LIVRE QUATRIÈME
SOMMAIRE
I. — Comment les abus passés suggèrent l’idée de larges réformes. — Vœux déposés en 1789 dans les cahiers du clergé. — Le Comité ecclésiastique de l’Assemblée : rapport lu au Comité le 23 novembre 1789 par M. Durand de Maillane; mélange de vues très sages et de témérités; ce qui paralyse les projets d'innovation du Comité ecclésiastique.
II, — Remaniement du Comité ecclésiastique (février 1790), et comment les novateurs sont assurés de la majorité. — Le Comité ecclésiastique renouvelé : ses principaux membres : Treilhard, Lanjuinais, Chasset, Durand de Maillane, Martineau; comment la droite s’élimine; les membres ecclésiastiques. — Esprit général qui anime le Comité; idée de la toute-puissance de l’Etat; idée du prêtre fonctionnaire; le prétendu retour à la primitive Eglise.
III. — Les évêques et leurs alarmes. — Comment ils essaient de se défendre par des brochures; comment ils se flattent de désarmer l’Assemblée par une sorte d’acquiescement total ou partiel au projet sur les biens ecclésiastiques. — Le rapport Chasset, et quelles lumières il jette sur les projets du Comité ecclésiastique. — Comment le rapport Martineau (21 avril 1790) dissipe toutes les obscurités.
IV. — Rapport Martineau sur la Constitution civile du clergé. — Ce que le projet supprime : les chanoines. — Remaniement des diocèses : les circonscriptions paroissiales. — Du système électif appliqué au recrutement du clergé : quel est le corps électoral. — De l’institution canonique : comment elle est enlevée au pape. — Des servitudes des évêques : comment leur pouvoir s’absorbe dans celui des vicaires épiscopaux. — Des traitements du clergé : avec quelle sage équité ils sont réglés; salaire et propriété immobilière. — De la dernière disposition du projet Martineau, et quelle arrière-pensée elle semble révéler.
V. — L'Assemblée constituante : sa composition et son état d’esprit au moment où s’ouvre la discussion; les évêques : l’abbé Maury; la droite,
VI. — La discussion générale. — Les évêques. — Les défenseurs du projet; Treilhard et les légistes; Camus et les jansénistes; de quelques
curés partisans du décret; Robespierre. — On passe à la discussion des articles. — Physionomie de l’Assemblée : comment les débats, ternes et écourtés, sont disproportionnés à la grandeur du sujet; objets divers qui s’intercalent à travers la discussion. — Quels sujets retiennent un peu plus l’attention de l’Assemblée : la primauté pontificale; le système électif; le salaire et les derniers vestiges de la propriété ecclésiastique. VII. — La première explosion des troubles religieux. — La ville de Nîmes : les catholiques et les calvinistes. — Comment à l’harmonie succède l’esprit de lutte. — Incidents divers qui surexcitent l’antagoil nisme. — Première échauffourée (2: et 3 maï 1790) suivie de réconciliation. — Comment la réconciliation dure peu. — Exaspération croissante des âmes. — Comment éclate la guerre civile (13 juin 1790). — Ar-' rivée des contingents protestants. — Le couvent des Capucins. — te -Froment et l’inutile défense des catholiques. — Les journées des 14 vs et 15 juin. — Désastres et pillages. — Retour au calme. — Comment o les répressions ne s’exercent que contre les victimes. VIII. — Fin des débats sur la Constitution civile. — Physionomie de l’Assemblée. — Nombreux intermèdes. —-Vote des derniers articles. EX. — De l’ensemble du décret sur la Constitution civile du: clergé. — Sur quels points l’Assemblée: a remanié. ou changé la rédaction: du: Comité ecclésiastique. — Comment la: Constitution civile n’est de nature à satisfaire ni les amis, ni les ennemis de l’Eglise. — Caractère composite de l’œuvre: — Comment elle n’a rien de commun, soit avec l'Eglise primitive, soit avec l’Eglise libre telle que la conçoivent les théories modernes. — Comment elle continue l’idée: de l’Æglise d'Etat et. semble vouée à la servitude, à moins qu’elle n’engendre la guerre civile. — De l’imprévoyance de l’Assemblée. — Quel faible espoir réside encore dans l’intervention de Louis XVI et la sagesse de Pie VE.
