‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 5)Chapitre 23 sur 45 · AD · texte numérisé non relu

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la plupart des évêques présents à Paris subissaient une crise passagère d’effarement,. Ils s’effrayaient, non pour euxmêmes, mais pour la monarchie, pour la religion. Devant l'épreuve du serment, ils tremblaient pour leurs prêtres. Ils se persuadaient que la perspective de 83 places d’évêques, de 1 200 places de vicaires épiscopaux, vaincrait les scrupules des ambitieux, et que de proche en proche tout le reste fléchirait. Ils se sentaient en union médiocre avec leur clergé qu’aux jours de prospérité ils avaient souvent dédaigné, et de qui les séparait l’infranchissable barrière de la naissance. La réponse de M. de Boisgelin se pénétra de toutes ces terreurs. Afin d’échapper au reproche trop flagrant d’inconséquence, il amplifia un peu les formules conciliantes déposées dans l'Exposition des principes, et affecta de s’y référer. Puis il s’appliqua à détruire les illusions : « Il y a, observait-il, 44 000 curés; quelle sera la faible proportion de ceux qui ne seront pas retenus par la crainte! » Il jugeait qu'il fallait mettre en garde la cour de Rome contre les avis venus de Turin, contre les suggestions des émigrés. Il ne croyait pas à une explosion publique de la foi chrétienne, et (chose assez étrange chez un évêque!) loin de souhaiter cet élan, il le redoutait. « On pense, disait-il, que le peuple serait en mouvement pour la religion : ce serait un grand mal; il n’y a rien que les évêques ne doivent faire pour l’empêcher, et ce mal n’arrivera pas, caril s’agit de questions qui sont hors ae la portée du peuple », M. de Boisgelin ajoutait : « Il serait à désirer que j’eusse la liberté d’aller moi-même à Rome. Je serai toujours prêt à m’y rendre au premier ordre de Votre Majesté. » Et il paraissait croire qu’en exposant la situation des choses à Paris, les sentiments du roi, les siens propres, il arracherait au Saint-Père les concessions refusées ou diflérées jusque-là, En attendant, il résumait en un mémoire joint à sa lettre et destiné à être transmis à Rome tout ce que l’état de l'Eglise de France semblait exiger de sacrifices. Dans ce

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mémoire on priait instamment le pape d'approuver la nouvelle division des métropoles et des évêchés, et d’exhorter les évêques supprimés à consentir à la suppression de leur diocèse. Le souverain pontife « autoriserait pareillement les métropolitains à donner l’institution canonique aux nouveaux évêques, en attendant qu'il soit fait un arrangement définitif ». Tout « en se réservant de répondre sur la suppression des chapitres des églises-cathédrales », Pie VI approuverait l’établissement des vicaires épiscopaux qui, sans empiéter sur la juridiction propre et personnelle de ’évêque, formeraient son conseil habituel et permanent, Enfin, le pape, sans vouloir rien préjuger encore sur la forme des élections, exhorterait les évêques à instituer dans leurs cures les curés élus, à moins que le refus se justifiât par leurs mœurs ou leur doctrine (1).

En jetant les yeux sur ce mémoire, Louis XVI put se rappeler avoir lu quelque chose de pareil. Quatre mois auparavant, M. Champion de Cicé s’était-il exprimé en d’autres termes? Dans l’extrémité où il se trouvait, le malheureux prince n’avait qu'une pensée fixe : trouver un biais pour céder sans péché. En vérité, pouvait-il pécher en. s’appropriant le langage d’un archevêque! Le temps pressait; car on sentait que l’Assemblée impatiente marchanderaïit jour par jour les délais. Au mémoire de M. de Boisgelin,

M. de Montmorin joignit une dépêche pour le cardinal de

Bernis. Il le priait, le suppliait d’obtenir du pape la forme canonique pour les changements prévus par la Constitution civile. « L’Assemblée, disait-il, ne reculera pas. » Il ajoutait : « Le roi suspend encore sa sanction, et j’espère qu’il pourra la susprendre jusqu’à l’époque à laquelle nous recevrons la réponse du Saint-Père; mais croyez que cette époque est calculée et qu’il est impossible d’aller au delà ». «a La crise est pressante, continuait-il. Si vous parvenez

(1) Pièces trouvées dans l’armoire de fer du château des Tuileries, 8e Recueil, pièces LXXII-et LXXIV bis.

