‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 5)Chapitre 17 sur 45 · FA A · texte numérisé non relu

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du décret était votée. Sur ces entrefaites, une nouvelle grave se répandit dans l’Assemblée : à Nimes, catholiques et protestants étaient entrés en lutte. Il y avait là-bas des morts, des blessés, et des explosions de haine qu'aucune influence ne réussissait à contenir ou à apaiser. Sous les ardeurs du Midi, en des âmes crédules, violentes et grossières, venaient d’éclore les premiers fruits de la politique religieuse que la Constituante acclamait à Paris.

La ville de Nîmes, en 1789, comptait 40 000 catholiques, 43 000 calvinistes. Si les catholiques avaient le nombre, les protestants, adonnés en général au commerce, détenaient, pour une notable partie, les capitaux. Dans la région ou, comme on dirait bientôt, dans le département du Gard, les deux cultes se partageaicnt très inégalement. A l’est de la ville et sur la côte du Rhône, depus Roquemaure jusqu’à Arles, on ne voyait guère que des catholiques. A l’ouest, au contraire, dans les villages des hautes et basses Cévennes, les protestants formaient en beaucoup d’endroits la majorité; ils dominaient surtout dans la portion de la vallée du Gardon qu’on appelait la Gardonnenque, et dans le pays de vignobles qu’on désignait sous le nom de la Vaunage. /

La Révolution, loin de séparer les deux communions, parut d’abord les réunir. Catholiques et protestants comprimèrent, les uns le regret de leur primauté menacée, les autres le désir de se venger. Les élections aux Etats généraux s’accomplirent en un grand calme, et à tel point que, « sur les bords du Gardon on ne voyait plus, dit une brochure contemporaine, qu’une seule famille ». L’un des élus fut

Rabaut-Saint-Etienne, pasteur et fils lui-même de pasteur. Les plus notables des catholiques applaudirent à la réunion des Ordres, à la prise de la Bastille. Souvent ils se confondirent avec les protestants dans les mêmes actions de grâces au ciel. C’est ainsi qu’à Vauvert, après le 14 juillet, catholiques et réformés chantèrent ensemble à l’Eglise un Te Deum avec le curé, puis entonnèrent, ensemble aussi, un psaume sur la place avec le pasteur (1).

Cette harmonie ne dura pas, et bientôt toutes sortes de froissements, s’ajoutant les uns aux autres, ravivèrent les anciennes rivalités.

De la formation de la garde nationale naquirent à Nîmes les premiers désaccords. Les protestants furent les plus empressés à se faire inscrire. Puis, comme ils étaient les plus aisés, ils pourvurent eux-mêmes à leur armement, à leur équipement. Ils façonnèrent l’état-major à leur gré. En outre ils recrutèrent, en grande partie parmi eux, un petit corps de dragons, monté de très beaux chevaux et de tenue presque luxueuse. En peu de temps, vingt-quatre compagnies s’organisèrent, avec un effectif de 1500 hommes environ. La vigilance des catholiques ne s’éveilla que tardivement. Se sentant distancés, ils s’encadrèrent à la hâte en des compagnies complémentaires où ils dominèrent à l’exclusion de tous autres. Ils choisirent pour chefs quelques hommes ardents, Descombiès, l'avocat Folacher, François Froment. Cependant les fusils étaient rares; comme les nouveaux légionnaires étaient pauvres, ils ne pouvaient ni s’armer ni s'habiller à leurs frais. On les vit donc monter leurs premières gardes en costume d’ouvrier et souvent pourvus de simples fourches : en revanche ils portaient assez fièrement la cocarde blanche. Ainsi se formèrent, dès le début, dans la milice nationale deux catégories : d’un côté les catholiques, sortis en général du menu peuple et ne se lassant pas

(1) RouvrèRE, Histoire de la Révolution française dans le département du Gard, t. I, p. 51.

d’envier les beaux habits, les belles armes qui reluisaient à côté d’eux; de l’autre les protestants, dédaigneux des nouveaux enrûlés qu’ils qualifiaient ironiquement de cébets ou mangeurs d’oignons et que, par un contraste singulier, ils dénonçaient en même temps comme aristocrates.

L'automne s’avançant, on connut la loi sur les biens du clergé, puis le premier décret sur les vœux monastiques. Parmi les prêtres, parmi les religieux qui avaient salué avec joie la Révolution, plusieurs se refroidirent. Ils se mirent à craindre que le même régime, qui assurait à leurs adversaires la liberté, n’inaugurât pour eux la suspicion.

C’est au milicu de ces rivalités déjà un peu ranimées que se préparèrent, au début de 1790, les élections municipales. Les plus influents des catholiques souhaitaient l’entente avee leurs anciens rivaux. L’un des vicaires généraux, M. de Rochemore, protesta publiquement contre toute politique d'exclusion (1); le baron de Marguerittes, député à l Assemblée nationale, proposa que les calvinistes eussent un nombre de places proportionné à leur nombre. Des pourparlers s’engagèrent. Ils échouèrent pour plusieurs causes, maïs principalement par les prétentions des réformés qui réclamèrent la moitié des sièges et en outre le droit de choisir le maire (2). Certains catholiques, intransigeants jusqu’à la violence, loin de déplorer la rupture, s’en réjouirent : ils allaient partout, disant des huguenots qu’il fallait « n’avoir rien de commun avec ces gens-là ».

