‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 5)Chapitre 19 sur 45 · AGE · texte numérisé non relu

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L’Assemblée, déjà entraînée par d’autres soucis, se détourna presque de son œuvre avant qu’elle fût achevée. Cette œuvre a porté de si graves conséquences qu’il importe d'approfondir tout ce que les contemporains, sollicités ailleurs, n’ont regardé qu’en courant.

La loi définitive reproduisait, dans son économie générale, le projet du comité, mais point tout à fait; car elle y apportait, outre quelques retouches de détail, quatre modifications assez notables, et en ces changements se marquait l'abolition des vestiges que le Comité n’avait osé effacer.

La commission avait réservé aux synodes métropolitains ou diocésains l’arbitrage des conflits entre les métropolitains et les évêques, entre les évêques et les curés, entre les curés et les vicaires. Ce mot synode, la Constituante l’avait partout rayé. Peut-être recula-t-elle devant l’embarras de réglementer de telles réunions. Peut-être aussi redoutait-elle que ces assemblées, surtout si elles devenaient périodiques, n’entretinssent ou ne réveillassent dans le clergé cet esprit de corps qui aisément dégénère en esprit d'indépendance.

Le second changement portait sur la nomination des ministres du culte. En adoptant le régime électif, il semble que les commissaires aïent ressenti la frayeur d’une innovation si hardie. De là le dessein de conférer au roi une haute tutelle sur le corps électoral : le souverain pourrait, d’après le projet, casser jusqu’à trois fois les élections épiscopales. L'Assemblée venait d’abolir cette intervention,

la jugeant incompatible avec la plénitude du droit populaire.

Soit reste de faveur pour le régime ancien, soit désir de plaïe au clergé du second ordre, le projet avait gardé

quelques débris de la propriété curiale. La rédaction définitive ne reconnaissait plus qu’un seul mode de rétribution : le salaire en argent.

L'Assemblée, par un quatrième et dernier changement, avait marqué sa volonté de dérober son œuvre à tout contrôle, de désavouer par avance tous pourparlers ultérieurs. Les membres du Comité ecclésiastique n’avaient dénoué que d’une main un peu tremblante les liens qui rattachaient l'Eglise gallicane au souverain pontife. Par une appellation

dégagée jusqu’à l’impertinence, ils avaient désigné le pape

sous le nom d’évéque de Rome. Ayant été très novateurs dans Ja forme, ils s’étaient ravisés avant de poser la plume, et avaient écrit ces lignes : « Le roi sera supplié de prendre toutes les mesures qui seront jugées nécessaires pour l’exécution du présent décret. » Ou ce texte ne signifiait rien, ou il marquait une sorte d’invite à négocier, une sorte d’appel à un arrangement par les voies canoniques. — L’Assemblée, à certains égards, s'était montrée plus respectueuse que son comité; car au mot d’évéque de Rome elle avait substitué celui de pape; de plus, sur la demande de l’abbé Grégoire, elle avait, non en un seul article mais en deux, protesté « de l’unité de foi et de communion avec le chef de l'Eglise universelle ». Elle n’avait cédé sur le fond que pour se montrer plus péremptoire dans la forme. Elle avait supprimé comme inutile, dangereuse, la latitude laissée au roi. Avec toute l’âpreté d’une logique implacable, elle avait répété : quand un décret est rendu, le roi n’a qu’un devoir, celui d’en assurer l’exécution. |

Tel fut le décret devenu fameux sous le nom de Constitution civile du clergé. Peu d’actes ont aussi mal résisté au temps. Vu à distance, celui-ci ne répond à aucune conception nette. Les croyants lui reprocheront d’avoir altéré l'Eglise catholique, les autres de l'avoir beaucoup trop conservée.

Si l’on embrasse l’ensemble de l’œuvre, l'aspect semble

es6. HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION

celui d'un édifice composite, tout fait de mains d'hommes, et de mains présomptueuses et débiles. Dans la Constitution civile, les jansénistes ont cherché une revanche contre Rome, les légistes la sujétion de l'Eglise, les âmes candides la réforme des abus; puis il y eut les voltairiens qui n’y voulurent mettre que ce qu’il fallait de religion pour le peuple, enfin les impies déclarés, qui n’y virent qu’une étape vers l’anéantissement de toute foi. De ces collaborations de pensées est née une confusion immense. Chaque disposition s'accompagne de gloses contradictoires. On sent une œuvre à plusieurs faces, fragile, travaillée de germes dissolvants, et destinée à périr, soit sous la foi intégrale qui renaîtra, soit sous la montée de l’incrédulité qui submergera tout.

