‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 5)Chapitre 21 sur 45 · MER HAE · texte numérisé non relu

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attestait qu’en cas de retour à la santé, il refuserait le sers ment. Il signalait enfin « tout ce que la Constitution renfermait de mortel pour l'Eglise, pour la monarchie, pour tout ce qu'avait établi la sagesse des siècles. » La pensée de l’évéque était de mander auprès de lui quelques-uns des membres du directoire et au moment de l’extrême onction — car déjà le mal semblait sans remède — de leur remettre de sa main mourante sa protestation. Mais tant de soucis avaient épuisé les forces du prélat. Son intelligence s’obscurcit, et bientôt les ombres l’enveloppèrent au point de le retrancher du monde des vivants. La pièce resta donc sans signature, sorte de testament, authentique, affirmait-on, quoique inachevé. Le 30 septembre, M. Conen de Saint-Luc expira.

En tout temps, la disparition d’un prélat si vertueux eût été, surtout en une terre si chrétienne, profondément ressentie. Ce deuil, coïncidant avec les disgrâces de l'Eglise, communiqua aux regrets publics un tour plus grave et plus poignant. Le 5 octobre fut le jour des funérailles. La veille et le matin même avant l’aube, tous les chemins qui conduisaient vers Quimper se remplirent de prêtres et de laïcs. On vit affluer vers la ville, non seulement les gens de Cornouailles, mais même, venus de fort loin, ceux du pays de Léon, tous déjà inquiets, tous déjà vaguement irrités, tous anxieux de savoir ce que l’Eglise courait de périls, ce qu’elle attendait de leur dévouement et de leur foi. Tandis que le glas gémissait dans les tours de la cathédrale, ils purent remarquer sur les murs du temple les premières démolitions révolutionnaires, c’est-à-dire les inscriptions et les écussons des anciens évêques effacés à coups de marteaux sur les enfeux. Quand se furent achevées les prières des obsèques, les chanoines produisirent la dernière profession de foi du mort. Recteurs, religieux, professeurs de séminaires, tous y adhérèrent. Le directoire du Finistère n’eut d’autre ressource que de contester la valeur du document; en effet, la pièce n’était ni écrite de la main du dé-

funt ni signée par lui. Mais les chanoines affirmaient qu'il y fallait voir, sous sa forme la plus fidèle, la suprême pensée du prélat. | |

Les évêques, membres de l’Assemblée, avaient, outre les obligations générales de leur charge, le devoir particulier d'éclairer les fidèles sur la loi votée malgré eux et contre eux. Sous le titre d’Exposition des principes sur la Constitution cioile du clergé, ils publièrent le 30 octobre 1790 une réfutation complète de la loi. Tout ce que, dans la discussion, ils s'étaient, peut-être un peu vite, découragés de dire, ils le développèrent avec un ordre savant et lumineux. L’archevêque d'Aix, M. de Boisgelin, tint la plume, mais s’appliqua à traduire fidèlement la pensée de tous ses collègues. « Je puis affirmer, écrivait-il au cardinal de Bernis, qu’ils ont tous signé chaque ligne. » Le mémoire était bref, chose remarquable à une époque où la prolixité régnait dans les écrits. Il signalait l’étrangeté de donner comme origine au pouvoir épiscopal une élection modelée sur les élections politiques. Il rrarquait l’état de dépendance des évêques, subordonnés désormais à leurs vicaires, lesquels, exerçant collectivement lPautorité, seraient évêques en corps. I} rappelait qu’un évêque ne peut être destitué que suivant les formes canoniques et que, si une démission peut rendre un siège vacant, elle ne supprime pas le siège Jui-même. Il s'élevait contre la suppression des chapitres. Il affirmait la primauté apostolique. ‘rente archevêques ou évêques, membres de l’Assemblée nationale, signèrent lPexposé qui - reçut en outre les adhésions de 93 prélats (1).