Par l’abolition des ordres et les décrets du 4 août, l'Eglise avait perdu ses privilèges. Par la loi du 2 novembre 1789 et les lois subséquentes, elle avait perdu ses richesses. Par la loi du 13 février 1790, elle avait été frappée dans ses ordres monastiques. Une entreprise plus audacieuse allait l’attcindre, non encore dans ses dogmes, mais dans sa hiérarchie, dans sa discipline, dans son union avec le Saintna Siège. On veut parler ici de la Constitution civile du clergé. hi | Les conceptions fausses sont dangereuses, moins par les
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erreurs qu'elles recèlent que par la portion de vérité qu’elles contiennent. C’est sous le déguisement de cette vérité qu’elles s’insinuent, gagnent de proche en proche, prennent enfin possession des esprits. Les membres du Comité ecclésiastique de l’Assemblée avaient saisi dans l'Eglise des abus très réels, très graves même, déplorés et dénoncés par les chrétiens les plus sincères. Sous la séduisante apparence de guérir ces abus, se glisseraient des témérités pires que tous les maux qu’on prétendait réformer.
Les vices de l’organisation ancienne n’étaient pas malaisés à démêler. Ils s’étaient révélés non seulement dans les cahiers de la noblesse ou du tiers état, mais dans ceux du clergé.
Appelés à rédiger leurs doléances, les curés avaient porté tout d’abord leurs regards en haut. À la place de leurs évêques, ils avaient rêvé d’autres pasteurs, plus fidèles à Ia résidence, plus accessibles par le rang, plus édifiants par les vertus. Les uns avaient demandé que le roi, pour s’abriter contre l'erreur, s’entourât d’un conseil de conscience; les autres avaient réclamé, pour l'élévation à l’éprscopat, certaines conditions d’ancienneté et un âge minimum de quarante ans. Plusieurs avaient exprimé le souhaït que l’évêque fût choisi parmi les prêtres du diocèse à pourvoir. Enfin, en quelques bailliages, on avait vu poindre l’idée de l'élection, hmitant ou tempérant le choïx royal. À Blois, les cahiers de l'ordre ecclésiastique avaient proposé que les nominations épiscopales fussent faites sur la présentation du clergé; à Beauvais, ils avaient hardiment sollicité le système électif et n’avaient réservé au roi que le droit de confirmation.
Les curés ne s’étaient pas montrés moins attentifs à régler leur propre condition. En plusieurs endroits, ils avaient émis le vœu que les fonctions curiales fussent données au concours, qu’on n’y püût être promu qu’à trente ans et après cinq années de sacerdoce. Ils avaient surtout apporté une sollicitude très humaine à bien établir leur con-
dition matérielle. Par des supputations très minutieuses, ils étaient arrivés à fixer un minimum pour leurs besoins, 4 500 livres pour les curés, 800 livres pour les vicaires. Cependant la portion congrue n’atteignait point ce chiffre; ni la dîme ni les biens curiaux n’y arrivaient toujours. Où prendrait-on ce qui manquait? En quelques cahiers s’était clairement montré le dessein de combler le déficit avec les biens des hauts dignitaires ecclésiastiques. « Quel riche fonds, disait le clergé de Gien, l’Etat ne trouverait-il pas pour la dotation des pauvres curés ou vicaires, s’il plaisait au roi et aux Etats généraux de réduire à un revenu honnête les gros biens de Nosseigneurs les archevêques et évêques, abbés commendataires, couvents riches. » Rare était cette brutale ardeur de confiscation. Mais de la tendance à niveler les traitements avait découlé la pensée d’un fonds commun à répartir entre les membres du clergé paroissial. On rencontre ici l’idée d'établir des « caisses ecclésiastiques provinciales », là le dessein de créer une « caisse centrale de religion ». Aïlleurs on parle d’assurer aux ecclésiastiques une « pension honnête ». Les nouveautés que le clergé se contente d’insinuer, le tiers état les précise. A Brest, à Caen, à Carcassonne, il exprime le vœu que les prêtres reçoivent des .appointements. À Digne, la rétribution est déguisée sous le nom un peu plus adouci d’honoraires. Le tiers état de Nemours s’approprie enfin la définition qu'ont formulée les philosophes, que reprendra la Révolution, et qualifie le service de l’autel de service public, relevant à ce titre du budget de l'Etat.
