‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 5)Chapitre 20 sur 45 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

SOMMAIRE

I. — Pie VI: les diminutions de la puissance pontificale : la ville de Rome; splendeurs et décadence; le cardinal de Bernis. — Comment Pie VI cherche un appui dans le gouvernement français et comment celui-ci se dérobe.

Il. — Premiers sujets d'inquiétude du côté de la France : les Etats généraux : les annates : les biens ecclésiastiques : les vœux monastiques. — Allocution pontificale du 29 mars 1790.

III. — Comment on apprend à Rome le projet de Constitution civile : inquiétudes de Pie VI; réserve et silence calculé du gouvernement français; sages conseils de Bernis.

IV. — Le roi à Saint-Cloud : quels scrupules éveille en lui la Constitution civile du clergé. — Acceptation ou veto : quelles forces restent à Louis XVI : la fête du 14 juillet 1790 : quelles considérations engagent Louis XVI à ne point entrer en lutte avec l’Assemblée. — M. de Cicé, archevêque de Bordeaux, M. Lefranc de Pompignan. — Plan de négociations avec Rome, et tentative pour obtenir de Pie VI une approbation, au moins provisoire, de la Constitution civile. — Louis XVI promet sa sanction, mais suspend la promulgation des décrets. — Etranges instructions transmises au cardinal de Bernis.

V. — Le cardinal de Bernis: arrivée du courrier qui lui apporte ses instructions: le cardinal est reçu en audience par Pie VI (13 août 1790): affliction du pape; ses inquiétudes; sa modération : comment il donne peu d’espoir d’entente, mais promet de consulter les cardinaux. — Comment toutes choses se précipitent à Paris et comment, sous la pression de l’Assemblée, la promulgation est ordonnée (24 août 1790).

VI. — Comment une dépêche de M. de Montmorin et une lettre de Louis XVI à Pie VI annoncent la promulgation. — Grande douleur de Pie VI, comment il contient son émotion. — La réunion des cardipaux : réflexions anxieuses de Pie VI : sa résolution de ne reculer devant aucun sacrifice compatible avec l’unité de l’Eglise. — Comment il apprend qu’en France la Constitution civile commence à être appliquée.

VII. — Notification de la Constitution civile aux évêques et aux chapitres. — Protestations de l’épiscopat : mort de l’évêque de Quimper: l'exposition des principes : attitude passive des évêques et comment ils affectent d’ignorer la loi. — Protestations des chapitres. — Les autorités civiles; comment elles ont applaudi aux premières mesures de la Révolution; en quoi la Constitution civile leur agrée fort et en même temps les embarrasse un peu. — Mesures d’exécution contre les chanoines. — Premières mesures coercitives contre les évêques. — De quelques symptômes d’agitation : comment l’Assemblée, loin d’être éclairée par ces premiers signes d’opposition, s’affermit dans le dessein d'imposer la loi nouvelle.

VIII. — La proposition Voidel : rapport lu à l’Assemblée (26 novembre). — Comment et à qui le serment est imposé dans un délai fixé. — Effort de la droite pour obtenir un ajournement; discussion immédiate : Mirabeau; singulière situation de cet illustre personnage; comment il semble cacher, sous l’abondance des injures, une sorte de répit pour le clergé. — Discours de l’abhé Maury. — Vote du projet Voidel (27 novembre 1790).

IX. — Le roi: la cour: impression pénible causée par la loi du 27 novembre 14790. — Louis XVI: ses perplexités : quels avis il réclame : conseils de l’archevêque d’Aiïx et mémoire rédigé par celui-ci. Tentative nouvelle pour obtenir du pape une approbation provisoire de la Constitution; pression exercée sur Pie VI.

X. — Le cardinal de Bernis reçoit les nouvelles instructions de sa cour (14 décembre 1790): son embarras. — Il est reçu en audience par Pie VI. — Nouvelle délibération des cardinaux : billet de Pie VI au cardinal de Bernis. — Comment le pape suspend encore sa réponse définitive.

XI. — Le mois de décembre 1790. — Anxiété du roi: comment tout manque pour la politique de résistance: Louis XVI: les ministres : La Fayette: Mirabeau: effarement et faiblesse de la plupart des évêques qui sont alors à Paris. — Pression de l’Assemblée : réponse évasive du roi: nouvelles instances. — La cour: conseils divers. — Nouvelle lettre de l’archevêque d’Aïx et ses timides avis. — Lettre attristée de M. de Saint-Priest. — Comment le roi se décide à capituler devant l’Assemblée. — Message du 26 décembre et sanction .de la loi sur le serment.

Pie VI, élu pape en 1775, avait pu, dès les premiers jours de son pontificat, percevoir les craquements de l’ancien édifice religieux qui s’écroulait. Contre l’Eglise, une coali-

tion générale avait rassemblé les princes et tous les beaux esprits. Aux assauts des philosophes, qui niaient la religion, s’étaient jointes les sourdes attaques des jansénistes, qui la minaïent dans son chef et, sous prétexte de l’épurer, risquaient de la détruire. La suppression des jésuites, consommée sous Clément XIV, avait ravi à la papauté sa garde sacrée, sans lui ramener un seul de ses ennemis. Pie VI avait subi, avec Joseph IT, les usurpations des grands et, avec Léopold de Toscane, les avanies des petits. Du plus puissant jusqu’au plus débile, c'était à qui supprimerait le plus de monastères, mettrait le mieux la main dans le choix des évêques, et, sous prétexte de libérer l’esprit humain, réglementerait le plus étroitement les choses cultuelles ou liturgiques. Il n’était pas jusqu’à la cour de Naples qui n’eût jugé l’heure favorable pour l’émancipation. Appelée à payer à la cour de Rome un tribut annuel, elle s'était refusée à l’acquitter sous les antiques formes féodales, avec les génuflexions traditionnelles et la présentation de la haquenée blanche. Cette petite querelle était devenue gros différend. À propos de ce misérable conflit, à propos de l’affaire de la haquenée, comme on disait en style diplomatique, la curie romaine avait rempli les chancelleries de ses plaintes, soit qu’à la manière des faibles elle supportât plus impatiemment les manques d’égards que les diminutions de puissance, soit qu’elle vit dans ce refus d'hommage un signe décisif où se montrait le déclin de l’ancien respect.

Le bel aspect des choses extérieures masquait à Rome les diminutions de la puissance pontificale. Chaque hiver la ville se remplissait d’étrangers. Les illuminations de Saint-Pierre, les chants de la chapelle sixtine, les cérémonies de la Semaine Sainte, les fêtes des diverses églises nationales. offraient à la curiosité des uns, à la dévotion des autres, des attraits sans pareils. Les magnificences du culte cachaient les décadences de la foi. Même dans le déclin du

prestige, tous les attributs de la souveraineté la plus révérée demeuraient intacts. L’art brillait encore, non plus l’art sévère et sublime de Michel-Ange, mais l’art de Canova après l’art pompeux, surchargé, tout drapé du Bernin, et l'illusion de la grandeur se pouvait soutenir pour quiconque se contentait des apparences et ne pénétrait pas au delà. Rome n’était plus le centre des affaires, mais demeurait le centre des nouvelles, par la constante affluence des touristes illustres qui s’y remplaçaient. Dans les dernières années, d’augustes voyageurs étaient venus, le grand-duc Paul de Russie, le roi de Suède Gustave IIT, puis Joseph IT luimême, ennemi de l’Eglise, mais ennemi fantasque, énigmatique, et qui prenait parfois des façons d’ami. La conversation avait remplacé le travail, et là même où s’était déployé le génie des affaires, l’esprit se contentait de briller. Mais la conversation s’imprégnait de la majesté des, choses ambiantes et, même lorsqu'elle portait sur des sujets frivoles, gardait un tour grave et noble. Comme la puissance civile avait ressaisi tout le domaine politique et en outre s’arrogeait volontiers le domaine spirituel, la diplomatie chômait souvent, vide d’emploi. Les principaux efforts se consumaient en sollicitations pour les charges, abbayes, canonicats à la disposition de Rome, en demandes de réduction sur les droits de chancellerie, en intrigues pour le choix des cardinaux, en démarches pour promouvoir les causes de béatification que recommandait le zèle pieux des princesses ou des congrégations religieuses. Par intervalles, le bruit se répandait d’une indisposition du pape : aussitôt les ambassadeurs, ravis d’être occupés, s’absorbaient en curieux pointages, et pour un instant se remettaient à croire à leur importance en dressant, non toujours sans malice, la liste des cardinaux papables. Une surface brillante cachait toutes les misères, et quand les envoyés des puissances se montraient en carrosse de gala dans les rues de Rome, nul n’eût imaginé que des personnages si bien parés fussent

inutiles, ou que quelque chose eût décru dans le prestige du Vatican. Les ambassades, avec les églises nationales qui dépendaient d’elles, avec les institutions pieuses ou charitables qui reconnaissaient leur patronage, avec tout ce que le temps leur avait attaché de clientèle, formaient chacune un monde à part, et tous ces mondes, comme autant de satellites, servaient à la décoration du trône pontifical. Au fond et à bien juger les choses, elles étaient surtout des hôtelleries à l’usage des étrangers de distinction. Mais quelles hôtelleries que celles où se montrait tour à tour tout ce que l’Europe avait de plus grand! Parmi les ambassadeurs, le plus en vue était le cardinal de Bernis, archevêque d’Alby, et représentant de la France. Le temps avait passé sur les dissipations de sa jeunesse, et le monde ne rappelait plus qu’avec une malice indulgente les poésies légères qui lui avaient valu jadis un renom si peu séant pour un homme d’Eglise. Vieux de soixante-treize ans à la veille de la Révolution, il était par l’âge le doyen du corps diplomatique : il était pareillement le premier par le crédit, le premier par les dignités, le premier aussi par les profusions magnifiques. Nulle hospitalité n’égalait la sienne, nulle table n'avait les mêmes délicatesses, nulle décoration ne portait la marque d’un goût plus exquis. Les étrangers emportaient de Rome jusque dans leur pays le souvenir de ses réceptions où la bonne grâce était plus grande encore que le luxe,

où la gravité de la vieillesse se tempérait d’indulgence et

d'abandon. De ses succès le cardinal jouissait pleinement, en fidèle serviteur du roi qui croit honorer son maître en depensant noblement, en épicurien mais bienveillant et bon et plus attentif, sur le déclin de l’âge, aux plaisirs d'autrui qu’aux siens propres, en mondain mais assagi par les années et qui se remémore qu’il est prêtre. « Je suis, écrivait-il un jour, le second personnage de Rome. » Cette bouffée d’orgueil ne le grisait point tellement que son regard ne perçât

l'atmosphère tranquille où s’engourdissait la société ro-

maine. En des heures de clairvoyance très vive quoique incomplète, il lui arrivait de pénétrer les périls de l'Eglise,

ceux de son pays, les siens propres. « Je suis vieux, man-

dait-il dès 1787 au ministre des affaires étrangères, mais je voudrais l’être plus encore, car J'avoue que l’avenir me fait peur (1).»