à obtenir ce que le roi et les évêques désirent du pape, vous aurez rendu le plus grand service qu’un ministre ait jamais rendu à l'Eglise et à l'Etat. Si, contre mon attente, le succès ne couronnait pas vos efforts, vous pouvez vous attendre à tout. » Montmorin s’appuyait sur l’opinion des évêques : « Tous ceux que j'ai vus, disait-il, et j’en ai vu beaucoup, pensent comme moi. » La dépêche se poursuivait avec un assez singulier mélange de redites confuses, de supplication

éperdue et de légère intimidation : « C’est au pape à aider

le roi. Le roi a fait jusqu'ici tout ce qui était en son pouvoir,

et peut-être plus que les circonstances ne lui permettaient. C’est au pape à présent de l’aider. Il est certain que, si les choses prenaient une tournure fâcheuse, Sa Majesté ne pourrait se faire aucun reproche puisqu’Elle aurait épuisé tous les moyens qui sont en son pouvoir et a été peut-être au. delà de ce qu’on pouvait attendre de l’attachement le plus profond à la religion de ses pères. » Montmorin finissait en ces termes : « Sa Majesté a fait à cet égard tout ce qu’elle s’est interdit pour ce qui la concernait personnellement. » D2 toute cette dépêche, cette dernière phrase était la plus vraie; car jamais le pauvre prince — même destiné à céder — ne s’était évertué pour garder ses pouvoirs comme il se torturait pour libérer sa conscience (1).

Le mémoire de l'archevêque et la dépêche de Montmorin se complétèrent par une lettre de Louis XVI à Pie VI. Le canevas de cette lettre semble avoir été fourni par M. de Boisgelin. Le roi invoquait le « danger de la religion », ajoutait que « le silence ou le refus de Sa Sainteté déterminerait infailliblement le schisme. » En hâte tous ces documents furent rassemblés. Le courrier, envoyé naguère à Rome, était revenu. Le 3 décembre il repartit. Il avait, comme à son premier voyage, l’ordre d’aller vite, mais aussi de ne pas trop se montrer sur la route, car la chatouilleuse vanité

(1) Dépêche de M. de Montmorin, 3 décembre 1790. (Archives du minisière des affaires étrangères.)

de l’Assemblée n’admettait pas qu’on pût débattre ce qu’elle avait décidé, et elle se fût effarouchée si elle avait su, paru savoir qu’on négoclait officiellement avec le pape.

Depuis deux mois, la correspondance entre le cardinal de Bernis et M. de Montmorin pouvait se résumer en un dialogue fort court, sans conclusion possible. « Nous sommes à la veille d’un schisme, disait le cardinal, nous y verserons sûrement si l’Assemblée ne s’arrête point ». — « Oui, répliquait le ministre, nous sommes à la veille d’un schisme, nous y verserons sûrement si le pape ne se décide à de promptes, à de radicales concessions ». Les dépêches se multipliaient sans profit, avec le même accord sur la gravité du mal, avec la même divergence sur la nature du remède. C’est en ces conjonctures que, le 14 décembre, après onze jours de route, arriva le courrier de cabinet dépêché par M. de Montmorin. La lecture des documents venus de Paris plongea Bernis dans la plus cruelle perplexité. Il avait comme diplomate une trop longue expérience des affaires romaines, il avait comme prêtre trop de lumières, pour entretenir de grandes illusions sur le succès de la négociation remise à ses soins. D’un autre côté, tout ce qui vibrait en lui de patriotisme s’alarmait des conséquences d’un échec, et il se disait que la France devait être bien agitée pour qu’un personnage aussi pondéré que l’archevêque d’Aix prît sur lui de recommander des sacrifices si extraordinaires. Ce qui accroissait son embarras, c’est que les demandes à présenter au Saint-Siège n'étaient que la réédition légèrement retouchée de demandes déjà produites. L’urgence du péril amènerait-elle la papauté à accepter ce qu’elle avait virtuellement repoussé?

