‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 5)Chapitre 22 sur 45 · VITI · texte numérisé non relu

VITI

Le 5 novembre, un représentant obscur qu’on appelait Duquesnoy monta à la tribune et signala la mollesse des autorités à exécuter la Constitution civile. « Pourquoi, dit-il, des fonctionnaires prennent-ils encore le titre aboli d’archevêque? Pourquoi le chapitre de Notre-Dame est-il encore en activité? » Il conclut en demandant que, dans la quinzaine, le comité ecclésiastique rendit compte de l’application des décrets. Le lendemain, Merlin de Douai, ancien avocat du clergé, dénonça les troubles de Cambrai. Dans la même séance, un représentant, nommé Lavie, s’exprima en ces termes : « Je demande que les corps administratifs soient autorisés à refuser tout traitement aux ecclésiastiques qui s’obstineraient à protester contre les décrets. »

Les excitations extérieures ne manquaient pas. Elles venaient de tous ceux qui, en tenant en éveil les passions

religieuses aussi bien que les passions politiques, s’aidaient tour à tour des unes et des autres pour précipiter la révolution. Parlant des évêques, l’un des rédacteurs des Révolutions de Paris écrivait avec un ricanement sinistre : « Deux ou trois de ces messieurs, traduits au tribunal du peuple et jugés par lui sommairement, auraient rendu les autres plus circonspects (1). » Des adresses arrivaient des sociétés populaires, invitant aux répressions. Il en vint d'Aix, de Toulouse, d'Amiens, de Quimper. Le 16 novembre, l’administration départementale des Bouches-du-Rhône réclamait une prompte exécution de la loi. L’administration du Var allait plus loin et,le 22 novembre,imposait aux prêtres, de sa propre autorité, l’obligation du serment dans la quin- Zaine.

Les administrateurs du Var ne faisaient que devancer l’Assemblée. Une idée s’accréditait en effet parmi les Constituants, c’était celle d’un serment imposé à date fixe et qui,

en rangeant le clergé en deux parts, montrerait où prévalait

la révolte, où résidait la soumission.

Le Comité ecclésiastique, si nous en croyons l’un de ceux qui y siégeaient, M. Durand de Maillane, se montra peu favorable aux nouvelles mesures. Plusieurs de ses membres en craignaient les funestes effets (2). Elles furent élaborées, à ce qu’il semble, sous l’influence dominante du Comité des Recherches. Un député obscur, Voidel, qui ne dut qu’à cette circonstance une passagère notoriété, fut le rapporteur du projet.

Le 26 novembre, à la séance du soir, il se présenta pour lire son rapport. Justement l’Assemblée venait d’entendre une délégation de gens de Nantes, arrivés tout exprès pour dénoncer leur évêque et en demander l’arrestation. C’est à ce moment que Voidel parut à la tribune. Il commença par vanter les maximes de l'Evangile et la ferveur des pre-

(4) Révolution de Paris, n° 71.

(2) DURAND DE MAïILLANE, Histoire du comité ecclésiastique, p. 123.