Telles furent les protestations épiscopales. Ayant libéré leur conscience vis-à-vis de Dieu et vis-à-vis de leurs ouailles, l:s évêques se retranchèrent dans une attitude passive qui n’était point sans habileté; car elle obligeraït leurs adversaires, ou à entrer en composition avec eux, ou à assumer

(1) V. BARRUEL, Collection HS eh US LA PU 014 256,

lodieux des premiers coups. Ils ne combattraient pas violemment la loi, mais fixés dans une sorte de rébellion négative, ils feindraient de l’ignorer. Il y avait à remanier les circonscriptions paroissiales : les évêques s’abstiendraient d'y participer. Toutes les limites des diocèses étaient bouleversées : les évêques supprimés gardèrent avec une assurance tranquille leur juridiction; à l’inverse, ceux qui étaient dotés de territoires accrus répudièrent tout agrandissement, Les anciens vicaires généraux furent conservés, sans souci des vicaires épiscopaux que créait la nouvelle loi. Comme si rien n’était changé, les chefs des diocèses continuèrent à conférer les dispenses; ils allèrent, en certains endroits, jusqu’à pourvoir aux cures vacantes; ils administrèrent le sacrement de confirmation et même avec moins de tiédeur qu’à l'ordinaire. Ajoutant à ce renouveau de zèle apostolique une petite bravade de gentilhomme, ils persistèrent même, en dépit des anciennes défenses, à se parer dans les actes publics de tous les titres attachés à leur siège et qui s’harmonisaient avec la splendeur de leur rang.

Après les évêques, les chanoines. Leur condition était pire, la loi les courbant tous sous le même arrêt de mort. En outre, un moindre intérêt s’attachait à leur existence, tant leur vie molle, rarement coupable, mais souvent peu utile, avait altéré leur institution primitive! La proscription secoua violemment leur torpeur, et ayant médiocrement vécu, ils eurent souci de bien finir. Donnant plus de regrets à leurs fonctions sacrées qu’à leurs honneurs ou à leurs biens, ils rappelèrent leur place dans la hiérarchie chrétienne et les objets multiples pour lesquels ils avaient été établis : ils acquittaient envers Dieu la dette journalière de la prière publique; ïls satisfaisaient à de nombreuses fondations; ils étaient dans chaque église les dépositaires de la tradition; ils formaient le conseil de l’évêque; en cas de vacance du siège épiscopal, ils pourvoyaient au gouvernement du diocèse. Ainsi s’exprimèrent à Rennes, à Saintes,

en bien d’autres endroits, les chapitres des églises-cathédrales (1). La protestation était fondée. Elle l’eût été plus encore si, en beaucoup de lieux,les chanoines ne fussent devenus les rivaux presque autant que les conseillers de l’évêque, si l’inertie n’eût parfois remplacé le zèle, si la dette de la prière publique, déléguée par les chanoines aux chapelains et par ceux-ci à des auxiliaires inférieurs, n’eût paru chose à charge, rejetée de degré en degré et comme acquittable au rabais. Certains chapitres essayèrent de puiser en d’augustes souvenirs un titre à être épargnés. A Tours, les chanoines gardaïent le tombeau vénéré de saint Martin. Plusieurs des chanoines de Lyon, revêtus du titre de Comtes de Lyon, se prévalurent d’un antique droit de souveraineté sur la ville : ils l’avaient, disaient-ils, abandonné en 1307 à Philippe-le-Bel, mais sous la réserve de tous leurs privilèges reconnus inviolables à jamais (2). Les chanoiïnes de Saint-Urbain de Troyes rappelèrent que leur collégiale avait été bâtie sur l'emplacement de la maison d'Urbain IV, qu’elle avait été dotée par l’église de Rome, à qui elle payait une redevance; de la sorte, ils tentèrent de créer à leur profit un de ces privilèges d’extranéité précieux en temps de révolution (3). En plusieurs endroits, les chapitres concentrèrent pieusement toutes leurs revendications sur les objets spirituels. À Béziers, à Aïre-sur-la-Lys, ailleurs encore, ils déclarèrent renoncer, quoique avec douleur, à leur existence corporative. Tout ce qu’ils réclamaient, c'était la liberté de poursuivre leur ministère, dussent-ils subvenir eux-mêmes aux frais du culte. À Saint-Omer, les chanoïnes prirent l’engagement solennel de continuer en particulier les fonctions qu’ils ne pourraient plus exercer en public, d’acquitter les messes et les prières pour leurs fondateurs et bienfaiteurs. « De la sorte, ajoutaient-ils,

(1) Archives nationales, ADxv", carton 32.

(2) Zbid.

(3) BABEAU, Histoire de Troyes pendant la Révolution, t. I, p. 408.