C’est tout obsédé de ces pensées que le cardinal, dans la soirée du 14 décembre, gravit les degrés du Vatican. Il trouva Pie VI profondément troublé des affaires françaises. Vers lui montaient les doléances des chanoïnes dépossédés, les réclamations des évêques dépouillés de leur siège. Une multitude de lettres lui arrivaient, les unes sollicitant ses directions, les autres lui suggérant des avis. Ces avis, presque toujours empreints d’une grande frayeur, dépeignaient pour le présent un état douloureux, pronostiquaient pour l'avenir une condition pire encore. Bernis s’inspira des instructions de Montmorin, insista sur l’exaltation des esprits, montra le schisme près de déchirer l’unité religieuse de son pays. Il ne niait pas que les sacrifices sollicités du Saint-Père ne fussent inouïs; mais il demandait, il osait demander si une situation extraordinaire, presque sans précédents dans l’histoire, n’autorisait pas des concessions, extraordinaires aussi. Pie VI écouta l’ambassadeur avec bienveillance quoique avec les marques d’une singubère affliction. Céder, c'était mutiler P Eglise; résister c’était perdre peut-être le royaume de France Pour justifier son attitude, le pontife se prévalut de la récente Exposition des principes. « Si je ratifiais, dit-il, en tout ou en partie l’œuvre de l’Assemblée, j’encourrais la désapprobation non seulement de l’Eglise universelle, mais de l'Eglise gallicane. » Plusieurs fois, le pape troublé jusqu’à l’angoisse répéta : « Ah! je donnerais ma vie avec joie pour sauver la France d'un schisme et prévenir la persécution qui menace le clergé de ce royaume. » Il lut, relut la lettre de Louis XVI; songeant aux malheurs immérités de ce prince, l’émotion le saisit, et à tel point, dit Bernis, qu’il versa des larmes. La soirée était déjà fort avancée quand le Saint-Père congédia l'ambassadeur : « Demain, lui dit-il, je convoquerai les cardinaux, je leur remettrai les pièces, ils les examineront. »

La nuit s’écoula pleine d’agitation pour Pie VI. On le vit se lever, passer dans sa bibliothèque et se plonger dans

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le travail. Le souvenir de l’Angleterre, jadis perdue, l’assiégeait avec la puissance d’une obsession. Il se mettait à écrire, puis s’arrêtait. C’est ce qu’on sut peu après par les confidences de ses serviteurs.

Le 16 décembre, les cardinaux se réunirent au nombre de

douze. Pendant qu’ils étaient assemblés, Bernis leur fit passer un mémoire que longuement ils étudièrent. Pie VI voulut lui-même faire connaître à l’ambassadeur le résultat de la conférence. Dans la soirée, il lui écrivit le billet autographe suivant : « Parmi les douze cardinaux qui composent la congrégation, il ne s’en est pas trouvé un seul qui ait été d’avis que nous pouvons en conscience faire une concession quelconque sans les explications convenables et nécessaires. Mais ils ont conclu unanimement qu’il faut faire des réponses paternelles au roi et aux évêques, en autorisant ceux-ci à nous proposer eux-mêmes les articles qu’ils croient absolument nécessaires et susceptibles d’être admis par nous. » Pie VI ajouta : « Nous écrirons au roi et à l’archevêque d'Aix afin que ce prélat puisse communiquer notre lettre aux autres évêques de France. »

Bernis craignait un retus absolu. « C’est déjà beaucoup, écrivait-il, d’avoir obtenu une réponse qui ne soit pas tout à fait négative. » Cependant les chances d’accord allaient s’évanouissant. Pie VI n’aspirait qu’à l’entente, et Les lettres qu’il recevait des évêques, les messages qui lui arrivaient de simples prêtres lui montraient l’urgence de la conciliation;

mais il voulait que les demandes fussent examinées point

par point avec toute faculté de rejet, d’amendement ou de revision : l’Assemblée, au contraire, avec tout l’orgueil étroit de la fausse logique, trouvait son œuvre intangible et en bloc l’imposait. Le pape réclamait du temps : l’Assemblée disputait impérieusement les heures. Le Saint-Père estimait indispensable de consulter les évêques de France : lAssemblée n’admettait, en toute matière ecclésiastique ou civile, d'autre avis que le sien et, elle existante, jugeait toute

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autre délibération superflue ou factieuse. Pie VI retint le courrier arrivé le 14 décembre et qui devait repartir pour la France. Il voulait se donnerleloisir d’unesuprême réflexion et peut-être aussi, dans les fêtes de Noël, solliciter une dernière fois les lumières d’en haut. Mais déjà à Paris toutes choses allaient se précipitant.

