaux. Dès le printemps de 1790, une protese tation contre la vente des biens d’Eglise avait recueilli dans
le Bas-Rhin quinze mille signatures et dans le Haut-Rhin
six mille (4). A Strasbourg, quand le premier acquéreur de propriétés nationales se présenta à la Société des amis de la
(1) VIALLAY, la Vente des biens nationaux, p. 198 et carte.
(2) LECARPENTIER, la Vente des biens nationaux dans la Seine-Inférieure. (Revue historique, septembre-décembre 1901, p. 73.)
(3) LEMONNIER, la Vente des biens nationaux dans la Charente-Infé rieure. (Revue des questions historiques, janvier 1906, p. 142.)
(4) Discours de Rewbell à l’ Assemblée constituante, 10 mai 1790.
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Constitution, on le félicita comme on eût fait pour un acte d’héroïsme, puis on lui offrit un banquet et, au sortir de table, un fusil lui fut donné pour se défendre contre les aristocrates.
En plusieurs classes de citoyens, les ventes produisirent bien quelque émotion, mais une émotion où les scrupules religieux n’entrèrent pour aucune part.
Les fermiers des abbayes se troublèrent d’abord, dans la crainte que les ventes n’emportassent résiliation de leurs baux. Dans la loi du 14 mai 1790, un article spécial fut inséré pour sauvegarder leurs droits. En dépit de cette garantie, ils ne se sentirent pas rassurés, et ils vécurent quelques mois dans l’anxiété de l’éviction. Ils ne se calmèrent que pour passer de l’inquiétude à la joie. Leurs fermages, calculés’ en général sur un taux très modéré, leur avaient souvent permis de grosses économies : dans les temps qui suivraient, on les verrait supputer l’argent mis en réserve, et parfois se hausser jusqu’à acquérir les biens dont ils avaient été les tenanciers.
Il y eut au début d’autres mécontents, ce furent en certains endroits les paysans eux-mêmes. Ils auraient souhaité, non acheter, mais prendre. Leur rêve eût été que les biens restassent invendus et comme vacants, qu’ils pussent, petit à petit et par tolérance tacite, les occuper. Quand ils entendirent parler des premières ventes faites par gros lots, loin d’eux, au chef-lieu du district, ils éprouvèrent plus de dépit que de satisfaction. Roturier ou abbé crossé, qu’importait le propriétaire si eux-mêmes ils n’y gagnaïent rien. C’est ainsi que la même opération qui bientôt les enrichirait parut tout d’abord passer au-dessus d’eux. |
La sécularisation fit quelques victimes frappées par répercussion. Parmi les possesseurs de bénéfices, il y avait en assez grand nombre des gens du monde, des lettrés, abbés seulement de nom, souvent amis des philosophes. Ils avaient complaisamment poussé aux nouveautés. Voici que la même
révolution qui exaltait leurs idées renversaient leur fortune. Ils se trouvaient atteints comme par ces boulets de malheur qui, forgés contre des ennemis, s’égarent de loin. en loin dans les rangs amis. Parmi ces disgraciés fut le célèbre abbé Morellet. Il avait obtenu en 1788 un bénéfice, celui de Thimer, d’un revenu de 16 000 livres et qui, se cumulant agréablement avec une pension de 4000 livres sur les économats, lui permettait très bonne figure dans le monde. Tout s’écroula. « En juin 1790, a écrit mélancoliquement Morellet, je me rendis à Thimer pour la dernière fois. Là je vis vendre aux enchères la maison que j'avais réparée, le jardin que j'avais planté. » Et ïl ajoute — car il est bon latiniste — Barbarus has segetes. Revenu à Paris, il n’eut d’autre ressource que de conter sa mésaventure à Mirabeau : « Que voulez-vous? lui répliqua celui-ci, non sans ironie. Votre sort est celui des soldats blessés dans une armée victorieuse. » On ignore ce que répliqua l’abbé à la consolation que lui infligeait Mirabeau.
Les actes d’adjudication n’indiquent point toujours la profession des acquéreurs. Il semble qu'ils se soient recrutés dans toutes les classes sociales, mais en particulier dans la bourgeoisie. Parmi les acheteurs figurent des hommes de loi, des médecins, des notaires, des négociants, des entrepreneurs de bâtisses, puis des juges, des fonctionnaires. A ce début des opérations on rencontre quelques fermiers, mais peu de paysans. Dans les premières ventes, l'élément rural est surtout représenté par les marchands de bétail ou de grains, les. meuniers, les maquignons, les maîtres vignerons, les maîtres bûcherons, gens de commerce plus encore que de culture, joignant à l’âpreté de l’homme de la terre l’instinct retors du trafiquant, connaissant les foires, les marchés, sachant l’art de revendre, et déjà devinant l’art de morceler.
On serait étonné de certains noms qui figurent au bas des procès-verbaux d’aliénation. On trouve, parmi les adjudicataires, des hommes réputés jusque-là pour leur conscience
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délicate, pour leur attachement à l’ordre social et même pour leur fidélité à l’église. Plusieurs d’entre eux seraient plus tard traduits devant les tribunaux révolutionnaires. On ve’rait alors les malheureux tout éperdus invoquer, comme moyen de salut, comme preuve de civisme, leur condition d’acquéreurs de biens nationaux. Parmi les acquéreurs, il y eut, non seulement de hauts bourgeois, mais quelques gen-
tilshommes qui fourniraient eux-mêmes dans les années
suivantes le second ban de la proscription. Ainsi arriverait-il que la nation confisquerait, comme biens d’émigrés, des biens que les émigrés eux-mêmes avaient tout récemment acquis comme biens d’église.