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ceux-ci, pendant quelques années encore, ne seraient pas privés des secours spirituels qui avaient été l’obiet de leur foi (1). »

Les administrations départementales avaient notifié la loi. En face de ces remontrances, que feraient-elles pour en assurer l’exécution?

Leur embarras ne laisserait pas que d’être assez grand, Elles avaient été élues à la fin du printemps de 1790, et le choix des électeurs s’était en général fixé sur des hommes modérés, d’une sagesse un peu bornée, ravis de grandir par la Révolution, mais la proportionnant à leurs visées, et celles-ci une fois satisfaites, n’aspirant qu’à la paix. Ils avaient acclamé l’acte du 4 août qui, en nivelant tout ce qui était au-dessus d’eux, avaient réalisé leur vraie manière d’entendre l'égalité. La sécularisation des propriétés ecclésiastiques leur avait fort agréé, car tout ce qu’ils avaient lu dans l’encyclopédie ou chez les philosophes, tout ce qu’ils avaient appris dans leurs études de légistes leur avait montré les biens d’église sous l’aspect d’un domaine précaire, toujours sous la mainmise de l'Etat. La suppression des congrégations monastiques n’avait rien eu qui leur déplût; comme les religieuses étaient provisoirement maintenues dans leurs couvents, comme les ordres hospitaliers et même, sur l’heure, les ordres enseignants échappaient à immédiate proscription, ils s’étaient aisément persuadés que, du vénérable tronc de l’Eglise, on n’ébranchait que le bois mort. Sur ces entrefaites, ils avaient connu la Constitution civile. Certes, en bourgeois teintés de jansénisme, ils approuvaient fort qu’on s’affranchit de Rome: certes le retour à la primitive église résonnait agréablement à leurs oreilles, et cette formule, inventée à souhait pour les développements oratoires, satisfaisait à la fois leur ignorance et leur goût de rhétorique; certes ils avaient clamé autant

(1) DERAMECOURT, Histoire du diocèse d’ Arras pendant la Révolution. &NIT, p. 62.

que personne contre les chapitres fastueux et inutiles, contre les évêques grands seigneurs et toujours absents. Pourtant l’œuvre dans son ensemble effrayait un peu leurs timides audaces. Quoique de foi bien entamée, ils avaient été façonnés dans l’ancien moule catholique et voulaient bien qu’on changeât leurs habitudes, mais pas trop. Par un contraste bizarre, jamais ils ne s’étaient portés davantage au pied des autels que depuis que les élections les avaient faits les magistrats du peuple. En beaucoup d’endroits, les scrutins avaient été précédés d’une messe chantée et d’un Veni Creator. Puis la Fédération, la fête du 14 juillet, les nombreuses élections diverses avaient été marquées par des Te Deum. On a calculé qu’en quelques mois les autorités civiles assistèrent, à Arras à quatre grandes cérémonies religieuses, et à Besançon à neuf (1). Bien entendu, je ne parle ici que de la première couche de patriotes, ceux qui, dès la fin de 1791, seront rejetés dans le Feuillantisme, et parmi ces novateurs bourgeois je ne choisis que les meilleurs, Ces magistrats, si assidus aux églises, ne se lassaient pas de déclarer la religion immortelle; il est vrai qu'ils déclaraient pareïllement immortelle la Constitution, et immortels aussi les assignats. Comme les couvents dépouillés possédaient parfois des reliques très vénérées, on les vit en certains endroits procéder eux-mêmes à la translation des ossements dans les églises paroissiales et conduire pieusement les théories des fidèles, si bien que la spoliation s’acheva en procession dévote. En cette disposition des âmes, la Constitution civile fut applaudie et en même temps déconcerta. Elle gênait ce qui subsistait de règles consacrées et peut-être aussi ce qui surnageait de foi. Non, on n’aimait point le pape, mais un vague souvenir du catéchisme demeurait, et on ne s’acclimaterait que par degrés à l’appeler tout

(4) SAUZAY, Histoire de la persécution rerrgreuse œans le département du Doubs, t.1, p. 163. DerRAMæcOURT, Le Clergé du diocèse d'Arras pendant la Révolution, t. II, p. 28 et suiv.