Le vote assura la victoire des catholiques. Un seul protestant fut nommé. Les nouveaux élus triomphèrent modes-

tement. Le 28 mars 1790, à l'installation de la municipalité,

le maire, M. de Marguerittes, fit appel à l’union. Cependant

(t) Rapport du représentant Alquier au nom des comités des rapports et des recherches sur les troubles de Nîmes, Assemblée nationale, 49 fé

vrier 1791. (Archives parlementaires, t. X XIII, p. 304.)

(2) Compte rendu par M. de Margueritte, Assemblée nationale, 22 fé.

. vrier 1791. (Archives parlementaires, t. XXIII, p. 421.

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les protestants gardaiïent rancune de leur disgrâce. Recouvrant la mémoire après une année de sage oubli, ils se remémoraient l’édit de Nantes révoqué, les lois atroces, les tribulations de leurs pères, et par instants rêvaient non seulement égalité, mais représailles. Sous le nom d’Amis de la Constitution ils créèrent un club. Puis ils pratiquèrent des intelligences dans le régiment de Guyenne qui tenait gar-. nison à Nîmes. Par le club où une sélection habile mêlerait aux protestants quelques catholiques, ils battraient en brèche la municipalité. Par les soldats de Guyenne, ils s’assureraient des auxiliaires en cas de sédition.

Les catholiques notaient ces signes et par intervamtes subissaient, eux aussi, le repentir de leur sagesse. Sur ce foyer tout prêt à s’allumer, chaque courrier venu de Paris jetait son étimcelle. Un jour — c’était vers la fin de mars 1790 — on apprit que Rabaut-Saint-Etienne venait d’être nommé président de l’Assemblée. Une telle élévation surprit. Depuis les épreuves des pasteurs du désert jusqu’à la conquête de la seconde place de l'Etat, quel n’était point le chemin parcouru! Décidément les protestants étaient bien prompts à franchir les étapes. On avait accepté des égaux : bientôt n’auraïit-on point des maîtres? Aiïnsi parlaient les Nimois rassemblés, au premier renouveau du printemps, sur la promenade du Grand Cours. Dans le même temps, on connut les disgrâces des religicux : ils étaient condamnés à disparaître : on allait faire l'inventaire en leurs demeures. Certains couvents étaient populaires par leurs services, par leurs aumônes. Contre les huguenots, des pamphlets circulèrent, imdignement calomnieux. Les plus actifs distributeurs de ces odieux libelles étaient, assurait-on, les capucins. Pouvait-on s'étonner de leur propagande? A la même époque, les protestants montraïent leur église située dans le plus beau quartier de la ville à l'angle de l’'Esplanade, et disaient ouvertement : « Voilà où bientôt nous établirons notre temple. » d

Les nouvelles ne chômaiïent point. On connut la motion Chasset. Puis on sut le vote de l’Assemblée qui, à propos de la motion Gerle, avait implicitement refusé de déclarer la religion catholique religion de l'Etat. On était au temps de Pâques. Les fidèles se pressaient aux autels. En un langage tout imprégné des rudesses du patois languedocien, des prédicateurs populaires attisaient les colères. Le dimanche 20 avril 1790, les plus militants des catholiques se réunirent en l’église des Pénitents blancs. Les chefs étaient l'abbé de Lapierre, théologal du chapitre, puis Vigne, Folacher, tous deux capitaines dans les nouvelles compagnies de la garde nationale. Le plus actif était François Froment, avocat, receveur du chapitre, homme remuant, courageux, très mêlé aux menées contre-révolutionnaires, poursuivant en outre, dans le triomphe des catholiques, sa propre venseance; car une accusation, ourdie en grande partie par des négnciants protestants, avait jadis attaqué la probité de son père. Une adresse fut votée à l’Assemblée constituante. On y réclamait que la religion catholique fût seule déclarée religion de l’Etat, que seule elle jouît du culte public. On demandait qu’il ne fût fait aucun changement dans la hiérarchie ecclésiastique sans le concours d’un concile national, Les représentants du peuple étaient suppliés de faire rendre au roi la plénitude du pouvoir exécutif. Le roi serait appelé à examiner de nouveau tous les décrets rendus depuis le mois de septembre dernier et à leur donner, s’il y avait lieu, une nouvelle et définitive sanction. L’adresse fut signée par 8 127 citoyens nimois : 1 560 autres y adhérèrent, ne sachant écrire. Le 29 avril, elle fut publiée dans le Journal de Nîmes. Puis elle fut imprimée en un grand nombre d’exemplaires et envoyée aux principales villes du midi.