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miers fidèles. À ce pieux éloge de l’Eglise ancienne, on ne put douter qu’une attaque se préparât contre l’Eglise nouvelle. Reprenant la thèse maîtresse déjà développée tant de fois, Voidel affirma que la Constitution civile ne touchait point au dogme, mais seulement à des objets de discipline ou de police que l'autorité laïque avait compétence pour résoudre. Avec un art assez raffiné, mais qui était d’un pamphlétaire plus que d’un rapporteur, il énuméra, parmi les nombreux abus, ceux qui impressionneraient le plus l’Assemblée et surtout le public des tribunes : Les conciles ont prescrit aux évêques la résidence : on sait ce qui est advenu de cette règle. Ils ont défendu la pluralité des bénéfices : on sait combien d’évêques ont accumulé sur eux les revenus de plusieurs abbayes! Des protestations fort vives se sont élevées contre les suppressions de paroisses : mais naguère on a supprimé l’une des paroisses de Metz, et on en a rasé l'Eglise pour élever sur ses ruines un palais à l’évêque. La disparition des monastères a soulevé de nombreuses réclamations : mais parmi les évêques, l’un des plus ardents à dénoncer le scandale a daté sa protestation d’une maison de -Célestins qu’il a fait supprimer et dont il jouit. On a signalé, pour les élections épiscopales, le danger des choix populaires :les choix étaient-ils meilleurs quand ils dépendaient comme jadis des ministres, des commis, des valets, des femmes? Et ici le rapporteur s’arrêtait, comme saisi d’une pudeur vertueuse qui l’empêchait d’achever. — Il fallait justifier la loi nouvelle qui venait se greffer sur la Constitution civile. Le représentant Voidel affirma qu’une ligue s’était formée contre l’Etat et — ajouta-t-il avec une assurance osée — contre l'Eglise. Pour appuyer cette affirmation, il cita les mandements des évêques, les protestations des chapitres, flétrit la véhémence, tourna à crime, en la taxant d’hypocrisie, la modération elle-même. Puis il recueillit quelques dénonciations contre les curés qui, disait- On, avaient en chaire condamné les acquisitions de biens

nationaux ou poussé au refus de l’impôt. Le rapporteur poursuivait par un hommage à la majesté de la loi. « Quand la volonté publique s’est exprimée, les individus n’ont qu’à obéir. » C’est en effet à la soumission et au silence qu’étaient conviés tous ceux qu’atteignait la Constitution civile. Le rapport se terminait dans le goût du temps par une sorte d’adjuration solennelle : « Ministres de la religion, s’écriait Voidel, cessez de regretter les hochets de la vanité qui dégradaient la maison du Seigneur... Songez que la Révolution a fait de nous des hommes... A force de vertus, forcez-nous au respect. Oubliez vos antiques erreurs; renoncez à vos préjugés; ne pensez plus à ces biens qui vous avaient perdus. Il en est temps encore; désarmez par une prompte soumission le peuple irrité de votre résistance; le décret que je vais présenter est moins une loi sévère qu’une mesure d’indulgence. »

Plus d’une fois ce langage souleva les applaudissements. Le projet de loi, dont ce long rapport n’était que la préface, obligeait au serment les évêques conservés en fonctions et les vicaires épiscopaux, les curés conservés et leurs vicaires, les supérieurs et directeurs des séminaires, les professeurs des séminaires ou collèges, et tous autres ecclésiastiques. fonctionnaires publics. Le serment serait prêté un jour de dimanche, à l’issue de Ia grand’messe, et dans la huitaine à partir de la publication. Toutefois, les ecclésiastiques, membres de la Constituante, le prêteraient à l’Assemblée nationale, et dans la huitaine qui suivrait la sanction. La formule serait d’être fidèle à la nation et au roi et de maintenir la Constitution décrétée par l’Assemblée nationale et acceptée par le roi. Comme on le voit, la Constitution civile du clergé n’était point expressément nommée, mais l’intention évidente du législateur était de la comprendre dans le mot générique de constitution, et nul ne songea à une autre interprétation. Quiconque refuserait le serment serait censé avoir renoncé à son office et serait remplacé. Les ministres d” culte qui, sans avoir prêté serment, continueraïent à

s’immiscer dans leurs anciennes fonctions, seraient poursuivis comme perturbateurs du repos public et perdraient tous les droits de citoyens actifs, sans préjudice de plus grandes peines s’il y avait lieu. Les mêmes poursuites seraient exercées contre tous ecclésiastiques ou laïcs qui, par coalition, tenteraient d'organiser le refus d’obéissance contre les décrets de l’Assemblée.

La proposition jetait tout à coup dans une phase aiguë le conflit qui, depuis quelques mois, se traînait. La droite contenait mal son anxiété, sa colère. Désespérant de faire repousser la motion, elle essaya d’en obtenir l’ajournement, Dans ce dessein, Cazalès s’élança vers la tribune; des murmures couvrirent sa voix. Barnave intervint et fit voter la discussion immédiate.