Pie VI, par ses qualités, par ses défauts même, semblait créé tout à point pour prolonger, même à travers la décadence, l'illusion d’une grandeur non atteinte. D’admirable stature, de formes robustes, de physionomie assurée, il respirait la confiance et semblait la commander autour de lui. Il portait en public un visage reposé qui semblait ignorer les soucis ou les défier. Il était grand faiseur de projets, grand restaurateur de monuments, grand bâtisseur surtout, comme il convient à ceux qui comptent sur l’avenir. A l'inverse de Clément XIV économe au point d’être sordide, il aimait la représentation, la dépense, les fêtes, tout ce qui cadre avec le train des jours heureux. Actif, remuant, ne ménageant jamais ses forces, ne ménageant guère celles des autres, jaloux d’agir par lui-même au point d’effacer ou d’annihiler ses serviteurs, il laissait l’impression d’une âme qui se sent maîtresse du temps, du pouvoir et de la vie. Tel apparaissait Pie VI, au moins par les côtés qu’en cette première partie de son règne le public pouvait saisir : car plus tard, sous le premier choc des grandes infortunes, des dons nouveaux jailliraient en lui qui étonneraient à la fois ses adversaires et ses amis, à savoir, la prudence qui évite les éclats, la longanimité qui laisse sans vengeance s’accumuler les injures, la résignation chrétienne enfin qui est plus forte que tous les mclheurs, dussent les malheurs n’avoir d’autre terme que la vie.

La confiance n’aveuglait pas Pie VI au point de lui ob

(4) Dépêche du 43 téiries 4987. (Archives du ministère des affaires étrangères.) — Voir aussi le Cardinal de Bernis, par M. Frédéric Masson, passim.

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entièrement ses périls. En Autriche régnait l'hostilité, en Allemagne la malveillance raisonneuse, parmi les petits princes italiens l’envie des grandeurs pontificales et peutêtre la convoitise de quelque lambeau du territoire ecclésiastique (1). Dans ce délaissement, les regards du pontife se tournaient vers la France. Si elle effrayait par ses philosophes, elle attirait par son roi, si pieux, disait-on, et de mœurs si pures. De là le dessein de nouer avec le prince une alliance intime et de ressasir par lui quelque chose de tout ce qui échappait. « Tout mon espoir, disait un jour Pie VI au cardinal de Bernis, repose sur l’amour de Sa Majesté pour la religion, sur son attachement au Saint-Siège, sur sa sage politique. » De son côté, le cardinal Buoncompagni, alors secrétaire d'Etat, ne se lassait pas de remercier l’ambassadeur de France pour l'intérêt que « le fils aîné de Eglise prenait à la religion persécutée ». Ainsi s’appliquait-on, avec un raffinement très calculé, à remercier par avance le roi pour tous les services qu’on attendait de lui. Ni les dépêches assez rogues du ministre des affaires étrangères, M. de Montmorin, qui volontiers comparait le gouvernement du Saint-Père à celui du grand Turc, ni l’édit qui restitua l’état civil aux protestants, ni la suppression de divers ordres religieux ne découragèrent les suggestions. En dépit de l’opinion publique française, très défavorable à la papauté, on se flattait de gagner Louis XVI, de Pattirer, de conquérir sa protection, en paraissant ne pas douter de ses sympathies. Et le travail, quoique peu visible, était d'autant plus obstiné que, si l’on n’avait pas l’appui du cabinet de Versailles, on risquait fort de n’en avoir aucun.

(1) Dépêche du cardinal de Bernis à M. de Montmorin, 14 mars 1787, (Archives du ministère des affaires étrangères.)

Pie VI et ses conseillers se débattaient en ce mélange de crainte et de confiance, quand on appritla prochaine convocation des Etats généraux. Bientôt quelques-unes des innombrables brochures publiées à Paris furent introduites dans Rome. Elles y produisirent, par l’audace des nouveautés, une impression de stupeur. Cardinaux, nobles romains, diplomates, tous guettaient les courriers de France. Ce qui accroissait l’inquiétude de Bernis, c'était l’attitude de son gouvernement. Montmorin gardait le silence ou, s’il répondait à l’ambassadeur, lui parlait de toutes choses, hormis de la politique de son pays. Tantôt il s’égarait en de prolixes développements sur les promotions de cardinaux ou sur les affaires de Naples, tantôt 1l déplorait, avec de longs détails, les rigueurs extraordinaires de l'hiver qui avaient fait périr tous les arbres fruitiers. À quoi Bernis, ne voulant pas se laisser dépasser en banalités, répliquait avec une nuance de persiflage que le froid avait été très vif aussi. à Rome, maïs pourtant n’avait atteint que les orangers et les citronniers. Comme Montmorin ne remarquait point ou négligeait cette discrète impertinence, le cardinal se hasarda vers le printemps à donner à ses questions un tour un peu plus pressant : « Les pays étrangers, écrivait-il le 148 mars 1789, s’occupent beaucoup de nos affaires intérieures. » Et il ajoutait, comme pour provoquer quelque information : « Je voudrais pouvoir annoncer qu’elles vont s’arranger. » Mais le ministre ne se départissait point de sa réserve. Il se contentait, tantôt d’annoncer la publication d’un bulletin périodique qui résumerait les événements, tantôt de rassurer par des phrases générales où il exprimait

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l'espoir que « la voix des gens sages prévaudrait (1) ».

Dans la nuit du 4 août 1789 fut portée la première atteinte notable aux intérêts du Saint-Siège. Conformément à d’anciens usages abolis au quinzième siècle, puis rétablis, la curie romaine percevait des droits pour les expéditions des actes pontificaux : bulles, brefs, rescrits, dispenses de toute sorte. En outre, sur les principaux bénéfices vacants, elle exerçait, sous le nom d’annates, un prélèvement qui équivalait, en général, à la première année du revenu. L'opinion publique en France et aussi dans les autres pays de l’Europe se montrait fort hostile à cet exode de capitaux, en évaluait le montant à des sommes fantastiques, exagérait des abus d’ailleurs fort réels, et réclamait, soit un système général de gratuité, soit que les pouvoirs réservés au Saint-Siège fussent transférés aux chefs des diocèses. Les deniers encaissés par le Trésor pontifical dans les dix dernières années, pour expéditions de toutes sortes, s’élevaient, non au chiffre que se figurait à tout hasard le public, mais à la moyenne annuelle de 367 000 livres tournois (2). L’ardente et fiévreuse inquisition qui, dans la nuit du 4 août, rechercha partout les abus pour les supprimer, ne manqua pas de découvrir ce tribut impopulaire et, sans plus ample examen, l’abolit. La nouvelle parvint à Rome au moment où l’église Saint-Louis des Français se parait pour la fête du roi. La perte matérielle toucha, et plus encore le procédé. Cependant le pape était résolu à se montrer patient. « Que ne perdrais-je pas, disait-il vers ce temps-là à Bernis, si je venais à perdre l’appui de la France? » Il dévora son déplaisir, ‘imposa silence au Sacré-Collège. Seulement le 13 septembre, dans une lettre très confidentielle à Louis XVI, il lexhorta, en un langage plein de sollicitude paternelle,

(1) Dépêches de M. de Montmorin au cardinal de Bernis, 31 mars et 28 avril 1789. (Archives du ministère des affaires étrangères.)

(2) Note remise par le nonce à M. Lefranc de Pompignan, archevêque de Vienne, août 1789. (Archives du ministère des affaires étrangères.)

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« à veiller sur le dépôt de la foi, à ne pas permettre que l’erreur s’emparât du sanctuaire ». Cette lettre, très générale, ne contenait pas un mot qui pût blesser. Quant aux annates et aux autres droits, Pie VI annonça d’abord qu’il en suspendait le recouvrement; puis, après avoir consulté son conseil, il se refusa à un engagement écrit. En fin de compte, il paraît avoir été convenu que provisoirement la perception cesserait; mais cet arrangement serait tenu très secret, de façon à éviter les réclamations des autres puissances catholiques. On n’exigerait que les honoraires des employés préposés au service des expéditions (1).

Cette affaire s’absorba bientôt dans une émotion plus grande. Tandis que le pape et les cardinaux goûtaient dans leurs villas aux environs de Rome le repos des vacances, on connut successivement et l’émeute du 6 octobre, et la loi de sécularisation des biens ecclésiastiques. De nouveau, et sous une forme plus irritée, le murmure du Sacré-Collège monta jusqu’à Pie VI. Derechef le pape, quoique très inquiet, calma les colères. Il espérait, voulait espérer encore.

Le 10 novembre 1789, Montmorin mandait à Bernis que.

l’Assemblée, en mettant à la disposition de la nation les biens ecclésiastiques, n’en avait pas déterminé l’emploi. Cette réserve même semblait révéler une arrière-hésitation. Trois semaines plus tard, le ministre, en une dépêche du 4er décembre, parlait de « secours à tirer des biens du clergé»,

d’expédients qui pourraient « tout concilier ». Et il ajoutait :

« Cette affaire sera sans doute plus d’une fois remise sur le tapis avant d’être définitivement terminée. » — Dans l’entrefaite, le Saint-Père avait reçu la réponse du roi à son message du 13 septembre. Cette lettre formulait de si pieuses assurances, respirait en même temps une si profonde tristesse que le seul sentiment, à la lecture de ces lignes, fut

(1) Dépêches du cardinal de Bernis à M. de Montmorin, 16 et 19 septembre 1789. — Billet du cardinal Campanelli au cardinal de Bernis, 18 septembre 1789. (Archives du ministère des affaires étrangères.)

celui de la pitié. Pie VI venait de changer son secrétaire d'Etat, le cardinal Buoncompagni, et avait pris pour principal ministre le cardinal Zelada. C'était un vieillard de soixante-douze ans, plus avide de repos que d’action, ennemi des mesures rigoureuses, et tout acquis à la France. Une considération achevait d’incliner le Saint-Père à la modération : dans les conseils de Louis XVI siégeait, non seulement l’archevêque de Bordeaux, M. Champion de Cicé, mais le vénérable M. Lefranc de Pompignan, ancien archevêque de Vienne, et le pape ne pouvait se figurer que le vertueux prélat, qui avait tant de fois dénoncé les philosophes, pût jamais faire le jeu de l’impiété.

