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(2) Lettre de Mgr de Béthizy, évêque d’Uzès, 5 janvier 1791, lue dans la séance de l’Assemblée constituante du 22 février 1791.
(3) V. l'Ami du Roi, janvier 1791, passim.
(4) Ce furent Aubry (évêque de la Meuse); Bécherel (évêque de la Manche); Charrier de la Roche (évêque de la Seine-Inférieure); Dumouchel (évêque du Gard); Expilly (évêque du Finistère); Gausserand (évêque du Tarn); Gobel (évêque de Paris); Gouttes (évêque de Saône-et-Loire); Grégoire (évêque de Loir-et-Cher); Joubert (évêque de la Charente); Laurent (évêque de l’Allier)}; Lecesve (évêque de la Vienne); Lindet (évêque de l’Eure); Marolles (évêque de l’Aisne); Massieu (évêque de l'Oise); Rigouard (évêque du Var); Royer (évêque de l'Ain); Thibaut (évêque du Cantal); Saurine (évêque des Landes).
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Le 2 janvier 1791, le décret du 27 novembre avait été publié dans le département de la Seine. Après les députés ecclésiastiques, le clergé de Paris. Aux portes des églises, des avis apposés par les soins de la municipalité, annoncèrent que le serment serait prêté à la messe paroissiale, le dimanche 9 janvier.
Aussitôt un grand travail commença, pour vaincre par intimidation toutes les résistances. De petites feuilles, colportées par les crieurs publics, propagèrent, avec toutes sortes de commentaires injurieux, la liste des députés réfractaires. Dans la presse, les attaques contre les prêtres fidèles n’avaient jamais cessé; elles redoublèrent d’ardeur, Marat, dans l’Ami du Peuple, prêchait le crime; Prudhomme, dans les Révolutions de Paris, soufflait la violence; Camille Desmoulins, dans les Révolutions de France et de Brabant, ne maniait que le sarcasme, mais le sarcasme cruel qui blesse et tue. Sur les affiches de théâtre, pendant les premiers jours de janvier, on relève les titres suivants : Calas ou le fanatisme, les Vœux forcés, les Rigueurs du cloître, Jean Calas, Jean- Jacques Rousseau à ses derniers moments, l’Autodafé ou le. tribunal de l’Inquisition, puis la Liberté reconquise ou le despotisme renversé, pièce dont on donne, le 7 janvier, une représentation gratuite. Ce que le théâtre ne pouvait pas dire s’insinuait, à ce début de l’année, sous forme d’almanachs, de scènes dialoguées, de catéchismes patriotes. Les excita= tions se complétaient par les caricatures contre le pape, les évêques, les abbés, contre les curés aussi, mais plus rarement; car ils étaient peuple, et par un manège double, on travaillait à les réduire par peur et à les enlacer par caresses.
La municipalité, pour grossir les apparences de défection, n’hésita pas à dénaturer la loi; non seulement elle convoqua pour prêter serment les ministres du culte fonctionnaires publics, c’est-à-dire les curés, vicaires professeurs, mais elle engloba, pour chaque paroisse, dans la même invitation, tous les ecclésiastiques domiciliés dans le ressort paroissial. Cette conduite, peu légale, ne laissait pas que d’être habile. On sait combien de prêtres, les uns d’esprit taux ou indisciphnés, les autres de mœurs ou d’orthodoxie suspecte, viennent se perdre dans l’iamensité de Paris. Ces hommes, ayant souffert ou cru souffrir de l’Eglise ancienne, trouveraient naturellement l'Eglise nouvelle excellente et, tout grisés d’émancipation, se précipiteraient dans la servitude du serment. — Cependant, vis-à-vis des curés des principales paroisses, vis-à-vis de ceux dont l’exemple entrainerait, les sollicitations individuelles ne parurent ni superflues ni déplacées. Si nous en croyons les récits du temps, le maire Bailly, le garde des sceaux Duport-Dutertre, pesèrent de toute l’autorité de leurs suggestions sur l’abbé Marduel, curé de Saint-Roch (1). Le curé de Saint-Sulpice fut pareillement circonvenu (2). Le curé de Saint-Eustache, l’abbé Poupard, chef d’une paroisse immense et de plus confesseur du roi, parut encore plus précieux à conquérir; on assure même que Mirabeau ne dédaigna pas de se faire théologien pour la circonstance et passa toute une nuit à le DER de ses arguments (3).
A la veille du jour décisif, l’activité redoubla. Le 8 au soir,
de petites feuilles imprimées furent colportées à foison. Elles portaient ces titres : Examen pacifique du serment : Légiti-
(1) Conversation de M. le maire de Paris avec M. Marduel, son curé. Paris, Crapart, 4791 (cité par l’abbé Delarc, l’Eglise de Paris et la Répoe lution française, t. 1, p. 287). — Histoire du serment à Part par M... (abbé Bossard), p. 18-22.
(2) Histoure des événements arrivés sur la paroisse Saint-Sulvice pendant la Révolution, p. 36-39. Imprimerie Crapart, 1792.
(3) Mémoires de Mme Campan, t. I, p. 136.
mité du serment civique. On y répétait que l’Assemblée n’avait point touché à la religion : elle n’avait aboli aucun sacrement : elle n’avait supprimé aucune cérémonie, ni la messe, ni les vêpres, ni les processions, ni « même l’offrande du pain bénit ». On ajoutait que, si les Pères du Concile de Trente pouvaient revenir, ils approuveraient les décrets de l’Assemblée nationale.
La municipalité, si confiante en apparence, prit pourtant une précaution, celle de mettre sur pied la force publique. Le dimanche 9 janvier dès le matin, un grand nombre de gardes nationaux se rassemblèrent. Cette vigilance ne fut point inutile : dans l’une des églises, à Saint-Sulpice, une bagarre éclata, qui aurait pu devenir conflit.
Entre toutes les paroisses, celle de Saint-Sulpice était l’une des plus considérables, car vers l’ouest elle étendait ses limites jusqu’à l'extrémité du faubourg Saint-Germain. Elle était desservie par une communauté de plus de quarante prêtres, renommés pour leurs lumières et leurs vertus. Le curé, M. de Pancemont, était zélé, pieux, et surtout d’une admirable charité. « Si Saint-Sulpice succombe, disait-on, tout succombera. » De leur côté, les ennemis de l’Eglise comprenaient quel serait pour eux le prix d’un succès. Pour servir leurs desseins, les hommes de désordre ne manquaient point. Non loin de là siégeait le Club des Cordeliers.
De bonne heure des groupes suspects.se formèrent sur la place. Puis, avant l’heure de la grand’messe paroissiale, la nef et les bas-côtés se remplirent d’une assistance très diverse où se mêlaient aux fidèles et aux curieux les gens avides de troubles. Dans un des coins de la vaste église s’était massé un détachement de la garde nationale dont on voyait reluire les fusils. Après l'Evangile, le curé monta en chaire, au milieu d’un grand calme apparent. Cependant on remarqua que les prêtres et les séminaristes, au lieu de se placer comme d’habitude en face de lui, se serrèrent à sa droite et à sa gauche, comme pour le protéger. Le prône fut
écouté en silence; il fut suivi d’un compte rendu sur les œuvres charitables de la paroisse. Le curé allait descendre les degrés et regagner l’autel quand des cris répétés, montant vers lui, retentirent : Le serment! Le serment! I] étendit le bras, annonça qu’il voulait parler. Les clameurs, de plus en plus bruyantes, couvrirent sa voix. L’un des vicaires, doué d’un organe très puissant, essaya de dominer le tumulte, reprocha aux manifestants leur irrévérence, et ne réussit qu’à accroître le trouble, par ses efforts pour l’apaiser. Cependant la frayeur avait poussé vers les portes beaucoup des assistants, et ils s’y pressaient au risque de s’y étouffer. Du haut de la chaire, M. de Pancemont marquait courageusement, en paroles entrecoupées par le bruit, sa volonté de se refuser au serment, et ses prêtres, par leurs signes, s’associaient à sa résolution. Le désordre croissait. Les plus animés des perturbateurs étaient montés sur les confessionnaux, et de là criaient : À la lanterne! à la lanterne! Heureusement les gardes nationaux, fendant la foule, parvinrent jusqu’au pied de la chaire, l’entourèrent, protégèrent la retraite du curé et l’accompagnèrent, avec l’aide de paroissiens fidèles, jusqu’à la sacristie. Là, sous la faiblesse de l’âge, sous le coup de l’émotion, le vénérable prêtre tomba en défaillance. Pendant ce temps éclataient, au dehors, des rixes que l'intervention de la force publique empêcha de dégénérer en bataille. Le Saint-Sacrifice s’acheva dans un calme relatif. M. de Pancemont fut reconduit chez Jui. Il y trouva Phonnête Bailly, qui, prévenu du trouble, s’était empressé d’accourir. Il blâma fort les manifestants, mais plus encore le curé qui, dit-il, était cause de tout par sa désobéissance à la loi (1).