Elle commença donc aussitôt, mais dans un déchainement de passion où se perdrait toute pensée conciliante. On vit se lever M. de Bonal, évêque de Clermont. C'était, parmi les évêques, l’un des plus autorisés; à peine put-il, en quelques

paroles hachées par les murmures, réclamer pour l'Eglise de

France le droit de s’assembler en concile et d’y régler ce que l’autorité spirituelle avait seule compétence pour résoudre. Un peu après lui, l’abbé de Montesquiou, en dépit de son habileté et de son crédit, ne rencontra pas meilleure

fortune. « Il n’obtint que l’indulgence », a écrit l’un des

témoins de ces débats fameux (1). Et pourtant quelles r'étaient point les concessions! Entre plusieurs maux l’abbé de Montesquiou choisissait le moindre et, pour détourner le péril immédiat, imminent, d’un serment imposé à date fixe, 1 acceptait, semblait du moins accepter, que le roi pourvût à l’exécution de la Constitution civile. |

Dans cette confusion, deux hommes seuls se feraient vraiment écouter : Mirabeau dans la soirée du 26; l'abbé Maury dans la journée du lendemain.

(1) FEerRIÈRES, Mémoires, t. II, p. 192.

La condition de Mirabeau était singulière. Pour le public, il demeurait le tribun de génie incarnant en lui la Révolution. Mais depuis assez longtemps, des liens, très soigneusement dissimulés, le rattachaient à la cour. Il Iui faisait passer des notes, il en recevait des subsides; pendant l’été, à Saint-Cloud, il avait vu secrètement la reine. Il n’avait point pris part aux débats sur la Constitution civile, car il était très incompétent sur les questions religieuses; et d’ailleurs son âme, toute pétrie du limon terrestre, n’avait jamais été soulevée par l’anxieuse curiosité des choses divines. Cependant il n’ignorait pas, il ne pouvait ignorer la recherche obstinée de Louis XVI à trouver, tout à l'extrême des concessions, un terrain où il pût se fixer sans courir l’horrible risque d’être damné. Mirabeau, bien qu’à part lui il jugeêt fort misérables ces scrupules timorés, était contraint de paraître en tenir compte. De là chez lui un calcul très raffiné pour se maintenir au degré de fougue qu’exigeait sa réputation de tribun, et pour introduire, en même temps, à travers le projet des comités, un contreprojet qui, en affectant de ne rien concéder au clergé, en Paccablant même sous les traits les plus insultants, lui offrirait, par le vague des termes, un moyen de se dérober. Le comte de Lamarck était l’intermédiaire entre la cour et le grand orateur. Celui-ci, dans une lettre qu’il lui adressa quelques heures avant la séance, s’exprimait avec une extrême sévérité sur le projet Voidel qu’il jugeait « bien âpre, bien violent, bien superlativé ». En revanche, il parlait d’une contre-proposition dont il était l’auteur. Cette contre-proposition était, disait-il, pleine de rigueurs, mais de rigueurs apparentes, étalées tout en surface; et, en supprimant habilement tout terme fatal pour le serment, elle fournirait aux plus réfractaires un échappatoire. Mirabeau ne dissimulait pas qu’il serait contraint de cacher sous les invectives ce secours secret : « Mais, ajoutait-il, ce n’est qu’en se tenant dans une certaine gamme qu’on peut, au

milieu de cette tumultueuse assemblée, se donner le droit d’être raisonnable. » « Peu importe le discours, observait-il comme en s’excusant, ce qui reste en dernière analyse, c’est le décret (1). » |

Quand Mirabeau prit 1a parole, le public, qui ignorait toute cette intrigue, lui fit une longue ovation. Sur la tribune il déplia des notes qui lui avaient été fournies, dit-on, par l'abbé Lamourette, le futur archevêque de Lyon. Sur ces matériaux préparés par un autre, il soufflerait le feu de sa passion.

