‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 5)Chapitre 25 sur 45 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

SOMMAIRE

1. — Le serment à l’Assemblée : l'abbé Grégoire; Talleyrand; Gobel; signes d’intolérance dans l’Assemblée; Barnave; Cazalès.

II. — La séance du 4 janvier 1791 : l’agitation au dehors; les dispositions du clergé; dernière tentative de l’abbé Grégoire : Barnave. — L’appel nominal; l’appel collectif. — Serments prêtés ou refusés parmi les membres ecclésiastiques de l’Assemblée.

III. — Le serment à Paris. — Manœuvres et pression. — La journée du 9 janvier 1791 : l’église Saint-Sulpice : les gardes nationaux officient dans certaines églises. — Proportion des serments prêtés et refusés dans le clergé de Paris. — L’Assemblée nationale : quelles craintes

percent sous son assurance : loi du 7 janvier 1791 : Instruction du 21 janvier.

IV. — Le serment dans les départements. — Les curés : quels sentiments contradictoires éveille en eux la Révolution : l’homme de Dieu et l’homme de la terre. — Comment l’année 1789 est, malgré certains signes troublants, l’année des espérances : l’année 1790 et ses désillusions. — La Constitution civile : impressions des curés de campagne. — Comment le décret du 27 novembre détruit tout espoir d’entente. — Terrible crise morale : quelles raisons poussent à prêter ou à refuser le serment. — Serments et refus purs et simples : serments restrictifs : par quelles formules variées à l’infini les prêtres essayent de satisfaire à la fois à la loi civile et à leur conscience. — Quelle a été la proportion des ecclésiastiques assermentés et des prêtres fidèles : épiscopat : clergé des villes : clergé rural; quels éléments coraplexes rendent toute supputation difficile : quels chiffres paraissent devoir être adoptés.

V. — Première organisation de l’Eglise nouvelle. — Elections épiscopales. — Del’Institution canonique et du sacre; quel embarras met un instant en péril l’Eglise constitutionnelle. — Talleyrand : le sacre dans l’Eglise de l’Oratoire (24 février 1791) : les consécrations qui suivent, — Les élections des curés : comment, à Paris, le recrutement du clergé

constitutionnel est assez aisé: comment, en province, on peut dèsl’abord deviner toutes les divisions qui éclateront.

VI. — Installation des évêques constitutionnels. — Les catholiques non conformistes : leurs critiques, leurs épigrammes : où réside -le vrai

He danger.

on VII. — Les populations des campagnes : comment jusqu’ici elles ont été

à peu atteintes par les innovations religieuses. — Comment la loi sur le serment scinde en deux le clergé : quelles contrées sont particulièrement troublées. — Les deux curés, les deux cultes : mise en quarantaine de l’assermenté. — Les brefs du pape (10 mars et 13 avril 1791). — Premiers symptômes de lutte civile.

VIII. — Les modérés : Baïlly; La Fayette; les membres du directoire de Paris : comment ils craignent d’être débordés. — Symptômes croissants d’intolérance religieuse : Mesdames, tantes du roi, arrêtées à Arnayle-Duc : scènes honteuses dans les chapelles où officient les non-conformistes. — Arrêté mémorable du département de Paris (11 avril 1791): en quoi il empire et améliore la situation des catholiques fidèles, et comment il établit, quoique avec d’inquiétantes restrictions, la liberté des cultes. — Scènes de violence à l’église des Théatins. — L'arrêté du département de Paris devant l’Assemblée : théorie de Treïlhard : discours de Talleyrand et de Siéyès : loi du 7 mai 1791 : au prix de quels. sacrifices elle accordait la liberté : quelle pourrait être, sous le régime de cette loi, la condition des catholiques romains.

IX. — Comment tout conspire pour rendre impuissant tout essai de liberté des cultes. — L’Assemblée : nouveaux décrets rigoureux. — Désordres et violences : scènes du Palais royal; nouvelles scènes à l’église des Théatins. — Impuissance de l’autorité et surtout des ministres. — Le roi: sa faiblesse : comment sa conduite offre un curieux mélange d’hommages et de résistances à la Constitution civile.