uniment l’évêque de Rome. Les administrateurs des départements et des districts savaient par leur élection récente ce qu'’étaient les scrutins, et malgré certaines illusions candides, se figuraient mal un évêque ou des curés élus. Puis ces évêques, ces grands vicaires, ces prêtres qu’en bloc ils jugeaient avec sévérité, il arrivait souvent qu’en particulier et pris un à un, ils les révéraient fort. Les documents contemporains abondent en témoignages rendus par les autorités civiles aux prélats. On loue leur « bonté », « leurs grandes aumônes », « leur piété solide », et même (qui l’eût cru?) « leur simplicité digne des temps apostoliques ». On rend hommage aux vertus des pasteurs qui, disent pieusement les magistrats locaux, « dirigent les consciences ». Ce seraient ces hommes qu’il faudrait contraindre à la soumission, violenter peut-être. Dans cette tâche, les administrateurs de département ou de district ne pourraient se dérober; ils seraient au premier rang, ils seraient les vrais exécuteurs de la loi; et c'était bien ce qui troublait un grand nombre d’entre eux.

Plusieurs motifs vaincraient promptement ces légères, très légères hésitations de l’obéissance. Quand les peuples ont longtemps vécu sous l’arbitraire, le mot seul de loi exerce sur eux un empire sacré, et l’adoration de cette toute-puissance où ils se mirent eux-mêmes remplace tous les respects détruits. En outre, sous le nom de Sociétés populaires ou de Sociétés des amis de la Constitution, commençaient à s’établir dans les provinces des clubs qui déjà surveillaient les autorités, les dénonçaient, les dominaient; or, en ces conciliabules, on s’était approprié la Constitution civile comme on ferait d’un levier qui soulèverait tout le reste. Enfin, une dernière considéraiion achevait d’apaiser les scrupules. Sans doute les décrets sur le clergé visaient les évêques, les prêtres, toute la hiérarchie ecclésiastique, mais la première besogne n’avait rien qui pût effaroucher à l’excès. Il ne s’agirait d’abord que de détruire les chanoines.

Vis-à-vis d’eux, l’exécution consisterait à apposer les scellés sur leur mobilier corporatif et aussi sur les lieux où ils se réunissaient, soit pour délibérer, soit pour chanter l'office. De la sorte, trouvant portes closes, ils seraient contraints de se dissoudre ou de s’assembler en secret, et du même coup ceux qu’on appelait les patriotes triompheraient. Ce qui semblait très simple ne laissa pas que d’entrainer quelque complication. La plupart des églises dotées de chapitres étaient en même temps églises-cathédrales ou paroissiales, et c’était le plus souvent dans le chœur que se récitaient les psaumes sacrés. De là un réel embarras pour séparer des choses malaisément divisibles, pour mettre à part les richesses des corporations proscrites sans séquestrer les objets nécessaires au culte, et surtout pour interdire l'entrée aux chanoines sans fermer l’accès du temple aux fidèles. Dans leur perplexité, les directoires des départements tinrent des conduites très diverses. Certaines administrations, devenues très radicales soit par excès d’embarras, soit par crainte de mal obéir, prirent le parti de tout fermer. Ainsi fit le directoire de l’Aisne qui ordonna de clore la cathédrale de Laon. La même solution simpliste s’appliqua à l’église collégiale de Saint-Quentin (1). A Tulle, les scellés furent pareillement apposés sur toutes les portes de la cathédrale. L’évêque (c'était le même qui, quelques jours auparavant, avait remercié le procureur général syndic de son honnêteté), l’évêque prit l’injure fort à cœur. « Vous avez, écrivit-il avec indignation, fermé l’église aux chanoines, vous me l’avez fermée à moi-même (2). » Tout à l'inverse, en d’autres départements, une tolérance, faite moitié d’oubli, moitié de dédaigneuse faveur, ajourna assez longtemps l'exécution. On vit donc à la fête de la Toussaint, même à

(1) Archives nationales, ADxv", carton 32. — FLEURY, Le Clergé du département de l’ Aisne pendant la Révolution, t. I, p. 139. (2) Lettre de l’évêque de Tulle aux administrateurs du département, 45 novembre 1790. (Archives nationales, AD:Y%, carton 32.)

la fête de Noël, les chanoines revêtus de leur mosette et de leur aumusse, officier solennellement à leurs stalles comme aux jours les plus paisibles. En quelques diocèses, ils prolongèrent leur existence jusqu’à la fête de l’Epiphanie. À Bourges, ils ne furent dissous que le 11 janvier 1791 (1); à Saint-Pons, dans l’Hérault, ils allumèrent le cierge de la Chandeleur et étaient encore en fonctions le 8 février (2).