Ce mois de décembre 1790 fut, pour les catholiques plein d’angoisses. Pièce à pièce, et en attendant le serment, la Constitution civile s’exécutait. On pourvoyait aux évêchés nouvellement établis : le 23 novembre, un évêque avait été élu pour les Ardennes; le 12 décembre, on en élut un dans la Mayenne. Les autorités départementales, un instant indécises ou inertes, s’éveillaient sous la pression de l’Assemblée. Dans l’Aude, dans le Var, ailleurs encore, elles prenaient des arrêtés contre les prélats qui, malgré la suppression de leur siège, s’obstinaient dans l’exercice de leur charge. Les traitements étaient abolis, les lettres pastorales étaient recherchées et détruites, des poursuites étaient ordonnées. Le 6 décembre, le représentant Camus publia son Opinion sur la Constitution civile; aussitôt 27 curés, membres de l’Assemblée, y adhérèrent; de là une grande crainte que cet exemple entraînât. Les partisans de l’état nouveau prédisaient les chutes : « Il ne faut pas croire, écrivait Lindet, futur évêque constitutionnel, que ces bons apôtres de prélats veuillent être martyrs ou confesseurs et perdre leurs vingt ou trente mille francs. » Il ajoutait le 11 décembre : « Bien des gens sont assez fous pour croire que le clergé refusera le serment. Il y aura bien quelques refus, mais le nombre en sera petit (1). »

(4) Correspondance, p. 246, 247, 248.

Nulle part le trouble n’était plus grand qu'aux Tuileries, Bepuis une année, une longue suite de concessions émiettait les restes du pouvoir exécutif. La loi récente fournissait un: | occasion au souverain pour marquer, d’un mot vraiment royal, la limite qu’il ne franchirait pas. Cette fermeté avisée eût servi la religion, la monarchie; elle eût servi la Révolution elle-même qui, en se dégageant des querelles religieuses, eût éliminé les ferments vicieux destinés tôt ou tard à tout corrompre. Mais pour cette politique d’énergie tout manquait.

Tout manquait, et d’abord le monarque. Chez lui, point de coup d’œil royal, aucun de ces éclairs de raison qui mettent en pleine lumière les moyens sauveurs. Sa vue, quoique souvent juste, était trop peu rapide pour les changements soudains des révolutions. Quand un travail lent avait éclairé son mtelligence, un travail non moins lent commençait pour fixer sa volonté, et pendant ce temps tout se renouvelait sur la scène, les acteurs comme les décors. Par intervalles il essayait, comme les irrésolus, d’échapper à l’indécision par la brusquerie, et par là il achevait de tout gâter. Ainsi se traîneraït-il à la suite des occasions fuyantes, et il irait de la sorte jusqu’au jour où, n'ayant plus qu’à souffrir, il se transformerait tout à coup et monterait jusqu’au sublime.

Ce superflu de lumières et de décision, le pauvre roi le demanderait vainement à ses conseillers. Hormis M. de Montmorin qui garderait longtemps encore le portefeuille des relations extérieures, hormis M. de Saint-Priest qui se retirerait dans quelques jours, tous les ministres étaient nouveaux. Ils s’appelaient, à Ia guerre Duportail, à la marine Fleurieu, à la justice Duport-Datertre, aux finances Delessart. C’étaient des hommes obscurs, probes mais de talent médiocre, de dévouement ordinaire sauf Delessart, vaniteux et impuissants tout ensemble, à la fois grisés et intimidés de leur élévation, ne voyant rien au delà d’une paix précaire proportionnée à la courte durée