X. — Le personnel de l’Episcopat constitutionnel : les hommes : les caractères : les premiers actes. — Tournées pastorales : déceptions et avanies de toute sorte : les fidèles; les prêtres; les religieuses : comment, sous l’accumulation des mécomptés, les évêques intrus, d’abord bien intentionnés, s’exaspérèrent : comment s’affermit en eux l’idée de faire appel au bras séculier. — Où est le bras séculier de la Révolution.

XI. — Les clubs : leur origine; clubs de village ou de petite bourgade;

clubs dans les villes; clubs à Paris. — Les clubs et la religion. — Com-

LES ment les clubs sont attirés vers la constitution civile : comment les

prêtres constitutionnels sont à leur tour attirés vers les clubs. — Com-

ment les membres des clubs, dans les provinces, recoivent les évêques, les haranguent, organisent les fêtes en leur honneur. — Comment ils deviennent, de thuriféraires, dénonciateurs, et provocateurs de mesures persécutrices. — Essais d’intimidation ou d’émeute : les religieuses;

AA Nos les Carmélites des Couëts.

XII. — L'’événemerit de Varennes (21 juin 1791). — Quelle en fut la répercussion sur les affaires religieuses. — Idée de soumettre à un régime d'exception les prêtres assermentés. — Arrêtés départementaux internant ou éloignant les réfractaires. — Comment l’Assemblée constituante

homologue l’arrêté du département du Bas-Rhin (147 juillet 1791). — De diverses mesures prises ou réclamées par les autorités locales. — Quel est le sort de la loi libérale du 7 mai.

XIII. — La fin de l’Assemblée constituante. — De quelques symptômes de crainte ou de repentir : idée de fortifier un peu le pouvoir royal: répression du Champ-de-Mars, et mesures de réaction. — Impuissance des constituants : comment la principale cause de cette impuissance réside dans la constitution du clergé. — De quelques mesures où se: marque un léger retour de tolérance religieuse : l’amnistie. — Le roi accepte la Constitution (13 septembre 1791): sous quelle impression l’Assemblée se sépare.

Un délai de huitaine était accordé pour le serment aux membres ecclésiastiques de l’Assemblée, Le 27 décembre 1790, on venait de discuter un projet sur l’organisation de la force publique, quand l’abbé Grégoire parut à la tribune. C'était un prêtre.ardent jusqu’au fanatisme pour la révolution, d’un esprit très sujet à l’erreur ou aux entraînements, dépourvu des dons éminents qui font le philosophe, le poli-: tique ou l’orateur, mais désireux de garder la foi chrétienne, très pénétré de ses devoirs sacerdotaux, et entouré de l’estime qui s’attache à la droiture, au courage, à la régularité de la vie. Il n’approuvait point la Constitution civile, mais satisfait que le dogme demeurât sauf, il jugeait que le parti le plus sage était la soumission. Son discours écouté en un. profond silence — car on sentait que plusieurs y chercheraient une direction — fut une défense plutôt qu’une apologie. Il commença par attester « son inviolable attachement aux lois de la re igion aussi bien qu’à celles de la patrie ». « De cette religion divine nous serons, dit-il, constamment les missionnaires; nous en serions, s’il le fallait, les martyrs. If ajouta : « Après le plus mûr, le plus sérieux examen, nous déclarons ne rien apercevoir dans la Constitution qui puisse

blesser les vérités saintes que nous devons croire et enseigner. » En homme qui ne met dans les lois que ce qu’il y veut voir, il présenta des nouveaux décrets une glose fort adoucie; il garantit, non sans quelque témérité, le zèle religieux de l’Assemblée; puis il exprima ses vœux pour la paix du royaume, pour l’union entre les ouailles et les pasteurs. Enfin il prononça la formule du serment. Il eut soin d’adhérer non seulement à la Constitution en général, mais très explicitement à la Constitution civile du clergé. La variante d’ailleurs importait peu, la Constitution contenant la Constitution civile comme le tout contient la partie. Comme Grégoire achevait son discours, un assez grand nombre de prêtres se détachèrent de leur banc et à leur tour se disposèrent à jurer. ‘On en compta soixante-deux. Il y avait cinquante et un curés et trois ou quatre professeurs; le reste se composait d’ecclésiastiques qu’excitaient les superfluités du zèle ou la poussée de l’ambition, car ils n’étaient pas fonctionnaires, et on ne leur demandait rien. Dans les tribunes, les spectateurs se chuchotaient les noms. Il y avait l’abbé Gouttes, naguère président de l’Assemblée; Dumouchel, recteur de l’Université de Paris; Expilly, qui venait d’être nommé évêque de Quimper; puis les curés Jallet, Balard, Lecesve, qui avaient eu naguère leur heure de célébrité, car les premiers, en 1789, à l’époque de la réunion des Ordres, ils s'étaient ralliés au tiers-état.