En leurs cahiers de vœux, les curés avaient déposé de bien autres germes de pensées. Ils jugeaient bien nombreux les chapitres de chanoiïnes ou les collégiales, n’eussent point été éloignés de les restreindre par extinction, auraient souhaité que les corporations maintenues servissent de retraite aux ecclésiastiques âgés ou infirmes. Ils prisaient moins encore les grands vicaires, prêtres souvent jeunes et
ambitieux, cassants d’allures, vains de leur naissance, et commandant avec une inexpérience impérieuse sur des matières qu'ils ignoraient. Au-dessus du haut clergé, audessus des évêques, il y avait le pape. La double influence des jansénistes et des philosophes avait un peu affaibli, même en certaines âmes sacerdotales, le respect de la primauté romaine. Jusque dans les milieux ecclésiastiques, on s'élevait volontiers contre les tributs prélevés par le Saint-Siège sous le titre d’annates ou sous tout autre nom. Dans le cahier du clergé de Loudun, on lit ces lignes, d’une ironie à peine voilée : « Sans rompre le lien sacré qui nous unit au chef de l’Eglise universelle, ne pourrait-on pas trouver le moyen de lui rendre l’hommage de notre respect filial d’une manière moins préjudiciable à nos finances? » — Cependant, parmi les cahiers du clergé, un grand nombre se répandait en doléances sur l’état de la religion, sur le discrédit où elle était tombée. Et par ces plaintes, les prêtres eux-mêmes semblaient appeler des réformes qui fussent à la proportion du mal.
Réformateurs, les membres du Comité ecclésiastique ne! doutaient point qu'ils ne fussent appelés à l’être. Ils travaillaient en hâte, comme ceux qui, en un temps limité, ont beaucoup à détruire, beaucoup à créer. Dès le 23 novembre 1789, l’un d’eux, M. Durand de Maillane, vint lire à ses collègues de la Commission un projet qui ne visait rien moins que l’entière refonte de l’Eglise gallicane.
Il est malaisé de juger ce projet. Il abondaït en aperçus sages, en paroles édifiantes; mais au milieu de vues très acceptables, excellentes même, s’intercalait une grande témérité qui viciait tout.
Au sommet de la hiérarchie, M. Durand de Maillane rencontrait les évêques. En cas de vacance, une liste de présentation serait dressée conjointement par le chapitre, les deux évêques les plus voisins du siège à pourvoir, et aussi la commission administrative départementale qui représen-
terait l’élément laïc. Cette liste comprendrait trois noms entre lesquels le roi choisirait. Tel était l’expédient imaginé pour mettre à l’abri du hasard ou de la brigue Îles nominations épiscopales. — Des évêques, le rapporteur descendait aux chanoines et aux membres des collégiales. Il ne laissait subsister qu'un seul chapitre par diocèse, celui de l’église cathédrale, et très radicalement supprimait tout le reste. Dans ce seul chapitre conservé, toutes les charges seraient à la collation de l’évêque, seraient pourvues d’avantages égaux, seraient réservées jusqu’à concurrence de moitié aux prêtres du diocèse. — C’est sur le sort des curés que M. Durand de Maiïllane s’étendait le plus complaisamment. Ils seraient tous, ainsi que les vicaires, choisis par l’évêque; ainsi se trouvaient abolis les anciens droits de collation. Ils seraient peu nombreux et préposés seulement aux villes ou aux villages de quelque importance : les paroisses, de population ou d’étendue trop minime, seraient desservies par de simples vicaires. Le salaire annuel minimum serait de 4 200 livres pour les curés, de huit ou neuf cents livres pour les vicaires. Ce traitement serait garanti de la façon la plus solennelle, et l’Assemblée, en déclarant la religion catholique religion de l'Etat, décréterait solennellement une liste religieuse comme elle avait décrété une liste civile. De rigoureuses conditions d’âge seraient imposées pour l’exercice du saint ministère : nul ne pourrait être curé avant trente-cinq ans, vicaire avant trente ans. Jusqu’à trente ans Îles jeunes prêtres seraient employés dans les petites écoles; ils travailleraient à orner le temple et rehausseraient de leur présence et de leur nombre les cérémonies du culte; ils s’exerceraient à la prédication, mais le redoutable ministère du confessionnal leur serait interdit. Dans ce long apprentissage, ils acquerraient la maturité de l'esprit, la maîtrise d'eux-mêmes;