La municipalité se tut, un peu effrayée de ses amis et ne voulant ni les combattre, ni les approuver. Les protestants crièrent au scandale. Fort habilement ils s’appliquaient à démarquer leur étiquette religieuse et se désignaient sous

SONTENE

le nom de pairiotes. Par là ils attiraient à eux beaucoup de catholiques, tièdes pour leur foi, mais d’attachement très vif à la Révolution. Par la voie du club, ils dénoncèrent à l'Assemblée les agissements des fanatiques. Comme s'ils eussent été sous le coup d’un complot, ils expédièrent des émissaires dans la Gardonnenque, dans la Vaunage, pour s’assurer, en cas de péril, des auxiliaires. Puis les intrigues redoublèrent pour conquérir le régiment de Guyenne.

Ces menées réussirent, elles réussirent même trop bien; car de ces excitations sur les soldats naquit la première escarmouche, prélude de la vraie bataille.

Les légionnaires catholiques, ceux’ qu’on appelait dédaigneusement les Cébets, avaient conservé la cocarde blanche qu'aucune loi n’interdisait encore. A l’instigation des gardes nationaux protestants, l’un des sous-officiers du régiment de Guyenne forma, avec quelques-uns de ses camarades, la gageure de la leur arracher. C’était le dimanche 2 mai, Vers six heures du soir, sur le Grand Cours tout rempli d’animation et de bruit, circulaient les Cébets. Ils étaient fort minables de costume, mais étalaient, non sans affectation, leurs couleurs; car, entre toutes les grandes villes, Nîmes offrait cet exemple unique que l’exaltation royaliste était l’apanage des plus pauvres. Les sous-officiers de Guyenne abordèrent les porteurs de cocarde, les sommèrent de détacher leurs emblèmes et, sur leur refus, les leur ravirent violemment. À cette attaque les légionnaires catholiques surgirent de tous côtés, ramassèrent des pierres, fondirent sur leurs agresseurs, les acculèrent jusqu’en une maison voisine. Le lendemain, aux rixes se mêlèrent les coups de feu : il y eut plusieurs blessés : parmi les militaires, un grenadier fut même atteint mortellement.

Tel fut le premier conflit. Le 4 mai, contre toute attente, lintervention de M. de Marguerittes rapprocha les deux partis. La réconciliation fut aussi bruyante que l’alerte avait été vive. Gardes nationaux de toute opinion, sous-officiers et

soldats de Guyenne, citoyens de toute classe se rassemblèrent sur la Place des Casernes et jurèrent de vivre en frères. « Ils firent le tour de la ville, dit un document contemporain, en se tenant par la main et en s’embrassant de temps en temps (1). » Puis « ils se portèrent en dansant vers l’hôtel du maire pour le remercier de ses soins infatigables », On chantait des couplets; on criait : Vive le roi! Vive la nation! Vive la loi! Vive le maire! Vive le régiment de Guyenne! Vive l'union! Le soir, les mêmes mains qui avaient versé le sang s’enlacèrent pour la farandole. A la nuit tout s’illumina, hormis toutefois les maisons des membres du club (2). « Toute la ville est dans l'ivresse du bonheur, mandaient dans un rapport les officiers municipaux (3). »

L’union dura ce que dure un feu de joie. Les illuminations du 4 mai venaient de s’éteindre quand, le lendemain dès Paube, les abords de la maison des Capucins se remplirent de monde. C'était le jour fixé pour l’inventaire du couvent. Les femmes surtout s’agitaient, de dévotion furieuse et ardente (4). Quelques jours plus tard, on apprit que M. de Marguerittes venait d’être cité à la barre de l’Assemblée, Dans le même temps, on sut qu’à Paris la Constitution civile allait être discutée. L’irritante politique des Constituanis défaisait un à un les efforts des gens de paix.

Sous le coup de toutes ces excitations, les légionnaires des deux partis recommencèrent à s’insulter. Les Cébeits, sur l’injonction de la municipalité, avaient abandonné la cocarde blanche; mais en signe de ralliement, ils adoptèrent des houppeites ou poufs rouges au chapeau. Le 4® juin, jour de la procession du Saint-Sacrement, on crut qu’on allait

(1) Rapport des officiers municipaux de Nîmes, 4 maï 1790. (Archuves nationales, F7 3677.)

(2) Compte rendu par M. de Marguerittes, Assemblée nationale, 22 fé- vrier 1791. (Archives parlementaires, t. XXII, p. 428-429.)

(3) Archives nationales, FT 3672.