En rendant compte de cette journée, le représentant Lindet écrivait, avec quelque dépit : « Aucun évêque ne s’est laissé entraîner (1). » Le 28 décembre, la séance venait à peine de s’ouvrir quand on vit paraître M. de Talleyrand. Dans la salle, encore presque vide, il y avait à peine cent personnes. Il semblait avoir à dessein choisi ce moment, en homme de goût affiné qu’eussent humilié des acclamations vulgaires. Il était un peu plus pâle qu’à l’ordinaire, avec ce

Correspondance, p. 254.

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sourire mystérieux où l’on pouvait à volonté tout lire. Il avait, contre l’habitude, revêtu ses insignes et portait la croix pectorale. Il gravit la tribune, marchant moins lentement que de coutume et comme pressé d’acquitter une importune corvée. Les rares assistants s’attendaient à un discours. Il se garda d’en faire, soit que la rhétorique des harangues l’excédât, soit que, croyant encore un peu moins à l'Eglise constitutionnelle qu’à l’autre, il jugeât indigne d’un gentilhomme l’hypocrisie du dévouement. Avant que l’enceinte ne se remplit, il se retira à la dérobée, comme sur la pointe des pieds, un peu honteux de la palinodie, heureux en même temps d’être libéré. Eglise ancienne, Eglise nouvelle, il se hâterait d'échapper à l’uneet à l’autre, les jugeant

toutes deux condamnées à mort et n’aimant pas les agonies.

Du 28 décembre au 1% janvier, il y eut encore quatorze serments. Les masses, jusque-là ignorantes ou inertes, commençaient à s’éveiller un peu. « Il y aura bientôt, disait-on, du nouveau dans les Eglises. » Beaucoup de brochures circulaient pour ou contre les décrets. Cependant les religieuses, dans les chapelles de leurs couvents, élevaient vers le ciel de ferventes supplications. Des mains mvisibles propageaient dans les rues ou glissaient sous les portes des feuilles de protestation, des formules de prières, de pieuses effigies du Sacré-Cœur; et toute cette propagande clandestine, à la fois timide et ardente, offrait les premières images d’une religion qui se cachait (1).

Le dimanche 2 janvier, un personnage parut à la tribune, décoré comme Talleyrand de la croix pectorale. Etait-ce bien un évêque? S'il y avait des degrés dans l’épiscopat, il y eût occupé le dernier rang. Simple coadjuteur de l’évêque de Bâle, il n’exerçait sa juridiction que sur les parties françaises de ce diocèse. Ce prélat s’appelait Gobel et portait le titre d’évêque de Lydda. Ses amis le disaient chari-

A) V. FERRIÈRES, Mémoires, t. II, p. 204.

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table, bon, de foi un peu molle maïs non sérieusement en-

tamée. Il était d’esprit médiocre, de goûts fastueux, d’âme vaniteuse, à la fois ambitieux et débile, pusillanime autant que vain, et perpétuellement partagé entre deux craintes, celle de Dieu et celle des hommes. Pour écarter tout reproche de tiédeur, ïl excusa par son état de santé son retard à rendre hommage à la loi; puis il Jura, mais avec un préambule qui insistait sur les droits de la juridiction spirituelle et exprimait la persuasion que l’Assemblée n’avait rien voulu décider de contraire au salut des âmes. On eût dit que, par ce langage, il voulût, tout en prêtant le serment, le retenir en partie, et cumuler, avec les applaudissements du publie, le pardon de sa propre conscience. Ce manège ayant été éventé, il reprit la parole, protesta de son attachement à la Constitution civile, expiqua que le seul but de ses ménagements avait été d: calmer les scrupules de ses prêtres d’Alsace, fort troublés par les lois nouvelles. Ainsi se peignitil doublement en ces deux harangues, avec la foi tremblante qui avait soufflé ses restrictions et avec la lâche faiblesse qui rétractait les restrictions elles-mêmes.