ils tiendraient d’ailleurs leur grande place dans Îla vie parois-
siale; car les catéchismes leur seraient presque exclusivement réservés. En de belles paroles, aussi pieuses que belles,
. Durand de Maillane s’appliquait à rehausser cette humble fonction : « Il n’est pas, disait-il, de fonction plus importante que celle par où je veux éprouver les nouveaux prêtres avant qu'ils arrivent aux fonctions pastorales. C’est par les premières instructions que l’on dresse plus facilement les jeunes cœurs à la vertu. C’est par les catéchismes que se forment dans l’Eglise les bons chrétiens. On peut s’égarer, se laisser entraîner dans un âge plus avancé; mais on n’oubliera jamais les grandes vérités qui, en faisant aimer 1es lois de Dieu, apprennent à mieux observer les lois de la patrie. » — Tel était le plan de Durand de Maillane, et il paraissait tracé par une plume simcère, sous l'inspiration d’une pensée vraiment chrétienne. Mais voici la grande innovation qui le rendrait inacceptable pour tous les catholiques : quand l’évêque aurait été nommé par le roi, la confirmation canonique serait réservée à l’archevêque, désigné sous le nom de métropolitain. Nulle intervention du pape ne serait nécessaire ni même tolérée. Vis-à-vis du souverain pontife, le prélat nouvellement nommé n’aurait d’autre devoir que de lui envoyer, sous forme de lettre, sa profession de foi, en témoignage d’union avec le siège apostolique. Ainsi se trouvait du même coup viciée toute la réforme, car elle recélait le schisme dans ses plis. (1)
Dans le Comité ecclésiastique siégeaient deux évêques: l’évêque de Clermont qui en était le président, puis l’évêque de Luçon. En son rapport, Durand de Maillane n'avait pas négligé de leur rendre hommage. « On pourrait sans crainte, avait-il dit, les présenter comme modèles. » Cet éloge n'avait pas aveuglé les prélats sur le péril de la motion proposée. Dans le projet de réorganisation du clergé étaient d’ailleurs englobées d’autres dispositions qui non seulement
(1) V. Plan du rapport à faire à l’Assemblée nationale par son Comité ecclésiastique où il a été lu par Durand de Maillane, membre de ce Comité, dans une de ses séances, le 23 novembre 1789. (Archives nationales, ADxvn, carton 31.)
consacraient mais hâtaient la confiscation des biens ecclé-
siastiques. Sur les 15 membres qui composaient le comité, les évêques ralliaient autour d’eux six ou sept voix. Ces six ou sept voix, jointes à leurs deux suffrages, leur permete taient de déjouer toute tentative téméraire ou peu orthodoxe. Pendant le mois de décembre 1789, pendant le premier mois de l’année suivante, la motion Durand de Maillane demeura donc en suspens, les deux partis se balançant et se refusant à transiger. Les novateurs avaient développé leurs vues; au moment de les réaliser, ils se trouvaient comme bloqués. Pour vaincre l’opposition passive des prélats, une ressource leur restait, celle de refondre la Commission elle-même et d’y noyer leurs ennemis.
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L’exécution ne tarda pas. Le 5 février 1790, Tréilhard,
à la tribune de l’Assemblée, énuméra les travaux du Comité ecclésiastique, invoqua son insuffisance à remplir sa tâche et demanda qu’il y fût adjoint quinze membres nouveaux. Les représentants comprirent ce qu’on réclamait d’eux. Docilement ils se prêtèrent à doubler la commission, et les choix s’inspirèrent de l'esprit qui avait inspiré Treilhard luimême. D’un seul mot Durand de Maillane a dépeint les résultats de cet. opportun remaniement. « Dès lors, a-t-il écrit, le Comité fut en état d’aller et d’opérer (1). »
La même besogne, devenue facile par impuissance de tout gêneur, deviendrait d’ailleurs obligatoire. Treïlhard, qui venait de proposer le doublement du comité, suggéra une autre motion. Sur son initiative, l’Assemblée décida
(1) DURAND DE MAILLANE, Histoire du Comité ecclésiastique,
que le comité ecclésiastique lui « présenterait incessamment un plan constitutionnel pour l’organisation du clergé ».