Cette matinée éclaira des scènes de fidélité vaillante et aussi de contagieuse faiblesse. Dans Ja petite paroisse de
(1) Histoire du serment, par M... (Bossard), 1794, p. 29-33. — Histoire des événements arrivés sur la paroisse Saint-Sulpice pendant la Révolution, 1792. Imprimerie Crapart, p. 40-45.
Saint-Hippolyte, à l'extrémité du faubourg Saint-Marcel, ni les dispositions hostiles ni les menaces de pillage ne purent vaincre la constance du curé et de ses vicaires. A Sainte- Marguerite, l’abbé de Beaurecueil, vieillard de près de quatrevingts ans, et doyen des curés de Paris, témoigna sa foi par
des paroles tout apostoliques. À Saint-Roch, l’abbé Marduel
résista à toutes les pressions. — En revanche, à Saint-Etienne du-Mont, sur vingt et un prêtres, vingt prêtèrent serment. A Saint-Jacques-du-Haut-Pas, deux ecclésiastiques seuls résistèrent. Dans la grande et populeuse paroisse de Saint- Eustache, l’abbé Poupart succomba pareillement et entraîna dans sa défaillance la plus grande partie de son clergé. A Saint-Laurent, il n’y eut que trois refus. Dans plusieurs paroisses, tout le monde jura (1).
L’après-midi, à l’office des vêpres, on vit, en diverses églises où le clergé avait refusé le serment, une scène qui touchaïit à la comédie. La loi du 27 novembre interdisait à tout ecclésiastique insermenté toute immixtion dans le ministère sacré. Soit crainte de poursuites, soit espoir d’impressionner le peuple par une sorte de grève du culte, plusieurs curés prirent à la lettre la prescription de s’abstenir. A l’heure accoutumée, les gens de service allumèrent les cierges, les cloches se mirent en branle, mais aucun prêtre, aucun chantre ne parut à l’autel. Les assistants, venus en grand nombre, attendirent, s’impatientèrent, et, en fin de compte, avisèrent les gardes nationaux rassemblés dans les postes voisins. Ceux-ci accoururent et puisqu'on manquait d’officiants, n’imaginèrent rien de mieux que d’officier eux-mêmes. A Saint-Jean-en-Grève, à Saint-Gervais, à Saint-Roch, à Saint-Sulpice, le chœur se remplit de « soldats citoyens sans armes » qui entourérent le lutrin et se mirent à chanter les psaumes. Les feuilles patriotes se déclarèrent charmées du
(1) V. Histoire du serment à Paris, par M... (abbé Bossard), 1791, passim. — V. aussi l’Eglise de Paris pendant la Révolution française, par l’abbé DeLarc, t. I, chap. VY.
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spectacle. Le journal les Révolutions de Paris exprima sa Joie par les lignes suivantes : « Qu’on ne dise pas que la religion est perdue quand les fidèles en remplissent les devoirs d’une manière si touchante! Les prêtres auront beau déserter le culte de la patrie, il restera encore de vrais adorateurs en esprit et en vérité, et les intrigues des papistes ne prévaudront pas contre le catholicisme, seule religion reconnue par l'Etat (1). »
Quelle fut, pour Paris, la proportion des serments prêtés ou refusés? On ne le saurait que plus tard, et on le saurait mal; car on ne le saurait que par une statistique faussée. La municipalité avait, comme on l’a dit, élargi le décret du 27 novembre et l’avait arbitrairement étendu à tous les ecclésiastiques. On avait donc vu arriver dans chaque paroisse, au jour du serment, non seulement les curés, non seulement les vicaires attitrés, mais beaucoup d’autres à qui la loi ne demandait rien. Au-dessous des vicaires, au-dessous des prêtres employés à des titres divers, il y avait les prêtres sans pouvoirs, puis les précepteurs, habitant dans des maisons particulières, enfin la classe assez nombreuse des prêtres interdits, la classe non moins nombreuse des moines sortis de leurs couvents. Tous, ils furent appelés à opter entre l'Eglise ancienne qui les avait médiocrement traités, qu’euxmêmes avaient médiocrement honorée, et l’Eglise nouvelle qui leur offrait l’appât d’une place à reconquérir. Quelques ecclésiastiques Jjurèrent, dit-on, deux fois. Pour faire nombre, on aligna à la suite du cortège des diacres, des sous-diacres, de simples tonsurés, et on jugea que, pour jurer, ils valaient bien des prêtres. Puis, pour allonger la file, se rangèrent, pêle-mêle, en plusieurs paroisses, les sacristains, les choristes, les serpents, gens qui, vivant du sulte, ne s’inquiétaient que de maintenir le cérémonial et estimaient que toute église où on fait de la musique est vrai-
(1) Révolutions de Paris, n° 80, p. A0.