Comme l’automne s’achevait, on vit arriver à Rome les premiers émigrés français, le comte de Vaudreuil, les Pol: gnac, le duc et la duchesse de Guiche, le duc de Choiseul-

Stainville (1). Déjà l’approche de lhiver avait rempli la

ville d'étrangers. Anglais, Russes, Allemands interrogèrent les nouveaux venus. Ceux-ci racontèrent le 14 Juullet, le 6 octobre, tout ce qui faisait l’unique entretien de l’Europe. « Je prends grand intérêt, écrivait en ce temps-là M. de Maistre, à ce sermon terrible que la Providence prêche aux rois. » Ce « sermon de la Providence » n’était point encore assez gravé dans les cœurs pour que le goût du plaisir en fût banni. Les émigrés avaient transporté avec eux, dans une disgrâce sans doute passagère, tous les débris du luxe dont ils étaient coutumiers. On les vit charmer leurs hôtes par leur bonne grâce, leurs bons mots, leurs profusions. Ils n’avaient d’autres ennemis que leurs laquais qui fredonnaient des airs patriotiques, et aussi les pensionnaires de l’Académie de France, affiliés en assez grand nombre à la franc-maçonnerie. L’hiver fut plein de fêtes. Le plus magnifiquement hospitalier fut le cardinal de Bernis, jaloux de prolonger par l’éclat de ses réceptions le prestige de son

(1) Dépêches du cardinal de Bernis, 4 novembre et 9 décembre 1789. (Archives du ministère des affaires étrangères.)

roi. Cependant il calculait, non sans mélancolie, lPécroulement prochain de ses superbes revenus, comme archevêque d’Alby, comme abbé commendataire de Trois-Fontaines et de Saint-Médard de Soissons. Aussi s’apphiquait-1l à régler ses somptuosités et, suivant sa propre expression, « à y mettre de l’ordre quoique sans lésinerie ».

Pour Pie VI ïl n°y aurait plus de vrai repos. Chaque jour se détachait quelque pierre de Pantique édifice. Au commencement de mars 1790, on connut la loi sur les vœux monastiques et sur la. suppression des ordres religieux. Aïnsi PEeglise se trouvait atteinte, non seulement dans ses biens périssables, maïs dans les institutions où elle se retrempait par les austérités et la prière. Tandis que Rome s’abandonnait aux fêtes du Carnaval, le pontife, tout obsédé de Ja grandeur des conjonctures, demeurait perplexe entre un silence qui paraîtrait inertie et une protestation qui peutêtre exaspérerait. Joseph IF venait de mourir; on l’avait jugé persécuteur de l'Eglise. Seraiït-il vrai que ce qu’on avait vu ne fût qu'une préface et que le livre de la vraie perséeution ouvrit seulement ses prermières pages? Autour du pape bon nombre de cardimaux conseiïllaient un acte public. À ces avis s’ajoutaient les suggestions des émigrés français, très entraînés par la chaleur de leur imagination et empressés à tout précipiter. On parlait d’une encyclique aux évêques: on ajoutait même que le pape y travaillait déjà. Le cardimal de Bernis recueillait doubles informations : les siennes d’abord, puis celles du chevalier d’Azara, ministre d’Espagne, à qui le liaït une étroite amitié. Usant du crédit que lui valaient son rang, son âge, sa longue pratique des affaires romaines, il courut au Vatican et, dans un entretien de deux heures avec le pape, lui représenta l’état de la France, leffervescence des partis, lopportunité de temporiser. « Je sens le prix de vos arguments, répliqua tristement Pie VF, mais je dois satisfaire à mon honneur, à ma conscience; je dois protester paur les lois de l'Eglise, pour les droits du

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Saint-Siège. — Au moins, insinua Bernis, que Votre Sainteté s’exprime en termes généraux, sans désigner nommément la France. » Et pour mieux persuader le Saint-Père, il reprit une à une toutes les raisons de retarder un éclat. « Nos ennemis, ajouta-t-il, souhaitent une rupture. C’est pourquoi nous devons l’éviter. » Le pape avait écouté l’ambassadeur, non seulement avec patience, mais avee la plus affable bonté. Il le congédia sans lui rien promettre, mas en laissant éntendre qu’il prendraït pour règle de sa conduite son affection pour Louis XVI, sa sollicitude pour la Franee (1). |

L'événement répondit à ces bienveillantes assurances. Le 29 mars 4790, Pie VE, ayant tenu un consistoire secret, dénonçga les nouveautés dangereuses que les lois récentes avaient consacrées. L’allocution, quoique très véhémente dans les termes, ne laissait pas que d’être au fond assez débonnaire. Elle ne fut pas publiée, mais fut discrètement consignée dans les actes consistoriaux pour paraître plus tard quand les passions seraient apaisées. Par surcroît de modération, les journaux reçurent l’ordre de se taire sur l'acte pontifical. Visiblement le Saint-Père n’avait d’autre dessein que de libérer sa conscience en établissant devant

le conseil privé des cardinaux qu’il n’était ni aveugle ni

inerte ni intransigeant sur les droits de l’Eglise. Ce devoir de sa charge accompli, il s’appliquerait à amortir lui-même le bruit de sa protestation. En deux dépêches du 7 et du 44 avril 4790, Bernis mit en relief la méritoire longanimité du pape. Ni la question des annates ni celle des biens ecclésiastiques ne l’avait arraché à son silence. Frappé une troisième fois par Patteinte aux vœux monastiques, il s'était résigné à rassembler ses griefs; mais il avait parlé toutes portes closes : « Le Sacré-Collège, ajoutait l'ambassadeur, a donné son entière approbation à la sagesse de Pie VE. »

(1) Dépêche du cardinal de Bernis à M. de Montmorin, 16 mars 1790. (Archives du ministère des afiaires étrangères.)

Attribuant à ses démarches, à son influence, ces résolutions si bénignes, le cardinal se rendait à lui-même témoignage : « J'espère, écrivait-il, que le roi et son ministre seront contents. » Cependant Bernis, si frivole en sa jeunesse et plus attentif, même en son âge mûr, au monde qu’à l'Eglise, grandissait au contact des événements. Après avoir constaté ce qui était, ce qu'il jugeait un succès, il ne laissait pas ignorer qu'un succès pareil ne se remporterait pas deux fois. Jugeant le rôle d’informateur insuffisant, il se haussait jusqu’à celui de conseiller : « Si l’on continue, disait-il, à traiter si durement l'Eglise de France, je ne saurais répondre à la longue de la patience du chef de l’Eglise catholique. » Puis, avec un accent un peu fier et en homme qui se souvient de son caractère sacré, il marquait les limites de sa propre docilité : « On peut, disait-il, exiger de moi ce qui est possible, mais non ce qui est au-dessus de toutes les forces humaines dans des choses qui intéressent si directement l’honneur, la conscience et le devoir. »

Ceux vers qui montaient ces dépêches avaïent déjà laissé échapper le gouvernail, L’Assemblée constituante avait usurpé les affaires religieuses aussi bien que les affaires politiques. A l’heure où Bernis communiquait à sa cour le premier avertissement de Pie VI, le Comité ecclésiastique mettait la dernière main au projet de Constitution civile.

Dès le commencement de mai 1790, les papiers publics parvenus à Rome annoncèrent les prochaines innovations. Cardinaux, prélats, étrangers de distinction, tous, suivant le degré de leur intimité ou de leur crédit, s’empressèrent autour de Bernis, essayant de pressentir ses instructions

ou de sonder ses pensées. Celui-ci gardait une attitude calme et affectait même par intervalles de masquer ses soucis sous la frivole légèreté de sa jeunesse. Mais son assurance n’était qu'empruntée. Ce qui l’inquiétait le plus, c'était le silence de sa cour. En cette période si décisive pour l'Eglise, les dépêches de Montmorin, rares et courtes, demeuraient muettes sur la Constitution civile du clergé. Se jugeait-il impuissant à rien prévenir? Estimait-il que son incompétence en matière théologique lui commandait la réserve? Ou bien encore, au milieu des embarras de la politique, plaçait-il au second rang les questions religieuses, comme choses qui n’amènent pas d’émeutes et sont toujours susceptibles d’arrangement? Un seul souci hante le ministre : prévenir toute protestation du Saint-Père. « La cour de Rome, écrit-il dès la fin de mars, ne pourrait que se compromettre en risquant la moindre démarche ». « Toute lettre, quelle qu’elle soit, ajoute-t-il un peu plus tard, ne ferait qu’échauffer les esprits ». Une plainte, même générale, même discrète jusqu’à l’effacement, paraît encore excessive, La recommandation se renouvelle avec tant d’insistance qu’il semble que tout soit sauvé si on a fermé la bouche au pape. Comme Bernis a fait valoir la modération de Pie VI, attentif à ne pas publier son allocution consistoriale, Montmorin répond d’un ton légèrement dédaigneux : « Les objets qui intéressent la curiosité publique sont ici tellement variés qu’on a perdu de vue au bout de deux jours le consistoire secret, et il ne paraît pas qu’on se soit occupé de découvrir ce que Sa Sainteté a voulu cacher (1). » Avec une insignifiance voulue, la correspondance se rabaisse comme pour se mieux dérober. Elle s’éparpille en détails, peu séants à force d’être prolixes, sur le traitement matériel et les diminutions pécuniaires de l’ambassadeur. Sur ces entrefaites, un jour vient où Montmorin prend la plume

(1) Dépêche de M. de Montmorin au cardinal de Bernis, 41 mai 1790. (Archives du ministère des affaires étrangères.)

avec un grand embarras. C’est que l’Assemblée constituante vient de rendre le décret qui abolit les titres, et supprime dans les actes toutes les appellations honorifiques. Le ministre ne sait comment annoncer l’impertmente nouvelle; il se confond en regrets, en excuses, et c’est après avoir épuisé tout ce que la langue française fournit de protestations obséquieuses qu’il se décide à courber toutes les grandeurs du cardinal sous le niveau de l'égalité récemment proclamée.

