VITE
tique, M. de Boisgelin convint de l’opportunité des réformes. « Si le comité ecclésiastique, dit-il avec une pointe d’ironie, veut ramener l’Eglise à sa pureté primitive, ce ne sont pas les évêques, successeurs des apôtres, qui pourront contredire à de telles pensées. » Puis il continua en ces termes : « À ceux qui nous font souvenir de nos devoirs nous sommes fondés à rappeler nos droits. » Partant de là, il établit les prérogatives de l’autorité spirituelle, et avec beaucoup d’énergie quoique au milieu d’un premier bruit de murmures, nia la compétence de l’Assemblée pour changer la discipline ecclésiastique. Entre les nouveautés du projet, il dénonça surtout le bouleversement des juridictions diocésaines. En quoi son discours manqua peut-être d’à-propos; car, en paraissant remarquer presque exclusivement les atteintes portées aux circonscriptions épiscopales, il semblait plaider la cause
En
personnelle de ses collègues plutôt que celle de l'Eglise elle-,
même; en outre il reléguait, avait l’air de reléguer au second plan des hardiesses bien plus grandes : tel était létablissement du système électif pour les ministres du culte, telle était la négation du droit pontifical en matière d’institution canonique. L’archevêque d’Aix conclut en réclamant que l’Eglise gallicane fût constituée en concile national : « Dans le cas, ajouta-t-il, où cette proposition serait repoussée, nous déclarons ne pas pouvoir participer aux débats. »
Le projet du comité eut quatre sortes d’apologistes : les légistes, jaloux de défendre l’œuvre marquée de leur estampille; les jansénistes, ravis de Rome abaissée; les prêtres, déserteurs de l’ancienne Eglise et impatients de prendre date dans l’ordre nouveau; enfin les hommes d’extrême gauche, attentifs à pousser, par la réforme religieuse, la réforme politique.
Les légistes parlèrent les premiers. Treilhard fut leur organe. Nous le retrouverons dans toutes les affaires religieuses, toujours préparant à l'Eglise des chaînes. Dès qu’il
se leva, les tribunes l’acclamèrent, comme par consécration anticipée de tout ce qu'il allait dire. Il traça une peinture, hélas! facile, des abus passés. Puis il marqua tout ce que le projet supprimait, tout ce qu'il établissait. A l’inverse de l'archevêque d'Aix, il mit en relief le système électif introduit dans l'Eglise. Loin de s’embarrasser de cette innovation extraordinaire, il paya d’audace : « Ce chapitre, dit-il, ne saurait être attaqué. N’est-il pas évident que la voie des élections assurera à l’Eglise les pasteurs qui conviendront le mieux aux fonctions ecclésiastiques? » Ayant énuméré les réformes, Treilhard, avec la même assurance péremptoire, proclama le droit de l’Assemblée à les accomplir : « Je vais essayer, dit-il, de poser les limites de l’autorité temporelle et spirituelle. » Où l’on attendait une discussion, on n’eut guère qu’une série d’affirmations : « La juridiction spirituelle, déclara Treilhard, n’embrasse que la foi et le dogme. » De là cette conclusion que « tout ce qui relevait de la discipline appartenait à l'autorité temporelle ». Le discours se continua par cette maxime tranchante qui pouvait servir de devise à tous les despotismes : « Quand le souverain croit une réforme nécessaire, nul ne peut s’y opposer. » Avant de finir, Treilhard esquissa le tableau de l’Eglise nouvelle : « Vous serez vraiment, dit-il à ses collègues, les chrétiens de l'Evangile. » Il traita de chimériques toutes les appréhensions, se porta garant de l’adhésion des prêtres français, annonça qu’en matière religieuse tous les bons citoyens n’avaient qu'un cœur et qu’une âme. Il descendit de la tribune, salué d’applaudissements enthousiastes, et comme déjà maître de l’Assemblée et de sa cause. De plusieurs côtés on demanda l'impression du discours qui fut votée d’acclamation. « Le discours de Treïilhard fut sublime », écrivait le lendemain le Journal des Débats et décrets.