Il faut entrer dans ce comité qui a reçu par un vote sommaire le mandat impératif de réglementer toute l'Eglise de France. Les réunions se tiennent, non dans les dépendances immédiates de la salle du manège, mais à l’hôtel de la Chancellerie. Là se rassemblent des hommes de langage crave, de costume austère, de probité intacte, affectant ce rigorisme intransigeant qui n’est point toujours l’image de la vraie fermeté de l’âme, disposés à se montrer sévères, mais surtout contre l'Eglise qui se défend mal ou ne se défend plus. Entre tous ces personnages les plus importants sont les légistes. Au premier rang apparaît Treilhard, avocat renommé du barreau de Paris, de labeur prodigieux, d’éloquence lourde mais puissante par l’amoncellement d’érudition, en revanche d’âme médiocre, d’esprit faux, rogue d’apparence pour être souple plus à son aise, et fait pour s’encadrer dans toutes les servitudes, celle de la Révolution qu’il suivra jusqu’à voter la mort du roi quoique avec le scrupule du sursis, celle de l'Empire qui le fera sénateur et comte. Le comité l’a choisi pour président et il y est le premier par le crédit, quoique l’un des moindres par la nature morale. — Tout autre, à côté de Treilhard, est Lanjuinais, professeur de droit canonique et avocat au parlement de Rennes. Dans les jours de péril son nom deviendra synonyme de courage, et son âme haute ne se traînera dans aucune servilité. Mais son cœur est plus vaillant contre le danger que son intelligence n’est aguerrie contre le sophisme, Entre toutes les conceptions fausses, celle d’une Eglise remaniée de toutes pièces par l’Assemblée a conquis son esprit; il s’y est attaché avec une véhémence impétueuse; en la soutenant il croit accomplir — car il est chrétien sincère — une œuvre méritoire, et en Breton entêté il met à la défendre la même obstination indomptable qu’il déploiera plus tard contre les factions. — Autour de la table du comité, d’autres
figures se détachent en relief : Chasset, très mêlé aux affaires des biens d’Eglise, et grand enquêteur de chiffres en un temps où la statistique est presque inconnue : Durand de Maillane, avocat d’Aix, esprit distimgué, âme droite, destiné à traverser la Révolution sans souillure, et portant avec lui le renom de son récent rapport dont les conclusions modérées seront bientôt dépassées : Martineau, avocat, comme Treilhard, au parlement de Paris, laborieux, actif, érudit, futur rapporteur du projet définitif qui deviendra la Constitution civile. — Si l’on excepte Treilhard, hostile à la religion ellemême, tous ces légistes se piquent de ne poursuivre que les abus, de n’enlever que les plantes parasites sur le vénérable tronc de l'Eglise, d’être en un mot réformateurs non destructeurs. Par malheur, leur compétence est toute de surface, et la grande œuvre qu’ils prétendent refondre leur échappe. Plusieurs ont été les avocats du clergé : à ce titre ils n’ont pénétré le monde ecclésiastique que par ses petitesses, ses rapacités, ses compétitions vaniteuses; et n’ayant vu que quelques dossiers pleins de misères, ils se sont persuadés que toute la vie cléricale n’est que la répétition de ces mêmes dossiers. Ayant placé l’Eglise trop bas, ils placent, en vrais jansénistes qu'ils sont pour la plupart, Dieu trop haut : de là une opinion doublement faussée par l’exagération des scandales de la terre, par l’ignorance de la bonté divine. Ce qu’ils ont de savoir achève de les égarer : ils sont canonistes ou théologiens, maïs juste à ce point d'instruction orgueilleuse qui complique et subtilise l'esprit sans ouvrir le sens des choses sacrées. Leur érudition est remarquable, mais souvent elle perd en précision ce qu’elle a conquis en étendue : à la manière des hommes du dix-huitième siècle, ils ont, par un méritoire effort, exploré presque tous les domaines, mais presque partout se sont contentés de tracer des contours. Parmi les sciences auxiliaires de la science religieuse, l’histoire est l’une de celles qu’ils ont le plus étudiée, mais qu'ils ont le moins comprise. Ce qu’ils savent du temps
passé, ils l’adaptent mal au temps présent, en théoriciens
qui n’ont jamais connu le gouvernement des hommes, en
