‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 5)Chapitre 15 sur 45 · L LE · texte numérisé non relu

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d’une nouvelle délimitation des paroisses. A la subsistance du clergé ainsi réorganisé, les pouvoirs publics pourvoieraient par voie de salaire. Une sorte d’état de prévision indiqua les crédits affectés aux traitements des évêques, aux appointements des curés, aux pensions pour charges supprimées. Les chiffres étaient établis sans lésinerie; car ils montaient à une somme totale annuelle de 133 millions, qui s’abaisserait d’année en année par l'extinction graduelle des pensions, et finirait par diminuer de plus de moitié. Pour qu’aucune illusion ne subsistât, Chasset proclamait qu’il avait par avance concerté son langage avec celui du Comité ecclésiastique. Dans les évaluations budgétaires, aucune somme n’était prévue pour les chanoines; d’où l’on conclut que l'intention était de les abolir. |

Ainsi se découvrait, comme par fragments, l’œuvre élaborée à huis clos. Cependant, sur les innovations les plus importantes, un reste de doute planait. Toutes les obscurités ne tarderaient pas à se dissiper. La Commission avait choisi comme organe le représentant Martineau. Le 21 avril 1790, il déposa son rapport sur le bureau de l’Assemblée.

Ce document, fameux à juste titre, commençait par proclamer la nécessité de la religion. Plus elle était nécessaire, plus il importait de l’épurer. Et quel meilleur moyen de lépurer que de rétablir les maximes de l’ancienne discipline!

Pour restaurer la simplicité de l'Eglise primitive, Martineau proposait d’abord toute une série de suppressions, Il détruisait tous les bénéfices auxquels n’était attachée aucune charge, car, disait-il « nul ne doit vivre de l’autel que celui qui sert à l’autel ». Il retranchait comme inutiles

tous les chapitres des églises collégiales. II abolissait pareillement, quoique avec une certaine hésitation, — car le projet Durand de Maillane les avait maintenus — les chapitres des Bglisee cathédrales. Parmi les prélats, il ne laissait subsister qu’un seul évêque par département, et avec une brièveté tranquille, destituait tous les autres. Les archevêques, réduits à dix, seraient désormais désignés sous le nom d’évêques métropolitains. Dans les villes de moins de dix mille âmes, un seul curé serait conservé. Quant aux paroisses rurales, une opération géométrique mesurerait leurs territoires et, si elles ne s’étendaient pas à trois quarts de lieue de tous côtés, elles seraient supprimées. Elles disparaîtraient pareïllement, quelle que fût leur étendue, si elles n’étaient

pas à plus de trois quarts de lieue d'un bourg ou d’une

ville.

Ces réductions diminueraient beaucoup le nombre des

. prêtres. Comme on en aurait peu, on ne doutait pas que

désormais ils ne fussent excellents. Voici le mode de recrutement qui assurerait au clergé le maximum de qualités professionnelles et de vertus morales :

Une loi du 22 décembre 1789 avait conféré le droit d’être électeur dans les Assemblées primaires à tout citoyen français, majeur de vingt-cinq ans, domicilié depuis un an dans le canton, non serviteur à gages, et assujetti à une contribution équivalente à trois journées de travail. L’exercice du droit de vote serait subordonné à la prestation préalable du serment civique. Ces électeurs du premier degré, désignés sous le nom de citoyens actifs, nommeraïent, à raison d’un pour cent, des électeurs du second degré pris exclusivement parmi ceux qui acquittaient une contribution montant à la valeur de dix journées de travail. Ces électeurs du second degré, véritable corps politique, formeraient dans chaque département l’assemblée électorale. Ils se réuniraient dans leurs comices départementaux pour nommer les représentants du peuple ou les administrateurs de département,