Ces premiers proscrits de la hiérarchie ecclésiastique disparurent obscurément. Dans la grande transformation du monde, qui se fût inquiété d’eux? Le vide ne se marqua que dans certaines petites villes qui s’incarnaient en leur chapitre, vivaient de ses bienfaits, et n’avaient d’autre raison d’être que l’église-cathédrale ou collégiale aux flancs de laquelle elles avaient adossé leurs maisons. Quand les cloches cessèrent d'annoncer les psalmodies quotidiennes, quand la lampe d’argent, allumée jour et nuit devant l’autel, eût été descendue, quand dans les rues toutes verdies de mousse les pas se firent plus rares encore, quand on vit la petite bande des scellés se détacher sur la salle capitulaire, sur la sacristie, sur le trésor, sur les grilles du chœur, on comprit que la même révolution qui effaçait tant de vestiges antiques laisserait déserts les lieux où s’était développée toute cette vie. L’évêché, qui disparaîtrait avec le chapitre, consommerait la décadence. Telle fut l’impression à Noyon, à Saint-Omer, à Agde, à Tréguier, à Saint-Pol-de-Léon, petites cités hiératiques qui sommeilleraient désormais dans le souvenir de tout ce que jadis elles avaient gardé. Une certaine irritation éclata aussi quand les autorités, par passion ou crainte, ajoutèrent aux rigueurs légales les superfluités de leur zèle. C’est ainsi qu’à Laon le peuple réclama et obtint la réouverture de la cathédrale. A Saint-Quentin,

(1) Vicomte DE BRIMONT, M. de Puységur et les églises de Bourges pendant la Révolution, p. 98-99.

(2) SAUREL, Histoire religieuse du département de l'Hérault pendant la Révolution, t. II, p. 59.

une réprobation pareille contraignit à dégager de scellés la grande porte de l’église collégiale (1). Mais ailleurs Pindifférence régna. En une seule ville, à Cambrai, on put surprendre un commencement de sédition. Quand, le 4 novembre, les commissaires voulurent apposer les scellés sur les effets mobiliers du chapitre, ils trouvèrent la cathédrale remplie de groupes tumultueux, et telle fut l'hostilité que les délégués, craignant une vraie révolte, aïournèrent leur opération. ;

Les évêques demeuraient fixés dans leur insolente pas- - sivité. Obstinément ils se refusaient, les uns à étendre leur juridiction, les autres à disparaître. Avec un optimisme un peu naïf, les autorités départementales se fièrent d’abord, en beaucoup d’endroits, à l'empire persuasif des brochures. Un prêtre, l’abbé Lecoz, qui devait être avec zèle évêque constitutionnel sous la Révolution et avec non moins de zèle archevêque concordataire sous l’Empire, avait publié une Défense des décrets sur le clergé. Le directoire du Finistère décida la diffusion « de ce monument de patriotisme, bien propre à absoudre du reproche d’impiété les fondateurs de la plus belle constitution de l’univers (2) ». Lecoz était d’ailleurs procureur syndic du district de Quimper. La brochure fut répandue et fut jugée si convaincante que le département d’Ille-et-Villaine l’imprima à son tour à trois mille exemplaires. Dans l’Aïsne, un curé, du nom de Nusse, avait publié un mémoire en réponse à son évêque. Le directoire charmé prit la réfutation à son compte, en tira deux mille quatre cents exemplaires, l’envoya à toutes les municipalités (3). L'effet de toute cette propagande fut médiocre. Par degrés les administrateurs, même modérés, s’irritaient de la résistance. C’est alors que la correspon-

(1) Freury, Le Clergé du département de l’ Aisne pendant la Révolution, t. I, p. 139.

(2) Délibération du 10 octobre 1790.