(4) Rapport du représentant Aïlquier au nom des Comités des recher- Ches et des rapports. (Archives parlementaires, t. XXIII, p. 354.)

se battre (1). Cependant l’époque approchait où seraient élus à Nîmes les administrateurs du département. Ce serait pour les réformés une occasion de réparer les élections municipales. Le 4 juin se réunit l’assemblée électorale. Elle semblait favorable aux patriotes. Les Cébets, moitié curieux, moitié hostiles, se pressaient autour du local des séances, L'un d’eux, à ce qu’on affirme, injuria deux des électeurs (2). Les commissaires du roi, chargés d’assurer le scrutin, commandèrent des patrouilles et les confièrent aux dragons nationaux, presque tous protestants. Ces patrouilles, jour et nuit, au pas précipité des chevaux, communiquaïent à la ville un aspect de guerre. Deux ou trois personnes furent renversées. En signe de dérision, les Cébeis ou poufs rouges rassemblèrent des ânes et, ainsi montés, organisèrent une cavalcade à travers les rues. La municipalité intervint, interdit les patrouilles, se contenta d’ordonner que vingt dragons, en permanence à l’évêché, se tinssent toujours prêts à monter à cheval. C'était trop encore au gré des poufs rouges, et ils observaient avec une surexcitation croissante ces insolents dragons qu’ils jalousaient pour leur bel équipement, qu'ils haïssaient comme les ennemis de leur foi. Pour maintenir l’ordre, une force restait, le régiment de Guyenne. Mais les protestants et leurs amis, déguisés sous l’appellation de patrioles, l'avaient de plus en plus gagné par dons, promesses, libations (3). Dans ses rapports, le marquis de Bouzols, commandant en second de Ia province du Languedoc, dénonçait le péril. Il marquait le réveil des fureurs religieuses à Sommières et dans toute la région cénévole. Quant aux troupes stationnées à Nîmes, il écrivait d’elles dès le 21 mai : « Je ne réponds plus du

(1) Procès-verbal de la municipalité de Nîmes sur les événements des 13, 14, 15 juin. (Archives nationales, F1 3677.) (2) François ROUvVIÈRE, Histoire de la Révolution dans 1e département

du Gard, t. I, p. 127-128.

(3) Archives nationales, F7 3677

régiment de Guyenne (1). » C’est ainsi que, sans complot d'aucun côté, mais par une continuelle et terrible montée de colère, par un formidable retour des passions anciennes, on se trouvait à la merci du premier coup de fusil qui partirait. |

Le 13 juin éclata l’explosion. C'était un dimanche. Le chômage du jour férié, la beauté de la saison favorisaient les rassemblements. Des deux côtés l’animation était extrême. Les catholiques s’exaspéraient surtout de ces cavaliers huguenots, gardiens attitrés de l’assemblée électorale, patriotes, mais en paroles seulement, et pratiquant le privilège en prêchant l'égalité. Vers six heures du soir, un garde national à pouf rouge se rendit à l’évêché et réclama, d’abord verbalement, puis par un billet, que les dragons évacuassent l'édifice. « L’évêché, disait-il, n’est point un corps de garde. » Il fut d’abord éconduit, puis retenu. Une certaine obscurité pèse d’ailleurs sur ce commencement de querelle; car on n’a jamais ni entendu le garde national, ni produit le billet (2). Tumultueusement les poufs rouges s’attroupèrent, réclamèrent leur camarade, lancèrent des pierres contre le poste. Les dragons parlementèrent d’abord; bientôt éclatèrent les coups de feu. Plusieurs poufs rouges tombèrent tués ou blessés.

A lPhôtel de ville, en cette soirée du dimanche, il n’y avait que trois officiers municipaux, l’abbé de Belmont, M. Ferrand de Missols, M. Pontier. A six heures et demie, un messager survint qui annonça les troubles. Le bruit des détonations s’entendait du côté de la cathédrale et se pros longeait vers la rue des Lombards. Ferrand et Pontier se

(1) Archives nationales, F7 3677.

(2) Compte rendu par M. de Marguerittes, Assemblée nationale, 23 f6vrier 1791. (Archives parlementaires, t. XXIII, p. 472.) V. aussi . FRo- MENT, Massacre de Nîmes, p. 7 et suiv.

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hâtèrent vers l’évêché, s’interposèrent entre les combattants et, par leur intervention, obtinrent un instant de trêve, mais rien qu’un instant. |

Cependant les protestants étaient armés, organisés, étaient en outre maîtres de l’état-major, avaient enfin pour eux la troupe de ligne. Ce jour-là même, la compagnie de garde nationale, qui se trouvait de service, était entièrement à leur dévotion. De là, parmi eux, le dessein de légaliser à leur profit la violence et d’écraser leurs adversaires en paraissant défendre la loi. Après le départ de Ferrand et de Pontier, un seul officier municipal était demeuré à l’hôtel de ville, l'abbé de Belmont. Les dragons lui dépêchèrent des délégués, demandant qu’on proclamät la loi martiale, qu’on déployât le drapeau rouge. La perplexité de M. de Belmont fut extrême. Autant qu'aucun de ses collègues, il souhaitait le maintien de l’ordre. Mais proclamer la loi martiale, c’était se livrer à la force publique : or, la force publique se composait de la garde nationale dont les seules compagnies bien armées étaient protestantes, des dragons nationaux qui étaient protestants, du régiment de Guyenne qui était acquis aux protestants.