Les jansénistes attendaient depuis un siècle leur revanche. Camus fut l’organe de leurs rancunes. Il parla deux fois. On a déjà nommé cet ancien avocat du clergé, intègre, de
science très réelle, outre cela vertueux, mais d’une vertu âcre à faire regretter le vice. Vengeur de ceux que, dans sa jeunesse, il avait vus persécutés, il ne poursuivait dans les décrets nouveaux que la confusion de la papauté; et, dans son ardeur à dépouiller Rome il était prêt à jeter en pâture à la puissance séculière tout ce qu'il ravissait à l'autorité sacrée. De ses discours faits plutôt pour un concile que pour une assemblée politique, ces mots incroyables se détachèrent : « Nous sommes une Convention nationale; nous avons assurément le pouvoir de changer la religion, mais nous ne le ferons pas. »
Cependant dans l’Assemblée, au milieu des curés fidèles, d’autres prêtres s’agitaient, tout pénétrés d’importance, tout enfiévrés de convoitise. Du 29 mai au 4{® juin, la discussion générale, fermée une première fois, puis rouverte, fournit l’occasion d’en entendre plusieurs. Les principaux furent Gouttes, futur évêque de Saône-et-Loire, Gobel, futur évêque de Paris, Massieu, futur évêque de l’Oise, Dumouchel, futur évêque du Gard, Jallet futur évêque des Deux-Sèvres, mais quirefuserait la mitre et peu après mourrait, Les perspectives ambitieuses ne les absorbaient point tellement qu’un peu de perplexité ne troublât leur défection. L'intérêt de leurs discours résida, non dans leurs arguments, médiocres ou déjà répétés, mais dans tout ce que leurs déclarations trahirent d’arrière-pensées. En adhérant aux décrets, on les vit, pour s’amnistier aux yeux des autres, pour s’absoudre à leurs propres yeux, se répandre en protestations d’amour pour l'Eglise, promettre, s’il le fallait, de verser leur sang pour elle. Ainsi parla l’abbé Gouttes, l'abbé Massieu, et au côté gauche, plusieurs ecclésiastiques se levèrent en signe d’assentiment. Le langage de Gobel, appuyé par l’abbé Dumouchel, fut plus suggestif encore. En cette âme timide, craintive à la fois des hommes et de Dieu, se débattaient les convoitises et les remords. Il adhéra au projet dont il proclama la sagesse, mais avec le vœu
que le roi suivit pour l'exécution les formes canoniques.
A l’extrême-gauche le débat importait peu. Il n’aurait de valeur qu’à titre de répercussion, et par son influence sur la Révolution grandissante. Un seul homme se leva, qui était alors dédaigné de la plupart, redouté seulement d’un petit nombre : ce fut Robespierre. Son discours âpre, tranchant, tout pétri d'envie, passait le niveau sur tout ce qui émergeait. Il demanda qu’on supprimât les cardinaux, qu’on supprimäât les archevêques, qu'on égalisât les traitements. Puis, insinuant ce qu’il n’osait dire, à la fois timide d’accent et audacieux de pensée, il fit valoir la convenance de rattacher plus étroitement les ministres du culte à la société civile. Quel serait ce lien nouveau? Robespierre voulait parler du mariage des prêtres. Il ne finit pas. Sa motion, à peine devinée, se perdit dans une formidable montée de murmures. Et cette interruption violente qui laissa le discours inachevé marqua tout ensemble ce que l’Assemblée gardait de scrupules, ce que Robespierre, à ce début de sa carrière, inspirait de méprisante répulsion.
Le {+ juin on aborda la discussion des articles. Jamais débat ne fut plus inférieur à la grandeur du sujet. Les évéques avaient annoncé par la bouche de M. de Boisgelin que, si la motion d’un concile national était écartée, ils se fixeraient dans l’abstention. En cêt effacement, le poids de la défense retomba sur quelques ecclésiastiques du second ordre : l’abbé Jacquemart, l’abbé Goulard, l’abbé Grandin, l'abbé Leclerc. C’étaient des prêtres respectahles, nullement hostiles à l’ordre nouveau, très convaincus des abus, très désireux d’y remédier et qui, l’année précédente, dans la chambre du clergé, avaient acclamé Target venant leur tendre la main « au nom du Dieu de paix 5. Avec bon sens et logique, ils signalèrent les imprudences, dénoncêrent les dangers, essayèrent d’amender le projet jusqu’à le rendre moins inacceptable. — Mais dans l’Assemblée les membres du Comité dominaient en maîtres. Ils avaient des auxiliaires