Quatre nouveaux serments furent prononcés le 2 janvier. On en recevrait, en outre, vingt-deux autres le lendemain. Quoique les défaillances fussent assez nombreuses, elles étaient loin du chiffre espéré. Sous le dépit de l’insuccès, la gauche et avec elle le centre s’emportèrent dans une grande montée d’intolérance. On le vit bien quand, peu après l’intervention de Gobel, M. de Bonal, évêque de Clermont, se leva pour proposer une formule de serment, très explicite sur les droits de la puissance civile mais restrictive sur tous les objets spirituels. Dans le public, dans l’Assemblée, les murmures éclatèrent : « Nous ne voulons, dit Treilhard, qu’un serment pur et simple. » Ces âpres paroles furent couvertes d’applaudissements. Sous les invectives, M. de Bonal dut quitter la tribune. Pendant la nuit il fit imprimer son discours. Le lendemain, autour de l’Assemblée, on le distri-

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buaït sous ce titre : Opinion que M. l’évêque de Clermont a voulu prononcer, mais que le despotisme du côté gauche la forcé de déposer simplement sur le bureau (1).

La séance du 3 janvier s’ouvrit sous cette impression irritée. Le lendemain expirerait le délai de huitaine imparti pour le serment. Plusieurs éprouvaient quelques scrupules d'appliquer à la lettre les rigueurs de la loi, et de déclarer forclos ceux qui n’avaient pas juré. Barnave se chargea de vaincre les dernières pudeurs des modérés. Protestant, il assouvissait les rancunes de ses coreligionnaires; ambitieux, il poussait à tout hasard sa réputation et, en saisissant la première place en un débat mémorable, caressait l’espoir d’égaler enfin ce Mirabeau insupportable à son envie. En cet homme destiné à se montrer bientôt si courageux, si clairvoyant, se personnifia, en ces jours, l’esprit d’âpreté qui creuse les dissentiments irréparables. En un langage précis, sans flamme, sans objurgation mais sans pitié, il adjura V Assemblée de ne rien ajouter à cette huitaine stricte après laquelle il y aurait deux clergés, deux Eglises, deux Frances aussi.

La décision n’alla pas sans une suprême défense. Cazalès eut l’honneur de ce noble effort. Il fut habile, persuasif, véhément sans violence, attristé sans amertume, clairvoyant sur les maux futurs et, malgré les clameurs hostiles, attentif à ne rien exaspérer. Il représenta que les évêques ne désiraient que la paix, et que leur résistance n’avait d’autre origine que les obligations de leur conscience. Il puisa dans leur conduite même la preuve de leur modération : ils auraient pu, après avoir rédigé l'Exposition des Principes, y faire adhérer le clergé de second ordre : c’eût été la guerre : ils s’étaient gardés d’agir de la sorte et, loin d'élargir le conflit, n’avaient cherché que la conciliation : ils attendaient la réponse du pape; fallait-il leur refuser un délai? Cazalès

(1) L’Ami du roë (de Royou), 3 et 4 janvier 1791,

poursuivit : « Ce n’est pas, dit-il, aux représentants du peuple français à mettre des citoyens dans l’alternative d’être impies ou rebelles. » Il rappela les attaques contre le clergé et combien elles avaient rencontré de crédulité dans les masses : « Il est certain, observa-t-il, que les ministres du culte ont de nombreux ennemis, qu’on a voulu les rendre odieux au peuple et qu’ils seraient les premières victimes des troubles si une guerre civile ou religieuse se déclarait. » Le discours se termina en une invocation à la bonté, à la prudence, à la sagesse de l’Assemblée, c’est-à-dire en termes presque humbles, mais de cette humilité des vaillants qui peuvent supplier sans s’abaisser.