et dans leurs comices de district pour nommer les administrateurs ou fonctionnaires de district. — C’est à ce corps politique qu'était réservé le choix des ministres du culte. Les évêques, hauts fonctionnaires, seraient élus par les électeurs de tout le département, les curés, fonctionnaires moindres, par ceux du district. Aucune présentation venant du clergé ne guiderait les votes, et la même compétence qui désignerait les agents de l’ordre civil désignerait aussi ceux de l’ordre ecclésiastique. Les électeurs du district éliraient les curés, sans aucune adjonction spéciale des paroissiens à pourvoir de pasteurs, en sorte que ceux-ci tiendraient leur mandat de la petite oligarchie composant l’Assemblée du district, mais non de leurs paroissiens, seuls intéressés à un bon choix. Nul ne serait exclu du droit électoral, ni les libres penseurs, ni les hérétiques, ni même les juifs. La seule condition pour participer au vote serait d’assister à la messe paroissiale qui précéderait le scrutin. — Cette conception, nouvelle autant qu’étrange, permettait de mesurer le chemin parcouru depuis le remaniement du premier comité. Au mois de novembre, Durand de Maillane, en son rapport, avait conféré aux évêques la nomination des curés et, quant aux évêques eux-mêmes, s’était borné à organiser un système de présentation qui, en limitant le choix royal, préviendrait les abus du favoritisme ou les erreurs. Cependant par un reste de prudence qui bientôt serait jugé excessif, Martineau avait tenté de se prémunir contre les égarements du suffrage. Le roi serait appelé à agréer les élections épiscopales et pourrait exercer à deux reprises son droit de veto. Ge n’est qu’après un troisième vote se fixant sur le même candidat que l’approbation royale deviendrait obligatoire (1).

Tel était le système par lequel le Comité ecclésiastique prétendait ressusciter les acclamations pieuses des fidèles dans la primitive Eglise. Quelle que fût la vertu de l’élec-

(1) Articles 13 et 14 du titre II du projet.

tion, on n’allait pas jusqu’à prétendre qu’elle pût, au point de vue spirituel, conférer la juridiction. Donc le choix populaire ne se confondrait pas avec l’institution canonique : celle-ci serait donnée au curé par l’évêque, à l’évêque par le métropolitain. Ce serait aussi le métropolitain qui, en procédant à la cérémonie du sacre, conférerait au nouvel évêque le caractère épiscopal. En cas de refus d’institu. tion, on assemblerait pour les évêques le synode de la métropole, pour les curés le synode diocésain, et c’est au synode qu’appartiendrait la décision.

Le projet du comité, remarquable par tout ce qu AL inno-

vait, ne l’était pas moins par tout ce qu’il passait sous silence. Un nom auguste, celui du Saint-Père, était à peine prononcé. C’est en deux textes très brefs qu’on semblait, comme par prétérition, l’exclure. L’article 4 (1) interdisait « à toute église ou paroisse de l’empire français de recourir à un métropolitain établi sous la domination d’une puissance étrangère où à son délégué résidant en France ou ailleurs »; et bien que cet article fût un peu ambigu, il n’était pas invraisemblable de croire qu’il s’étendait au souverain pontife lui-même. L'article 20 (2), beaucoup plus clair en sa précision, après avoir établi pour les évêques les formes nouvelles de l’institution canonique, ajoutait : « Le nouvel élu ne pourra s’adresser à l’évêque de Rome. Il ne pourra que lui écrire, comme au chef visible de l’Eglise universelle, en témoignage d'unité de foi. »

Les évêques seraient affranchis du pape, mais du pape seulement; en leur propre palais épiscopal ils trouveraient des auxiliaires qui, sous l’apparence de collaborateurs, seraient leurs maîtres. Aux anciens grands vicaires étaient substitués des picaires épiscopaux, au nombre de douze ou seize suivant l’importance des diocèses. Ces vicaires épiscopaux, les évêques les nommeraient; mais les ayant nom-

(1) Titre Ier du projet.