ment l’église orthodoxe. Les relevés ainsi étabhs fournirent un total de six cent vingt-neuf serments tandis que les calculs qui paraissent les plus exacts ne fixent qu’à quatre cent cinquante environ le chiffre des prêtres fidèles. Mais cette statistique a été inspirée par un désir si évident de forcer les chiffres, elle a si complaisamment ajouté aux prêtres ayant charge d’âmes tout ce qui gravitait autour des autels, qu’on ne saurait attribuer à ces.évaluations la portée rigoureuse d’un document historique. Combien différent serait le tableau, si l’on n’y comprenait que les prêtres investis d’un vrai ministère sacerdotal ou, pour parler le langage du temps, les prêtres fonctionnaires publics, c’est-à-dire les seuls que la loi assujettit au serment! Parmi les vicaires généraux, il n’y eut pas un seul serment. Il en fut de même au séminaire Saint-Sulpice. Parmi les directeurs ou professeurs des divers séminaires, il n’y eut que deux jureurs. Il y avait à Paris cinquante-deux curés : deux cures étaient vacantes . cinquante curés furent appelés au serment : vingt-trois le prêtèrent; vingt-sept le refusèrent. La majorité considérable inscrite dans l’état officiel ne fut obtenue que par l’adjonction des ecclésiastiques étrangers ou sans fonction, des moines en rupture de vœux et aussi de gens d’église qui n'étaient point prêtres du tout. Qu’on défalque cet appoint, et la majorité ne deviendra-t-elle pas minorité (1)? L'Assemblée constituante suivait attentivement l’exécu-
(1) Tableau des ecclésiastiques de la ville de Paris qui ont prêté le serment ordonné par le décret de l’Assemblée nationale du 27 novembre. L'Etat se termine par cette note : « Certifié par moi, soussigné, conforme aux minutes des déclarations et procès-verbaux déposés au secrétariat de la municipalité de Paris. Le secrétaire-greffier : Dejoly. — Dans cette statistique officielle, je relève trente-trois religieux ou ci-devant religieux, vingt et un chanoines ou chapelains, quarante-deux aumôniers de la garde nationale, un ancien aumônier, un « bénéficier », un « ancien fonctionnaire » un curé du « département de Versailles », et en outre cent cinquante prêtres environ dont on aimerait à connaître le minis-
tère. — Je note en outre cinq diacres, six sous-diacres, sept clercs tonsurés, un « acolyte », un « instituteur », quatre sacristains, deux « maîtres
tion de ses décrets. I} ne semble pas qu’elle ait soupçonné la statistique triomphante qui plus tard serait publiée. Elle appréhendait les refus de serment, redoutait la pénurie de sujets pour remplacer les prêtres fidèles. Dès le 7 janvier, cette pensée soucieuse avait inspiré une loi qui abaïssait temporairement, pour les dignités ecclésiastiques, les conditions édictées par la Constitution civile. Tout prêtre, actuellement curé ou ayant cinq ans de fonctions publiques ecclésiastiques, pourrait être élu évêque et, quelle que fût sa résidence, serait éligible dans toute la France. Tout prêtre, ayant cinq ans de prêtrise, seraït de même éligible aux cures en tous les départements sans exception, ou pourrait être nommé vicaire épiscopal. Quant aux vicaires paroïssiaux, ils pourraient être pris indistinctement par les curés parmi tous les prêtres français (1). Ce relâchement des exigences primitives laissait clairement percer les alarmes. Parlant des prêtres patriotes, le curé d’Argeliers, futur évêque constitutionnel d’Autun, disait : « C’est comme une goutte d’eau dans ta mer (2). » |
Ce qui préoccupait le plus, c’étaient les dispositions des provinces. Sur la proposition du représentant Alquier, il fut décidé que le comité ecclésiastique élaboreraiït un projet
d'école », quatre musiciens, deux choristes, un maître de musique, un serpent. $
Voir aussi (mais avec quelques réserves, car on y trouve des traces de passion ou d'erreur), Tableau comparatif exact et impartial contenant les noms, offices et diocèses des ecclésiastiques de la oulle de Paris qui ont prêté le serment civique les 9 et 16 janvier et de ceux qui l’ont refusé. Paris, Girouard, 1791, p. 10. — Voir pareillement Histoire du serment à Paris, par M.…, passim. — Voir enfin Pisant, l’Eglise de Paris, chap. vu.
On observera que ces calculs ne s’appliquent qu’à la ville de Paris. Dans la banlieue, au moins dans la banlieue nord et ouest, la seule pour laquelle nous possédions des chiffres précis, la grande majorité prêta serment. (Voir Archives nationales, Papiers du comité ecclésiastique, Dar, carton 44). | | |
(1) Loi du 7-9 janvier 4791 (DUvERGIER, Collection des Lois, t. IT, 0. 145,
(2) Séance du 7 janvier 1791.
d'instruction sur la Constitution civile, que cette instruction serait transmise aux autorités, qu’elle serait publiée partout. La résolution devint même l’origine d’une assez vive dispute. Mirabeau présenta un projet que le Comité accueillit et que le 14 janvier il lut en séance publique. Mais, à la lecture, Camus, qui ne prisait d’autre théologie que la sienne, marqua à plusieurs reprises sa réprobation. Camus était aussi aigre que Mirabeau était emporté, et les théologies de ces deux personnages qui, d’ailleurs, se détestaient, s’entrechoquèrent très violemment. L’Assemblée se prononça pour Camus et, pour comble de disgrâce, confia quatre jours plus tard à l'abbé Grégoire la présidence qu’ambitionnait Mirabeau. Celui-ci bondit sous le procédé, dénonça ce qu’il appelait «la bûcherie de l’Assemblée (1) » et de dépit se tourna un peu plus vers la Cour (2), maïs d’un retour tardif et inutile, car lui-même, deux mois plus tard, mourrait. Cependant le Co-
mité ecclésiastique avait chargé le représentant Chasset de rédiger l’Instruction. Le 21 janvier 17914, celui-ci lut son tra-
vailen séance publique. Le projet rééditait, sans lesrajeunir beaucoup, tous les arguments cent fois développés à l’appui de la Constitution civile. Il affirmait, à quatre reprises différentes, que la foi n’était point en danger. Il proclamait l’attachement de l’Assemblée à la religion catholique dont le pape était le chef visible. Il mettait en relief le zèle des re-
‘présentants à placer, au premier rang des dépenses publi-
ques, le traitement du clergé et lentretien du culte. Un danger sur lequel Chasset se gardait d’insister, mais qui dominait tous les esprits, serait celui de remplacer en masse tous les prêtres destitués pour refus de serment. Avec une habileté fort opportune, le projet décidait que les prêtres, même réfractaires au serment, pourraient continuer leurs
(1) Lettre de Mirabeau au comte de Lamarck, 15 janvier 1791. (Correspondance de Mirabeau avec le comte de Lamarck, t. II, p. 370.
(2) V. Correspondance de Mirabeau avec le comte de Lamarck, t. IL, passim, et. aussi MALOUET, Mémoires, t. II, chap. xv.
fonctions jusqu’à ce qu'ils fussent remplacés. De la sorte, on prévenait la brusque interruption du culte, on s’assurait un répit pour le choix des nouveaux pasteurs et, en se rendant à soi-même service, on paraissait faire acte de tolérance vis-à-vis des adversaires. Cette disposition, la plus importante de toutes, était la seule qui tranchât sur la banalité du reste. L’/nstruction fut adoptée et aussitôt fut envoyée au Directoire, avec ordre de la propager jusque dans les villages les plus reculés. Vers les départements, en effet, tous les regards se tournaient.
Le clergé des petites villes, le clergé rural surtout, fixerait, par sa constance ou sa faiblesse, l’échec ou le succès de la Constitution civile. Il faut remonter un peu en arrière pour marquer l’état d'esprit où le trouverait la mise en demeure du serment.