Il se résigna, quoique bien à regret. À la chute du jour, on vit le pauvre prêtre, moitié libre, moitié contraint, sortir de l'hôtel de ville et déployer au-dessus de sa tête le drapeau rouge. Tout cet appareil fut inutile. Dans les rues gisaient les blessés et les morts, et de part et d’autre l’animation était au comble. Entouré d’ennemis, suspect aux calvinister comme catholique, comme officier municipal, comme prêtre, l’abbé de Belmont subissait les insultes, les coups même de ceux dont il était le prisonnier plutôt que le conducteur, Sur ces entrefaites, les volontaires à houppe rouge survinrent; ils se ruèrent sur le cortège, arrachèrent le drapeau et délivrèrent l’abbé de Belmont lui-même (1).

(4) Déclaration de l’abbé de Belmont. (Archives nationales, F7 3677.)

La nuit fut presque calme, mais de ce calme qui précède les redoubléments d’orage. Le lendemain, 14 juin, dès la pointe du jour, on aperçut, du côté de l’ouest et du sudouest, des bandes d’hommes qui, descendant des collines, se déroulaient à travers la plaine et fonçaient, comme de grandes taches noires, la verdure pâle des oliviers. C’étaient les contingents protestants de la Gardonnenque, de la Vaunage, avisés en hâte de la prise d’armes et accourant à l’aide de leurs coreligionnaires. Ils venaient de sept à huit lieues Comment, en si peu d’heures avaient-ils pu être prévenus, se préparer au départ, accomplir la longue route? Cette rapidité incroyable ne peut s’expliquer que par des messages antérieurs qui avaient prescrit de se tenir prêts, et mis toutes choses à point pour l'immédiat secours.

Vers six heures, ces bandes, entrées dans Nîmes, commencérent à se ranger sur l’Esplanade. Durant toute la matinée arrivèrent dé nouveaux contingents. Aux protestants se mêlaient quelques catholiques, quelques prêtres même, les uns abusés et croyant s’interposer pour la paix, les autres traînés en manière d’otages. Les armes étaient diverses, depuis les fusils et les sabres jusqu’aux bâtons. En ces âmes frustes, violentes, rudes jusqu’à la férocité, une pensée dominait, la vengeance des vexations passées. Les yeux s’allumaient aussi par la convoitise du butin, et plusieurs portaient des sacs pour le pillage.

Devant cette invasion grandissante, les catholiques comprirent toute l'horreur de leur condition. Ils avaient la double infériorité de l’armement et de l’organisation. Ils auraient à la fois contre eux les troupes régulières qui représentaient l’ordre et les troupes indisciplinées qui ne connaissaient que la violence. Ils seraient proscrits au nom de la loi et massacrés au nom de la force. Pendant la nuit, Froment et Descombiès avaient envoyé un message à Montpellier à M. de Bouzols, commandant en second la province de Languedoc, pour lui demander le renfort d’un ré-

giment de dragons (1). La lettre avait été interceptée à Uchaud. La seule autorité propice, c’étaient les officiers inunicipaux; mais ils étaient impuissants, menacés euxmêmes dans leur personne et dans leur vie,

Un affreux épisode montra bientôt à quelle extrémité Nimes était livrée. Sur l’esplanade où campaient les gardes nationaux des campagnes, s'élevait le couvent des Capucins. Il occupait à peu près l’emplacement où l’on voit aujourd’hui léglise Sainte-Perpétue. Sur le soupçon qu'il recélait des combattants et des armes, le monastère avait éte visité dès le matin, mais sans pillage. Toutes les portes, toutes les fenêtres avaient été soigneusement fermées Vers le milieu du jour, Pun des étrangers campés sur la place fut blessé mortellement d’un coup de feu. Le coup fut-il tiré de la maison des Capucins, comme l’ont affirmé les calvinistes, en s’appuyant sur de nombreux témoignages (2)? L'accident fut-il dû, au contraire, comme l’ont prétendu, non sans de graves raisons, les catholiques, à la maladresse d’un des gardes nationaux qui aurait laissé partir son arme (3)? Aussitôt les volontaires, ivres de fureur, se précipitèrent vers le couvent. Sous leurs efforts la porte céda. Ils s’engouffrent dans le monastère, atteignent cinq capucins, les massacrent, tuent pareillement deux jeunes clercs qui balaient l’église, et un aide-jardinier. Meubles, ustensiles, livres, ornements sacerdotaux, tout est pillé ou volé. Deux ostensoirs sont brisés, plusieurs vases sacrés sont enlevés. Ce qui survit de religieux parvient à s’échapper (4).

Le plus ardent des catholiques, celui qui aspirait au rôle

(1) V. pièces annexées au rapport du représentant Alquier. (Archives parlementaires, t. XXIII, p. 320.)

(2) Rapport du représentant Alquier, (Archives parlementaires, t. XXII, p. 314.)

(3) Compte rendu par M. de Marguerittes. (Archives parlementaires, t. X XIII, p. 475.)