avocats qui ne connaissent d’autres affaires que celles du Palais. Ayant observé pendant plusieurs siècles les élections dans l'Eglise ils commencent à s’éprendre de cette pratique, dédaignent d’analyser ou d’approfondir tout ce qui la tempérait dans les âges de foi, et méditent de l’acclimater de toutes pièces parmi les contemporains de Voltaire. — Tels apparaissent dans le comité renouvelé les légistes. Durand de Maillane a traduit quelques-unes de leurs pensées; mais soit modération naturelle, soit émancipation incomplète, il a esquivé ou adouci les plus grandes audaces et, d’un bout à l’autre de son rapport, s’est enveloppé de piété. Ses collègues vont graver profondément les traits que sa main timide s’est contentée de marquer. Ils sont les maîtres. La droite, devenue minorité par le remaniement de la Commission, achève sa défaite en s’éliminant elle-même. Parmi ceux qu’il a naguère présidés, l’évêque de Clermont ne paraît plus, et se borne à recueillir avec effroi tous les bruits qui parviennent jusqu’à lui. Ce n’est pas que, même après ces retraites, le comité manque de prêtres. Il en renferme six ou sept, mais tels que, pour l’honneur du sacerdoce, il vaudrait mieux qu’ils ne fussent pas là. Aux séances on les voit se glisser timidement jusqu’à leur place. Ils parlent peu et cherchent à deviner, pour s’y modeler, l’opinion des légistes qui décidément
dominent. Ils sont dociles, avec la perspective d’une com-
plaisance qui sera récompensée. Ces prêtres, on les retrouvera plus tard dans le clergé nouveau. Celui-c1 s’appelle Expilly et deviendra évêque du Finistère : celui-là s’appelle Thibaut et sera évêque du Cantal : cet autre ‘se nomme Massieu et sera promu à l’évêché de l'Oise.
I1 fallait aller vite, et, pour aller vite, concentrer res délibérations. Dans le comité, une sous-commission fut nommée pour préparer ce qu'on appelait déjà la Constitution civile du clergé. Tous ceux qui élaborent le grand projet sont
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dominés par quelques idées maîtresses. — D’abord ils croient fermement à leur toute-puissance. Ont-ils tort? Tout proclame leur pouvoir, et le mandat redoutable que leur a délégué l’Assemblée, et de récents décrets qui ont erandi outre mesure les comités en leur donnant le droit de faire toutes recherches dans les papiers publics, de correspondre avec toutes les autorités, de les guider par tous avis ou éclaircissements utiles. À quelque temps de là, l’abbé de Montesquiou pourra dire : « À quoi bon monter à la tribune? les comités ont tout décidé. » — Ces mêmes hommes, si pénétrés d'eux-mêmes, révèrent pourtant au-dessus d’eux une autre puissance, celle de l'Etat. L'étude des lois, des lois romaines surtout, a gravé dans leur esprit le concept d’une autorité supérieure qui a le droit d’absorber les individus, de briser toutes les agglomérations corporatives, d’étendre partout son niveau régulier, et qui semble si nécessaire qu’elle ne cesse de paraître légitime, même en devenant tyrannique. Cette idée, inculquée dès la jeunesse, est descendue si profondément dans les intelligences qu'aucune rénovation des choses ne l’en bannira. L'Etat, maître souverain, prendra corps dans l’Assemblée, puis dans le peuple, comme jadis il s’est fixé dans le roi; et à travers toutes les ruines, la même puissance, permanente, indestructible, légitimement oppressive, ne fera que changer d’incarnation. — Quand tout est subordonné, le prêtre pourrait-il ne pas l'être? Le législateur nouveau lui assignerait sa place dans la grande armée des fonctionnaires. Il n’aura ni privilèges ni propriétés corporatives; comme les fonctionnaires, il recevra de l’Etat un salaire; comme les fonctionnaires, il sera assujetti à un serment. L’Etat qui le paie lui circonscrira dans quelles limites il-exercera sa juridiction et, en lui assignant sa compétence territoriale, Jui marquera aussi son rang hiérarchique. Il se recrutera à la façon des autres fonctionnaires; et si l'élection est la source d’où découlent les offices publics, c’est de l’élection aussi qu'il tiendra sa