plus intransigeants qu’eux-mêmes : c'était Camus. qui plus d’une fois, reprit la parole : c'était Barnave, calviniste de naissance et en qui bouillonnaient les rancunes de ses coreligionnaires. — A l’empressement des premiers jours avait succédé une indifférence morne. Peu de députés sur les bancs; peu de monde dans les tribunes : des textes mal lus, à peine compris, votés au milieu de brèves et ternes paroles : un : ordre du jour surchargé par les affaires financières, judiciaires, militaires, et de là une grande ardeur à abréger :. l'Eglise de France, renouvelée comme au pied levé, avec une hâte à la fois cavalière et excédée. Ce que l’impatience parlementaire accordait de temps à la Constitution du clergé se trouvait raccourci par toutes sortes de diversions. Le 3 juin, l’Assemblée n’eut pas Ce séance : c’était, à l’occasion de la Fête-Dieu, procession à Saint-Germain-l’Auxerrois. Huit jours plus tard, nouveau congé, cette fois pour la procession, dite de l’Octave. Derechef entre le vote de la veille et celui du lendemain, les représentants parcoururent dévotement Îles rues, allongés en file derrière le dais. Pendant ce temps, au Palais-Royal, et jusqu'aux portes de la salle du manège, des pamphlets, des caricatures immondes se distribuaient impunément contre le clergé. Toutes sortes d’a- dresses arrivaient, celles des villes qui soumissionnaient pour Pacquisition de biens nationaux, celles des chanoines qui protestaient contre leur suppression, celles des gens d’Eglise privés de leurs ressources par les diminutions du culte et clamant leur misère. Sur ces entrefaites, le 11 juin, la mort de Franklin, annoncée par Mirabeau, fournit un nouveau sujet. de harangues supplémentaires, et un deuil de trois jours fut ordonné. Cependant les évêques, décidés à garder le silence dans l’Assemblée, tentaient, sans beaucoup d’espoir, quelques démarches pour conjurer les prochains dangers. Ils agissaient à la fois auprès du nonce pour que le pape se montrât conciliant auprès du gouvernement pour que celui-ci, s’il en était temps encore, essayât de modérer
un peu le Comité. Mais dans l’épiscopat l’unanimité régnaitelle? On en put douter en lisant le 15 juin une lettre pastorale de l’évêque d'Angers qui, tout débordant de satisfaction, invitait ses ouailles à remercier l’Assemblée pour les bienfaits qu’elle accumulait sur la France.
Si ternes, si écourtés que fussent les débats, trois discussions ranimèrent un peu l’attention engourdie. — Les dispositions sur la primauté romaine réveillèrent quelques scrupules de foi. — Les articles qui établissaient le régime électif provoquèrent une certaine révolte du bon sens. — Enfin, à propos de la délibération sur les salaires, se manifesta chez les curés l’arrière-regret de la propriété territoriale perdue.
On a dit comment le comité ecclésiastique avait, par son projet, banni, paru bannir le pape de l'Eglise de France. L’article 4 du titre premier interdisait à toute église, à toute paroisse, à tout citoyen de reconnaître l’autorité d’un métropolitain établi à l’étranger ou celle de ses délégués résidant en France ou ailleurs. Par ces paroles ambiguës, qu'avait voulu dire le Comité? Sûrement il avait entendu proscrire la juridiction des évêques belges ou allemands qui s’exerçait sur certaines portions des Flandres, sur certains territoires de Lorraine ou d’Alsace. Mais qui s’inquiétait des évêques de Tournay, d’Ypres ou de Spire? Un seul nom se fixait sur toutes les lèvres, celui du pape. Avec une fougue véhémente, d’Espreménil s’appliqua à dissiper l’équivoque : « Je demande, s’écria-t-il, si le souverain pontife est; renfermé dans cet anathème. » D’Espreménil appartenait à l’extrême droite, et sa protestation n’avait rien qui surprit. La curiosité s’éveilla quand des bancs de la gauche l’abbé Grégoire se leva et demanda que la proposition ne fût votée : que sans préjudice des droits du Saint-Père. Il lemporta, et une disposition additionnelle, acceptée d’ailleurs par la commission, affirma « l’unité de foi et de communion avec le chef visible de l'Eglise ». On aurait eu tort d’exagérer le
petit succès. La rédaction remaniée consacrait la reconnaissance d’une simple primauté d’honneur. Il n’y fallait voir rien de plus; car, à quelques jours de là, l’Assemblée adhérerait au projet du comité qui refusait l’institution canonique au pape et la remettait au métropolitain.