Cazalès avait pour lui le talent et, avec le talent, le renom d'estime qui s’attache au courage. Mais l’Assemblée, enivrée du pouvoir de tout faire, subissait ces accès d’intolérance collective qui rendent le despotisme parlementaire plus brutal qu'aucun autre. Elle se refusa à écouter cet homme à l’âme droite, au cœur chevaleresque, surgissant au dernier moment pour épargner une faute irréparable à son pays. Comme Cazalès avait observé que si l’Assemblée agissait avec rigueur, elle destituerait peut-être soixante ou quatrevingts de ses membres :« Tant mieux! avait répliqué aussitôt une partie du côté gauche. » Ce parti pris d’iniquité prédisait le vote, et la motion de Barnave fut adoptée.

Ce jour du 4 janvier serait donc le dernier jour de grâce, celui où les membres ecclésiastiques de l’Assemblée devraient se soumettre ou abdiquer leur ministère.

Dès le matin, dans la clarté sombre de l’hiver, la Révo- Jution mobilisa ses troupes. Des hommes résolus, quoique

en petit nombre, occupèrent les abords de l’Assemblée. Des pamphlets, des journaux circulaient; des cris de mort étaient vociférés contre ceux qui ne se conformeraient point à la loi. Une circonstance attisait les passions. L’avantveille, la municipalité avait fait placarder le décret du 27 novembre. Or, par suite d’une violence de subalterne ou d’une erreur, les placards dénonçaient comme perturbateurs du repos public quiconque se refuserait à jurer. La diffamation était flagrante, car ‘on flétrissait comme criminels ceux qui, par le refus de serment, n’encouraient, ne pouvaient encourir que la perte de leurs fonctions. Bailly, maire de Paris, prévenu, s’était empressé de faire poser de nouvelles affiches. Mais le remplacement n’avait pu s’opérer partout; d’ailleurs, le souvenir de la première lecture subsistait. De là, dans les masses, une impression qui ne s’effacerait pas, celle d’une mise hors la loi contre les ecclésiastiques fidèles, celle d’une sorte de solidarité entre les prêtres non conformistes et les ennemis de la patrie (1).

Dans l’intérieur de la salle avait été aménagé le même appareil d’intimidation. Une organisation, qui se perfectionnerait sous l’Assemblée législative, avait déjà créé des bandes soudoyées, composées en grande partie de soldats licenciés ou déserteurs, et dont l'office était de peser, par clameurs ou violences, sur les délibérations. Bien avant la séance, les galeries se garnirent de ces hommes de désordre, peu nombreux encore mais disciplinés, et tout prêts à la manœuvre des applaudissements ou des vociférations. Ce qui restait de places vides fut bien vite assailli par les gens des clubs, et tout ce monde, grouillant dans les tribunes, s’apprêta par avance à déconcerter les résistances, à saluer les défections.

(1) Voir déclaration de Baïlly, maire de Paris (séance de l’Assemblée constituante, 4 janvier 1791) et lettre du garde des sceaux (séance de l’Assemblée constituante, 5 janvier). — V. aussi FERRIÈRES, Mémoires, t. II, p. 208.

Dans le clergé, les faibles avaient déjà succombé: il ne restait que les forts. Quoique agités d’un certain trouble — car ils n’étaient point encore façonnés à la persécution — ils s’encourageaient virilement à ne pas fléchir. Le mérite serait moindre pour les évêques, stimulés par le point d’honneur, que pour les curés, poussés vers la Révolution par les contacts d’origine, menacés par la misère, soutenus seulement par leur foi. Parmi ceux-c1 plusieurs manifestèrent des sentiments admirables. Quelques heures avant la séance, un des curés du Ponthieu écrivait à l’évêque d'Amiens : « Je vivrai et mourrai inviolablement attaché au corps des évêques, ayant pour chef le chef même de l'Eglise universelle. » Et il ajoutait : « Quant à la vie matérielle, il est une Providence qui me dit et me démontre que les lys ne filent pas et que les oiseaux ne font pas de provisions (1). »

Un débat inécouté sur le jury occupa le commencement de la séance. À deux heures, l’ordre du jour fut interrompu pour les prestations de serment, et au bruissement des voix succéda soudain le silence. L’abbé Grégoire, en politique homme de combat, en religion homme de paix, tenta un dernier effort sur ses collègues ecclésiastiques. Par un raisonnement si subül qu’il s’accommoderait mal avec l’entière sincérité, 11 établit que l’Assemblée« ne jugeait point, les consciences, qu’elle n’exigeait pas même un assentiment intérieur ». Puis ressaisissant sa pensée et assimilant la loi du serment aux lois civiles, il traça une distinction eutre l’obéissance légale, seule chose qui pût être demandée, et l'entière adhésion intellectuelle et morale qui ne relevait que du for intérieur. Devenu sophistique à force de vouloir être conciliant, il développa en termes peu intelligibles cette thèse très obscure, se défendit d’ailleurs de favoriser les restrictions mentales et, sur l’extrême limite de la sou-

(1) Lettre de M. Rollin, curé de Verton, 8 janvier 1791 (DERAMECOURT, Histoire du diocèse d’ Arras pendant la Révolution, t. II, p. 96).