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charge. En légiférant de la sorte, les gens du comité sont-ils des novateurs? Ne sont-ils pas plutôt les copistes de Raynal, des Encyclopédistes, de Voltaire surtout? « En tous pays, a dit Voltaire, les prêtres doivent être nourris de l’autel puisqu'ils servent la République (1) ». « Dans un Etat, a-t-il ajouté, ils sont à peu près semblables aux précepteurs dans la maison des citoyens. Ils ne peuvent avoir aucune autorité sur les maîtres de la maison, à moins qu’on ne prouve que celui qui donne des gages doit obéir à celui qui les reçoit (2). » Ce qui s’exprime avec décence dans le Dictionnaire philosophique se répète avec cynisme dans la Correspondance. Au Russe Schouwalof, Voltaire écrit en 1768 : « Il n’y a que votre illustre souveraine qui sait régner; elle paie les prêtres; elle leur ouvre la bouche et la ferme; ils sont à ses ordres, et tout est tranquille (3). »
Un fonctionnaire ne doit pas servir deux maîtres; de là Pexclusion de l’autre maître, celui qui est à Rome. Tout ici avive l’esprit de séparation. Dans les Parlements, les légistes ont recueilli l’écho des anciennes luttes contre l’ultramontanisme et pour l’Eglise gallicane. Dans les hautes et sévères demeures du Marais, ils retrouvent, à travers leurs souvenirs de jeunesse, des magistrats austères frappés par les condamnations pontificales contre le jansénisme : ces magistrats, ils les ont connus et révérés; ils ont comparé la dignité de leur vie chrétienne au désordre de l’orthodoxie libertine; ils les ont assistés et visités dans leur vieillesse inconsolée; et voici que, puissants à leur tour, ils tressaillent à la tentation dé les venger. Puis:ils ont, comme tout le monde, lu Voltaire, et contre le Saint-Siège le pétillement de ses railleries s’ajoute à l’amertume douloureuse de leurs rancunes. La papauté a d’ailleurs décru dans le respect public. Elle n’a plus comme aux temps apostoliques l’auréole
(4) Dictionnaire philosophique, mot Curé, (2) Ibid, mot Prêtre.
(3) Lettre du 3 décembre 1768,
de la persécution, comme au moyen âge le prestige de la puissance, comme au siècle de Léon X le renom des lettres et des arts protégés, comme au temps de Paul III et de Pie V le double honneur du Turc refoulé et. de la réforme protestante combattue. Elle se traîne dans la mémoire des services antiques qu’elle ne renouvelle plus. Ses amis ne s’occupent guère d’elle. Ses ennemisrépandent calomnieusement le bruit qu’elle n’a d’autre souci que celui des prélèvements de chameellerie par lesquels elle soutient le train de son luxe et de ses archaïques cérémonies. Dans le Comité ecclésiastique, un mot se murmure, celui d’évêque de Rome, mot bref et osé où tout le schisme se condense. Le mot s’écrit, mais un peu timidement; puis il s’efface, reparaît, s’efface encore. Le plan est d’affranchir les évêques gallicans, mais non tout à faït jusqu’à l’oubli du Saint-Siège. En effet, à la pensée d’un brisement complet, les plus hardis s’effraient et, en travaillant à distendre le lien, ils se défendent de le rompre tout à fait.
Les prêtres seront donc non seulement des fonctionnaires, mais des fonctionnaires jalousement nationalisés. Quelles seront leurs fonctions? Ici se continue l'idée d’assimiler les ministres des autels aux ministres des grands services publics. La société civile a des officiers préposés à Ja justice, à l’armée, à la police. Les prêtres, eux, seront des officiers de morale et d'instruction. La formule a été fournie un jour par Mirabeau. Ceux qui ont trouvé la définition ou la rééditent se défendent qu’on y voie aucune idée d’abaissement. Le curé sera un fonctionnaire, mais le plus utile de tous, celui qui enseignera aux hommes l’art d’être honnêtes et heureux. Il sera le conseiller des familles, le conciliateur des différends; il combattra la routine, se tiendra à l’affût des progrès. Il prêchera la vertu comme le Vicaire savoyard de l’Emile ou « tâchera de faire des gens de bien: et de l’être » comme le Théotime de Voltaire (1). On ne le supprime pas;
(1) VOLTAIRE, Dictionnaire philosophique, catéchisme du curé,
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tout doucement on le laïcise. Telle n’est pas la pensée des légistes dont plusieurs sont des chrétiens très sincères; mais Voltaire a si bien pénétré son siècle qu'ils le traduisent sans le savoir et sont pour ainsi dire voltairiens malgré eux.