(4) Rapport du représentant Alquier. (Archives parlementaires, t. XXIII, p. 314.)

de chef, était François Froment. Depuis la veille il voyait tout s’écrouler. Du dehors aucun secours. Peu ou point d'armes. Sur les compagnies à poufs rouges, trois seulement s'étaient rassemblées. En cette extrémité, avec une poignée d'hommes résolus, il s'était retranché dans une tour attenant aux remparts et voisine de sa propre maison. De là, il dominait tout un des quartiers de la ville, c’est-à-dire les Casernes, la place des Carmes, les Calquières. Autour de lui s'étaient groupés Descombiès, Folacher et son propre frère, Pierre Froment. Pendant plusieurs heures, ils tinrent bon. Un sombre fanatisme les animait. Ferrand, l’un des officiers municipaux, catholique mais tout affamé de conciliation, étant venu leur demander de se rendre, ils le reçurent fort mal : « Ah, dit François Froment, si la municipalité n’avait pas autant ménagé nos ennemis, si elle avait veillé à ce que nous fussions armés comme eux, nous ne serions pas aujourd’hui exposés à périr (1). » Cependant tous les appels étaient demeurés vains. Vers quatre heures du soir, Froment se décida à parlementer. L’envoyé fut un domestique de Descombiès qui s’avança vers le poste voisin, portant une lettre et agitant un drapeau blanc. Le commandant du poste renvoya cet homme à l’assemblée électorale qui, dans l’impuissance des officiers municipaux et dans l’anarchie générale, avait recueilli l'autorité. Les commissaires de l’assemblée survinrent : dans la rue, des négociations s’engagèrent. Il fut convenu que Froment et ses compagnons mettraient bas les armes, se placeraient sous la sauvegarde de l’assemblée électorale. Durant ces pourparlers, les plus exaltés parmi les protestants murmuraient, réclamant la tête des chefs. Plusieurs pièces de canon avaient été amenées de l'arsenal. Sur ces entrefaites, soit imprudence, soit fanatisme, un coup de feu partit de la tour et ranima les hostilités à demi suspendues. Le canon tonna. Après une courte lutte,

(4) Procès-verbal de la municipalité de Nîmes sur les événements des 13, 14, 15 juin 1790. (Archives nationales, F7 3677.)

le dernier refuge des catholiques fut emporté. Tous ceux qu’on put saisir parmi les combattants furent mis à mort. Pierre Froment fut égorgé et son cadavre fut jeté du haut des remparts. Descombiès, Folacher, François Froment parvinrent à fuir.

La lutte était finie. Il n’y avait plus de place que pour le massacre. Il s’étala dans toute son horreur. Pendant toute la soirée, des perquisitions, d’une fureur sauvage, scrutèrent tous les lieux que le cri public dénonçait comme les asiles des vaincus. Non loin de la tour où Froment avait tenté la défense, était le collège. Des bandes s’y portèrent, y tuèrent trois hommes, puis tout près de l’entrée en massacrèrent trois autres. Dans le voisinage, le couvent des dominicains, dont l’église est aujourd’hui le Grand temple, fut entièrement dévasté. Le 15 au matin, de nouveaux contingents arrivèrent de la région des Cévennes. D’après les calculs les plus dignes de foi, le nombre des étrangers s'élevait à près de quinze mille. Au milieu de ces hommes rudes, ardents, crédules, tout ressaisis par le souvenir des luttes passées, le bruit s’était répandu que Jes catholiques avaient voulu égorger les calvinistes. Ils se figureraient donc être des vengeurs, tandis qu'ils ne seraient que des assassins. Tous les citoyens qui avaient porté des houppes rouges étaient recherchés et, s’ils étaient découverts, immolés. Que si on leur faisait grâce de la vie, on les trainait, au milieu des coups, jusqu’à la maison commune : la seule ressource des magistrats était de les entasser sans examen dans les prisons, et cette rigueur s’appelait elle-même clémence; car c’eût été les livrer à la mort que de les élargir (1). L’un des officiers municipaux, du Roure, qui, dans ces conjonctures, se multiplia pour sauver des vies innocentes, a raconté que, toute la journée, il eut auprès de lui un légionnaire étranger qui ne cessait de lui vanter « la bonté, la

(1) Procès-verbal de la municipalité de Nîmes sur les événements des 13, 14, 15 juin 1790. (Archives nationales, FT 3677.)

beauté de son sabre, bien propre, disait-il, à faire sauter des têtes (1) ». On assassinait dans les rues, dans les maisons sur les places publiques; un homme fut égorgé jusque dans l'hôtel de ville. Ceux des protestants que n’égarait pas cet excès d’emportement demeuraient impuissants et consternés. Au meurtre s’ajouta le pillage. On a évalué à une centaine le nombre des maisons dévastées. Ce n’étaient pas seulement les demeures des prêtres, des moines, des fonctionnaires suspects, des notables, mais aussi celles des artisans : parmi les victimes des déprédations, on compterait des hommes des plus humbles métiers, journaliers, coiffeurs, maçons, serruriers (2). La lassitude de tuer ou de voler commençait à alourdir les bras quand, vers cinq heures du soir, arrivèrent les gardes nationaux de Montpellier. Grâce à eux, vers la fin du jour, l’ordre commença à se rétablir. Il était temps. Le nombre des morts, d’après les calculs les plus atténués, s'élevait à plus de trois cents (3).