L'analyse la plus subtile serait impuissante à démêler tout ce que la Révolution, apprise par rumeurs incomplètes et tardives, avait déposé d'idées contradictoires dans le cerveau des curés de campagne. En eux coexistaient deux hommes : l’homme de Dieu, façonné dans le sanctuaire et attiré vers le ciel; l’homme de la terre, bourgeois ou paysan, ramené lourdement vers le sol. La Révolution, très idéale et très matérielle tout ensemble, avait à la fois surexcité l’un et l’autre. A l’un, elle avait montré les maximes évangéliques de plus en plus rayonnantes, le pauvre devenu moins pauvre, les petits rapprochés des grands, en haut plus de fraternité, en bas moins d’humiliation; à l’autre, elle avait brutalement réjoui les yeux par la disgrâce de tous ceux qu'il n’aimait pas. — L’homme de Dieu avait murmuré dans l’allégresse : « Il n’y aura plus d’opprimés », et
il avait rendu grâces au ciel comme de ses propres chaînes brisées : l’homme de la terre s’était dit : « Il n’y aura plus de maîtres », c’est-à-dire plus de haut clergé, et il s’était dilaté dans l’âpre bonheur de ne plus servir. — L’homme de Dieu, noyé dans la contemplation d’un avenir meilleur, avait répété les paroles de Jésus : « Bienheureux les doux, bienheureux les humbles, bienheureux ceux qui ont soif de la justice » : l’homme de la terre, paysan de race et non démarqué, avait fixé les yeux sur le banc bientôt détruit du seigneur et avait enflé sa voix au verset du Magnificat : Deposuit potentes de sede. — L'homme de Dieu, dans l’impuissance désolée de son presbytère, avait oui, montant jusqu’à son cœur, la plainte gémissante ou sourdement irritée de ses ouailles : celui-ci pliait sous la corvée; celui-là, pour fraude sur le sel, capture de gibier, contravention forestière, retard vis-à-vis du collecteur, avait été brutalement emprisonné; cet autre avait perdu toute sa récolte foulée par l’insolente bande des chasseurs; puis il avait vu le château désert ou ne rouvrant ses portes que pour le scandale, et le scandale aussi jusque dans l'Eglise, sous le camail du chanoine inutile ou sous la robe violette de l’évêque libertin. Or, voici qu’il entendait parler d’une Assemblée réunie là-bas à Versailles, composée d’hommes éclairés, vertueux, sensibles, ayant le pouvoir comme la volonté de restaurer toutes choses, de rendre surtout à l'Eglise sa pureté primitive; et à cette éclaircie d’un ciel nouveau, il s’était soulevé sous un grand souffle d’espérance. — Tel avait été le rêve de l’homme de Dieu. Pendant ce temps, l’homme de la terre faisait, lui aussi, son rêve. Il rêvait de grandes surfaces aplanies : dans l’universel nivellement rien qui fit saillie: des évêques évangéliques qui ressembleraient aux curés, et des curés (n’était-il pas curé?) qui ressembleraient aux évêques; une fraternité qui ramènerait à l’état de frères tous les supérieurs; plus de chanoines altiers dans les hautes cathédrales; plus d’abbés dominant orgueilleusement le
sol, percevant insolemment la dime et jetant au pasteur chargé du ministère l’aumône de la portion congrue; plus de ces patrons ecclésiastiques qui, sous prétexte d’un antique exercice des fonctions curiales, venaient dans la paroisse, aux jours de fête ou de procession, se faire offrir l’encens ou prendre, comme de droit, la première place. Le rêve se continuait avec cette joie démocratique qui se complaît aux grands amas de choses brisées. Bientôt le rêveur ramassait quelques-uns de ces débris et, pour son usage personnel, les reprenait. À l’âpre plaisir d’envier succédait le plaisir plus tranquille de s’arrondir soi-même. Des innombrables arpents de terres abbatiales on pourrait bien détacher un arpent ou deux pour le bien curial; ce serait peu de chose, une simple rectification, une simple bordure, ce qu'eût souhaité dans la modestie de ses goûts le vicaire savoyard. Il y avait tant d’ornements dans les couvents qui étaient si riches; on en pourrait transporter quelques-uns dans les paroisses qui étaient si pauvres; on y joindrait quelques reliques, ce qui sanctifierait les convoitises. Puis la dîme, si odieuse quand elle était recueillie par les moines, prenait un aspect bien respectable quand elle était perçue par le pasteur lui-même. Ainsi rêvait, d’un rêve fort matériel, l’homme de la terre. Au réveil il fixait ses rêves. Lui aussi, il savait qu'il existait une Assemblée nationale. En des pétitions qui subsistent encore, il exposait à ceux qu’il appelait les « lambeaux du royaumé » ou les « colonnes de la Liberté » le programme de ses ambitions. Celui-ci souhaite l’élection des évêques par le clergé. Celui-là discute sur les émoluments; il réduit, comme de juste, le traitement des prélats qui auront bien assez avec 4 000 livres s’ils sont archevêques et 3 000 s’ils sont évêques; il déploie une égale parcimonie pour les curés de ville qui « n’ont pas besoin de cheval »; en revanche, un chiffre minimum de 1 800 livres semble à peine suffisant pour les curés de village, sujets à des déplacements, et qui doivent « faire le dimanche quelques honné-
tetés ». Puis on disserte sur le costume : on voudrait enlever un peu de volet aux évêques, en donner un peu aux curés. Cependant, le décret sur les propriétés ecclésiastiques a été rendu. Alors des presbytères ruraux les mémoires arrivent à la fin de 1789 à l’Assemblée; l’un, n’ayant pas de jardin, sollicite timidement celui du prieuré voisin, l’autre, plus hardi, flétrit les « orgueilleux égoistes du haut ciergé » et demande nettement le bien des moines (1).
Rares sont les prêtres ainsi absorbés par l'intérêt matériel ou par l’envie. Presque aussi rares son ceux qui ne cherchent dans les événements que le bien des pauvres et le règne de Dieu. En ces âmes se mêlent le plus souvent les germes bienfaisants ou pervers, et ces germes naissent à de telles profondeurs, grandissent en s’accrochant si mystérieusement qu'ils forment un tout indivisible, pétri de bien et de mal. Qu'on se figure les curés en leurs presbytères. Les courriers étant rares, Les nouvelles leur arrivent par masses, Ils ne savent pas, ne comprennent pas. Doivent-ils applaudir ou pleurer? Toutes les lumières leur manquent : celles d’icibas, car leur savoir est court; souvent aussi celles d’en haut, car le souffle du siècle les a touchés, et ils n’ont pas cet humble et tranquille détachement qui naît de la foi intégrale. Ils tiennent par la hiérarchie cléricale à l’ordre privilégié, par la naissance au peuple; mais du privilège ils goûtent si peu, dans le peuple, au contraire, ils ont gardé de si fortes racines. Donc, en fin de compte, ils se décident à se réjouir, et d’abord sans serupules, car la Déclaration des droits répète ce que Jésus est venu annoncer. — Cependant, ils analysent leurs sensations, et voici qu’ils se troublent. Ils se réjouissent, mais de quoi? Est-ce bien de la charité plus abondamment répandue sur la terre? Est-ce des supériorités sociales plus âprement abaissées? — Pourtant, le prêtre, en son petit coin perdu, voit s’agréger une à une les
(1) Archives nationales, Papiers du comité ecclésiastique, Dxix, carton 51 et passim,
molécules de ce qui sera la Révolution. Il voit naître les premiers conciliabules qui seront le club, les premiers rassemblements qui seront la garde nationale, les premières petites feuilles imprimées qui deviendront le journal. À ces signes sa défiance se ranime. On lui a dit que la Révolution ne ferait que propagér l'Evangile, et 1l s’étonne, il s’effraie des ouvriers que le Seigneur envoie pour cultiver sa vigne. Il se rejette en arrière, mais à l’instant la tentation se fait plus forte, plus subtile. Ceux même qu’il soupçonne le circonviennent, l’enlacent, distinguent sa cause de celle des privilégiés, le rangent parmi les bénéficiaires de l’ordre nouveau, et le traitent si respectueusement de « vertueux pasteur » qu’il finit par croire à la vertu de gens qui parlent si bien. Tout ce que la morgue du haut clergé a, goutte à goutte, déposé de rancune en son cœur, revient derechef à la surface avec un insupportable arrière-coût d’humiliation. Non, il n’est pas de l’ancien régime, et que lui a donné l’ancien régime pour qu’il le soutienne? Il se dit, en capitulant avec ses scrupules, que si Dieu défend de haïr, il ne défend pas de se souvenir. Puis il est infiniment flatté de passer pour un curé patriote, à l’instar de ces curés d'élite qui siègent à l’Assemblée. Peu à peu il s’habitue à l’idée des grands abatages; cette conception d’une société nivelée qui ravit son âme égalitaire charme pareïllement son orgueil, car dans la destruction des hauts manoirs, des hautes abbayes, le presbytère, seule chose respectée, s’élevera tout de même un peu au-dessus du reste, et il sera — seul — grain de sable un peu plus gros dans la poussière triturée. Alors, il paraît se décider tout à fait, orne de rubans tricolores sa chasuble, chante des messes civiques, prononce des prônes civiques, entonne des Te Deum en abondance. Cependant, quand à l’autel il se retourne vers les fidèles, il s’étonne de voir dans la nef tous ceux que jusqu'ici il n’a vus qu'ailleurs. Est-ce lui qui a converti les nouveaux néophytes ou n’est-il pas lui-même d’ores et déjà leur pri-
sonnier? Redevenu soucieux, il rentre en sa maison curiale, ouvre fiévreusement son bréviaire, cherche sans le trouver quelque verset qui l’apaise, récite le Vent creator pour demander la lumière; celle-ci ne descendant pas, il achève de s’angoisser et, là-bas, dans sa solitude, avec un premier tressaillement de terreur, il remplace le Te Deum par le Miserere.