L’anxiété croissait au Vatican. A Paris le nonce, Mer Dugnani, n’était guère mieux informé que Bernis ne l'était à Rome. Mais le peu qu’il mandaïit ne pouvait qu'inquiéter. Vers la fin d'avril, il envoya au cardinal Zelada un pamphlet infâme qui, sous ce titre: la Journée du Vatcan, circulait impunément au Palais royal. Le 10 mai 1790, il eut une entrevue avec M. de Montmorin : « Ah! lui dit celui-ci en faisant allusion à certains articles de la prochaine Constitution civile, c’est en vain que j’ai essayé d’obtenir du Comité ecclésiastique une entente quelconque avec le Saint-Père », Parmi les évêques, le représentant du Saint-Siège recueillait des impressions en général décourageantes. Avec une intention marquée, ils insistaient auprès de lui sur la nécessité de céder beaucoup. « Il faut, répétaient-ils, que Sa Sainteté vienne au secours de l’Eglise et, même au prix des plus grands sacrifices, sauve l’unité ». Si l’on en croit Dugnani, beaucoup ne paraissaient pas répugner à une nouvelle démarcation des diocèses. Le nonce était un ami de la France, en sorte que ses informations, loin d’être dictées par le dénigrement, demeuraïent, selon toute apparence, au-dessous de la vérité. Sentant la erise prochaine, la jugeant inévitable, le Saint-Père se réfugiait en Dieu. Comme les fêtes de la Pentecôte approchaient, il ordonna qu’en ces jours où les fidèles ont coutume d’invoquer les lumières d'en haut, des prières publiques fussent célébrées dans les principales églises de Rome. Elles se prolongèrent à Saint-Pierre, à Sainte-Marie-

Majeure, à Saint-Jean-de-Latran, jusqu’au dimanche de la Trinité, et au milieu d’un extraordinaire concours. Chose singulière! Montmorin prit ombrage, même de ces cérémonies pieuses. Il craignait que quelques évêques français ne voulussent s’y associer, que des pêlerins n’arrivassent des provinces méridionales, que le bruit de ces manifestations ne fournit un prétexte aux révolutionnaires. Quand Pie VI connut cet excès de circonspection, un peu de persiflage lui échappa à travers son habituelle patience : « Ah dit-il au cardinal de Bérnis, plût à Dieu que Sa Majesté très Chrétienne ne courût d'autre péril que celui de nos prières ».

Laissé sans instructions, l’ambassadeur de France devinait tout ce que son gouvernement négligeait de lui mander. De plus en plus, ce prélat fastueux et mondain s’épurait jusqu’à la conception des vertus qu'il avait laissées sommeiller. Il avait, au début de la Révolution, beaucoup gémi sur la perte de ses biens : voici qu’en dépit de quelques regards mélancoliques sur ses richesses, il se résignait à la médiocrité, en vieillard qui aura toujours assez pour mourir. Son langage se pénétrait d’une piété inaccoutumée. Le, 26 mai, au moment des prières publiques ordonnées par. Pie VI, il écrivait à M. de Montmorin : « Nous prions ici de tout notre cœur pour obtemir du Ciel les secours dont la religion, la papauté et les peuples ont besoin, même dans Pordre politique ». Cependant les journaux, les co:respondances, ne laissaient plus aucun doute sur les atteintes portées à l’Eglise de France. La Constitution civile se discutait. Déjà un grand nombre d’articles avaient été votés, Une seconde fois, Bernis s’enhardit jusqu’au rôle de couseiller : « Je viens de lire rapidement, écrivait-il le 30 juin à M. de Montmorin, ce que des feuilles imprimées rapportent de l’Assemblée nationale. » Il ajoutait, comme par un reproche discret au ministre qui le laissait dans l’ignorance : « Il est vrai que ces feuilles n’ont point l’authenticité nécessaire, » Puis il relatait, d’après le bruit public, ce qu’il

savait sur les articles déjà votés, sur ceux qui demeuraient encore en projet. S’étant exprimé de la sorte, il poursuivait en ces termes : « La sanction de pareils décrets ne peut se faire sans l’avis réfléchi des évêques consultés, des docteurs, des théologiens et des canonistes les plus instruits. Une telle sanction intéresse particulièrement la conscience du roi très chrétien, fils aîné de l’Eglise; elle pourrait occasionner un schisme si elle n’était pas conforme aux Canons, aux Conciles, et aux principes établis dans le royaume. » Avec un surerott de gravité, avec une singulière prévoyance, Bernis concluait en ces termes : « Je manquerais essentiellement à mon devoirsi je n’avertissais du danger qu’il y aurait à statuer légèrement sur une matière si délicate, siimportante, et dont la décision précipitée aurait infailliblement les suites les plus funestes, »

Le roï était à Saint-Cloud. Dans cette belle retraite où il séjournait pour la dernière fois, les bruits de la capitale ne lui arrivaient que par sons affaiblis. Combien le pauvre prince n’eût-il pas été heureux s’il eût pu s’en isoler tout à fait! Quand, des hauteurs qui dominent la Seine, les hôtes du château apercevaient de loin la grande ville, ils éprouvaient une volupté intense, celle de sentir l’espace entre leurs ennemis et eux. « Paris, écrivait Mme Elisabeth, est bien beau, mais dans la perspective; je le vois d’ici comme je veux le voir. » La reine se reprenait aux goûts champêtres et,expansive comme on l’est dans l’infortune,se répandait en confidences : « Combien autrefois, disait-elle, n’ai-je pas aspiré à me trouver à Paris! Qui m’eût dit que j'y serais

abreuvée d’amertumes (1)? » Le dauphin, jouissant du grand

(1) Mémoires de la duchesse de Tourzel, t. I, p. 111.

air et des grands bois, souriait à la vie comme s’il eût eu de longs jours à vivre. Le roi s’essayait à oublier le trône et y parvenait quelquefois. Libre, il l’était encore, quoique vaguement surveillé, quoique déjà suspecté de fuite. Un jour, en une de ses promenades, il ne rentra pas à l’heure accoutumée; aussitôt, dans: le château, le bruit s’accrédita qu’il s’était échappé.

Bon gré mal gré, le souci des affaires renaissait. Entre toutes les affaires, la plus importante était celle de la Constitution civile. Elle eût été grave pour tout le monde. Pour Louis XVI elle était angoissante. Non seulement croyant mais piéux, sa couronne le touchait moins que son salut, et il était de ceux qui craignent un péché plus encore qu’une faute. A la voix de la conscience religieuse s’ajoutait pour lui le souvenir des engagements solennels pris au début de son règne. N’avait-il pas, au jour de son sacre, promis de protéger la religion catholique et de ne jamais souffrir qu’une atteinte y fût portée?

Vers la fin de juin, on ne put plus conserver aucun doute sur les intentions de l’Assemblée. La droite ne combattait plus, ayant perdu l'espoir. Encore quelques jours, et l’ensemble du projet serait adopté. Dès lors, la seule question fut de savoir si le roi sanctionnerait le décret ou y opposerait sOn feto.

Opposer son veto, le pouvait-il efficacement? Et son prestige demeurait-il assez intact pour lui permettre un acte viril d'autorité?

Même à travers la voie douloureuse où il cheminait depuis un an, le pauvre prince avait recueilli maintes fois les témoignages. d’amour de ses sujets. L'Assemblée, tout en limitant inconsidérément ses attributions, ne le dépouillait qu’en l’environnant de respect. Elle lui avait décerné, après le 4 août, le titre de Restaurateur de la liberté française. Quand, le 4 février 1790, il était venu, d’un beau mouvement spontané, dans la salle du Manège pour affirmer son

union avec les représentants du peuple, son langage avait soulevé de telles acclamations que jamais monarque n’en recueillit de plus bruyantes. Lorsque les députés avaient dû régler la liste civile, ils avaient laissé courtoisement au rûi le soin de la fixer lui-même, et ils avaient mis leur bonne grâce à la voter sans débat. La publication du livre des pensions, du Uvre rouge, en mettant à nu les pires scandales du favoritisme, avait atteint la cour plus encore que le monarque. Pendant l'hiver de 1789 à 1790 Louis XVI, triomphant de sa timidité naturelle et élargissant l'étiquette, s’était montré un peu plus au dehors : il avait visité les hôpitaux, les églises, les établissements d'utilité publique, s'était même aventuré dans les faubourgs. Presque partout l'accueil avait été chaleureux, et plus d’une fois les feuilles révolutionnaires en avaient exprimé leur dépit. Les agitateurs pervers, qui devaient, dans les années suivantes, décupler par de nombre et l’audace, n’avançaient que par voie oblique ou se cachaient. Beaucoup de ceux qu’on appelait alors les pairiotes étaient des démolisseurs inconscients, non encore tout à fait gâtés, badauds plutôt que fanatiques, grisés de paroles factieuses plutôt qu’animés de desseins criminels. Bourgeois, gardes nationaux, membres des administrations locales souriaïent au désordre, y aidaient même quelquefois, par imprévoyance, ineple, goût de détruire; mais Louis XVI, avec sa bonhomie un peu brusque, avec sa fruste simplicité, avec son amour pour son peuple, demeurait celui que, dans leurs jours de calme et de sagesse, ils appelaient « notre bon roi ».

Au moment où s’achevait le débat de la Constitution civile, Louis XVI puisa un regain de force dans une manifestation qui semblait préparée pour humilier la royauté.

Les départements avaient expédié à Paris des délégués pour célébrer l’anniversaire de la prise de la Bastille. Les fédérés (c’est ainsi qu’on appela les envoyés des provinces) assistèrent le 14 juillet à une fête, moitié patriotique moitié

religieuse, où se multiplièrent, avec Pappareïl théâtral du temps, les symboles de l’ancien régime anéanti. Le roi, par hasard, fut habile. Il vint de Saint-Cloud, se mêla au mouvement et, en s’y mêlant, le confisqua à son profit. Dans les jours qui suivirent le 44 juillet, les gardes nationaux, demeurés dans la capitale, furent reçus aux Tuileries, chargés de divers postes d'honneur, présentés à ra famille royale. L'effet fut prodigieux. Ces hommes simples, peu instruits, entamés plutôt que pervertis, ne résistèrent pas à la bonté du monarque, à l’attirante beauté de la reine. Le jeune dauphin surtout les toucha, et on les vit, au sortir du jardin réservé à l’enfant, se disputer quelques rameaux ou quelques feuilles que le petit prince avait touchés. Encouragés par la débonnaireté du souverain, ils lui -exprimèrent leurs vœux. Avec une familiarité ardente, et mieux inspirés que ne le furent jamais les courtisans, ils l’exhortèrent à visiter les provinces, à prendre contact avec elles, à dissiper par sa présence les préjugés. Ainsi parlèrent les délégués de la Touraine, du Poitou, de la Normandie, du Dauphiné, de la Bretagne (1). Puis se répandant à travers la ville, ils la remplirent du cri de : Vive le roi/ Avec un dépit plein de colère, Marat dans l’ A m1 du peuple, Loustalot dans les Révolutions de Paris, Camille Desmoulins dans les Révolutions de France et de Brabant dénoncèrent la déviation de cette fête populaire devenue presque fête royaliste. Dans la correspondance du futur évêque constitutionnel Lindet, nous lisons ces lignes : « Si la cour était mieux organisée, quel parti ne pourrait-elle pas tirer de l’enthousiasme absurde des têtes françaises (2)! » Un an plus tard, au retour de Varennes, Barnave exprimeraït la même pensée : « Ah! disait-11 à Mme Elisabeth, si le roi avait su profiter de la fédération, nous étions perdus (3). »

(1) Mémoires de la duchesse de Tourzel, À. I, p. 147-154. — V. aussi Mémoires du marquis de Ferrières, t. II, p. 98 et 99.

(2) Correspondance, p. 212.