Une avanie manquait aux vaincus, celle d’être traités en coupables. Cet excès de disgrâce compléta leur malheur. Le thème officiel fut d’abord de réduire les événements aux proportions d’une querelle entre légionnaires; puis, ce rapetissement ne pouvant se soutenir, on feignit d’imputer aux catholiques un complot contre-révolutionnaire; de la sorte, les violences, les meurtres eux-mêmes se voileraient sous les entrainements du patriotisme; les désigna-

(1) Procès-verbal de la municipalité.

(2) Archives départementales du Gard, I, LS. 82.

(3) V. Rapport Alquier. (Archives parlementaires, t. XXIII, p. 320.) M. de Marguerittes estime (Compte rendu, p. 477) que 300 personnes furent massacrées dans les seules journées des mardi et mercredi — Froment (Massacres de Nîmes, p. 15) parle de « plus de 800 morts », et M. de Pontécoulant (Histoire des révolutions de Nimes et d’Uzès) de 600. J'ai cru devoir adopter le chiffre produit par le représentant Alquier, rapporteur du Comité des recherches et des rapports. Ce chiffre est certainement un chiffre minimum, car Alquier, très visiblement favorable aux réformés, a dû voiler plutôt que grossir le nombre des victimes. —

M. Daudet (Histoire des conspirations royalistes du Midi, p. 23) s’est arrêté aussi à cette évaluation.

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tions confessionnelles s’absorberaient dans celles d’amis ou d’ennemis de la Constitution, et il n’y aurait de suspect que les victimes. Le 16 juin, tandis que les cadavres étaient transportés au cimetière de l’hépital, sur le chemin de Montpellier, et qu’à la hâte on les recouvrait d’un peu de chaux, les administrateurs, tout récemment élus par l’Assemblée électorale, passèrent en revue les contingents étrangers, les flattèrent autant qu’ils les craignaient, reçurent leur serment de « s’aimer en frères, de protéger la Ro prONeS de payer les impôts, d’être fidèles au roi, de ne vouloir qu’une sage liberté, de révérer l’Eternel souverain des êtres (1) ». Ainsi s’éloignèrent-ils, non seulement impunis mais absous. Ils ne partirent pas tous. Il en resta assez pour l'oppression des catholiques. Plusieurs de ceux-ci, mal rassurés, placèrent sur leur porte un écriteau avec ces mots : Bon citoyen, afin d’écarter de leur demeure la proseription et le pillage (2). On a calculé que douze cents familles cherchèrent un abri hors de Nîmes. Il fallait pallier les excès. Les administrateurs récoltèrent quelques certificats de prêtres, de religieux, attestant, les uns qu'ils avaient été protégés, les autres que les objets du culte n’avaient pas été profanés (3). Sur ces entrefaites, on apprit que sept calvinistes avaient été massacrés dans la région du Rhône, entre Nîmes et Beaucaire (4); et les protestants, publiant avec éclat ces immolations, masquèêrent un peu sous ces odieuses représailles leurs propres crimes. Tout fut ménagé pour l’humiliation des vaincus. Les officiers municipaux avaient été élus par les catholiques; ils seraient plus tard destitués et déclarés non rééligibles (5). Les compagnies à pou/s rouges furent désarmées; des vingt-quatre compagnies

(1) BARAGNON, Abrégé de l’histoire de la ville de Nîmes, t. II, p. 516.

(2) Procès-verbal de la municipalité. (Archives nationales, KT 3677.)

(3) Archives départementales du Gard, 1, L&, 82.

(4) Rapport du représentant Alquier. (Archives parlementaires, t. XXIII, p. 318.)

(5) Assemblée nationale, séance du 26 février 1791.

conservées, il se trouva que vingt-deux furent commandées par des protestants. Le commandement de la Légion fut confié à l'officier qui avait braqué les canons contre la Tour où Froment s’était défendu. Quelques sous-officiers du régiment de Guyenne, à la suite de la bagarre du 2 maï et des cocardes blanches violemment arrachées, avaient été punis de prison; ils furent délivrés, complimentés; on leur offrit des couronnes, on donna même un bal en leur honneur (1). Cependant, en cette ville de Nîmes, il y avait des veuves qui, du fond de leurs demeures, pleuraïent leur mari assassiné. On soupçonnait, parfois on connaissait les meurtriers. Elles ne purent obtenir justice. Aucun huissier ne voulait signifier leurs actes, et quiconque se chargeait, comme avocat, de leurs intérêts, devenait suspect (2). Le 23 juin, il y avait 149 personnes en prison (3). Tous étaient des catholiques. « On emprisonnait, dit un rapport officiel, tous ceux qui étaient soupçonnés d’avoir participé au complot que le courage des bons citoyens avait déconcerté (4). » Folacher fut arrêté à Villeneuve-de-Berg, Descombiès fut détenu au Pont-Saint-Esprit. Quant à François Froment, il avait trouvé asile dans les Etats sardes. Toutes les plaintes, tous les documents allaient se perdre à Paris aux Comités des recherches et des rapports. Au mois de février 1791, l’affaire de Nîmes, la bagarre de Nîmes comme on disait par euphémisme, viendrait enfin à l’ordre du jour de l’Assemblée constituante. Celle-ci déciderait amnistie pour tous, hormis pour ceux qui avaient abattu le drapeau rouge, c’est-à-dire pour une quinzaine de catholiques. Elle conclurait d’ailleurs en invitant les Nimois « à rechercher dans les douceurs de l’union la plus inaltérable la consolation de leurs maux ».