(3) Délibération du 22 octobre 1790.

dance des directoires fait allusion « aux moyens de réduire le mauvais vouloir des évêques (1) ». Quels seraient ces moyens? On les cherchait un peu à tâtons, au milieu d’une double inexpérience, celle des magistrats locaux, celle du comité ecclésiastique lui-même, affolé de tout ce qu’on lui demandait de conseils. Les rigueurs se diversifièrent suivant les lieux. En un grand nombre de départements, la sollicitude des autorités s’employa à prévenir la publication des lettres pastorales : les délégués se transportaient à l’évéché, saisissaient les exemplaires des mandements, puis ils pratiquaient une descente chez limprimeur et tantôt brisaient la planche, tantôt la mettaient sous les scellés; ces mesures se complétaient par la défense de lire en chaire le document épiscopal. Aïlleurs, les autorités locales invitaient PAssemblée à prendre les initiatives qu’elles n’osaient prendre elles-mêmes : à Dijon, le directoire départemental signalait l’attitude incivique de l’évêque et appelait toutes les sévérités de la loi sur « ce ministre supérieur de la religion (2) » : à Lannion, le procureur syndic dénonçait l’évêque de Tréguier, M. Le Müintier, connu depuis longtemps « pour sa haute et sublime aristocratie ». Un moyen, jugé fort habile, serait de priver de traitement ceux que déjà on appelait des rebelles. A Nantes, à Saint-Claude, à Tulle, cette mesure fut appliquée aux prélats par le directoire du département, et bientôt elle s’étendrait au point de se généraliser. Pour réduire les évêques, il y aurait quelque chose -de plus efficace que de supprimer leurs émoluments, ce serait de subordonner à leur obéissance la continuation du culte. Aïnsi en jugea le district de Langres. Avec une hardiesse qui devançait le temps, il ferma de sa propre autorité la cathédrale, en confia les clefs au secrétaire du

(1) Lettre du procureur général syndic du département de la Corrère, 24 novembre 1790. (Archives nationales, Papiers du comité des recherches, carton 25.)

(2) Archives nationales, Papiers du comité des recherches, carton 25.

district, et décida qu’elles seraient remises à l’évêque le jour où il prêterait serment (1).

Ces rigueurs, inégales, incohérentes, n’apaisaient ni ne changeaient rien. Une foule de petits conflits naïssaient, et l’on y pouvait voir la première image de la confusion où lon marchait.

A Quimper, où la mort de M. Conen de Saint-Luc avait rendu vacant le siège épiscopal, l’administration du diocèse appartenait d’après les anciennes règles au chapitre, d’après la Constitution civile aux vicaires épiscopaux. Les chanoines, bien qu'’officiellement dissous, prirent en main le gouvernement, nommèrent même à une cure. Le directoire, après avoir consulté le comité ecclésiastique, déclara le chapitre aboli, proclama la compétence des vicaires épiscopaux. Mais les vicaires épiscopaux n’existaient pas encore, en sorte qu’une seule chose régnait, l’anarchie. Le plus habile serait de précipiter le remplacement. Le 28 octobre, les électeurs se réunirent à Quimper. Ils étaient peu nombreux. Par 233 voix, un Constituant, l’abbé Expilly, curé de Morlaix, fut nommé. Ce fut, dans l’ordre des dates, la première des élections épiscopales. En mandant ces nouvelles au cardinal de Bernis, M. de Montmorin ajoutait : « M. Expilly est modéré, mais il fera valoir ses droits. » Il les fit valoir en effet, mais sans beaucoup d'illusions; car son métropolitain, M. de Girac, évêque de Rennes, avait marqué par avance sa volonté de ne se prêter à aucune institution anticanonique (2). |

Sur divers points l’agitation gagnait, et dans l’Ouest, dans le Midi, dans le Nord, on en pouvait noter les signes. Déjà l'attitude, jusque-là passive, se nuançaït de résistance, Dans le diocèse de Tréguier circulait une profession de foi traduite en langue bretonne et par laquelle les curés ou

4) Délibération du 8 décembre 1790. (Archives nationales, ADxvn, carton 32.)

(2) Histoire de la persécution religieuse dans le Finistère, par M. TÉPHANY.

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vicaires s’engageaient à ne reconnaître pour pasteurs aucun de ceux qui auraient reconnu la Constitution civile (1). — A Nantes, une adresse signée de 104 prêtres protesta publiquement contre le décret sur le clergé. Ces prêtres n’étaient animés d’aucune hostilité contre le régime nouveau; on a même remarqué que l’un d’eux appartenait à la Société des Amis de la Constitution. L’imprimé fut saisi et déféré, le 10 novembre, à l’administration départementale. Celle-ci demanda à l’Assemblée constituante des poursuites contre les signataires et, en attendant, suspendit vis-à-vis d’eux tout traitement (2), — Dans le Gers, on vit l’évêque se présenter lui-même dans une réunion où l’on procédait à l'élection d’un curé et tenter de la dissoudre (3). — Pendant ce temps, à l’autre extrémité de la France, le directoire de l’Aisne mettait en demeure l’évêque de So'ssons, M. de Bourdeilles, de fixer le jour où il prêterait serment. Le prélat protesta, refusa de recevoir les délégués envoyés pour vaincre sa résistance, prit à témoin ses prêtres de sa fidélité à l'Eglise. Le directoire osa alors, par une décision du 12 novembre, déclarer l’évêque déchu de sa charge; puis il fixa la date du 25 novembre pour l’élection du successeur. Cependant, à Paris, le zèle fut jugé excessif et, sur les remontrances d’un des députés du département, la délibération fut supprimée (4).