(3) Mémoires de Mme la duchesse de Tourzel, t. I, p. 151,

À ne consulter que les apparences, ce regain d’affection fidèle semblait convier Louis XVI à ressaisir enfin son

pouvoir, à limiter ses longs sacrifices. Et quelle résolution

eût été plus avisée que celle de ne pas compliquer par un conflit religieux les embarras politiques!

Toutes choses tournant au profit de la Révolution, il arriva au contraire que ces témoignages de popularité amollirent, loin de la fortifier, la volonté déjà si faible du roi. Pendant l’été de 1790, Louis XVI, très revenu des projets contre-révolutionnaires, n’avait d’autre plan que de louvoyer prudemment, d’éviter les chocs, d’observer la Constitution, et d’attendre que la pratique en montrât les lacunes ou les dangers. Le discours du 4 février 1790 avait été l'exposition de ce programme, et le prince y était demeuré fidèle. Dans cette politique, toute faite de ménagements, le roi plaçait son appui dans les bourgeois des villes, ravis de toute supériorité nobiliaire effacée, mais déjà inquiets que la Révolution dépassât leur niveau, dans les masses rurales, charmées des privilèges abolis, mais n’imaginant pas que leur sort pût se séparer de la royauté, dans les corps judiciaires récemment élus et en général choisis avec sagesse, dans les plus honnêtes des directoires de département et de district, dans les plus modérées des municipalités. Mais cette harmonie un peu fragile, non tout à fait exempte de défiances, serait-elle à l’épreuve d’une lutte avec l’Assemblée? Le 14 juillet et dans les jours qui avaient suivi, Louis XVI avait recueilli, avec une surprise pleine de joie, les hommages des fédérés. Cependant les mêmes hommes qui criaient: Vive le roi! criaient plus fort encore: Vive La Fayeite! Ces amis si nouveaux, de fidélité sincère mais si peu affermie, ne seraient-ils pas troublés, rebutés peut-être par un conflit avec la Constituante, et par un conflit naissant des affaires du clergé? Le peuple était ignorant, la bourgeoisie voltairienne ou janséniste, et plusieurs jugeraient sans doute misérable

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qu’on s’émût ainsi pour des prêtres. Une haute et maîtresse prévoyance eût pu pressentir, mesurer, dévoiler avec autorité tout ce qu’il y a de gravité dans les querelles religieuses, tout ce qu’elles portent en elles de terribles et durables divisions. Mais à cet égard tout manquait, et un prince capable de proclamer ces maximes, et une nation capable de les comprendre. L’avenir seul montrerait dans ses conséquences funestes l’œuvre de l’Assemblée. C’est ainsi que Louis XVI puiserait un redoublement de perplexité, même. dans le passager retour de la faveur publique. Par scrupule de conscience, il inclinait à ne point céder : mais en même temps son âme affamée de paix tremblait de compromettre cette politique de conciliation dont il venait de goûter les premiers fruits.

Déjà le décret principal sur la Constitution civile était voté; il ne restait plus qu’à régler les traitements et à fixer les dispositions transitoires. La décision royale ne se pouvait plus guère différer. En ces troublantes conjonctures, l’avis des dignitaires ecclésiastiques serait, aux yeux du souverain, d’un inestimable prix. Dans les conseils du monarque sié-’

. geaient, comme on l’a dit, deux prélats considérables : l’an-

cien archevêque de Vienne, M. Lefranc de Pompignan, chargé de la feuille des bénéfices; puis le garde des sceaux, M. Champion de Cicé, archevêque de Bordeaux. Le premier avait passé sa vie à combattre l’incrédulité et jouissait d’une grande réputation de vertu, mais il était vieux, déjà peut-être un peu affaibli — car il devait mourir quelques mois plus tard — et en outre pénétré jusqu’à l’excès par la gravité des dangers publics. Le second incarnait assez bien en lui ces évêques du dix-huitième siècle, plus curieux de l’administration civile qu’absorbés dans leurs fonctions saintes. Îl avait été l’ami de Turgot, avait présidé comme évêque de Rodez, l’assemblée provinciale de la Haute- Guyenne. La Révolution l’avait d’abord fort effrayé; puis se ravisant il avait été, aux Etats généraux, l’un des pro-

moteurs de la réunion des ordres, ce qui lui avait valu, au dire de Montlosier, une popularité presque égale à celle de Necker. Son dévouement à lPEglise m'était point suspect; mais la longue pratique des affaires et des ambitions humaines avait un peu voilé à ses yeux l’auguste et rigide simplicité des choses sacrées. Loïn de pousser à la résistance, l'archevêque de Bordeaux jugea qu’il y auraït moindre mal à ménager l’Assemblée qu’à Firriter par un velo; quant à M. Lefranc de Pompignan, impressionné, comme il Pécrirait quelques jours plus tard à Pie VI Iui-même (1), « par les nécessités d’un temps douloureux, par l’imminent péril d’un schisme », il accepta cet avis et en l’acceptant se l’appropria.

Une combinaison surgit qui visait à satisfaire la représentation nationale sans méconnaître trop ouvertement Pautorité du pape. Le roi promettrait sa sanction, mais ajouterait qu’il suspendait la promulgation jusqu’à ce.que . l'issue des pourparlers avec Rome permit d’exécuter les nouveaux décrets. L’expédient, loin d’être habile, n’était que décevant. On s’assurait des délais; et avec le temps, pensait-on, on obtiendrait du Saïnt-Père des sacrifices, de PAssemblée peut-être des concessions. À cet égard la chimère était double, le pape ne pouvant pas bouleverser à son gré l’ancienne discipline, et l’Assemblée étant trop vaine pour rien retirer. Par ailleurs, le projet ne laissait pas que de cacher un artifice assez raffiné. En donnant la parole au chef de l'Eglise, on lui laïssait la responsabilité du refus, ce qui permettrait de le dire intraitable et de s’amnistier soi-même plus aisément. En cet arrangement se reconnaissait toute la politique des faibles qui, ne voulant point céder, n’osent point non plus résister, se traînent en ajour-. nements, se flattent d’avoir tout gagné quand ils n’ont fait qu'enhardir leurs ennemis, s’imaginent être fort avisés quand ils ont échelonné leurs capitulations, et essayent

(47 Lettre du 29 juillet 1790. (TH&INER, Documents relatifs aux affaires, religieuses de France, t. I. p. 283.) |

de se tromper sur leurs fautes en les dosant en deux fois.

Le décret complémentaire sur les pensions et traitements fut voté le 24 juillet. Vers ce temps-là fut remise à Louis XVE, par l'intermédiaire du nonce Pugnani, une lettre bien propre à raviver ses scrupules. Elle émanait du souverain pontife et portait la date du 10 juillet. Sentant que l’Assemblée ne reculerait pomt et mquiet jusqu’à lPangoisse pour FEglise de France, le pape s’était décidé à marquer au roi, par un avertissement très net quoique affectueux, son jugement sur les innovations récentes. « Nous vous déclarons, lui écrivait-il, de la manière la plus expresse que, si vous approuvez les décrets relatifs au clergé, vous entrainez par cela même votre nation entière dans le schisme... Vous avez fait de grands sacrifices au bien de vos peuples, mais vous n'avez pas le droit d’ahéner en rien ni d’abandonner ce qui est dû à Dieu et à l'Eglise dont vous êtes le fils aîné. » Le pape, pour retenir Louis XVI dans la fidélité au Saint-Siège, se fiait aux archevêques de Bordeaux et de Vienne à qui il venait d'écrire : « Votre Majesté, mandaitil au prince, a dans son conseil deux archevêques : l’un, pendant tout le cours de son épiscopat, a défendu la religion contre les attaques de l’incrédulité; l’autre possède une connaissance approfondie du dogme et de la discipline... Consultez-les (4). »

À quelle date Louis XVI eut-il cette lettre? On ne le saït point exactement. Mais il résulte d’une dépêche de M. de Montmorim au cardinal de Bernis (2), qu’elle lui fut remise avant le 27 juillet. Que déciderait le pauvre prince? La remontrance était grave. Mais quoi! le pontife désignait pour conseillers au roi précisément ceux dont le souverain venait de prendre l’avis. Or cet avis avait été de ne point

(4) THEINER, Documents relatifs aux affaires religieuses de France, "à i À P:. es

(2) Dépêche du 27 juillet 1790. (Archives du ministère des affaires étrangères.)

braver l’Assemblée. Le pape, renfermé au Vatican, était sans doute mal renseigné sur l’acuité des passions publiques : les archevêques, au contraire, vivant au centre de l’agitation, savaient quels sacrifices extraordinaires exigeaient des circonstances, extraordinaires aussi; en outre, leur rang dans la hiérarchie sacrée prêtait à leurs conseils un caractère d’absolution. Autour du prince se murmurait partout le mot de « concessions » et ceux mêmes qui seraient plus tard très fermes n’osaient, à ce premier moment, prêcher la résistance. On se persuada, on parvint à se persuader qu'il ne s’agissait que d’arrangements provisoires, que rien n’était définitivement conclu, que le champ resterait ouvert aux négociations. Louis XVI promit de sanctionner la loi. Il déclara seulement qu’il en suspendait la publication jusqu’à ce que, par entente, soit avec le Saint-Siège, soit avec les évêques, il eût pourvu aux moyens de l’exécuter (1).

Il fallait traduire, à l’usage de la chancellerie romaine, cette tortueuse politique, à la fois candide et osée, qui prétendait bouleverser l'Eglise avec le consentement de l’Eglise elle-même. Le ministre des affaires étrangères se récusa, alléguant son incompétence. M. de Cicé, archevêque de Bordeaux et garde des sceaux, prêta sa plume. Sinousen croyons M. de Montmorin, il eut pour collaborateur (et ce trait seul achève de peindre la confusion des esprits) le très vénérable et très pieux M. Lefranc de Pompignan. L’Assemblée était près et, en outre, menaçante : le pape était loin, débonnaire et désarmé. C’est au pape que l’on demanderait les sacrifices. Les instructions gouvernementales, libellées sous la forme d’un mémoire au cardinal de Bernis, commençaient par proclamer, comme un fait accompli, l’acceptation par le Roi de la Constitution civile. Puis, se contredisant aussitôt, elles semblaient subordonner l'exécution du décret à l’agrément du Saint-Siège, « à la sagesse et aux

(1) V. DURAND DE MaAïLLANE, Histoire du comité ecclésiastique, p. 86.