(2) Titre II du projet.

més, ils en subiraient le joug; car ils ne pourraient accomplir sans eux aucun acte de juridiction (1); ils n’auraient pas : plus le droit de les destituer que de s’élever au-dessus d’eux et, en ces picaires supérieurs réunis en Corps, résiderait, comme en une collectivité toute-puissante, le vrai pouvoir épiscopal. |

La suite du décret avait pour objet de régler la condition matérielle du clergé. Avec une remarquable précision de calcul, le projet se préoccupait d’assurer aux ministres du culte une vie décente qui ne fût jamais la gêne, jamais le luxe non plus. La même loi, qui faisait du prêtre un fonctionnaire, veillait à ce qu’il fût un fonctionnaire convenablement traité, heureux à la condition d’être souple, et attiré ou retenu dans le sacerdoce par d’enviables perspectives d’aise et de sécurité. Dans cette minutieuse supputation, il y avait esprit de justice — car tous ces légistes étaient gens de probité, — mais il y avait aussi calcul, car habileté principale serait d’attacher au nouveau régime assez d’avantages matériels pour que les « pasteurs du second ordre » n’y perdissent rien ou, s’ils y perdaient, se consolassent de leurs pertes par la perte plus grande du haut clergé. Les prélats, dépouillés de l’ancienne opulence si funeste à leur vertu, étaient dotés sans profusion mais sans parcimonie. Les archevêques, désignés dans le projet sous le nom de métropolitains, recevraient à Paris 50 000 livres, ailleurs 20 000; le traitement annuel des évêques serait de 12 000 livres. Les traitements des vicaires épiscopaux varieraient, suivant les villes, de 8000 à 2 000 livres. Quant aux curés, une gradation savante les partageait, comme des employés de finances ou d’administration, en huit classes, depuis Paris où les émoluments étaient fixés à 6 000 livres jusqu’aux paroisses de moins

de mille âmes où ils s’abaisseraient jusqu’à 1 200 livres.

(1) Article 15 du titre Ier du projet, article 23 du titre II,

Les vicaires paroïssiaux, nommés par les évêques sur la présentation des curés, recevraient des indemnités qui monteraient à Paris jusqu’à 2 400 livres et descendraient dans les plus petites bourgades jusqu’à 700 livres. Cette échelle de tarifs, avec sa prévoyance tout humaine, rapprochait de plus en plus le prêtre du fonctionnaire et lui soufilerait, comme au fonctionnaire, toutes les petites ambitions de l'avancement. Le synode diocésain fixerait chaque année les dépenses nécessaires du séminaire. Le casuel serait supprimé; quant aux oblations volontaires des fidèles, elles seraient versées dans une caisse de secours pour les pauvres. Une disposition qui ne se retrouverait plus dans le projet définitif annonçait une revision des traitements tous les vingt ans, suivant la cherté croissante de la vie. Ainsi s’accumulaient les textes, d’une sagesse très ordonnée, très louable même, mais un peu vulgaire pour qui prétendait ressusciter la primitive Eglise. Le désir de gagner le clergé rural suggérait même une combinaison mixte qui associait au salaire en argent la propriété immobilière. Dans les cures dotées de biens fonds, l’usufruit des biens pourrait être laissé aux curés, jusqu’à concurrence et en déduction du quart de leur traitement. Si les paroisses n'avaient point d'immeubles, mais des biens nationaux, les curés pourraient être mis en jouissance de ces biens dans la même proportion. Ces dispositions, que la rigoureuse logique de l’Assemblée ferait disparaître, marquaient une concession curieuse aux curés de village, très ravis du salaire mais vaguement inquiets sur sa solidité, et ne lâchant qu’à regret la propriété immobilière, celle qui demeure sous une forme tangible et ne s’évanouit pas. |

Tel était le projet Martineau. Tout à la fin un dernier article se glissait qui était ainsi conçu : « Le roi sera supplié de prendre toutes les mesures qui seront jugées nécessaires pour assurer l’exécution du présent décret. » Que voulaiton du roi par ce langage énigmatique, sinon qu’il aplanît

du côté de l’autorité religieuse, de l’autorité pontificale peut-être, les obstacles aux volontés de la représentation nationale? Sous une forme péremptoire et commandante, les membres du Comité ecclésiastique venaient de tracer le plan qui renouvellerait l’Eglise de France. Au moment de signer leur œuvre, il semble qu’un doute, un léger doute les ait saisis. De là un petit frisson de crainte; de là un petit souffle d’humilité à travers l’orgueil; de là, en un style équivoque et obscur lappel à une intervention royale qui interpréterait les volontés de l’Assemblée, les tempérerait peut-être pour les rendre exécutables, et désarmerait cette papauté elle-même dont on venait presque d’effacer le nom.