de leur pouvoir. Entre tous les objets qui dépassaient leur clairvoyance, aucun ne leur échappait davantage que la Constitution civile. Leur courte raison y voyait une sorte de moyen terme entre l’irréligion qui les effrayait et la vraie foi que le souffle du siècle avait affaiblie ou éteinte en eux. L’organisation nouvelle gardait les cérémonies du culte, l’essentiel de la hiérarchie ecclésiastique, les pompes officielles consacrées par la longue habitude des peuples. Que voulait-on de plus? Lereste leur apparaissait comme obstination de dévot ou petitesse d'âme timorée. Loin d’aider le roi, ils ne lui passeraient ses scrupules qu’à la condition de s’en proclamer eux-mêmes très affranchis. La terreur de l’Assemblée paralyserait d’ailleurs sur leurs lèvres tout conseil viril. On saisit la trace de cet effroi jusque dans la correspondance de M. de Montmorin, si supérieur à ses collègues par l’autorité, par l’attachement à son maître, par la longue pratique des affaires. Un jour, dans une lettre au directoire du Tarn à propos de son archevêché d’Alby, le cardinal de Bernis avait laissé échapper cette phrase: « Il est notoire que le roi a consulté le pape. » Aussitôt Montmorin, informé de ce langage et craignant que l’écho en parvienne jusqu’à l’Assemblée, morigène doucement l’ambassadeur : « Le fait est vrai, lui écrit-il, mais personne ne peut dire en être instruit légalement; car on provoquerait des explications qui ne peuvent être données sans inconvénients (1). » |

Bien au-dessus des ministres à qui la Constitution créait un état très subalterne, deux hommes, l’un par éloquence, l'autre par ascendant sur le peuple, paraissaient dominer la Révolution. C’était Mirabeau, c'était La Fayette. Ni sur l’un ni sur l’autre le roi n’eût pu s’appuyer. Bien qu’il fût le stipendié de la royauté, bien que son bon sens lui montrât clairement les dangers de l’anarchie croissante,

(1) Lettre du 14 décembre 1790. (Archives du ministère des affaires étrangères.

Mirabeau se prêtait plus qu’il ne se donnait. De part et d’autre, on n’était allié qu’en cachette et en se réservant mutuellement de se trahir ou de se désavouer. Le tribun ne sacrifiait pas plus à la cour sa popularité que celle-ci ne le créditait de sa confiance. Eût-il consenti à se compromettre qu’il ne se fût pas risqué, lui libertim, lui ouvertement incroyant, sur l’enjeu d’une question religieuse. Il eût craint dans cette conduite le ridicule plus encore que l’insuccès. On a vu son attitude dans la récente discussion sur le serment. Puis il n’exerçait lui-même qu’un empire contesté, sur les masses qui commençaient à le suspecter, sur l’Assemblée qui, le trouvant trop grand, se vengeait de son génie en le souffletant de ses vices. — Quant à La Fayette, sa principale clientèle résidait précisément dans cette portion des classes moyennes que charmait la Constitution civile et qui, rêvant églogues religieuses, se délectait dans l'Eglise primitive retrouvée. D'ailleurs, dans sa conception funeste d’un pouvoir désarmé, il ne jugeait point encore la royauté assez affaiblie, et ne se porterait décidément à son secours qu'après l’avoir débilitée au point de la rendre inguérissable.

Même isolé de ces secours, peut-être Louis XVI eût-il trouvé dans le seul stimulant de sa foi l’énergie de résister. Encore eût-il fallu que les conseils ecclésiastiques missent dans son âme la fermeté au lieu d’y entretenir l’indécision. Ici se place une des causes qui aggravèrent le plus, au début, la crise religieuse. Un certain nombre d’évêques se trouvaient à Paris; c’étaient en général les plus politiques, les autres gardant la résidence. Or, dans le maniement trop exclusif des affaires humaines, la plupart de ces prélats avaient perdu cet esprit de confiance qui, sans trop grand calcul des conséquences terrestres, remet tout à Dieu. Ils n’étaient ni assez simplistes pour être résolus, ni assez détachés pour être calmes, ni assez croyants pour se fixer en haut. Ce n’est que petit à petit, par une sorte d’acclimatation à l’épreuve,

qu’ils retrouveraient au fond de leurs consciences et ramèneraient à la surface les vertus engourdies. Sur l’heure ils balançaïent entre les maux pour discerner le moindre, cherchaient à tâtons la route loin de la montrer, et au lieu d’exemples, apportaient des dissolvants. Il est juste d'ajouter que le silence longanime du pape, à beaucoup d’égards si sage, laissait planer une ombre d’incertitude sur les concessions légitimes, sur les sacrifices interdits. De là une certaine excuse pour les fluctuations.