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lumières duquel il importait de recourir avant tout ». Ces formules de respect n'étaient d’ailleurs qu’apparence; car on ne consultait le chef de l’Eglise qu’à la condition qu’il fourntît de suite la réponse qu’on lui dictait : « M. le cardinal de Bernis, disait l’instruction, devra donner au Saint-Père une connaissance exacte de la condition où se trouve la France par rapport à la religion, et il conclura de ces circonstances que l’exécution des décrets sur la religion ne peut souffrir de délai. » La suite du document énumérait les motifs que développerait l’ambassadeur pour déterminer l'approbation pontificale. Plusieurs de ces motifs étaient bien fragiles. D’autres ne pouvaient, vis-à-vis du Saint-Père, être exposés sans impertinence : c’est ainsi qu’on invoquait le sentiment de l’Assemblée qui jugeait la constitution du clergé comme « étant du ressort unique de la puissance civile». Les rédacteurs de l'instruction, jugeant la foi chrétienne plus affaiblie encore qu’elle ne l'était, se fondaient pareillement sur l’esprit des peuples : « Leur disposition leur inspirera, selon toute apparence, de l'éloignement pour les pasteurs qui les guident encore, et leurs regards se tourneront vers ceux que la nouvelle loi leur assigne. Ils affecteront, dès ce moment, de méconnaître ceux qu’ils n’auront pas élus. » Le mémoire se continuait par un double hommage à l’Assemblée qui avait souvent manifesté l’intention de ne pas toucher à la religion, et au roi qui préférerait toujours se concerter avec le Saint-Siège. Derechef on proclamait que la promulgation était urgente et que, par suite, la réponse du Saint-Père ne se pouvait différer. Sous une forme péremptoire, peu séante chez un laïque, tout à fait singulière chez un évêque, on énumérait les sacrifices que consentirait le Souverain Pontife. Il devrait autoriser les nouvelles distributions des métropoles. Il adhérerait pareillement à la nouvelle délimitation des diocèses. Il tolérerait les réformes décrétées dans les églises cathédrales et métropolitaines. Il jugerait bon que toutes dispenses fussent désormais conférées

par les évêques. Enfin il ne s’opposerait pas au système qui établissait partout, pour les évêques comme pour les curés, le régime de lélection et transportait à l’évêque métropolitain la confirmation canonique. Ces changements qui transformeraient toute l'Eglise de France étaient énumérés avec un aplomb tranquille, pt avec un redoublement d’insistance pour que la réponse ne tardât pas. Cependant on admettait, on voulait bien admettre, que le pape fût un peu effarouché de cette promptitude et, avant de prendre une si grande décision, tint à se ressaisir, à s’entourer d’avis. Aussi on consentait à juger toute naturelle, soit une consultation du sacré collège, soit des conférences entre délégués pontificaux et délégués français. Seulement ce qu’on sollicitait, ce qu’on réclamait, ce qu’on exigeait de suite, c’était une approbation provisoire. Ici se découvrait la véritable disposition du roi et de ses conseillers, pressés par l’Assemblée, n’osant lui résister, et courbant la tête, mais avec l’arrière-pensée de se relever un jour. Ils tiendraient une sorte de solution qui n’en serait pas tout à fait une et qui n’engagerait qu’à demi: puis ils attendraient avec l'espoir vague, indéterminé, que le temps ou la raison des peuples userait les nouveautés et remettrait toutes choses à leur place. Ainsi agissent les faibles, nullement malhonnêtes par tempérament ou par intention préconçue, mais glissant par leur faiblesse même dans une dubplicité inconsciente. Cette conduite, faite de peur vis-à-vis de l’Assemblée, ne laissait pas que d’être, vis-à-vis du pape, singulièrement osée. Ce qu’on lui demandait, c'était d'autoriser une Eglise nouvelle pour le plus grand service de la politique royale, sauf à refaire en tout ou en partie l’ancienne Eglise dès que cette même politique royale serait tirée de ses embarras. Soit qu’on n’imaginât point de bornes à la condescendance de Pie VI, soit qu’on le crût déjà frappé de terreur, on poussait plus loin l’exigence, et on se hasardait à lui suggérer, non seulement de ne point combattre, mais de patronner la Constitution civile.

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On prévoyait vaguement quelque résistance. Aussi le pape était supplié de prévenir par son intervention auprès des fidèles toute cause de troubles, d’unir son autorité morale à la force du bras séculier, de se faire, à sa manière, gendarme pour l’exécution des décrets de l’Assemblée. Cette intervention, au surplus, serait comme le reste, provisoires car elle durerait, disait l’instruction avec une obscurité voulue, jusqu’à ce que les choses aient pu être mürement traitées à la satisfaction commune (1).

A ce mémoire, Montmorin joignit une dépêche pour Bernis, dans laquelle il recommandait de nouveau la hâte. Le paquet se compléta par une lettre de Louis XVI à Pie VI en réponse à son message du 10 juillet. Dans cette lettre, datée du 28 juillet, le prince protestait en termes émus de son attachement au Saint-Siège. « Je regarde, disait-il, comme un de mes plus beaux titres celui de fils aîné de l'Eglise. Ces sentiments ne s’affaiblissent pas au milieu des difficultés qui m’environnent. » Mais, après avoir parlé de la sorte, il ajoutait : « Je communique à Votre Sainteté les décrets de l’Assemblée nationale. Mon intention, publiquement déclarée, est de prendre les mesures nécessaires pour leur exécution. » Il était prêt, poursuivait-il, à accueillir avec respect les observations du Saint-Père; toutefois il le suppliait de prendre en considération l’état de l’Eglise de France. — Toutes ces pièces ayant été rassemblées, un courrier fut appelé auquel on ne prescrivit qu’une chose : arriver vite et à tout prix. Puis les conseillers du roi, aussi pressants vis-à-vis du pape que l’Assemblée était pressante vis-à-vis d’eux, se mirent à supputer fiévreusement le temps indispensable pour l’aller et le retour. Entre les deux voyages, l’impatience laissait à peine à Bernis quelques heures de répit pour courir au Vatican, au pape quelques heures de réflexion pour changer l'Eglise de France, au courrier quel-

(1) Archives du ministère des affaires étrangères.

ques heures de repos pour retraverser l'Italie et regagner Paris. « Qu’on aïlle vite, qu’on aille vite », tous les documents se résumaient en ces mots. Ainsi parlaient les archevêques, ainsi parlait Montmorin; et ils n'étaient en cela que les fidèles interprètes de Louis XVI, trop faible pour braver l’Assemblée, trop bon chrétien pour braver le pape, torturant sa pensée à concilier l’inconciliable, et attendant du Vatican avec angoisse la licence de capituler sans péché.

A Rome, Bernis s’effrayait du long silence de sa Cour, s’efforçait, en dépit de ses inquiétudes, de garder toute son assurance devant les étrangers, et continuait à transmettre à M. de Montmorin des conseils qui sans doute demeureraient inécoutés. Il était en ces dispositions quand, le 11 août, arriva à l’ambassade le courrier de cabinet dépêché par le gouvernement français. Le cardinal déplia le paquet, lut, relut le mémoire. Quand il s’en fut pénétré, son impression fut la stupeur, et après avoir regretté qu’à Paris on s’obstinât à se taire, il regretta davantage encore qu’on se fût décidé à parler.

A quatre cents lieues de son pays, il jugeait avec le calme de l’éloignement, avec le sang-froid de la sécurité personnelle, tout ce qu’on ne discernait à Paris qu’à travers le voile de la peur. « Les instructions sont très belles, écrirait-il à quelques jours de là à M. de Montmorin. » On peut être assuré que ces mots, sous sa plume, n’étaient que pure politesse pour un document archiépiscopal. La réflexion, loin de calmer ses perplexités, les accrut. Son embarras fut double, et par la nature inouïe des demandes, et par la hâte plus inouïe qui refusait tout délai pour la réponse,

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Le 13 août, l’ambassadeur fut reçu par le Saint-Père. Le pape, depuis deux jours, connaissait la sanction. Cette nouvelle, si nous en croyons une dépêche du cardinal Zelada, l’avait plus affligé qu'aucune autre calamité de son règne. La perspective d’une négociation ultérieure, s’ouvrant après coup, n’avait été pour lui que médiocre allègement. Pie VI ne cacha point à Bernis sa surprise douloureuse, mais n’ajouta à l’expression de sa tristesse aucune parole malveillante ou amère. Bien au contraire, il loua les sentiments religieux du roi et avec émotion plaignit ses infortunes. « Je suis, dit-il, disposé à faire pour éviter un schisme tout ce que permettent la conscience et l’honneur. Mais vous comprendrez qu’en une matière aussi importante, je ne puis me décider légèrement et sans consulter les cardinaux. » Bernis, en mandataire fidèle de son gouvernement, répéta tout ce que ses instructions lui prescrivaient de dire. Sans produire ces instructions elles-mêmes qui, présentées dans leur teneur originale, eussent certainement blessé, il parla d’arrangements

qui ne seraient que provisoires, évoqua l’image des troubles

et des malheurs qu’un retard pourrait entraîner. Le Saint- Père l’interrompit : « Je connais votre situation; autant et plus que vous je redoute le schisme; mais si les remèdes doivent être prompts, ils doivent être mûrement réfléchis. » Avec un accent de doux blâme, le pontife regretta que le roi eût été amené à sanctionner les décrets avant tout concert avec lui. « Cette sanction, continua-t-il, m’ôte beaucoup de moyens que j'aurais pu employer. Aujourd’hui, dans le grand conflit des opinions, toute décision du Saint-Siège peut devenir dangereuse, et conduire au schisme ou du moins aux plus cruelles divisions. » Pie VI savait, par les lettres des évêques de France, les répugnances qu’éveillait chez beaucoup d’entre eux la nouvelle constitution du clergé. Avec à-propos, il s’arma de ces témoignages. « Les décrets, dit-il, blessent autant les maximes gallicanes que les règles de l’Eglise universelle. Je pourrais occasionner de grandes

scissions dans l’épiscopat français, soulever même une partie

du clergé contre Rome si, par quelque arrangement même provisoire, je n’avais aucun égard aux sentiments d’une Eglise qui jusqu'ici a fait tant d'honneur à la religion. » Bernis fut saisi par la justesse de cette remarque. Si la résistance de Pie VI était taxée d’entêtement, ses concessions ne seraient-elles pas taxées de faiblesse? Pendant deux heures l'entretien se prolongea, le cardinal développant avec une obéissance correcte la politique de son maître, le pape se dérobant avec une fermeté triste et aussi attentive à ne rien accepter qu'à ne rien briser. Il fut convenu que Bernis enverrait au Saint-Père un extrait de ses instructions et qu’il ferait traduire cet extrait en italien afin que l'intelligence en fût plus aisée. A ces pièces, il joindrait un mémoire où seraient consignées les vues de son gouvernement. Au moment de lever l’audience, le pape dit à l’ambassadeur : « Je vais consulter, sans perdre de temps, une assemblée composée de cardinaux, chefs d'ordre, préfets de congrégations. » Par là il entendait marquer sa volonté d'examiner les demandes françaises sans aueun parti pris de refus, mais au contraire avec un grand, un sincère désir d’accommodement. La seule chose qu’il repoussât, c’était une hâte aussi incompatible avec la gravité des conjonctures qu’ avec les habitudes traditionnelles de l'Eglise (4).