Voici une constatation plus déconcertante. L’érudition contemporaine s’est appliquée, en diverses provinces, à dépouiller -un à un les dossiers. Parmi les acquéreurs des propriétés ecclésiastiques, on peut noter des prêtres : une vingtaine dans le Bordelais, quelques-uns en Anjou, près de cent en Berry. Ces prêtres achetèrent, non seulement les biens de leurs cures dont ils avaient l’habitude de jouir, mais parfois d’autres encore. La plupart se rallieraient à la constitution civile du clergé, mais pas tous; car on en compte qui seraient presque simultanément acquéreurs de biens d’Eglise et rebelles à la loi du serment (1).
Dans les ventes, il y eut beaucoup de fraudes. Il arriva que ceux qui étaient chargés de présider aux adjudications furent acquéreurs par personnes interposées. Afin d'obtenir les biens à vil prix, ils restreignirent la publicité, devancèrent l’heure fixée pour les opérations, dissimulèrent une partie des fermages et en particulier les prestations en nature. D’autres fois, des acheteurs isolés ou syndiqués écartèrent leurs rivaux par promesses, intimidation ou violences. En dépit de ces manœuvres dolosives, les résultats dépassèrent Pattente. Le plus souvent, les prix d’achat dépassèrent, tan-
(1) MARION, La Vente des biens nationaux pendant la Révolution, p. 43° 46, p. 80.
tôt d’un quart ou d’un tiers, tantôt de la moitié, les estimae tions. On vit se capitaliser des biens ruraux à moins de 3 pour 100, des immeubles urbains à 4 pour 100 (1). A ce début, il n’y eut de mal vendus que les églises, les cloîtres, les bâtiments claustraux : on ne les évalua que pour les matériaux à démolr, et trop souvent, en effet, on les démolit.
Ceux qu’on appelait alors les patriotes se réjouissaient. Ils envoyaient à l’Assemblée des nouvelles triomphantes; et au cours des séances les lettres étaient lues au milieu des applaudissements. Dès lors une maxime se répandit, celle que l’économie était inutile. N’avait-on pas la grande, l’inépuisable ressource des biens du clergé?
Dans la langue courante, on les appelait déjà les biens nationaux. La nationalisation ayant réussi, l’idée vint de l’étendre. Le progrès de l’esprit de violence stimulerait les usurpations. Toutes les exceptions introduites dans les lois de 1790 seraient, les unes après les autres, révoquées. On avait excepté des ventes les immeubles affectés aux fondations; une loi du 10 février 1791 (2) les y comprendrait : on avait excepté les biens des ordres militaires: deux décrets des 17 mars et 19 septembre 1792 en prescriraient l’aliénation (3) : on avait excepté les palais épiscopaux; une loi du 19 juillet 1792 ordonnerait qu’ils fussent réalisés (4) : on avait excepté les biens des fabriques; ils seraient, par une loi du 19 août 1792, déclarés propriété nationale (5) : on avait excepté les maisons des religieuses: les couvents de femmes, en vertu d’une loi du 17 août 1792, seraïent à leur tour vendus (6):on avait déclaré intangibles les biens des hôpitaux et des établissements de charité : ceux-ci, par les lois
{1) VIAITAY. La vente des biens nationaux, p- 126.
(2) Duvercier, Collection des Lois, t. II, p. 199.
(3) Id., ibid., t. IV, p. 84 et 473.
(4) Zd., ibid, t. IV, p. 253. ou
(5) Id, ibid., t. IV, p. 338.
(1) Zd., ibid., t. IV, p. 319.
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des 19 mars 1793 et 23 messidor an II (1) subiraïent euxmêmes la mainmise de la puissance publique.
L’enrichissement eût été sans limites si, à tant de nouvelles manières de prendre, n’eût correspondu une nouvelle manière de payer. Un papier-monnaieavait été créé dont les biens ecclésiastiques seraient le gage. Il deviendrait fameux sous le nom d’assignats. À une première émission, une deuxième succéderait, puis une troisième. L’Assemblée constituante jetterait dans la circulation 1 800 millions d’assignats, et sa prodigalité semble prudence si on la compare à tout ce qui suivrait. L’assignat, né en 1790 des biens nationaux, tuerait le bénéfice des biens nationaux eux-mêmes. Les acquéreurss’étaient engagés à solder par annuïtés le prix de leur adjudication. Leurs paiements échelonnés vaudraient ce que vaudraïent les assignats. Or, le cours des assignats serait de 95 pour 100 en 1790; il varierait en 1791 entre 91 et 84 pour 100; il s’abaisserait en 1792 jusqu’à 61 pour 100 et en 1793 jusqu’à 21 pour 100; quelques années plus tard, il descendrait à rien. Les adjudicataires des biens d’église, au moins ceux du début, avaient acheté cher; mais leurs versements successifs coïncidant avec la dépréciation progressive de l’assignat, un jour viendrait où ils achèveraient de se libérer avec des billets qui n’auraient plus que la valeur du papier.
Cette époque où l’assignat commencerait à se discréditer serait aussi celle où le paysan, ayant enfin compris le moyen de s’enrichir, entrerait dans l’opération. Il dépécerait ce qui resterait des biens d’église et plus encore se jetterait sur les biens d’émigrés. C’est en ce sens qu’il hériterait de tous ceux que la Révolution dépouillerait. Ce fait est, au point de vue social économique, politique, religieux même, l’un des plus importants de l’époque moderne. Mais cette histoire est déjà celle d’un autre temps, et c’est dans la suite de ce récit que nous la retrouverons.
(1) Duvercrer, Collection des Lois, t. V, p. 204.
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