Malgré certains signes troublants, l’année 1789 avait été l’année des espérances. L’année 1790 fut déjà celle des mécomptes. On avait tout promis aux «vertueux pasteurs du second ordre ». En attendant, en chaque paroisse rurale, la gêne régnait, presque la misère. L’Assemblée avait, en principe, aboli les dimes, puis avait déclaré qu’elles seraient payées à titre provisoire jusqu’à leur remplacement. De la loi, le paysan n’avait retenu que le principe et s’était, d’autorité, donné quittance plénière pour l’avenir. Il arriva donc que les curés qui percevaient eux-mêmes la dîime et en vivaient, tombèrent dans le dénuement. Dans les paroisses où la dime était perçue, soit par les abbés des monastères, “soit par tout autre patron ecclésiastique, à charge d’abandonner, sous le nom de portion congrue, une pension fixe au desservant, la situation ne fut pas meilleure : les abbés, les prieurs, tous ceux qu’on appelait les gros décimateurs, ne recueillant plus rien, ne donnèrent plus rien. Aussi les pauvres desservants revenaient-ils de l’abbaye les mains vides, soupçonneux, persuadés que la dime avait bien produit quelque chose, et médiocrement sustentés par la Déclaration des droits de l’homme. Pour comble d’ennui, les curés subissaient eux-mêmes de pressantes doléances. Souvent ils n’avaient été mis en possession de leur titré curial que par la résignation d’un titulaire qui avait stipulé à son profit quelque petite pension. Tous ces anciens curés ne croyaient pas plus à la pauvreté de leurs successeurs que ceux-ci ne croyaient à la pauvreté des couvents et, fort aigrement, ils réclamaient le pain promis à leur vieillesse.
Donc, de haut en bas on se disputait, on s’imputait mutuellement le recel de quelques ressources inavouées. Parfois, un huissier, un procureur, se rencontrait, essayant de tondre quelque chose sur toutes ces misères. En fin de compte, les malheureux prêtres recouraient à l’Assemblée (1).
En quel humble langage, on aurait peine à le soupçonner Celui-ci s’adressait aux « régénérateurs de la patrie »; celuilà, pour se rendre plus agréable, datait sa lettre de « l'an IT de la liberté ». Les membres du comité ecclésiastique se répandaient en paroles émollientes. Ils exhortaient les paysans à payer cette année, cette année encore, quelque chose de la dime; puis ils promettaient aux curés de lire leurs mémoires, leur témoignaient,à défaut de faveurs tangibles, toutes sortes de menus égards, et, ne pouvant leur donner ni or ni argent, versaient sur eux des flots d'espérance. Le 30 avril 1790, ils écrivaient à l’un des curés d’Eure-et-Loir : « Les décrets de l’Assemblée nationale relatifs aux traitements des curés vous promettent un traitement beaucoup plus heureux que celui dont vous avez joui jusqu'ici (2). » Combien de lettres pareilles ne retrouverait-on pas dans les archives! En attendant ces « heureux traitements », on s’appliquait à enlacer ou à retenir par les honneurs ces ouvriers nécessaires de la Révolution naissante, et quel honneur plus grand que celui de voir deux cents curés siéger sur les bancs de l’Assemblée! L’un de ces pasteurs patriotes, l’abbé Gouttes, venait d’être appelé à la présidence; et les Constituants, par cette haute confiance, avaient voulu, disait-on, rendre hommage au corps tout enter. |
Les honneurs étaient loin et posés seulement sur quelques têtes. La gêne était imminente et presque universelle, Certaines avanies très sensibles accrurent les déboires. Les municipalités procédaient à la répartition de la contribution
(1) Archives nationales, Papiers du comité ecclésiastique, Dxx, cartons 49, 50 et passim.
(2) Zbid., Dx, carton 472.
patriotique, volontaire à l’origine et devenue forcée. Qui fut surchargé outre mesure? Souvent le curé. « On agissait de la sorte, dit un document contemporain, par pique ou dérision. » Puis le mal de la délation, ce mal qui déshonorera toute l’époque révolutionnaire, commença à sévir : l’un fut dénoncé pour excès de zèle, l’autre pour tiédeur, un troisième pour prône incivique, un quatrième pour abatage de quelques vieux pommiers sur le bien curial. Dans le même temps, on vit poindre la violence contre quiconque, parmi les prêtres de campagne, avait déplu. Un jour, dans l’Eure-et- Loir, un curé se présenta pour voter à l’Assemblée primaire d’Anet : on lui refusa le droit de suffrage; comme il protestait, on le contraignit à s’enfuir, et bientôt se multiplieraient, en maints endroits, les exemples de cet ostracisme. Dans la Gironde, un autre curé fut chassé de sa cure et menacé de mort s’il y rentrait jamais.
Une tradition de l’ancien régime remettait au curé le soin d'annoncer aux paroissiens, par la voie du prône, les actes principaux de la puissance publique. Cette coutume, confirmée par l’Assemblée nationale, devint, pour les prêtres de conscience délicate, un sujet d’anxiété. Ils recevaient les décrets, les proclamations, avec injonction de les notifier aux fidèles. Quand eux-mêmes s’en étaient pénétrés, un grand scrupule les saisissait d'imprimer par leur lecture la consécration de la chaire chrétienne, soit à l’abolition des propriétés ecclésiastiques ou à la suppression des vœux religieux, soit à toutes les maximes téméraires qu’il plaisait au pouvoir
civil de propager. Bientôt les autorités locales se mirent à
imposer aussi la lecture de leurs arrêtés, en sorte qu’aux lois générales s’ajoutèrent toutes les élucubrations subalternes. Submergés sous l’abondance des papiers publics, aussi effrayés de se révolter qu’embarrassés d’obéir, les pauvres prêtres cherchaient misérablement quelque biais. Celui-ci ajournait les lectures ou les expurgeait; celui-là les rejetait à la fin de l’oflice et les étouffait de son mieux dans le brou-
haha de la sortie. Le 29 avril 1790, en un mandement à son clergé, le vieil évêque de Senez en Provence dénonça cette transformation de la chaire sacrée. « On assimile, disait-il, votre ministère à celui des crieurs publics, nos églises sont devenues des maisons de ville, et le lieu saint n’est plus distingué d’une assemblée de municipalité. » Plus tard, on pousserait la prétention jusqu’à contraindre les prêtres à publier en chaire les ventes des biens ecclésiastiques. Cette fois l’Assemblée elle-même déclarerait abusif cet excès d’asservissement.
L’Assemblée se mit à discuter la Constitution civile. Une chose plut infiniment aux curés, le traitement minimum de 1 200 livres. La dîme, décidément irrécouvrable, leur rendait urgent ce salaire. Avec une précision de calcul plus humaine qu’apostolique, ils s’appliquèrent à supputer ce qu'ils pourraient, en devenant salariés, cumuler de ressources éventuelles. Ils ne perdirent que par degrés, comme on l’a dit, l'espoir de combiner avec la dotation en argent une certaine dotation territoriale. Cependant l’ensemble de la loi, lu à tête reposée, leur dévoila toutes les innovations qui bouleverseraient les anciennes règles. C’est alors que l’inquiétude prit vraiment possession de leur cœur.