Le courrier envoyé de Paris attendait. Le 18 août il re-

: partit pour la France, porteur d’une dépêche de M. de Ber-

nis à M. de Montmorin et d’une lettre de Pie VI à Louis XVI. Dans sa dépêche, l’ambassadeur rapportait son entretien

avec le Saint-Père, faisait valoir la bienveillance constante

du pape, exhortait son gouvernement à pratiquer la patience et à l’imposer autour de lui. Quant à Pie VI, tout en annonçant au roi la réunion prochaine des cardinaux, il s’abstenait de formuler trop d'espoir sur le résultat de ces

(1) Dépêche du cardinal de Bernis à M. de Montmorin, 148 août 1790. (Archives des affaires étrangères.)

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conférences. Rappelant sa conduite passée : « Si nous n'avons pas, disait-il, prêché sur les toits, nous n’avons pas non plus dissimulé la vérité.» Il s’appliquait enfin à proclamer, et avec une fermeté de langage qui ne laissait place à aucune équivoque, l’inaliénable souveraineté de l'Eglise dans les matières spirituelles (1).

Le mot décisif se prononcerait à Paris bien avant que le jugement du Saint-Siège se formulât à Rome. Ce que l’Assemblée pénétrait des perplexités royales l’irritait sans suffire à l’intimider. Dans la double infatuation de sa toute-puissance et de son savoir, elle n’imaginait pas que ses volontés souffrissent un délai ou qu’une œuvre sortie d’elle eût besoin de revision. Dès le commencement d’août, le comité ecclésiastique délégua deux de ses membres auprès du garde des sceaux pour réclamer une prompte promulgation. Humblement le ministre, qui n’était autre que l’archevêque de Bordeaux, réclama huit jours. Aux démarches privées s’ajoutèrent les sommations publiques. Le 16 août, le député Bouche porta à la tribune les impatiences de plusieurs de ses collègues : il avait, disait-il, interrogé le garde des sceaux, et celui-ci avait attribué le retard à l’Imprimerie royale; mais le directeur de l’Imprimerie royale, interrogé à son tour, avait déclaré n’avoir rien reçu. Trois jours plus tard, Bouche renouvela sa protestation. Certains incidents surexcitèrent l’Assemblée : telle fut la publication d’un mandement émané de l’évêque de Toulon et que le député Sillery dénonça avec un grand étalage d’indignation. Cependant le répit de huit jours, sollicité par M. de Cicé, était expiré. Le comité ecclésiastique chargea son président, Durand de Maillane, de rappeler au ministre ses engagements : si de nouveau la promesse était éludée, l’Assemblée nationale serait solennellement saisie (2). Qu’ajouterai-je? :

(1) Lettre de Pie VI à Louis XVI, 17 août 1790. (THEINER, Documents relatifs aux affaires religieuses de France, t. I, p. 15-16.) (2) DurAND DE MaAiLLaANe, Histoire du comité ecclésiastique, p. 86.

Sous la menace le gouvernement céda, et à la première capitulation qui avait promis la sanction des décrets s’ajouta la seconde capitulation qui promit de les promulguer. M. Lefranc de Pompignan, déjà atteint de la maladie qui devait le conduire au tombeau, n’assista pas aux derniers conseils (1). Le 24 août 1790, avant que le courrier parti de Rome arrivât à Paris, avant même que la réponse du pape eût eu le temps matériel d'arriver, la Constitution civile fut publiée et passa au rang des lois de l'Etat.

La cour de Rome redoutait la pression de l’Assemblée: mais elle n’imaginait pas chez le roi de France cette précipitation à se soumettre. Le mémoire remis par Bernis et tous les autres documents de la grande affaire furent transcrits, afin que les cardinaux, membres de la commission d’exa-

- men, en eussent chacun une copie. Le Saïnt-Père, se hâtant,

mais à la manière de la curie romaine qui, même lorsqu’elle se figure aller vite, n’est jamais bien prompte, se mit à consulter tous ceux qui, dans son entourage, avaient le renom de savants théologiens ou de canonistes experts. « Cette question, écrivait Bernis, agite le pape jour et nuit. » Cependant il importait de masquer les préoccupations, de démentir surtout un bruit accrédité parmi les étrangers et déjà colporté par la presse : celui d’une rupture imminente entre Paris et Rome. Le meilleur moyen de déconcerter ces rumeurs, ce serait de garder le calme extérieur des jours les plus paisibles, d’observer, sans en rien omettre, les règles

(1) Lettre de M. l’abbé Pichot, ancien secrétaire de M. Lefranc de Pompignan, à M. l’abbé Emery, 8 mars 1802. (Bibliothèque du séminaire de Saint-Sulpice, manuscrits.)

du cérémonial accoutumé. La date du 25 août ramenait la Saint-Louis. Elle fut célébrée avec toute la pompe traditionnelle, et même avec un redoublement de solennité. L’archevêque d’Edesse officia pontificaiement à Saint-Louis des Français. La grand’messe fut chantée par les musiciens de la chapelle du pape. À la sortie furent exécutées « les symphonies des meilleurs maîtres ». Puis le palais de l’ambassade se remplit de prélats, de princes romains, d'étrangers notables, tous venus pour épier le visage du cardinal et ne surprenant sur ses traits que bonne grâce et sécurité. Les officieux notèrent tout, « jusqu'aux rafraîchissements qui furent distribués, rapportèrent-ils, avec abondance et de toute espèce ». Pour l’une des dernières fois, pour la dernière fois peut-être, se retrouvait le Bernis des anciens jours, comme jadis fastueux, comme jadis magnifique, cherchant à tromper les autres, à se tromper aussi lui-même, et déployant avec l’aisance d’un grand seigneur tout l’appareil, moitié mondain moitié religieux, d’un prince de l'Eglise qui célèbre la fête du roi très chrétien.

Dès le 31 août, Montmorin mandait avec une brièveté assez rogue à Bernis : « Sa Majesté a fait ce que sa religion lui a inspiré. » Mais ce fut le roi lui-même qui annonça à Pie VI la promulgation définitive. Sa lettre, datée du 6 septembre, rappelait, sans les reproduire de nouveau, les arguments développés dans les précédents messages. On y retrouvait les mêmes sentiments de foi, le même et triste aveu d’une nécessité inéluctable. Pourtant le ton général était plus sec, presque brusque, et dans cette brusquerie se trahissait l'embarras de se justifier (1).

Au cœur de Pie VI émotion fut d’abord très vive. Ainsi, bien avant que la lettre pontificale du 17 août fût arrivée, la Constitution civile avait été déclarée loi de l'Etat; ainsi on n’avait sollicité de conseils que pour se décider avant de

(1) Archives du ministère des affaires étrangères.

les avoir entendus. Pie VI maïîtrisa bien vite ce premier mouvement de l’âme. Dans les événements secondaires, l’incorrection des procédés blesse; qu’importaient les formes quand il s’agissait du destin de l’Eglise de France? Puis

visiblement Louis XVI n’était plus libre, il ne devenait in-

juste qu’à force d’être débile; et le Saint-Père, lisant entre les lignes de la lettre royale, devinait tout ce que la brièveté même du langage cachait d’angoisses inavouées.

On touchait à la réunion des cardinaux. Comme dans les conjonctures décisives, des prières publiques appelèrent sur eux les lumières divines. Il fut convenu qu’ils fourniraient leur avis par écrit et qu’ils s’imposeraient vis-à-vis du public le secret le plus absolu. L’assemblée se tint le 24 septembre. La promulgation récemment faite en France ne laissait pas que de décourager; car Le seul espoir serait désormais de mitiger le mal plutôt que de le prévenir. Accepter la Constitution civile, nul n’y songeait. Quant à la condamner, on

ne l’osait encore, par crainte du schisme et aussi par un reste

de confiance dans un arrangement in ettremis. Dans cet embarras, la vénérable congrégation adopta un avis qui ne l’engageait guère et qui n’était pas tout à fait proportionné à la longue préparation de ses travaux. Elle conseilla que le pape écrivit deux brefs : le premier, adressé au roi, résumerait la doctrine de l’Eglise dans les questions soulevées par l’Assemblée nationale; le second, adressé aux membres de l’épiscopat français, les exhorterait à proposer les voies les plus efficaces pour tranquilliser les consciences et éviter de nouveaux troubles.

Appelé à dire Le dernier mot dans le grand conflit, le Saint- Père usait sa pensée à chercher quelque moyen sauveur. Il savait nettement ce qu’il ne voulait pas : certes il ne vou-

lait pas accepter les décrets sur le clergé; certes 1l ne se lais-

serait pas prendre au piège d’une approbation provisoire. Mais quand il s’agissait de formuler autre chose qu’une négation, sa perplexité tournait à l’angoisse. Il lisait, reli-

sait, sans y puiser beaucoup de lumière, les opinions des cardinaux. Bien qu’on fût à cette époque des vacances où les Romains se reposent encore un peu plus que de coutume, il ne laissait point de loisir aux autres et ne s’en permettait pas à lui-même. Le cardinal Campanelli, l’un de ses principaux auxiliaires, était malade, et cette collaboration ne laissait pas que de lui manquer. Au grand grief de la Constitution civile s’ajoutaient pour le souverain pontife d’autres causes de déplaisir. L'Assemblée nationale ne négligeait aucune occasion de témoigner à la papauté les plus injurieux dédains. À Paris, les journaux, les pamphlets avaient toute licence pour les attaques contre le Saint-Siège. Pour comble de disgrâce, des émeutes avaient éclaté dans le Comtat- Venaissin, avec la complicité de la France, déjà prête à confisquer l’enclave pontificale. En dépit de ces avanies, Pie VI ne perdait sa sérénité que pour la recouvrer presque aussitôt. Témoin de ce rare esprit de conciliation, devenu aussi grave qu'il avait été frivole dans sa jeunesse, Bernis multipliait ses conseils à son gouvernement. Après avoir prêché dans l’entourage du pape les concessions, il prêchait la modération à Paris, et dans ce rôle se haussait jusqu’à lP’éloquence : « Il faut à tout prix, répétait-il dans ses dépêches, éviter le schisme. » Comme Montmorin s’obstinait à demander une approbation, au moins provisoire, des décrets : « Peut-on exiger, répliquait-il, que le chef de l’Eglise catholique en détruise tout l’édifice? » « Le roi, ajoutait-il dans une dépêche du 13 octobre, doit bénir le ciel d’avoir donné à l’Eglise un chef aussi sage qui cherchera toujours de bonne foi le repos, la paix de la France. Que d’autres papes auraient déjà tout brisé (1)! » Cependant Montmorin ne se lassait pas dans ses instances : « Ce serait, écrivait-il le 5 octobre, se bercer d'illusions que de croire qu’un refus pourrait ramener les esprits; il n’aurait d’autre effet que de