Il avait parlé au comte de Lamarck d’une certaine gamme dans laquelle il fallait se tenir. Cette gamme, la gamme révolutionnaire, résonna si constamment dans son discours que l'oreille la plus attentive n’eût pu marquer une dissonance. Il débuta, comme Voidel, par la prétention osée de défendre la vraie religion. « L’ennemi de la religion, dit-il, c’est l’orgueil et le fanatisme des prêtres; le calcul est de pousser l’Assemblée à attaquer le dogme; on espère de la sorte la rendre odieuse et intéresser la piété des peuples à sa dispersion. » Avec une violence inouïe, l’orateur attaqua l'Exposition des principes, publiée le 30 octobre par les évêques appartenant à la Constituante. « Les évêques, dit-il, en appellent à la papauté. C’est à merveille. Mais quoi! ils dictent par avance au pape son jugement par la critique qu’ils font de la Constitution civile. Quels sont, continua Mirabeau, ceux qui blâment le mode d’élection des évêques? Ce sont ceux qui oseraient à peine avouer à quelles intrigues ils doivent leur élévation à l’épiscopat. On sait ce qu'était la feuille des bénéfices. Je ne veux pas remuer cette source impure qui a si longtemps infecté de sa corruption profonde l’Eglise de France. Les véritables intrus, ce sont ceux qui sont entrés par cette voie dans le bercaïl du troupeau du Seigneur. » Une dissertation, d’une science un peu

(1) Correspondance de Mirabeau et du comte de Lamarck, t. II, p. 360-361.

hasardée, suivait, sur la juridiction des évêques. Ainsi parlait Mirabeau, allumant de sa chaleur tout ce que le travail d’autrui lui avait fourni d'arguments. Il avait le matin, dans sa lettre au comte de Lamarck, annoncé qu'il devait acheter par une certaine violence « le droit d’être raisonnable ». La dose de violence était comble, et le stipendié de la cour avait si bien épaissi son masque qu’il pourrait désormais se montrer modéré, sans aucun risque qu’on le crût vendu. Pour comble de raffinement, le contre-projet qui suivait voilait encore sous quelques aggravations ce qu’il cachait de dispositions favorables : il déclarait déchu de son élection tout évêque qui recourrait au Saint-Siège pour l'institution canonique; il étendait le serment aux prêtres investis du ministère de la confession, et en outre il suspendait provisoirement les ordinations. Quant aux adoucissements, ils résidaient, non dans ce que le projet contenait, mais dans ce qu’il omettait de régler. Nul délai fixe n’était imparti pour le serment, et cette disposition fondamentale du projet Voidel se trouvait comme escamotée dans le tourbillon d’éloquence qui avait transporté le public des tribunes. Par suite, la redoutable mise en demeure était ajournée; par suite la Constitution civile demeurerait provisoirement dépourvue de toute sanction positive, de toute clause pénale, et l’on pourrait se traîner quelques jours encore sous l’empire d’une loi qui, supposant l’universelle adhésion, avait négligé de prévoir la désobéissance. Tel était le pauvre service que Mirabeau, après avoir donné le change à l’Assemblée par l’âpreté de ses invectives, offrait au roi, à la Cour, à ceux qu’il prétendait protéger.

Il était tard. La délibération fut remise au lendemain.

La droite était consternée. Dans la harangue de Mirabeau, elle n’avait pu découvrir le secours honteusement caché sous l’abondance des injures. Peut-être eût-elle dédaigné, si elle l’avait discernée, la fragile et précaire assistance, offerte à la dérobée, à la façon d’une aumône. Le 27, à la