Dans l’Assemblée allait s’ouvrir le débat qui, suivant l'échec ou le succès, jetterait la France dans le schisme ou la retiendrait dans l’unité. |

En combattant l’œuvre du Comité, la droite lutterait sur un terrain doublement. solide, car elle défendrait à la fois la religion et la sagesse. Mais des circonstances diverses concourraient à l’amoindrir ou à la désagréger.

Si l’on eût interrogé un à un, dans un entretien privé, les membres de l’Assemblée, il n’est pas douteux qu’on eût recueilli, sur les lèvres du plus grand nombre, des assurances très satisfaisantes pour l’ordre matériel et l’ordre social. Dans la Salle du Manège, l'extrême gauche ne comptait pas 150 membres. Quand Petion, le 28 octobre 1789, avait été porté à la présidence, il avait recueilli 143 voix : ce chiffre minime représentait à peu près celui des hommes pervers ou décidément dévoyés (1). Mais beaucoup de dé-

(1) V. {e Moniteur, t. I, p. 519, note,

MORON LEE DR VEUT AT RE Se das ENT

putés, quoique très attachés au parti de l’ordre, n'étaient nullement effarouchés par le décret sur le clergé et, dans le catholicisme, même amendé par le Comité ecclésiastique, découvraient encore plus de religion qu’ils n’en pratiqueraient jamais. Quelques-uns déploraient en secret les usurpations sur le domaine ecclésiastique, mais par mollesse de croyance ou crainte du ridicule, se garderaient bien de se compromettre pour des prêtres. Plusieurs étaient tellement pénétrés des scandales de l’ancien régime que, de confiance et sans examen, ils suivraient quiconque se proclamerait réformateur. D’autres enfin affichaient un grand respect pour Dieu, pour l'Evangile; quand ils avaient parlé de la sorte avec une piété voisine de l'édification, ils se ravisaient et prenaient grand soin qu’on séparât leur cause de celle des fanatiques. Qu’on les pressât un peu et on reculait effrayé; car ces mêmes hommes englobaïient sous le nom de fanatisme presque tout ce que la tradition des peuples avait jusque-là proclamé sacré.

Ce dédaigneux éclectisme, cette foi inerte ou rougissante d'elle-même, ce sentiment chrétien, non éteint mais partout émasculé, diminuerait fort les chances de la lutte. En outre les rangs s’étaient déjà éclaircis. Après le 6 octobre, une centaine de Constituants, tous de la droite, avaient demandé des passeports. D’autres s'étaient déshabitués de venir ou s’abstenaient de voter. Un décret tout récent, du 3 avril 1790, avait même ordonné qu’on imprimât la liste des députés absents.

Il n’y avait point de groupe catholique, maïs seulement des catholiques mêlés dans tous les groupes de la droite ou du centre. Ces groupes eux-mêmes variaient à l'infini : il y avait l’extrême droite, la droite, puis ces monarchistes constitutionnels qu’on désignerait sous le nom de monarchiens, enfin tous ces affamés d’indépendance qui se rassemblaient au nombre de trois ou quatre et souvent finissaient par se brouiller entre eux. C’est à travers tous ces émiet-

tements qu’il faudrait rechercher les adversaires du projet. Quand on croirait les avoir découverts, il faudrait les unir pour une conduite commune. Ici tous les efforts risqueraient d’échouer, car la discipline était ce que la droite de la Constituante ignorait le plus.