(1) ROUVIÈRE, Histoire de la Révolution dans le département du Gard, : di, D, 213.

(2) Compte rendu par M. de Marguerittes, et pièces annexées.

(3) François RoUvIÈRE, Histoire de la Révolution dans le département du Gard, t. 1, p. 174, note.

(&) Archives nationales, F7 3677,

J’ai raconté avec quelque détail les événements de Nîmes, non par recherche d’irritants souvenirs, mais pour montrer comment les maximes sectaires arment les bras criminels. L'Assemblée constituante forgeait des lois contre les catholiques comme jadis l’ancien régime avait forgé des édits contre les protestants; des deux parts, la conséquence était pareille, à savoir, l’exaspération des haïnes héréditaires et l’effusion du sang. Tandis que s’allumaient dans le Midi les premiers feux de la guerre civile, la discussion sur l’état du clergé se poursuivait, mais de plus en plus inégale au sujet et dans une indécente impatience de finir.

La droite s’était fixée dans l’abstention. Son abstention elle-même manqua de logique; car parfois, sous l’aiguillon de la mauvaise humeur ou de la colère, elle essayait quelques retours offensifs. C’étaient des attaques UNE à mais courtes, non poussées à fond, en sorte qu'on perdait la dignité du silence sans conquérir les bénéfices du combat, Aucune véhémente enlevée de passion; aucun accent de cette foi faite de certitude qui communique sa chaleur à force d’être brûlante : aucun cri de cette robuste espérance qui, jusqu’au dernier souffle, compte sur elle-même parce qu’elle compte sur Dieu. A la théologie plaideresque des légistes nul n’opposa, avec une autorité dominatrice, la vraie science des choses divines. On put détruire la primauté romaine en affectant de la respecter, sans qu'aucune voix maîtresse répétât le mot de Bossuet au siècle précédent : « O Eglise romaine, que ma langue s’attache à mon palais si jamais je t’oublie! » Quand un travestissement osé dénaturait la primitive Eglise, il manqua, pour tracer le vrai

tableau des temps apostoliques, un homme, un seul homme, animé du souffle des premiers fidèles, capable d’en aimer Ja sainte pauvreté, d’en embrasser les souffrances, d’en envier jusqu’au martyre. Ces sentiments augustes n’étaient point éteints, mais tout enfouis sous les richesses, les vanités, la science humaine, et il faudrait déblayer toute cette couche épaisse pour rendre l’essor aux vertus captives. Qu'on lise les débats : quelques discours sensés de curés sages et perspicaces; quelques interruptions heureuses, et c’est tout. Maury ne parut point à la tribune. Cazalès, le généreux Cazalès, y monta une seule fois. Ce fut, non à propos des grands intérêts religieux, mais pour signaler Jinsuffisance du traitement des évêques, en sorte que le haut clergé sembla s'être mis en peine d’un avocat, non pour l'Eglise, mais pour son argent. Cazalès eut un adversaire, Robespierre qui jugeait l’Assemblée trop généreuse, un allié, l’abbé Gouttes qui méditait d’être évêque et le serait,

Toutes choses se rapetissant, il arriva qu’en dehors même de la droite, les plus grands se turent. Dans les débats n’intervinrent ni Talleyrand ni Sieyès. Une abstention fort remarquée fut celle de Mirabeau. Il n’avait pour les questions religieuses ni goût ni compétence. « Il faut, disait-il avec un dédain méprisant, faire taire les prêtres, les payer, et les laisser tranquilles. » En ce temps-là même il négociait avec la Cour. En ces conjonctures, son abstention s’inspirait d’une double crainte : celle d’exaspérer le roi en soutenant la Constitution civile, celle de risquer sa popularité en la combattant.

En cet amoindrissement des débats, les hommes de second rang, dédaignés jusqu'ici, se poussaient. Robespierre parla quatre fois. Doucement, traitreusement il montait, graduant ses audaces, toujours sur les bancs quand les autres désertaient l’enceinte, et recueillant peu à peu les bénéfices de l’ambition opiniâtre qui ne connaît point le

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