séance du soir, l’abbé Maury se leva, moins pour le succès que pour l’honneur. Sentant tout perdu, il ne ménagea rien et, ne pouvant se flatter de vaincre, se donna du moins Pâpre joie d’exaspérer. — Il commença par exprimer ses regrets pour l’impatience de l’Assemblée qui se refusait à attendre l’issue des négociations avec le Saint-Siège : pourquoi ne pas supporter quelque délai Pourquoi ne pas attendre la réponse qu’on a demandée? A ces mots les interruptions éclatèrent : « Nous n’avons rien demandé », s’exclamèrent rageusement plusieurs voix. « Sommes-nous Italiens ou Français? » s’écrièrent d’autres députés. Le représentant Voidel et après lui Mirabeau avaient, à propos du serment, rouvert le débat sur la Constitution civile. La vraie sagesse eût été peut-être de ne pas les suivre sur ce terrain, mais d'ouvrir à la discussion une nouvelle voie, de supposer par avance le refus de serment et, en se fondant sur la déclaration des droits, de revendiquer d’ores et déjà pour les prêtres insermentés le libre exercice du culte. Maury avait les hardiesses de la parole plutôt que celles de Pesprit; il était un orateur brillant plutôt qu’un penseur, et cette thèse ne semble pas l’avoir effleuré. Ses adversaires avaient refait l’apologie de la législation récente : il en referait la réfutation, en adversaire prompt à la riposte, exercé à une joute brillante, et jaloux de porter des coups qui, s’ils n'étaient point mortels, laisseraient du moins de cuisantes marques. [1 mit en relief l’énormité d’abolir 53 évêchés dans le royaume, sans aucune forme légale, par un acte absolu d’une volonté toute-puissante. « Quel est donc, dit-il, ce pouvoir que vous vous êtes arrogé et qui réunit sur vos têtes les attributions de législateurs, de pontifes, de juges? » A partir de ce moment, les murmures ponctuëêrent chaque phrase. Maury, loin de les craindre, ne les souhaitait-il pas? Il était de ceux qui volontiers attendent le bien de l’exagération du mal. L’un de ses espoirs résidait dans un excès de violence qui soufflerait au pays l’esprit de réaction, au roi

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l'énergie de 1a résistance. Le pésident était Alexandre de Lameth. [1 pénétra cette pensée. Toute son attention se dépensa à prévenir les interruptions, à calmer l’Assemblée, On dit que, du bureau, il se pencha plus d’une fois vers les secrétaires : « L’abbé, murmurait-il, voudrait bien qu’on l’interrompiît, qu’on le forçât à descendre de la tribune. Je ne lui laisserai pas le petit plaisir de crier à l’oppression. Je lui maintiendrai la parole malgré lui (1). » Le discours se poursuivit avec un surcroît de provocante hardiesse. Comme les rumeurs redoublaient : « Vos prétentions, dit Maury, ne sont pas plus des droits que vos murmures ne sont des raisons. » Parlant de la juridiction des évêques : « Il est impossible, observa-t-il, qu’un décret puisse conférer la juridiction spirituelle aux nouveaux évêques dont on érige les sièges, et aux prélats anciens dont on agrandit le territoire. » Il railla le système d’élection où les protestants, les juifs euxmêmes, concouraient au choix des évêques et des curés. Voidel avait signalé la longue absence de l’archevêque de Paris. « Vous sied-il, dit Maury, de reprocher son absence à un prélat que, par vos menaces, vous avez contraint à fuir? » Ainsi se continuait le discours, sans beaucoup de suite, mais ponctué de traits acérés ou vengeurs. Cependant le comité ecclésiastique avait grandi ses attributions au point de tout absorber. « Qu’est-ce que ce comité? s’écria l’abbé Maury. Je n’y vois pas un seul évêque, seulement quelques curés connus par la haine qu’ils ont vouée au clergé. Ce comité s’est substitué au pouvoir exécutif. Il correspond avec les citoyens, il transmet les ordres, il se charge de faire exécuter les décrets, il les aggrave. Il s’est fait modestement roi de France. » Partant de là, Maury dénonça la tyrannie de ces commissions qui délibéraient en secret, travaillaient en secret, introduisaient comme en surprise leurs projets par un rapport, et précipitaient le vote des lois. Le discours