Ceux que l’on convierait à combattre étaient déjà lassés par plusieurs échecs. Ils avaient, dans les questions religieuses, subi trois grandes défaites, à propos des biens ecclésiastiques, à propos du projet Chasset qui préjugeait en plusieurs points la Constitution civile, enfin à propos de la motion Gerle. Une foi robuste eût recommencé la lutte. Mais, de foi robuste il n’y en avait nulle part.

Sous des chefs vigoureux l’armée eût peut-être repris courage. Mais où trouver ces chefs?

Il y avait les évêques et, puisqu’il s’agissait de la religion, il paraissait naturel que la direction leur appartint. Plusieurs étaient très considérables par le rang, les qualités d’esprit, l'expérience. M. de Boisgelin, archevêque d’Aïix, se recommandait par son jugement pondéré, son habitude des grandes affaires; et ses amis ne manquaient pas de rappeler avec quel succès éclatant il avait jadis participé à l’administration de la Provence. Le nom de M. du Lau, archevêque d’Arles, évoquait le souvenir d’un rôle prépondérant dans les Assemblées du clergé, et bien qu’un léger embarras de prononciation le rendit peu apte aux longs discours, on ne laissait pas que de compter sur lui. En M. de Bonal, évêque de Clermont, on louait une piété sincère, une modération pleine de sagesse, une parole douce, ferme, pénétrée d’onction, qui émouvait souvent et ne blessait jamais. Quoique non revêtu du caractère épiscopal, l’abbé de Montesquiou se rapprochait des évêques par sa naissance et aussi par les hautes fonctions qu’il avait remplies comme agent général du clergé. Le trait dominant de sa nature était la finesse, Il se montrait précis et simple en une époque où dominaent la diffusion et l’enflure. Au risque de désobliger ses

amis, il poussait jusqu’à la coquetterie les ménagements vis-à-vis de ses adversaires. Nul n’était plus expert que lui en l’art des amendements concilhiateurs, des combinaisons savantes; et dans une Assemblée qui eût prisé la mesure plus encore que la force, il eût tenu l’une des premières places. « Méfiez-vous de ce petit serpent, disait de lui Mirabeau, car il vous séduira. » — Cependant tous ces personnages, d'esprit distingué plutôt que supérieur, semblaient plus faits pour s’encadrer avec honneur dans une époque paisible que pour dominer des temps agités. Ils n’avaïent n1 le génie qui subjugue, ni l’éloquence qui entraîne, ni la foi ardente qui transporte, ni l’indomptable volonté qui violente la victoire. Quand l’abbé de Montesquiou, correct et courtois, paraissait à la tribune, volontiers on lui accordait la bien-

veillance que méritait un prêtre si tolérant, un si galant

homme. Mais toutes ses habiletés de demi-teinte se perdraient dans les grandes mêlées. Quant aux évêques, leur sort serait pire encore; car leur armure, trop pesante pour les petits engagements, n’était point assez fortement trempée pour les vraies batailles. S'ils se mettaient à parler, un certain respect, fait d'habitude, de bonne éducation, d’estime pour des talents honorables, leur valait d’abord le silence. Bientôt, sous la répétition des mêmes formules vagues, onctueuses, plaintivement véhémentes, l'attention se lassait. Ces prélats avaient contre eux leur grandeur même. Ils ne parvenaient pas à se défaire de leur aspect décoratif. Habitués à parler sans contradicteurs, ils étaient surpris par l’inattention, déconcertés par.les murmures, cachaïient sous l’orgueil blessé ce qui n’était souvent que timidité ou embarras, et à un langage peu politique ils ajoutaient des froissements ou des retraites plus impolitiques encore. Ainsi s'étaient montrés jusqu'ici les évêques. Au-dessous d’eux s’agitait tout le peuple ecclésiastique, c’est-à-dire les 200 curés, membres de l’Assemblée. Mais les uns, déjà gagnés par les nouveautés, ne cherchaient que l’avancement

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de leur fortune; les autres, quoique d’orthodoxie intacte, se sentaient trop séparés des prélats pour faire masse autour d’eux. Sous les dédains réitérés en haut, sous les jalousies accumulées en bas, la solidarité avait péri; et parmi ces prêtres même fidèles, plusieurs, sans se l’avouer à eux-mêmes, trouveraient, dans la défaite de leurs chefs, un allégement à l’humiliation de leur foi.