L'année 1790 s’écoula. Du chef de l’Eglise on ne savait rien; car il n’avait encore révélé sa pensée par aucun document public. Entre le haut et le bas clergé, entre les évêques et leurs subordonnés, la différence du rang s’interposait, empêchant cette confiance intime qui crée la solidarité, Dans leurs courses à la ville, les curés allaient volontiers consulter ceux qui, dans le rayon restreint du district, avaient la réputation de beaucoup savoir et d’être bien informés. C’étaient le plus souvent des légistes, très prévenus contre l’ultramontanisme quoique pariois d’âme très chrétienne, très pénétrés de la « puissance du Prince » et transportant cette toute-puissance à l’Assemblée. Ils eifrayaient leurs visiteurs par le danger de braver la loï; puis,
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s’ingéniant à les apaiser, ils leur récitaient quelque chose où s’entremêlaient le dictionnaire philosophique de Voltaire, PEvangile de Jésus-Christ, et aussi ce cinquième Evangile que Rousséau avait formulé dans la profession de foi du Vicaire savoyard; enfin ils leur montraient le décret sur la Constitution civile : un roi (et quelle n’était pas la piété de Louis XVI!) l’avait signé : un archevêque l’avait contresigné. Les curés, tout affamés de lumière, lisaient, relisaient le préambule de la loi : Louis, par la grâce de Dieu, voulait et ordonnait ce qui suit. L'œuvre avait donc été ratifiée par le roi, par le roi très chrétien! Ainsi se rassuraient-ils, ignorant jusqu’à quel point le malheureux prince avait perdu la puissance d’ordonner, aussi bien que l’énergie de vouloir.
Bientôt, vers l’automne, on parla de rigueurs, mais contre qui? Contre les chanoines richement dotés, contre les évêques. Des autres il n’était point question. L’orage grondait, mais sur les hauteurs : en se faisant petit, on le laisserait passer; et dans leur presbytère modeste, beaucoup de curés se terrèrent, avec cette sécurité égoïste, inconsciemment envieuse, du roseau qui plie quand le chêne est brisé.
Le décret du 27 novembre 1790 ravit la dernière cnance de se dérober en s’effaçant. Des plus grands jusqu'aux plus humbles, le serment obligatoire serait la pierre de touche où se reconnaîtrait l’obéissance ou la rébellion. Pour les âmes sacerdotales, ce mois de décembre fut plein d’angoisses, Vaguement on espérait encore une entente avec Rome, une détente dans l’Assemblée. Un jour — ce fut pendant le mois de janvier 1791, à une date plus ou moins éloignée suivant les régions — le décret fut placardé, au chef-lieu du département d’abord, puis au district, enfin dans les villages. Ce jour-là commença le délai de huit jours imparti pour la soumission.
Alors s’ouvrit la grande crise. [l y avait certains prêtres au cœur simple, à l’esprit résolu, à la foi robuste, qui s’orientaient sans hésiter vers le devoir et, avec une intrépidité tranquille, presque joyeuse, remettaient tout à Dieu. L’éclec-
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tisme avait trop désagrégé les croyances, trop amolli les volontés pour que ce viril dessein de confesser l'Eglise, pour que cette sainte volupté de souffrir en son nom fût le lot du plus grand nombre. — Tout à l’inverse, d’autres prêtres, en minorité aussi, se précipiteraient dès la première heure, avec tout l’empressement du zèle, dans l’ordre nouveau. — Entre ces deux groupes, lun et Pautre restreints, une masse immense s’agitait, composée d’hommes bons, bienveïllants, sensibles aux maux d’autrui, charitables même, suffisamment pieux, d’une culture intellectuelle sérieuse quoique trop amincie en surface, d’une foi sincère bien qu’un peu molle, d’un tempérament inaccoutumé à la lutte et qui jamais ne s’était trempé en prévision de Pépreuve. Depuis qu'avait grandi le conflit religieux, l’anxieux désir était celui d’une combinaison qui permît d’être fidèle et libérât d’être héroïque. En ces âmes, engourdies dans un train de vie paisible et jetées tout à coup en pleine tempête, allait se livrer le plus rude des combats.
Tout se coalisait pour conseiller l’obéissance. — Le serment, conçu en termes généraux, semblait s'appliquer en bloc à toute la Constitution, en sorte que le refus prendrait un aspect contre-révolutionnaire et s’appellerait dans le peuple rébellion. — L’ancien régime aboli laissait dans la hiérarchie ecclésiastique des vides immenses à combler : de là, pour quiconque plierait, l’espoir d’une promotion sans pareille. Au contraire, le châtiment de la résistance serait Pexclusion de la curé, la suspicion, l’abandon, la persécution peut-être, et une précaire existence de missionnaire, sans asile, sans place, sans pain. — Une insistance habile à précher la soumission osait ajouter aux mobiles humains l’intérêt de la religion elle-même : on laissait entendre que le refus de serment, en privant temporairement les fidèles de pasteur, en étalant le spectacle public de discordes confessionnelles, discréditerait le vrai christianisme loin de le servir : on partait de là pour insinuer que, s’il y avait un schisme, le
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vrai schismatique serait le réfractaire : ce serait lui qui porterait la responsabilité de la scission. Il se trouvait donc que, par un audacieux renversement des rôles, on proclamait la défection, non seulement amnistiée, mais méritoire, en l’abritant sous le service de Dieu.
Par toutes les bouches, en ces derniers jours, arrivaient au prêtre ces suggestions. Elles leur parvenaient par les magistrats civils, par les administrateurs des départements, ou des districts, en majorité très ardents pour le décret et tenaces ‘usqu’à l’obsession. Aux utopistes, crédules et candides, ils vantaient la primitive Eglise restaurée; aux cupides ils énuméraient les gros traitements; aux ambitieux ils éta-
laient les honneurs; puis, montrant les suites de l’obstina-
tion, ils effrayaient les avides de bien-être par la perspective de Pindigence, les pusillanimes par la crainte du courroux populaire, les vieillards, les infirmes, par l’expulsion de leur demeure. Cependant, pour soulever les âmes, leur grand levier serait l’envie. Ils ne manquaient pas de rappeler les injustices anciennes, les démarcations insultantes jusque
dans le temple de Dieu. À ces souvenirs, les meilleurs eux-
mêmes vibraient parfois de révolte et marquaient que, s’ils demeuraient fidèles, ce serait sans solidarité avec ceux qui les avaient humiliés.
Il y avait d’autres pressions, pression de la famille et des amis taxant d’entêtement la fidélité, pression des journaux enregistrant un à un les serments et s’efforçant de créer la contagion de l’obéissance, pression des bandes venues de la ville et essayant l’intimidation. En certains endroits cireulaient de faux brefs du pape autorisant la soumission. Enfin, dans chaque région, quelques prêtres, les uns par turbulence d’esprit, ambition, rancune, les autres peut-être par conviction sincère, s'étaient faits les infatigables champions des lois nouvelles. Ils allaient, venaient, se dépensaient en paroles, répandaient leurs écrits ou ceux des autres. Les archives départementales, les annales diocé-
saines ont conservé les noms de plusieurs d’entre eux: c’est dans l’Artois, Duflos, curé d’Hesmond; en Normandie, Lefessier, curé de Bérus; dans l’Aisne, Nusse, curé et maire de Chavigny; dans le Finistère, Lecoz. A leur propagande
s’ajoutaient les lettres qu’envoyaient de Paris les députés
assermentés de l’Ordre ecclésiastique. | Harcelés de la sorte, les malheureux prêtres ont peine à
se ressaisir. Ils cherchent à se joindre, se consultent, tâchent
de combiner un plan de conduite. Dans un rapport du temps, nous lisons ces lignes : « On ne voit que des pelotons de prêtres s’aboucher, parler mystérieusement entre eux, Quelques-uns se félicitent. Le plus grand nombre tourmente sa pensée pour aviser aux moyens d’éluder le terrible
décret et de déjouer les mesures des officiers municipaux...