L'Assemblée était impatiente de sa tn) Il lui fallait, avant que l’année finît, tenir la religion, comme le reste, sous ses pieds. Déjà, à plusieurs reprises, des murmures s'étaient élevés sur la prolongation des délais. Le 23 décembre, comme la séance du matin s’ouvrait, le représentant Camus prit la parole. Il demanda que le président se rendit chez le roi, s’enquît des motifs qui retardaient la sanction, et priât le souverain de la donner incessamment. La motion fut votée. À l'issue de la séance, c’est-à-dire vers le milieu du jour, le président se présenta aux Tuileries. Louis XVI fondait encore quelque espoir sur les concessions du pape, et dans cet esprit ne s’appliquait qu’à temporiser. Mais le seul aveu officiel de pourparlers avec Rome eût soulevé une tempête. Ces négociations, nul n’ignorait qu’on les eût entamées; toutefois la vanité parlementaire, l’une des plus irritables de toutes, l’une des plus puériles aussi, défendait qu’on en prononçât le mot. Contraint d’omettre

ce qui était sur toutes les lèvres, le pauvre prince, en termes

ambigus et qui tournaient inconsciemment à la duplicité, protesta de son attachement à la Constitution. Il observa que le décret du 27 novembre n’était que la conséquence du décret plus général rendu au mois de juillet : puisqu'il avait sanctionné l’un, on ne devait concevoir aucun doute sur ses dispositions quant à l’autre. Ayant cru apaiser les représentants par ces explications, le roi, en phrases de plus en plus vasues, parla des difficultés d'exécution, de son

respect pour la religion, de démarches dont il attendait l'effet d’un moment à l’autre, de son désir de prendre les moyens les plus doux, afin que la tranquillité ne fût point troublée; puis il exhorta l’Assemblée à lui faire crédit de la confiance qu’il méritait. Comme ce langage manquait de netteté, le prince condescendit à le résumer dans une note écrite qu’il remit au président sans la signer. L'écriture n’eut d’ailleurs pas plus de clarté que les paroles : car l’équivoque était au fond des choses, et aucun art de rédaction ne la pourrait dissiper.

Le soir, la séance se rouvrit au milieu d’une affluence plus grande qu’à l’ordinaire. Le président rendit compte de sa visite aux Tuileries. Derechef Camus se leva. C'était par excellence l’homme des motions acerbes. De son accent le plus aigre, il discuta la prérogative royale, puis il observa que le roi parlait à tort des difficultés d'exécution; car on ne pouvait exécuter que les lois sanctionnées et précisément celle du 27 novembre ne l’était pas. La moindre allusion au pape avait le privilège d’irriter. Camus ne manqua pas de le nommer et, soit entraînement de paroles, soit rancune de janséniste, alla jusqu’à refuser tout chef à l’Eglise, hormis Jésus son fondateur. La gauche applaudit la négation hardie. « Quel décret, continua Camus, pourrions-nous rendre si nous devions toujours attendre la décision du souverain pontife? » Il conclut en proposant une nouvelle démarche auprès du roi. — L'attaque avait été osée. La défense fut timide avec le représentant Toulongeon qui sollicitaen termes très humbles un ajournement jusqu’au {1% janvier. Elle se releva avec l’abbé Maury, mais en un discours sans espoir. A. une heure tardive de la soirée, l’Assemblée vota la motion suivante : « L'Assemblée nationale décrète que son président se retirera demain vers le roi pour le prier de donner, sur le décret du 27 novembre dernier, une réponse signée de lui et contresignée par le secrétaire d'Etat. ».