Un homme dans l’ordre eclésiastique semblait pourtant un champion pour le grand combat. On a vu l’abbé Maury se portant à la défense des biens du clergé. Combien ici la cause ne serait-elle pas plus digne de l’inspirer! Une année de débats parlementaires avait assoupli son talent qui était alors en toute sa maturité. Une merveilleuse faculté de s’assimiler toutes choses lui permettait d’être prêt à toute heure et presque sur tous les sujets. D’intelligence prompte, de présence d’esprit admirable, il excellait dans l’improvisation, et cela en un temps où l’on ne connaissait guère que les harangues écrites. Quoique composés sur quelques notes, ses discours se déroulaient en un ordre méthodique, | avec une abondance d’arguments qui surprenait à la fois ses adversaires et ses amis. Comme tous les hommes de tribune, il était d’érudition point toujours sûre, mais les contours en général étaient exacts, et l’habile groupement des faits rendait malaisée la réfutation. Il avait la clarté, le mouvement, l’à-propos surtout. Sous les interruptions il rebondissait loin de se troubler, et ses ripostes se précipitaient, tantôt légères comme un trait, tantôt lourdes comme une massue. Dès cette époque il avait ses admirateurs : tel Marmontel qui lui rendit le plus magnifique hommage (1); tel Vergniaud qui, Payant entendu dans l’une des tribunes de l’Assemblée, le jugea de « rare talent ». Du milieu de ses amis de la droite, il se détachait avec un aspect singulier, démocrate d’allures, ignorant du tact mondain, et en per-

(1) MarMonrTez, Mémoires, t. IV, p. 242.

pétuel contraste avec ceux qu'il défendait. Fils d’un cordonnier du Comtat-Venaissin, il n’avait appris dans les salons où sa vanité aimait à se produire qu’une politesse de surface, et quand il s’oubliait — ce qui arrivait souvent — il montrait à nu sans vergogne toutes les brutalités de son origine, toutes les ardeurs de son pays. Cette apparence vulgaire qui nuisait à son autorité ne laissait pas que d’ajouter au relief de sa physionomie. La tribune lui appartenait; il s’y mouvait avec une aisance osée, s’y étalait avec sa carrure puissante de plébéien parvenu; et comme un jour un de ses collègues essaierait de s’y substituer à lui, on le verrait l’en écarter par un geste de pugilat. « J’ai entendu, a écrit Montlosier, les craquements de la tribune (1). » Il y avait en cet homme du peuple tout frotté de littérature, tout pétri d’éloquence, une sorte de courage fait de vigueur physique et de sang-froid, d'humeur allègre et d’insolence. Armé de ce courage, il pratiquait cette défense agressive qui commence par provoquer, et c’est avec ostentation qu’il bravait l’impopularité. Au dehors, ce même courage le soutenait contre ceux qui plus d’une fois l’assaillirent; car les journaux l’avaient désigné à la haine par des insultes sans nom. Quand, au sortir de l’Assemblée, des groupes hostiles l’enserraient, il ne s’émouvait guère; mais tantôt d’une saillie osée et cynique, tantôt d’un grand déploiement de muscles, il déconcertait ses agresseurs; au besoin il les ‘saisissait au collet et les conduisait lui-même jusqu’au district. La foule riait, s’écartait et pardonnait à ce prêtre d’être prêtre, tant il le paraissait peu! Non, par les apparences il ne l’était guère. Par les réalités, l’était-il davantage? — Ici se montrait la faiblesse de cet homme fort. Tout enfant, en son échoppe de Valréas, il avait rêvé grandeurs. Malgré l’envahissement du privilège, l'Eglise demeurait, entre toutes les carrières, celle où l’on pouvait le mieux se