Entre toutes les prétentions des Constituants, aucune ne fut plus impertinente que celle de restaurer l’Eglise pri= mitive. L'Eglise primitive, née de Jésus-Chrit, s'était développée par elle-même, en dehors du pouvoir qui, pendant trois siècles, ne Ja connut que pour la persécuter : l’Eglise nouvelle, née d’un vote législatif, ne créait qu’une hiérarchie d'agents officiels consacrés au culte. Dans leurs temples qui n'étaient encore que des demeures agrandies, les premiers fidèles avaient parfois, d’une acclamation inspirée, désigné leurs chefs : un prodige d’ignorance ou d’illusion verrait seul, dans les: Assemblées de département ou de district, le prolongement de ces assemblées pieuses qui agissaient, croyaient agir sous la suggestion même de l’'Esprit-Saint. L'Eglise primitive s’était alimentée de la prière en commun, sorte de dialogue ardent et mystique entre l’officiant qui appelait Dieu sur l’autel, etles assistants qui achevaiïent par leurs réponses la supplication du prêtre: l'Eglise nouvelle s’élevait sur les ruines de tous les asiles consacrés à la prière. Les premiers fidèles avaient vécu tout imprégnés du souvenir récent du Christ qui, en absolvant Madeleine la pécheresse, avait enseigné à pardonner et,

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en expirant sur la croix, avait enseigné à mourir; de là une double leçon, celle de la mansuétude pour autrui, et, pour soi-même, de l’immolation : l’Eglise nouvelle avait deux sortes de parrains, les jansénistes à l’austérité intolérante, les voltairiens aux croyances affaiblies ou demi-mortes; etelle n’apprendrait pas plus des uns la science de la charité que des autres la science du sacrifice. L’Eglise primitive, tout illuminée des clartés évangéliques, toute vivifiée de sa flamme intérieure, s’était élancée à la conquête du monde, avec le grand soulèvement de son souffle matinal : les Constituants, organisateurs de l’Eglise nouvelle, voyaient dans la religion, non une puissance triomphante, mais une force déclinante; la jugeant, pour des raisons de bonne police, très profitable à l’ordre social, ils avaient voulu l’emprisonner dans un cadre officiel où elle se conserverait, sans se renouveler ni s'étendre. Se conserverait-elle toujours? La plupart ne le croyaient guère, et ne songeaient qu’à abriter quelque temps encore ce que le peuple vulgaire gardait de foi.

Les Constituants n'avaient pas le droit de se réclamer du passé. Ils n'étaient pas davantage des précurseurs. Un système naîtrait plus tard qui, en dépouillant l'Eglise de ses privilèges, la déchargerait aussi de ses dépendances, Elle se développerait, en dehors de toute attache officielle, par la libre propagation de sa doctrine, par la salutaire contagion de ses vertus. Cette théorie, toute moderne, pourrait, autant qu'aucune autre, favoriser l’essor de la société chrétienne, sous la seule condition que la pratique en fût sincère. Une telle conception ne paraît pas même

avoir effleuré l’esprit des Constituants. A l’ancienne préémi-

nence de la tiare sur l’épée, ils ne songèrent qu’à substituer une prééminence inverse. Tout de même qu’au moyen âge on avait dit : « L'Etat est dans l’Eglise », ils diraient en renversant la formule : « L'Eglise est dans l'Etat. » Ils l’y enserraient en effet, et jusqu’à l’étouffer.

Eglise d'Etat, tel est le nom qui convient le mieux à Pœuvre des Constituants. Mal affranchis de l’ancien régime tout en le détruisant, peu originaux quoique téméraires, ils piétinèrent assez servilement dans les traces mêmes de ce qu’ils abolissaient. Par leurs décrets, la religion d’Etat se perpétuerait, avec l’avantage de notables abus supprimés, mais aussi avec de grands dangers accrus rt

Le principal serait celui de la servitude. Sous l’ancienne monarchie, l’Eglise d'Etat était protégée, quoique fort imparfaitement, dans son indépendance par les traditions vénérables que le temps avait consacrées, par la grandeur des hommes appelés au service des autels. Le haut rang des dignitaires ecclésiastiques, les titres augustes attachés

aux églises défiaient les trop grands empiétements du pouvoir civil où du moins les rendaient malaisés. Ce qui était source

de vanité tournait donc parfois à bienfait. La loi nouvelle créait toute une hiérarchie de fonctionnaires faits juste à point pour servir. Ils commenceraient de bonne heure.