Telle était la condition des choses vers la fin de l’automne de 1790. Point encore de lutte ouverte, mais presque partout un calme précaire; point d’agitation dans les campagnes, lentes aux nouvelles, très vaguement informées, repliées jusqu'ici dans leur paix : en revanche, dans les villes, autour des chapitres ou des évêchés, une minorité pieuse

(1) Archives nationales, Papiers du comité des recherches, carton 25.

(2) LarLrf, Le diocèse de Nantes pendant la Révolution, p. 50-54.

(3) Archives nationales, Papiers du comité des recherches, carton 25,

(4) FLEURY, Le Olergé du département de l’ Aisne pendant la AIS tion, t. I, p. 161 et suiv.

très surexcitée; chez la plupart des catholiques une attitude expectante, avec des essais timides et rares d'organisation pour la résistance; de la part des autorités locales, des mesures isolées où l’on sent poindre la persécution, mais celle qui a honte d’elle-même, se dissimule et tâtonne. Point de flamme, mais partout de petites flammèches volant en l'air. Quelle serait celle qui communiquerait lPincendie? |

N’était-il pas encore temps d’étouffer ces foyers de discorde? Depuis deux mois, la Constitution civile avait subi la première épreuve de l’expérience, et par ce premier essai on pouvait pressentir quelle serait la perturbation quand les campagnes seraient atteintes comme les villes, quand l’exécution descendrait des évêques et des chanoines aux curés, quand ceux-ci seraient touchés à leur tour, soit par le remanieme:t des circonscriptions paroïssiales ou par les élections en cas de vacance, soit par la contrainte du serment. Tout était commencé, rien n’était irrévocablement compromis. L'épiscopat, très effrayé, très transigeant ne demandait qu’à sacrifier le superflu, tout le superflu, pour conserver dans l’ordre spirituel le strict indispensable. Ce qu’on eût appris de la cour de Rome si on avait daigné s’occuper d'elle eût montré dans Pesprit de Pie VI la même disposition à tout concéder, hormis l’unité de l'Eglise. Qu’on mît à profit l'avertissement des premières réprobations, qu'on remaniât l’œuvre alors qu’on le pouvait faire sans s’infliger à soi-même un trop pénible désaveu, et on éviterait la plus redoutable des révoltes, la révolte des âmes.

Pour ce retour à la sagesse, il eût fallu ce qui manque le plus aux peuples en travail de révolution, ce qui manquait par-dessus tout à l’Assemblée constituante, à savoir la modestie ef l’esprit de transaction. Les Constituants, malgré de nombreux mécomptes, gardaient, avec l’orgueil de leur fausse logique, toute l’infatuation de leur toute-puissance, La sagesse conseillait de retoucher les décrets sur le clergé; mais l’art des retouches est ce qu’ignorent le plus les nations

dans l'ivresse d’un récent affranchissement. Puis cette prudence ne satisferait ni les orgueilleux qui naïvement se croyaient infaillibles, ni les jansénistes qui poursuivaient une revanche contre Rome, ni les impies qui, voulant détruire, eussent été désolés de réformer. La loi rencontrait des répugnances; loin d’alléger ces répugnances, on s’ingénierait à établir par force ce qu’on ne réussirait pas à implanter par persuasion. Loin d’adoucir la Constitution civile, on l’aggraverait. Comme à la guerre on force un adversaire * à sortir de ses lignes, on contraindrait à se démasquer ceux qui jusque-là s’étaient retranchés dans une résistance négative. Une loi nouvelle forcerait non seulement les évêques, mais les prêtres à sortir de leur attitude expectante et, dans un délai fixé, les mettrait en demeure de se déclarer amis ou ennemis.

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