Ils réduisent en problème les chances de la fortune qui pourraient amener une contre-révolution; ils ont l’oreille au guet sur toutes les nouvelles et ne manquent pas de donner cours à celles qui peuvent leur être favorables (1) ». Le principal travail est de trouver une formule conciliatoire que l’autorité civile accepte et que l’orthodoxie ne réprouve pas. Il semble que, dans plusieurs régions, on se soit accordé sur les termes du serment; car en certains districts, comme celui de Gray, on retrouvera sur les lèvres d’un grand nombre de prêtres les mêmes restrictions renfermées dans les mêmes mots. Rentrés chez eux à la suite de ces conférences, les curés, dans la solitude du presbytère qu'ils
quitteront bientôt, implorent le ciel par le jeûne, la péni-
tence, la prière. Quelques-uns essayent de reculer le terme fatal. Ils demandent un délai de quinzaine, de huitaine. D’autres invoquent le serment civique, prêté par eux jadis, et tentent de persuader à la municipalité que, par cet acte, ils ont satisfait à la loi. Ainsi parlent-ils, se torturant à la recherche d’un compromis; car ces hommes, qu’on englobera
(4) Rapport du maire de Saint-Florent, district d’Issoire. (Pupiers du comité ecclésiastique, Dx"%*x, carton 96.) |
sous l’appellation de fanatiques; sont humbles à cette heure jusqu’à verser dans l’humiliation, et parfois on leur souhaiterait quelque accès de cette belle fierté humaine qui sauvegarde non seulement le salut là-haut, mais ici-bas l'honneur.
Le grand jour arrive. C’est un dimanche. La messe commence, Les officiers municipaux sont présents, souvent assis à l’ancien banc seigneurial, car généralement on ne l’a aboli que pour s’y mettre soi-même. Beaucoup de monde : outre les dévots, les curieux; puis c’est l’époque où les campagnards, libres de lagriculture, fréquentent volontiers l'église. L’évangile s’achève. Voici le prône. Le prêtre monte en chaire. C’est l’instant du serment. Souvent rien ne fait pressentir dans le discours qui commence l’engagement décisif qui devra le terminer. Le paysan n’aime à dire ni oui ni non et, quand son intérêt est en jeu, son intelligence épaisse se délie soudain en prodigieux subterfuges. Les curés, si épurés qu’ils soient, sont à leur manière paysans. Il en est qui font une longue homélie sur les droits réciproques de l'Eglise et de la société civile, et au milieu de la harangue, glissent négligemment, en mots précipités, ma: articulés, souvent mêlés de latin, la phrase où ils enferment leurs restrictions. Puis ils prêtent le serment. Le serment, qui, espère-t-on, sera seul acté, est pour les hommes; la phrase, un peu honteusement murmurée, d’une voix volontairement tombante, est pour les oreilles de Dieu. Beaucoup de ces pauvres prêtres parlent de mourir pour l’Eglise; en quoi ils nese doutent point par quel terrible rappel les événements pro:hains les prendront au mot; puis, pour balancer cet acte de foi, ils jurent de mourir pareïllement plutôt que de souffrir la contre-révolution, et par ce sang promis des deux côtés, ils se flattent d’avoir apaisé la terre et le ciel. Il y a peu de refus purs et simples, mais des réserves qui varient à l’infini. Celui-ci jure de respecter la Gonstitution « quant au temporel »; celui-là promet de maintenir
de tout son pouvoir la Constitution civile du clergé « autant et comme l’Eglise et la religion catholique, apostolique et romaine le lui permet ». Un troisième limite son adhésion à « tous les articles compatibles avec la religion catholique, apostolique et romaine ». Un quatrième excepte le gouvernement spirituel des âmes « sur lequel lauguste Assemblée s’est déclarée incompétente (1) ». La latitude est grande pour les municipalités. Sont-elles bienveillantes? Elles n’enregistreront que le serment. Sont-elles mal disposées ou le prêtre est-il impopulaire? Elles souligneront toutes les réserves. Elles ne sont d’ailleurs pas tout à fait maitresses. Au fond de l’église il y a souvent des délateurs attentifs qui ont noté les paroles et argueront de faux ce qui aura été acté. — Cependant, il arrive parfois que le euré, en son prône, n’ajoute rien à la prédication ordinaire. Il remonte à l’autel, continue le sacrifice, consacre l’hostie, consomme les saintes espèces. Puis, quand l'office est fini, au moment où tout l’auditoire s'écoule, il s’avance, non vers la chaire mais vers la balustrade du chœur comme pour une annonce oubliée, et au milieu de tous les bruits de la sortie, dépêche en hâte quelques paroles mal entendues que la municipalité recueïllera comme elle pourra. — Il y a une dernière épreuve pour le curé. Du serment on dressera un procès-verbal, et ce procès-verbal il devra le signer. On voit des prêtres pris tout à coup de remords; dans la nuit its ont réfléchi; décidément ils ne veulent pas, ils ne peuvent pas : au moment de tracer leur nom, la plume tremble dans leurs doigts; ils repoussent le papier, et d’un brusque bond en arrière, se rejettent dans le sein de leur mère l’Eglise. — Des municipalités les procès-verbaux seront envoyés au district, de là aux départements. L’embarras ne sera pas mince pour traduire des formules souvent ambiguës, pour peser des pensées qui à dessein se sont voilées. « Il y a des
(4) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, D*"*x, partons 94, 96, 97, 98 et passim.
prêtres, écrira un peu plus tard au comité ecclésiastique le Directoire de la Mayenne, qui ont si bien entortillé leur serment qu’il ne sera possible de les juger que par leur rapprochement ou leur éloignement du nouvel évêque (1) ».
Des volontés si peu précises sont malaisées à traduire par des chiffres. Un sérieux intérêt s’attache pourtant à fixer les évaluations, c’est-à-dire à rechercher quelle fut, dans le haut et dans le bas clergé, la part de la faiblesse, la part de la fidélité.
Pour les évêques, le calcul est fort simple. Parmi les prélats préposés aux divers diocèses, quatre seulement jurèrent : Talleyrand, évêque d’Autun, Brienne, archevêque de Sens, Jarente, évêque d'Orléans, Lafont de Savine, évêque de Viviers. Il semble que l'Eglise de France se soit plutôt purgée qu’affaiblie par ces défections. On connaît Talleyrand; le cardinal de Brienne était surtout fameux par ses vices, M. de Jarente par ses dettes. Quant à Lafont de Savine, il se recommandait par des qualités attirantes, mais montrait en même temps une telle incohérence d’esprit qu’on put plus d’une fois douter de sa raison. À ces quatre personnages il faut ajouter trois coadjuteurs ou évêques in partibus, à savoir : Gobel, coadjuteur de l’évêque de Bâle, Martial de Brienne, coadjuteur de son oncle à Sens, Dubourg-Miraudot, évêque de Babylone.
Comme on le voit, le partage est ici bien net. Il n’est guère moins aisé, si les recherches se bornent au clergé urbain et surtout aux curés des villes importantes. Dans les grands centres, la fidélité est la règle, la faiblesse lexception. À Strasbourg, 1l n’y a que trois jureurs : un curé, un
‘vicaire et le professeur Brendel qui serait évêque du Bas-
Rhin. Metz, Besançon, Reims, Châlons-sur-Marne, Amiens, offrent les mêmes exemples de résistance. À Arras, les onze curés de la ville refusent le serment, hormis un seul qui,
(1) Archives nationales, Papiers du comité ecclésiastique, Dxx, carton 84.