L’attitude des représentants ne laissait au roi d’autre

alternative que la résistance ouverte ou l’entière soumission. Aux Tuileries, la journée du 24 décembre fut pleine de confusion. Les conseils contradictoires se croisaient. À plusieurs reprises, Madame Elisabeth supplia son frère de refuser la sanction. En sens inverse, le ministre de la justice, M. Duport-Dutertre, subissant lui-même la pression de l’Assemblée, harcelait le prince de ses obsessions, l’adjurant de céder, de céder au plus vite (1). Une conduite tendait à prévaloir qui serait la pire de toutes parce qu’elle serait la moins royale : elle consisterait à tout concéder dans le présent, avec la restriction mentale de tout reprendre en cas de meilleure fortune. Cependant des avis qui semblaient fondés prédisaient une prochaine démonstration populaire, et l’image d’un nouveau 6 octobre, le souvenir des périls de la reine en cette journée, achevait de troubler l'âme du monarque. En cette détresse, Louis XVI recourut de nouveau à l'archevêque d’Aix. Le prélat s’entoura lui-même de conseils, lut et relut les débats de l’Assemblée, puis il formula sa réponse. Celle-ci, qui fut retrouvée plus tard au château des Tuileries, ne porte point de date, mais on ne peut douter, d’après le contexte, qu’elle n’ait été écrite dans la soirée du 24 décembre ou dans la matinée du lendemain. L’archevêque commençait par une critique aussi juste qu'inutile des décrets de la représentation nationale. Il exprimait le regret que la « sage et vertueuse réponse » du prince n’eût point obtenu la confiance qu’elle méritait si bien. Il déclarait ensuite que « les évêques sages seraient forcés de refuser le serment si les formes n’étaient point remplies ». Cette profession de foi semblait là préface de conseils virils. Il n’en était rien, et ce même prélat, attentif à sauvegarder sa propre conscience, ne portait au pied du trône que des conseils timides, indignes d’un monarque qui veut régner. En un langage torturé, comme l'était la pensée

(1) Mémoires de Mme la duchesse de Tourzel, t. I, p. 218.

elle-même, il semblait absoudre par avance l’acceptation du décret, mais à la condition que cette acceptation parût «un acte forcé ». On reconnaîtrait que la liberté du roi n’existait plus s’il avait à subir à plusieurs reprises les instances de l’Assemblée, si ses ministres étaient impuissants à le défendre contre ces obsessions, si des menaces d’émeute inspiraient quelque crainte pour la sûreté de la famille royale. L’archevêque d’Aix jugeait que la violence morale résulterait, non seulement, d’une sédition ouverte, mais de simples signes de révolte. « Il ne faut pas attendre, poursuivait-1l avec un grand raffinement de prudence, que les chefs recourent à des attroupements. » Ressaisissant sa pensée, il ajoutait : « L’insistance opiniâtre de l’Assemblée devient, dans l’état actuel, la loi de la contrainte. » Cependant il serait urgent de reporter sur le pape cette contrainte que l’Assemblée exerçait sur le roi. M. de Boisgelin n’hésitait pas. « Un second courrier, disait-il avec tranquillité, devra arracher au pape un consentement forcé. » Sans doute Pie VI ne refuserait pas de prévenir « les tristes effets dont son refus serait la cause ». « I] se passerait, continuait l’archevêque, quelque temps entre la destitution des évêques et l'élection de ceux qu’on voudrait leur substituer, et pendant ce temps on pourrait recevoir la réponse de Rome. » M. de Boisgelin fortifiait son avis en l’appuyant sur celui d’un autre personnage que, sur l’ordre du roi, il avait consulté : « Voilà, concluait-il, le résultat de notre conférence. » Comme si un vague remords l’eût saisi, il se hâtait de s’amnistier lui-même en s’abritant sous l’intérêt public, sous l’intérêt de la dynastie. Il finissait par l'expression de son dévouement à la. personne royale.« Je suis prêt, disait-il, à donner ma vie pour être utile au roi. » Et cette chevaleresque protestation qui s’associait à de timides avis était sincère : car les révolutions, qui obscurcissent l’esprit et troublent toutes les clairvoyances, mettent parfois des conseils pusillanimes dans la bouche d'hommes vaillants. J’ai tenu à reproduire en entier ce document. Quelle ne