(4) Dépêches du cardinal de Bernis à M. de Montmorin, 6, 43, 20 octobre 1790. (Archives du ministère des affaires étrangères.)

produire une scission. » Et il ajoutait à quelques jours de là, par une prévision alors assez générale, quoique plus tard démentie par les faits : « Le plus grand nombre des ecclésiastiques cédera sans murmurer (1). »

Le 22 octobre, Bernis fut reçu par le pape. Pie VI avait sur sa table un gros volume qui contenait les mémoires des membres du sacré collège. « J’ai lu, dit-il, examiné, pesé tout cela. » II avait aussi sous les yeux plusieurs lettres épiscopales, notamment de l’archevêque d’Aix dont il prisait fort les talents et la sagesse. IT ne dissimula pas à l’ambassadeur le sentiment des cardinaux. « Ceux-ci, répéta-t-il à plusieurs reprises, sont unanimes à juger qu'on ne peut, sans porter un coup mortel au catholicisme, approuver, tels qu'ils sont, Les décrets sur le clergé.» Cependant le pape insista sur ces mots : tels qu'ils sont, marquant par là qu’il était prêt à débattre tous les projets de changements, que, sa conscience une fois sauve, aucun sacrifice ne lui coûterait. Il poursuivit sur un ton de reproche : « Il faut moins de temps pour détruire que pour réparer. Qu’on me donne, pour soutenir l’édifice de l’Eglise, un peu du temps qu’on a mis à l’ébranler. » Puis le Saint-Père indiqua ses vues, conformes aux suggestions du sacré collège : il exposerait au roi l’affaire du clergé : il chargerait ensuite les évêques de France de rechercher les moyens praticables pour accorder les décrets de l’Assemblée nationale avec les règles canoniques, et c’est d’après leurs avis qu’il se déciderait. : - En deux dépêches à son gouvernement, l’ambassadeur rapporta l’entretien. Derechef 1l fit valoir la longanimité du pape qui n’avait porté aucune condamnation, qui n’avait même formulé aucune censure. Mais l’heure des conseils efficaces n’était-elle point passée? Dans l’audience accordée au cardinal de Bernis, le Saint-Père avait tristement fait allusion à des messages reçus d'Angers, de Boulogne, et qui

(1) Dépêches de M. de Montmorin au cardinal de Bernis, 5 et 26 octobre 1790. (Archives du ministère des affaires étrangères.)

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annonçaient l’imminente destruction des chapitres. L’information était exacte. Déjà, sur divers points de la France, la fatale Constitution civile commençait à s’exécuter, et déjà on pouvait surprendre les signes avant-coureurs de la lutte religieuse qui durerait dix années.

Pendant les mois de septembre et d’octobre, la Constitution civile fut publiée dans les départements. Elle fut affichée vers la fin de septembre à Nantes, le 21 septembre à Nîmes, le 2 octobre à Lyon, le 8 octobre à Bourges, le 12 octobre à Digne. Dans certains diocèses fort éloignés, la lenteur des transmissions amena des retards plus grands encore : c’est ainsi qu’à Senez, au fond de la Provence, les décrets sur Le clergé ne furent placardés que le 7 novembre. I] fallait notifier officiellement aux intéressés la nouvelle loi. La procédure fut presque partout la même: au chef-lieu le procureur général syndic du département, et ailleurs le procureur du district furent chargés de signifier aux évêques que tout était bouleversé dans leur pouvoir comme dans leur juridiction, -t aux membres des chapitres ou collégiales qu’ils avaient cessé de vivre.

On a vu les dispositions un peu tremblantes des prélats rassemblés à Paris. Dans les provinces, l’approche du danger inspira en général des pensées plus viriles. Les protestations surgirent. Quelques-uns, comme l’évêque de Toulon, comme l’évêque d'Amiens, avaient déjà parlé. Il y eut les réfutations savantes : telle fut celle de l’évêque de Boulogne, M. Asseline, qui, dans un mandement plein de vigueur, mit en relief la primauté du siège apostolique, définit l’autorité épiscopale et celle des conciles, fit justice des prétentions à

ressusciter la primitive Eglise, s’éleva contre des innovations qui eussent effrayé Louis XIV au temps de ses démêlés avec le Saint-Siège et qui plus récemment avaient déconcerté l’audace de Joseph IT : quarante évêques adhérèrent à cette lettre pastorale et la répandirent parmi leurs ouailles. — Ce qui était chez les uns discussion théologique se traduisit chez les autres en quelques traits hautains. Comme le directoire du Rhône, en notifiant à l'archevêque de Lyon la Constitution civile, l’avait désigné sous l’appellation d’évéque métropolitain de Rhône-et-Loire, celui-ci répliqua fièrement : « Je vais vous parler en évêque, en archevêque, en Primat des Gaules, titres qui se sont perpétués dans mon siège depuis saint Irénée jusqu’à moi. » Ce rappel de tant de titres augustes ne laissait pas que d’avoir sa grandeur. Combien la leçon n’eût-elle pas été plus autorisée si archevêque, M. de Marbeuf, ce successeur de saint [rénée, n’eût dédaigné Pantique métropole des Gaules au point de n’y résider jamais! — Le directoire de Morlaix, en notifiant à l’évêque de Saint-Pol-de-Léon la suppression de son évêché, avait placé sur l'adresse cette suscription : À M. l’ancien évêque de Léon. L’évêque était M. de la Marche, ancien officier de cavalerie, ayant conservé au milieu d’admirables vertus l'allure de son ancien état, fort de l'affection de ses pieux Léonnais, un peu roi dans sa petite ville groupée autour de la cathédrale et dominée de loin par le Xreisker. Ayant reconnu le cachet du directoire, il répondit en ces termes aux gens du district : « Il m’est parvenu par la poste un paquet adressé à M. l’ancien évêque de Léon; ce paquet n’est donc pas pour moi et je ne le reçois point. » Il ajouta avec une tranquille impertinence : « Si, comme on dit, cet envoi a quelque rapport avec la Constitution civile, je profite de Poccasion pour dire ce que j’en pense. » Et brièvement il fit justice des fameux décrets. — Aux discussions érudites ou profondes, aux répliques dédaigneuses se joignirent les protestations véhémentes ou émues. Soissons avait pour évêque

M. de Bourdeilles. C’était un vieillard, ancien soldat comme M. de la Marche, hautain, intransigeant, malaisément accessible à ses prêtres et, à tous ces titres, impopulaire, mais animé d’une inébranlable foi qui lui communiquerait une force singulière en temps d’adversité. Le directoire de l'Aisne lui ayant demandé dès le 8 octobre, s’il entendait se soumettre au serment et, en cas affirmatif, quel jour il le prêterait, il répliqua sur-le-champ qu’il ne pouvait qu’attendre le jugement du Saint-Siège. « Je fais cette réponse, ajouta-t-il, comme je ferais mon testament de mort. Mon âge, mon état d’infirmité écartent tout soupçon que j'aie pu écouter d’autre voix que celle de ma conscience. Je crois pouvoir dire avec saint Paul : « Je n’ai péché ni contre la loi, ni contre l'Eglise, ni contre César. » — A une autre extrémité de la France, à Senez, était un vieil évêque qui avait vécu au milieu des bénédictions de son peuple. Quand il vit la Constitution civile placardée sur les murs de sa petite cathédrale, son cœur déborda : « Je ne peux pas plus renoncer, s’écria-t-il, au contrat spirituel qui me lie à mon Eglise que je ne puis renoncer aux promesses de mon baptême... Je suis à mon troupeau à la vie et à la mort. » Et en une image qui parut alors excessive, il évoqua le souvenir des anciennes persécutions : « Si Dieu, dit-il, veut éprouver les siens, le dix-huitième siècle aura, comme le premier siècle, ses martyrs. » — Cependant la plupart des prélats s’appliquaient à éviter la violence qui brise ou l’intransigeance qui creuse les séparations irréparables. Malgré l’ardeur de certaines paroles, la conclusion se résume presque toujours en un désir anxieux d’éviter le schisme, en un vœu pour un concile national, en une demande de délai pour permettre l'accord avec le Saint-Siège. On sent une guerre qui menace,

mais si redoutée par l'Eglise qu’elle ira, plutôt que de s’y

jeter, jusqu’à l’extrémité des sacrifices. À côté des lettres de M. de la Marche ou de M. de Bourdeilles, combien d’autres s’appliquent À tempérer par l’aménité des formes, par

304 HISTUIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVO£LUTION

les égards personnels, la rigueur doctrinale des réponses! L'évêque de Tulle, en accusant réception des décrets au procureur général syndic de la Corrèze, va jusqu’à le remercier de son honnéteté. L’archevêque d’Auch, très énergique pourtant, ayant reçu en tournée pastorale la signification, se répand en témoignages de sympathie pour les administrateurs « qu’il révère, dit-il, et chérit. » (1)

Au milieu de cette émotion naissante, une protestation surgit qui remua vivement les âmes; car la mort, tout en la laissant à l’état d’ébauche, lui imprima comme une solennelle consécration.

Le siège de Quimper avait pour évêque M. Conen de Saint- Luc. C'était un prélat de vieille origine bretonne, double: ment respecté pour son caractère et ses vertus. De santé précaire, il ressentait jusqu’à l’angoisse la crainte d’un avenir que sans doute il ne verrait pas. À plusieurs reprises, il avait signalé aux autorités civiles de son département les dangers de l'Eglise et avait même communiqué aux prêtres de son chapitre le plan d’une lettre pastorale contre la loi nouvelle. Il était depuis trois jours très malade quand, le 26 septembre, la notification des récents décrets l’atterra. « C’est mon arrêt de mort, dit-il, mais je veux répondre de suite. » Il se leva, prit la plume, maïs ses forces le trahirent. Il appela alors près de son lit un de ses prêtres, l’abbé Boissière, et le chargea de coordonner l’écrit que les jours précédents il avait préparé. Le lendemain, la protestation, sommairement rédigée, lui fut lue, en présence de témoins, et il l’approuva. Peu après, devant plusieurs de ses chanoines, il la compléta et, en des paroles recueillies et transcrites aussitôt, il répéta, dans une profession de foi suprême, que « sur le point de paraître devant Dieu qui juge les vivants et les morts, il voulait remplir son dernier devoir pastoral en s’élevant contre les atteintes portées à l'Eglise de Jésus-Christ ». Il

(4) Collection Barruel, t. I, p. 412 et 421, t. II, p. 508. — Archives nasionales, Papiers du comité des recherches, carton 25, et ADxv", carton 32.

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