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mission et de la résistance, essaya de définir un minimum d'adhésion qui préviendrait la guerre. Il termina son discours par ces mots : « Attaché par une union fraternelle, par un respect inviolable à mes respectables confrères les curés, à nos vénérables supérieurs les évêques, je désire qu’ils acceptent cette explication, et si je connaissais une manière plus fraternelle, plus respectueuse de les y inviter, je m’en servirais. »

Ce terrain d'accord était trop mouvant, trop instable pour ne pas s’écrouler aussitôt. Barnave d’ailleurs veillait. 1 fut le mauvais génie de ces jours funestes. Avec lui, l'homélie apaisante devint impérieuse mise en demeure. De sa voix jeune, nette, froidement tranchante, il somma ses collègues de mettre un terme aux paroles et d’en venir aux actes. Puis, se hâtant vers la conclusion, il requit du président l’appel nominal de tous les membres ecclésiastiques de l’Assemblée qui étaient fonctionnaires publics : ils seraient interpellés un à un sur leur volonté de prêter ou de refuser le serment.

Forts de leur majorité, décidés à cet écrasement que permet le nombre, les députés, cette fois encore, obéirent

. au geste de Barnave. Le président annonça l’appel nominal.

Cependant, aux abords du manège et dans le jardin des Tuileries, les rassemblements avaient grossi et étaient devenus fort tumuliueux. On y suivait, par les émissaires venus de l’intérieur, tous les incidents de la séance. A la nouvelle que l'instant était venu pour le serment, les clameurs redoublèrent. On vociférait : À la lanterne les rebelles! A la lanterne ceux qui ne jureront pas! Le bruit arrivait jusque dans la salle. Cazalès, se tournant vers le président : « Entendez-vous, dit-il, les cris qu’on pousse autour de cette enceinte? » Quoique plus contenu, le public des galeries achevait de se discipliner pour les murmures ou les acclamations. C’est dans cet appareil que commença l'appel nominal.

(Le premier appelé fut l’évêque d'Agen. « Je ne donne,

dit-il, aucun regret à ma place, aucun regret à ma fortune; j’en donnerais à la perte de votre estime que je veux mériter; je vous prie donc d’agréer le témoignage de la peine que je ressens de ne pouvoir prêter le serment. » Après l’évêque, on appela un simple prêtre, l’abbé Fornetz, curé de Puymiclan. Il s’exprima en ces termes : « Je dirai, avec la simplicité des premiers chrétiens : je me fais gloire et honneur de suivre mon évêque, comme Laurent suivit son pasteur. » Après l’abbé Fornetz, l’abbé Leclerc s’avança : « Je suis enfant de l’Eglise catholique... » Jusque-là le respect, la surprise, une certaine estime accordée bon gré mal gré au courage avaient contenu les murmures, mais la continuité des refus tournait à la manifestation. La courte tolérance des Constituants était à bout. Violemment ils interrompirent. Ils avaient double pouvoir pour tout oser, étant le nombre et en outre se parant de la liberté. On avait laissé toute licence à l’abbé Grégoire qui prêchait la soumission : on décida de ne permettre qu’un ron sans phrases à ceux qui se dérobaient au serment. On avait décidé l’appel nominal : sans souci de se contredire, puisqu'on était tout puissant, on décréta que, l’appel nominal ne tournant pas bien, il n’y aurait pas d’appel nominal. « La majorité seule fait la loi», clamait impérieusement le président, M. Emery. Une inextricable confusion, fermant ou rouvrant les débats, laissait s’entrecroiser les motions contradictoires. « Frappez, mais écoutez, avait dit quelques instants auparavant l’abbé Maury. » On frapperait, mais, par-dessus tout, la résolution était de ne rien écouter. ,