Toutes les charges dépendant de lélection, les plus avisés,

dès leur jeunesse, courtiseraient les électeurs du district pour obtenir une bonne cure, puis les courtiseraient une seconde fois pour obtenir une meilleure cure. Entre temps, ils salueraient très bas les officiers municipaux qui les surveilleraient, et peut-être aussi le club, maître des suffrages. Ainsi se formerait tout un clergé politicien. La course aux honneurs ne s’arrêterait pas là. Entre les plus entreprenants des curés une poussée vigoureuse commencerait à qui conquerrait la mitre. Il faudrait faire campagne sur un théâtre agrandi et sourire à tous les électeurs du département. L’évêque serait le type du fonctionnaire bien assoupli. Il dépendrait des électeurs par les gages qu’il leur aurait donnés, dépendrait du directoire départemental qui le paierait, le dominerait et, en cas d’absence de plus de quinze jours, lui retiendrait son salaire. Il dépendrait enfin des vicaires épiscopaux qui, formant ensemble une sorte d’épis-

copat collectif, communiqueraient au gouvernement du diocèse un air très marqué de presbytérianisme. Courbé sous tant de jougs, l’évêque n’aurait le droit de se relever que vis-à-vis d’un seul homme : le pape. Cette indépendance, : cette unique indépendance, qui jetterait dans le schisme l'Eglise de France, compléterait la servitude de cette même église. Jusque-là, les deux souverainetés, celle de Paris, celle de Rome, s’étaient contre-balancées, et jamais les conflits — car il y en avait eu de fort aigus — n'étaient devenus brisement. En dépit de toutes les compétitions, de sages accords étaient intervenus qui avaient déterminé les droits des deux puissances, et permis au clergé, aux catholiques, de rendre à chacun des deux maîtres une juste mesure de devoir, en toute dignité, en toute liberté. La primauté romaine disparaissant, l'Etat aurait toute latitude pour étendre sa main sur la société religieuse et, ne discernant plus aucune autre puissance à côté de la sienne, serait enclin à ne voir dans le domaine spirituel qu'un démembrement de sa propre puissance. L’Eglise se trouverait nationalisée; mais en devenant Eglise nationale, elle deviendrait du même coup Eglise asservie.

Ce serait la servitude, à moins que ce ne fût la révolte, La Constitution du clergé portait en elle, en cas d’obéissance, l’esclavage, en cas de rébellion des consciences, la guerre civile. On n’échapperait point à l’une ou à l’autre alternative. Cette révolte, si elle éclatait jamais, serait, comme toutes les luttes religieuses, lente à éclater, lente aussi à apaiser. Elle mêlerait ses ferments à toutes les agitations politiques et les aggraverait. Elle vicierait ou rendrait vains tous les retours à l’ordre, tous les essais de concilia tion. Elle se produirait sous toutes les formes, débordante de valeur guerrière aux premiers jours de l’insurrection vendéenne, passivement héroïque sur l’échafaud où monteraient les martyrs, intransigeante jusqu’à l’étroitesse au milieu des privations et dans la misérable sécurité de l’exil,

triste, obstinée et douce dans les demeures où tant de femmes

pieuses, traversant les temps troublés sans s’avilir, braveraient tous les périls plutôt que d’accepter d’autres prêtres que les prêtres de leur foi. Elle subsisterait, cette résistance, quand tout le reste serait réduit ou abattu, et elle demeurerait si tenace que le seul acte qui clôturerait vraiment la révolution serait celui qui rendrait aux consciences la paix.

L’imprévoyance parlementaire a des profondeurs insondables. C’est d’une main inconsciente et innocente que l’Assemblée donna le vol à toutes les semences qui répandraient tant de maux. L’œuvre accomplie, elle passa tranquillement à d’autres objets, sans éprouver aucun besoin de se reposer, car distraitement, d’un cœur léger, d’un esprit insouciant, elle avait voté tout le décret, et elle ne se sentait pas fatiguée du tout. Elle se fixait dans la contemplation des abus très réels qu’elle avait supprimés : il y avait moins d’évêchés, une meilleure circonscription des paroisses et des diocèses, un partage plus équitable des avantages matériels, une plus juste distribution des honneurs. Satisfaite d’avoir établi d’autorité des réformes qu'avec un peu de ténacité patiente on eût réalisées d’accord avec la puissance spirituelle, elle fermait les yeux sur le reste ou ne les ouvrait que pour s’admirer. Un trait peint bien l’excès de son aveuglement. Dans ce décret qui bouleversait l’ Eglise, elle n’avait pas inséré une seule disposition qui prévît l’indocilité, qui punît la désobéissance. Elle n’imaginait pas que la nation pût répudier ce qu’elle, assemblée toute-puissante, avait voulu.

Cependant, pour les âmes assez rares qui, dès le début, s'étaient émues, un double espoir restait. Le roi, armé du droit de veto, ne réussirait-il pas à conjurer les fautes irréparables? Le pape, de son côté, ne parviendrait-il pas à suggérer quelque expédient sauveur? Sur Louis XVI, sur Pie VI reposaient les dernières chances de conserver la paix

religieuse. Au moment où l’Assemblée achevait son œuvre, quelques jours leur restaient pour opposer, sielle pouvait être entendue encore, la voix de la sagesse à celle de la témérité, Il faut ici raconter les négociations par lesquelles ils s’efforceraient de prévenir le mal ou de le tempérer.

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