(1) MONTLOSIER, Mémoires, t. I, p. 54.

passer de naissance. Il s’y était jeté, s'était poussé par mérite, par travail, par intrigue, avait prêché devant les grands, devant le roi, avait cueilli des couronnes académiques, avait franchi l’Académie elle-même, avait obtenu une abbaye, puis encore un prieuré. Ainsi avait-il apparu à l’Assemblée, prêtre qui s’était fait prêtre pour grandir, non pour être prêtre. Rien n’était venu détruire cette impression ou l’atténuer. Il n’y avait ni gravité dans ses mœurs, ni grande dignité dans sa tenue, ni austérité dans ses entretiens. Ce qu’il eût, malgré tout, regagné de crédit à force de talent, il le perdait par incartades. L’empire de l’éloquence se mesure moins aux paroles qui se prononcent qu’à l’accent qui les dicte, et quand la cause est celle de Dieu, nul artifice de l’esprit ne remplace l’élan de la foi. Où il eût fallu un apôtre de l'Evangile, on trouvait un condottiere de l’ordre ecclésiastique. Le condottiere était jouteur sans égal, d’incomparable souplesse pour porter ou parer les coups. Mais, comme aucun véhément amour ne l’absorberait, ni celui de Dieu, ni celui de l'Eglise, ni celui de son pays, il ne serait jamais que le premier parmi les hommes secondaires. Credidi, propter quod locutus sum, a dit le psalmiste; j’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé. Jamais de la poitrine de Maury ne jaillirait ce cri, et c’est pourquoi jæ mais non plus il ne serait vraiment grand.

Trouverait-on parmi les laïcs ce chef que vainement on eût cherché dans le clergé? Dans la droite, on eût rencontré un assez grand nombre d’hommes distingués. En gens du monde, ils étaient plus versés dans l’art de la conversation qu’exercés dans la parole publique. Leurs discours, presque toujours écrits, point toujours composés par eux, servaient à peu de chose, hormis à leur vanité. En un débat dont l'Eglise était l’enjeu, ils auraient de bonnes raisons de récuser le premier rôle. Les plus pieux d’entre eux étaient des jansénistes, ou bien encore des hommes étranges, comme ce Montlosier qui, suivant ses propres expressions « allait à la

tribune de colère et d’impatience (1) » et tirerait parfois de son cœur des accents superbes, mais en des harangues d’un décousu qui confond. Un seul homme supérieur, Cazalès, émergeait du milieu de ses collègues. Il y avait en sa manière une véhémence simple et naturelle, une spontanéité vive qui n’excluait pas l’habileté, un accent sincère qui allait droit à l’âme, une belle indignation contre l’injustice, un grand respect de la vérité et de l'honneur. Son talent se couronnaït de désintéressement et de loyauté. Mais, nouveau dans les affaires, simple officier de cavalerie jeté subitement dans la politique, en outre de petite naissance, il semblaït — surtout en une assemblée qui répugnait à toute discipline — fait pour combattre avec éclat en partisan, non pour commander. De savoir très nouvellement acquis, il n’avait . point la compétence. Puis ses goûts, sa vie un peu dissipée lui interdisaient, en un débat d’ordre religieux, une intervention trop dominante. Il pourrait être un allié utile, sincère, éloquent. Il ne serait rien de plus.

La discussion générale s’ouvrit le 29 maï, avec un grand aspect d’ampleur et au milieu d’une affluence qui bientôt se lasserait. Le plus considérable parmi les membres du clergé M. de Boisgelin, archevêque d’Aix, parut le premier à la tribune. Son langage avait été concerté sans doute avec celui de ses collègues — car l’évêque de Clermont parlerait comme lui et de même l’archevêque d’Arles, qui d’ailleurs ne prononcerait que quelques mots. — Avec une gravité proportionnée à la cause, avec une modération très poli-

(1) MONTLOSIER, Mémoires, t. I, p. 235.

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