Il fallart revêtir d’une apparence pieuse cette conception bizarre qui, sous prétexte de renouveler PEglise, l’encadrerait de toutes pièces dans Ia hiérarchie civile. Le clergé ayant donné l’exemple de grands scandales, et s’étant perdu par de grandes richesses, l’habileté serait de se parer d’un nom qui évoquât l’idée d’une extrême pureté de mœurs et. d’un détachement tout évangélique. Dans le Comité ecclésiastique, on se mit à parler du retour à la primitive Eglise, Le mot fit fortune; et.on ne sait ce qu’on doit le plus admirer, ou de la surprenante assurance qui mit en circulation la formule, ou de l’ignorance prodigieuse qui crédulement lPaccueillit.
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Les évêques étaient aux écoutes. Ils ne savaient qu’incomplètement ce qui se passait dans le Comité. Ce qu’ils recueillaient suffisait à les consterner. Dès le commencement de mars 1790, ils connurent le projet de remanüer les diocèses, d'en supprimer un grand nombre, d’en maintenir un seul par département. Très impressionnés de cette nouveauté bien qu’elle ne fût pas la plus dangereuse, ils cherchèrent des jurisconsultes. versés dans la science canonique, les choisirent, pour qu’ils ne fussent pas suspects, sur les limites du jansénisme, et sollicitèrent d’eux un avis qui fixât les droits réciproques de l’Eglise et de l’Etat. La consultation, signée de lPavocat Jabineau et. de huit autres noms, parut le 45 mars 1790. Jabineau et.ses confrères s’étonnaïent qu’une assemblée, connaissant les vrais principes, eût pu former
un projet qui les heurtait tous. Ils protestaient contre la subordination de l’Eglise au pouvoir civil et rétablissaient l'indépendance des deux domaines. Puis ils réfutaient fort savamment la prétention du pouvoir séculier à déplacer, à changer ou à détruire, par sa seule volonté, les juridictions épiscopales. « Louis XIV, disaient-ils, et Joseph IT, quelque pénétrés qu’ils fussent des droits de l’Etat, avaient reculé devant une telle usurpation. »
L'Assemblée n’avait que faire des exemples passés, et la candeur des prélats eût été grande s’ils avaient gardé de longues illusions sur l'efficacité des brochures. Ils essayèrent de désarmer par sacrifice ceux qu’ils désespéraient de convaincre par persuasion. En s’allégeant résolument d’une partie de leurs biens, n’obtiendraient-ils pas que les juridictions et la discipline de l’Église gallicane fussent respectées? L’abbé de Montesquiou semble avoir caressé cette espérance. Le 17 mars 1790, à propos de la vente aux municipalités d’une portion des propriétés ecclésiastiques, il prononçait ces paroles : « Cette vente intéresse à la fois la nation et le clergé lui-même qui, dans mon opinion, ne retrouvera la paix que quand vous aurez satisfait à votre décret. » Ainsi s’exprima le plus politique parmi les représentants du clergé. Mais cette bonne grâce à s’exécuter soi-même se dépensait en pure perte; car l’Assemblée se souciait peu qu’on lui concédât en partie ce qu’elle avait décidé de prendre en totalité.
On continuait à épier toutes les rumeurs. Le 9 avril, la motion du représentant Chasset, qui consommait l’œuvre de la sécularisation, révéla comme par voie de conséquence le sort prochain du clergé. Les prêtres n’ayant plus de patrimoine, il fallait, suivant un mot échappé un jour à Mirabeau, qu’ils fussent mendiants ou salariés. Chasset, qui réclamait l’abolition du régime passé, marqua du même coup le régime de l’avenir. Il annonça l’assimilation des ressorts diocésains aux ressorts départementaux. Il parla
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