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devait pas être la perplexité du malheureux roi quand il voyait la lumière vaciller dans la main même de ceux qui tenaient le flambeau! II lut, relut cette lettre. Il avait un répit de quelques heures, car c'était le jour de Noël, et l’Assemblée ne siégeait pas. Tandis que les cloches, célébrant la grande fête, appelaient pour la dernière fois les vrais fidèles dans les églises bientôt livrées au schisme, le monarque, chargé de soucis au milieu de l’allégresse chrétienne, put, en une méditation suprême, mettre en balance le péril de l’énergie et le péril, plus grand peut-être, de la faiblesse. Le soir, un rassemblement de quatre ou cinq cents personnes, formé autour des Tuileries, vint pousser des clameurs jusque dans le jardin et sous les fenêtres du château. On eût dit que la Révolution, agissant comme à point nommé, apportait au prince juste ce degré de contrainte qu’exigeait la casuistique de M. de Boisgelin. La nuit s’écoula pleine de trouble. Le lendemain, 26 décembre, dès le matin, un dernier message arriva au souverain. Il émanait de l’un de ses plus loyaux serviteurs, M. de Saint- Priest, qui venait de quitter le ministère. En termes d’une tristesse résignée, M. de Saint-Priest exhortait le monarque à accueillir les vues du garde des sceaux Duport-Dutertre, « si Sa Majesté n’y trouvait rien qui fût trop contraire à ses principes. » Il ajoutait, en homme qui sentait le prix du temps, qui subissait, lui aussi, la terreur de l’Assemblée : « Je supplie en grâce Votre Majesté de finir ce matin, si cela est possible, l'affaire de l’acceptation (1).» Que pouvait le malheureux roi? Eperdu sous les avis dissolvants, affamé de paix publique, troublé, non pour lui-même mais pour les siens, par les sinistres images de l’émeute, Louis XVI se dit qu’après tout il ne pouvait pécher en marchant dans les traces d’un archevêque, et il se résigna à consommer la grande humiliation.

Le message qui abaissait devant l’Assemblée la vieille

(1) Pièces trouvées au château des Tuileries, 3 Recueul, pièce CLXXV,

royauté chrétienne et menaçait de briser quatorze siècles d'unité religieuse était conçu en ces termes: « Je viens d'accepter le décret du 27 novembre dernier; en déférant au vœu de l’Assemblée nationale, je suis bien aise de m’expliquer sur les motifs qui m’avaient déterminé à retarder cette acceptation et sur ceux qui me déterminent à la donner en ce moment. Je vais le faire ouvertement, franchement, comme il convient à mon caractère : ce genre de commu-

nication entre l’Assemblée nationale et moi doit resserrer

les liens de cette confiance mutuelle si nécessaire au bonheur de la France. J’ai fait plusieurs fois connaître à l’Assemblée

nationale la disposition invariable où je suis d’appuyer

par tous les moyens qui sont en moi la constitution que j'ai acceptée et juré de maintenir. Si j’ai tardé à prononcer l'acceptation sur un décret, c’est qu’il était dans mon cœur de désirer que les moyens de sévérité pussent être prévenus par ceux de la douceur; c’est qu’en donnant aux esprits le temps de se calmer, j’ai dû croire que l’exécution de ce décret s’effectuerait avec un accord qui ne serait pas moins agréable à l’Assemblée nationale qu’à moi. J’espérais que ces motifs de prudence seraient généralement sentis; mais puisqu'il s’est élevé sur mes intentions des doutes que la droiture connue de mon caractère devait éloigner, ma confiance en l’Assemblée nationale m’engage à accepter. Je le répète encore, il n’est pas de moyens plus sûrs, plus propres à calmer les agitations, à vaincre toutes les résistances, que la réciprocité de ce sentiment entre l’Assemblée nationale et moï; elle est nécessaire, je la mérite, j’y compte. »

Quand le 26 décembre, à la fin de la séance, le président

fit connaître cette lettre, la gauche de l’Assemblée acclama |

bruyamment, non le roi, mais sa propre victoire. Si nous en croyons le journal de Camille Desmoulins, les applaudis-

sements se prolongèrent pendant dix minutes (1). Il fut

(1) Révolutions de France et de Brabant, n° 57.

VA ne RUE

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