Quand, le 9 juin, les députés abordèrent le mode de pourvoir aux offices ecclésiastiques, on put pareillement saisir, en bien des esprits, des doutes, des objections, des flottements. L’abbé Jacquemart montra avec une précision remarquable le péril de transporter de toutes pièces dans l’ordre religieux le système électoral politique. Puis il demanda que les évêques fussent élus par le clergé du département réuni en synode et auquel on pourrait joindre les membres de l’assemblée administrative. Ce discours, simple, sensé, modeste, fut écouté au milieu d’un silence universel et ponctué de chaudes approbations. Par un témoignage accordé bien rarement à la minorité, l'impression en fut votée. L’amendement recueillit aussitôt de notables adhésions, celles de Goupil de Préfeln, de Garat l’aîné, de Martineau lui-même qui, en son nom personnel et sous réserve des sentiments du Comité, déclara l’approuver. Deux fois on. demanda que les débats fussent fermés; deux fois l’Assem-” blée, si expéditive à l’ordinaire, décida qu’ils continueraient. Plusieurs autres amendements furent déposés, soit pour exclure du corps électoral les non-catholiques, soit pour y adjoindre les membres du clergé. Pour rallier les suffrages indécis, il fallut l’intervention de Le Chapelier, celle de Barnave lui-même, et ce n’est qu’après deux heures de discussion confuse que le projet de la commission fut adopté. — Il ne le fut ni sans arrière-pensées ni sans regrets; car six jours plus tard, à propos de l’élection des curés, ie débat recommença. Derechef l’abbé Jacquemart, soutenu par un autre prêtre, l’abbé Grandin, prit la parole. En une vive peinture il retraça les dangers des élections curiales, les intrigues des vicaires jeunes et ambitieux, transformés en
nr
ou
solliciteurs de suffrages auprès des châtelains, des riches fermiers, des paysans eux-mêmes : « Pour réussir, poursuivitil, il faudra visiter les châteaux et les cabanes, assister aux noces et aux banquets, être bon compagnon, agréable convive, caresser celui-ci, donner de l’argent à celui-là. La popularité suppléera aux vertus, et les prêtres, stricts observateurs de leurs devoirs, seront condannés à vieillir dans les emplois subalternes. » « Le sacerdoce, ajouta avec gravité Pabbé Jacquemart, deviendra en moins d’un demi-siècle le pire de tous les Etats. » Il conclut en demandant le recrutement par la voie du concours. — Une animation inaecoutumée suivit ces paroles. Comme pour l'élection des évêques, divers amendements s’entre-croisèrent. Les uns sollicitèrent la nomination par l’évêque, comme l’avait voulu dans le projet primitif Durand de Maiïllane; les autres proposèrent Padjonction au corps électoral, soit de l’évêque et des mermbres de son conseil, soit du clergé du district. Longtemps la discussion se poursuivit, et il semble que si la rédaction du comité triompha, ce fut bien moins par complète adhésion des esprits que par embarras de s’accorder sur les ammendements.
Les curés enviaient les grandes propriétés abbatiales et volontiers les tenaient pour inutiles et nuisibles. Combien ne jugeaient-ils pas différemment les biens attachés aux cures! D’abord c'était leur bien. Puis ces biens, en général d’étendue modeste, n’éveillaient pas les convoitises. Par la possession de la terre, ils vivaient en communauté d’intérèt avec le paysan. Enfin, paysans eux-mêmes pour la plupart, ils appréciaient, au-dessus de toute richesse, celle du sol. Qu'en frappant les grands, on épargnât les petits, tel était leur désir : les petits, c’étaient eux. Le jour où avait été discutée la motion Chasset, l’abbé Grégoire avait plaidé pour ses confrères et demandé que la dotation des curés fût constituée en biens fonds. Le Comité ecclésrastique avait recueilli quelque chose de ce vœu, et le projet Marti-
neau avait admis que, jusqu’à concurrence du quart, les
revenus des curés pussent consister en immeubles. Cepen=
dant l’Assemblée avait proclamé, à titre de principe, l’imaptitude du clergé à toute propriété territoriale, et cette volonté, très formelle, rendait peu probable un remaniement du projet. Le 17 juin, les curés défendirent, pour la dernière fois, la cause, non de la propriété ecclésiastique, mais de leur petite propriété qu’ils aspiraient, par ‘voie d'exception, à maintenir. Assez habilement ils choisirent pour avocat l’abbé Gouttes, membre du Comité ecclésiastique, très influent dans l’Assemblée, et acquis d’ailleurs à la Constitution civile. Gouttes répéta, quoique avec moins d’ampleur, quelques-uns des arguments développés naguère par l’abbé Grégoire. Le discours ne laissa pas que de rencontrer faveur. Quand on alla aux voix, deux épreuves furent déclarées douteuses, et la décision fut remise à la séance suivante, Le lendemain 48 juin, Martineau, au nom du Comité, proposa une rédaction transactionnelle qui permettait d’accorder aux curés une contenance maximum d’un arpent. La prétention, à force d’être humble, avait chance d’être adoptée. L’Assemblée tint bon et, avec une logique qui ne comportait pas d'exception, passa sur tous le niveau du salaire. Beaucoup de curés, même parmi les plus novateurs, murmurèrent. Si petit que fût le morceau de terre, ils en auraient voulu un. Le salaire les charmait par son chiffre qui, surtout pour lFépoque, n’était pas méprisable; mais, même garanti par de solennelles promesses, il ne les consolait pas du sol qui donne chaque année sa moisson sans qu'on sollicite ni sans qu’on salue. Grégoire avait traduit les appréhensions communes quand, deux mois auparavant, il avait dit : « N’avons-nous pas à redouter que la rareté du numéraire, les besoins d’une guerre ou tout
autre cause ne frappent un jour les pasteurs d’un brevet de.
retenue? »
On était au 18 juin et déjà la portion la plus importante