À l’appel nominal qui avait mal réussi, l’Assemblée substitua l’interpellation collective. « En conséquence des ordres de l’Assemblée, dit le président, j'interpelle les ecclésiastiques fonctionnaires qui n’ont pas prêté serment de monter à la tribune pour se conformer aux décrets. » Nul ne bougea, hormis un curé qu’on appelait Landrin et qu’incontinent les

tribunes canonisèrent. Ce serment, ajouté à trois autres prêtés au début ou au cours de la séance, élevait à quatre pour cette journée du 4 janvier le nombre total des jureurs. « L’Assemblée, observa M. Emery comme pour convier aux défections, a déclaré à plusieurs reprises qu’elle n’entendait point toucher au spirituel. » « Que l’Assemblée consigne cette déclaration par un décret! » s’écria impétueusement Cazalès. Le président, promenant son regard sur les bancs : « Ne se présente-t-il plus, dit-il, personne pour prêter serment? » A cette interrogation, la seule réponse fut un long silence, les prêtres demeurant cloués à leur place dans une muette confession de leur foi. L’attente durait depuis un quart d’heure, plus impressionnante qu’aucun bruit de paroles, quand un vieillard, se levant, gravit la tribune. C'était l’évêque de Poitiers. Les spectateurs des galeries se préparèrent à applaudir, escomptant une faiblesse : « J’ai soixante-dix ans, dit l’évêque, j’en ai passé trente-cinq dans l’épiscopat, où j'ai fait tout le bien que je pouvais faire. Accablé d’années, je ne veux pas déshonorer ma vieillesse, je ne veux pas prêter serment. » Sous le mécompte de ce langage, les murmures firent explosion. Le prélat ajouta, avec un accent d’humilité chrétienne : « Je prendrai mon sort en esprit de pénitence. » Et il regagna sa place, acclamé de la droite qui, réconfortée par cette constance, ressaisissait un peu son courage abattu.

Le temps s’écoulait. Derechef Cazalès demanda que l’Assemblée consignât dans un décret sa volonté de ne point toucher aux choses spirituelles. La motion fut repoussée. Maury, qui avait à plusieurs reprises essayé de parler, tenta de nouveau de se faire entendre. Sous les protestations des tribunes, sa voix impopulaire fut étouffée. Il était cinq heures. « Pour la dernière fois, dit le président, j’invite les membres ecclésiastiques à prêter le serment. » Personne ne se leva. La proposition de Barnave portait, dans sa seconde partie, que tous les ecclésiastiques dont le serment ne serait pas consigné dans les procès-verbaux de l’Assemblée, seraient

remplacés comme le voulait le décret du 27 novembre. Au milieu des murmures de la droite, la motion fut adoptée.

Le vote du 4 janvier inaugurait l’ostracisme pour le clergé de France. « La conduite de l’Assemblée vis-à-vis du clergé, a écrit Montlosier dans ses Mémoires, ne fut pas seulement inique, mais atroce (1). » Du moins la séance qui venait de finir avait sauvegardé, et au delà, l’honneur. « Ce jour a honoré la religion, écrivait le lendemain l’évêque d’Uzès, et nous nous sommes retirés, fiers de notre glorieuse pauvreté (2). » Sur quarante-quatre évêques ou archevêques, deux seulement firent défection : Talleyrand et Gobel. Parmi les curés, quatre-vingt-onze faiblirent. A cette liste, il faut ajouter seize prêtres, les uns engagés dans l’enseignement, les autres libres de tout lien. L’addition de tous ces chiffres faisait, pour les membres ecclésiastiques de la Constituante, un total de cent neuf jureurs. Le lendemain et les jours suivants, ce nombre diminua par une vingtaine de rétractations, les unes portées à l’Assemblée qui ne voulut point les recevoir, les autres consignées en des lettres aux journaux (3). Ces défalcations ramenèrent à quatre-vingtneuf, c’est-à-dire à un peu moins du tiers de la représentation ecclésiastique, le nombre des jureurs. À ces ouvriers de la première heure, la Révolution paierait sans tarder sa dette de reconnaissance. Dix-neuf deviendraient évêques (4).

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