M à ANA LUE
incontinent, reçoit la mitre. Lille, quoique au milieu de la catholique Flandre, est un peu moins fidèle; on y enregistre, parmi les curés, trois défaillances, mais la majorité tient bon. A Nantes, sur 81 prêtres, 52 se dérobent au serment. A Rennes, un seul curé, un seul vicaire obéissent aux décrets. Les villes du Midi sont, en général, encore plus fermes que celles du Nord. A Bordeaux, trois prêtres seulement se sou- : mettent à la Constitution civile. À Montpellier, pas un curé, pas un vicaire ne jure. À Nîmes, de tous les curés de la ville, un seul faiblit. À Aix, il n’y a d’autres défections que celle d’un vicaire. Même dans les départements du Centre, où la majorité s’abandonne, on retrouve dans les grandes villes une courageuse constance; ainsi en est-il à Tours, à Limoges, à Bourges. À Nevers, sur onze curés, neuf demeurent fidèles. Une seule cité fait tache : Orléans, où, à la suite de Jarente, Punanimité du clergé se précipite dans la soumission. Il y eut aussi, croyons-nous, beaucoup de serments à Lyon. A ne considérer que l’ensemble, les adhésions se noient dans le grand courant de la résistance. Telle est la condition des choses dans les grands centres où l'instruction plus solide met davantage à l’abri du sophisme, où les fausses nouvelles sont plus aisément démasquées, où une situation matérielle melleure rend les âmes moins accessibles aux suggestions de l’envie (1).
Jusqu'ici l’avantage demeure, et avec une indéniable évidence, aux prêtres non conformistes. La recherche, au contraire, se complique singulièrement, si des villes importantes on descend jusque dans les bourgades, jusque dans les campagnes, si on s’efforce de dénombrer, dans la grande armée des curés et des vicaires, ceux qui faiblirent, ceux qui
(4) V. Archives nationakes, Papiers du comité ecclésiastique, DxXx, cartons 21 et 22, carton 80 et passim. — V. aussi LALLrf, Le diocèse de Nantes pendant la Révolution, p. 128; DERAMEcOURT, Le clergé et le diocèse d'Arras pendant la Révolution, t. II, p. 107; Vicomte DE BRIMONT, M. de Puységur et l’église de Bourges pendant la Révolution, p. 91; Le SUEUR, Le clergé picard pendant la Révolution, t. II, p. 64.
furent fidèles. Les Archives nationales conservent (1) pour quarante-sept départements les états envoyés à l’Assemblée par les directoires des chefs-lieux et contenant le relevé des serments prêtés ou refusés. Cinq de ces états, ceux de l’Orne, des Bouches-du-Rhône, de la Corse, de la Dordogne, de la Marne, ne s'appliquent qu’à un seul district ou offrent de trop évidentes lacunes pour qu'il convienne d’en tenir compte. Le tableau des quarante-deux autres départements présente un total de 23093 prêtres appelés à jurer. Sur ces 23 093 prêtres, 13 118 ont prêté le serment, 9 975 l’ont refusé, ce qui fournit pour 100 prêtres, une proportion de 56 à 57 jureurs contre 43 à 44 réfractaires (2). Cependant, deux questions s'élèvent. Cette statistique officielle méritet-elle une entière créance? En second lieu, en la supposant tout à fait digne de foi, convient-il de l’appliquer par analogie à l’universalité du territoire français?
Je crois qu’on courrait grand risque d’erreur si, pour la comparaison numérique des deux clergés, on adoptait sans examen les tableaux gardés dans les archives. Avant de les accueillir, il convient de les soumettre à une critique rigoureuse.
J’observe d’abord qu’en un assez grand nombre de communes, les officiers municipaux étaient favorables, zélés même pour la religion. De là, chez eux, le désir de conserver le calme dans la paroisse et, pour le conserver, d’éviter tout changement. Que le curé fût pieux, charitable, populaire, et ce désir s’accroitrait de toute l’affection qu’il aurait su inspirer. En cet état d'esprit, si, à l’instant du serment, un scrupule légitime suggérait au prêtre quelques réserves, la
(1) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, cartons 21 et 22.
(2) La proportion exacte est de 56,80 contre 43,20 pour 100.— M. Ph. Sagnac, dans une intéressante étude publiée par la Revue d'histoire moderne et contemporaine, novembre 1906, arrive à la proportion de 57,6 pour 100. Cette différence tient sans doute à ce qu’il ne comprend pas dans sa statistique le département du Nord, et y fait rentrer la Marne, la Seine-Inférieure et l’Ariège.
pensée dominante des magistrats’serait d’adoucir, d’omettre même, dans leur acte officiel, des restrictions qui rangeraient le pasteur parmi les réfractaires. Le curé, en formulant ses réserves du haut de la chaire, avait libéré sa conscience. Il signerait le procès-verbal en fermant volontairement les yeux. S'il n’y avait pas de club au village, la bienveillante omission ne serait point dénoncée, et l’autorité supérieure
enregistrerait une soumission pure et simple. Ce qui ten-
drait à prouver la fréquence de cette demi-collusion, c’est que beaucoup de prêtres portés comme assermentés refuseraient bientôt, soit de reconnaître l’évêque constitutionnel, soit de lire son mandement. Ne serait-ce pas, au moins en partie, ceux que le zèle officieux de la municipalité aurait sauvés et qui, sur une nouvelle mise en demeure, publieraient, cette fois sans accommodement possible, leur séparation d'avec la nouvelle Eglise?
L'étude des relevés suggère une autre observation. Les états ne devraient comprendre que les prêtres fonctionnaires, seuls assujettis au serment, à savoir les évêques, les grands vicaires, les curés, les vicaires, les supérieurs ou directeurs des séminaires, les professeurs. Or, sur la liste des assermentés,
on trouve des religieux ou prêtres habitués, affranchis de
toute obligation, mais venus pour jurer à la suite des autres ecclésiastiques. J’en remarque 24 dans l’Allier, 91 dans le Puy-de-Dôme, 24 dans la Charente, 22 dans la Moselle, 40 à 50 dans les Côtes-du-Nord, 9 dans l’Hérault, 4 dans la Côte-d'Or, une quinzaine dans le Var. Comme la colonne des insermentés n’est faite que de prêtres fonctionnaires, il importe que celle des assermentés ne soit composée que des mêmes éléments. A cette condition seule, les états officiels peuvent servir à la comparaison numérique des deux clergés. Il faut donc de deux choses l’une, ou défalquer de la liste des assermentés tous les prêtres non tenus au serment, c’est-à-dire environ 230 noms, ou élargir démesurément le cadre et faire porter le calcul sur l’ensemble du
clergé séculier et régulier, mais alors la balance pencherait d’un poids énorme du côté des insermentés, car le nombre des ecclésiastiques non fonctionnaires qui ont juré par ambition ou superfluité de zèle est minime, en comparaison de tous ceux qui, n’ayant aucun engagement à prendre, se sont gardé d’en prendre aucun.
Voici une autre remarque. Bien qu’au début de 1791 les membres du clergé fussent encore en immense majorité au milieu de leurs ouailles, déjà plusieurs évêques, un certain nombre de grands vicaires, quelques curés s’étaient éloignés de leur résidence et avaient cherché un asile, soit en quelque autre partie du territoire français, soit à l’étranger. On peut évaluer à six ou sept par département ces émigrés de la première heure. De là, cinq ou six cents ecclésiastiques que les tableaux officiels ne mentionnent pas, mais qui doivent être ajoutés à la liste des insermentés, si
lon veut mesurer exactement les forces respectives des
deux Eglises. | Les dates auxquelles ont été envoyés par-les directoires
les états départementaux, fournissent, en outre, des indi-
cations très suggestives. Sur les quarante-sept états conservés aux Archives, deux sont partis en mars 1791, seize en avril, douze en mai, dix-sept seulement ne portent point de date ou portent une date postéreure au mois de mai. Il faut calculer que ces tableaux avaient été arrêtés par les municipalités plusieurs semaines avant qu’ils ne fussent expédiés par les administrations départementales. Il en résulte que la moitié d’entre eux est antérieure au grand mouvement de rétractation qu’amèneraient les brefs de Pie VI, condamnant la Constitution civile, brefs connus seulement dans les campagnes à la fin du printemps. Au moment où elles parvenaient à la connaissance de l’Assemblée, les listes des assermentés avaient donc cessé d’être vraies tant la voix du pape provoquerait de retours vers l’ancienne Eglise! Jusque dans les rapports déposés aux