(1) FERRIÈRES, Mémoires, t. II, p. 193.

se termina par l’éloge du clergé de France, par une allusion à la persécution naissante : « Prenez-y garde, dit l’orateur, il n’est pas bon de faire des martyrs. »

L'Assemblée était impatiente d’aller aux voix. Vainement : Cazalès, en quelques paroles entrecoupées de rumeurs, demanda-t-il l’ajournement. Cependant la contre-proposition de Mirabeau demeurait en présence du projet de Voidel. Camus, qui détestait Mirabeau et qui, clairvoyant par haine, avait peut-être lu à travers ses pensées, obtint la priorité pour la motion Voidel. Comme on allait commencer le vote, une partie de la droite, renouvelant une faute assez fréquente, déclara qu’elle n’y participerait point. Le décret fut adopté. C’était le 27 novembre 1790, date mémorable dans l’histoire religieuse. Jusque-là, en dépit de toutes les divisions, un espoir d’entente avait subsisté. Suivant expression d’un des contemporains, M. de Montlosier, « la loi du 27 novembre coupa tous les ponts »,

En sanctionnant la Constitution civile, le roi avait gardé un reste d’espoir : espoir dans le pape qui, voyant sa détresse, finirait bien par l’aider un peu; espoir dans l’esprit public qui, en certains départements, se prêterait aux inter-

* prétations les plus bénignes; espoir enfin dans l’imprévu.

Les premières lenteurs, les premières incertitudes de l’exécution n’avaient pas laissé que d’affermir cet optimisme. On avait atteint la fin de l’automne, et de toute la hiérarchie ecclésiastique il n’y avait de supprimé que les chanoines. Soit béate confiance en leur prestige, soit générosité ou étourderie, les Constituants n’avaient point prévu les suites de l’insoumission, et pour la résistance le clergé béné-

ficiait des lacunes d’une loi qui avait oublié la coercition ou l’avait dédaignée.

On s’entretenait en ces pensées quand le projet nouveau, en imposant un délai fixe pour le serment, en précisant les conséquences du refus, était venu assurer à la Constitution civile son complèment pénal. Aux Tuiieries, le rapport du représentant Voidel avait dissipé ce qui restait d'illusions. Puis on avait lu, et avec imdignation, le discours de Mirabeau. Ce qu’il offrait de précaire secours se noyait dans ce qu’il prodiguait d’injures. L’archevêque de Toulouse, quoique en relations avec le grand orateur, écrivait au comte de Lamarck: « Le discours de Mirabeau m'a paru encore plus détestable en le lisant que lorsque je lai entendu. Ceux qui pourront saisir ce qui s’y trouve d’intelligible n’y verront que l’abus de déraisonner (1). » Enfin, on avait su l’éloquente mais inutile intervention de Maury, le désarroi de la droite, et le vote qui avait tout consommé.

« On ne peut s’imaginer la consternation qui règne ici », écrivait le 28 novembre Mme Elisabeth. En ces conjonctures troublantes, l’avis le plus compétent serait celui des évêques. M. Champion de Cicé avait quitté le ministère; M. Lefranc de Pompignan était dangereusement malade. Parmiles prélats qui siégeaient à l’Assemblée, le plus considérable par le rang était M. de Boisgelin, archevêque d’Aix. Ce fut à lui que, dans son anxiété, Louis XVI s’adressa.

M. de Boisgelin avait donné à l'Eglise une double preuve de sa fidélité en combattant la Constitution civile et en rédigeant tout récemment l'Exposition des principes. Sollicité de suggérer un conseil en une circonstance aussi grave, il essaya dans une lettre au roi, datée du 1* décembre, de résumer ses pensées.

Elles révélaient uue mollesse singulière. C’est qu’en présence du péril imminent, impossible à conjurer désormais,

(1) Correspondance de Mirabeau et du comte de Lamarck, recueillie par M. px Bacourr, t. Il, p. 364-365. |

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