VIT
Elle n’éclata point en tous lieux, ni à la même heure, m surtout avec la même violence.
Dans beaucoup de communes où le curé prêta serment et demeura au milieu de ses ouailles, la transition d’un culte à l’autre fut si douce qu’elle passa presque inape çue. Il y eut comme une entente tacite entre le pasteur pour jurer très bas et les paroissiens pour être inattentifs. Les consciences ont de ces subterfuges par lesquelles elles se trompent elles-mêmes et essaient de tromper Dieu. Le curé murmura à la dérobée son serment; hâtivement les officiers municipaux en prirent acte, et le procès-verbal fut envoyé au district. Le dimanche suivant, les offices se célébrèrent avec le même prêtre, les mêmes rites, les mêmes prières. Rien ne fut changé, ni aux messes, ni aux vêpres, ni aux complies, ni aux baptêmes, ni aux mariages, ni aux enterrements. On était à la fin de l’hiver, au m lieu des semailles de mars, et les paysans avaient autre chose à faire qu’à s’enquérir de théologie. Entre temps il advint parfois qu’on
transporta, des monastères dans l’église paroissiale, quelque pieuse relique. Le transfèrement se fit avec de grandes apparences de respect, souvent avec le concours des autorités municipales; et ce. supplément de dévotion acheva d’assoupir les scrupules à peine éveillés.
Même dans les communes où le clergé montra l’exemple de la fidélité, il arriva souvent que les protestations se perdirent dans l'indifférence ou furent étouffées sous la peur. En ces paroisses, on assista au changement de curé comme on eût assisté à un changement de fonctionnaire. Au nouveau ministre du culte on demanda, avec la même mollesse, les rares services qu’on réclamait de l’autre. Le maintien des formes extérieures suffisait pour des pratiques, toutes extérieures aussi, et perpétuées par l’habitude plutôt qu’inspirées par la foi. L'église demeurait ouverte, le cérémonial y était le même. Que voulait-on de plus? Le reste valait-il la peine qu’on s’inquiétât, ni surtout qu’on se compromiît avec l’autorité? Ainsi pensèrent en assez grande majorité les Picards, les gens de l’Ile-de-France, ceux de la Bourgogne, de l’Orléanais, de la Touraine, du Berry. Dans le sud-est, en Dauphiné, en Provence, la même conduite prévalut, et là-bas moins par indifférence que par goût des nouveautés; car en cette terre ardente, les germes révolutionnaires avaient plus vite qu'ailleurs grandi.
Tout autre est le spectacle dans les populations de Flandre et d’Artois, point encore déshabituées de leurs anciennes franchises et plaçant au premier rang de ces franchises la liberté de leur culte; parmi les bourgeois ou les paysans d'Alsace obstinément appuyés sur le traité de Westphalie qui les garantit contre toute innovation religieuse; parmi les montagnards du Rouergue, du Gévaudan, du Vélay, protégés par l’éloignement contre les nouveautés disssolvantes, préparés par la lutte contre la nature à la lutte contre les hommes, et recueillis dans la simplicité de leur foi. Plus au sud, sur le versant méridional des Cévennes, au pays des
garrigues ensoleillées, la même disposition, plus bruyante, un peu moins durable, domine dans le Gard, dans l’Hérault, là où la fidélité catholique s’est fortifiée par la contradiction
et par la guerre. Enfin, dans la région opposée de la France,
si on trace du sud au nord une ligne qui remonte de Poitiers vers Rouen, tout ce qui est à l’ouest de cette ligne appartient, sauf quelques taches, à l’antique foi.
Dans ces contrées éclate, en plusieurs milliers de communes, la révolte des consciences.
Le curé a refusé le serment, est resté dans son presbytère. Un autre curé a été élu. Un message venu du district annonce sa prochaine arrivée dans la paroisse, requiert les autorités communales qu’elles procèdent à son installation. La résistance revêt le plus souvent la forme de l’abstention. Les officiers municipaux se dérobent sous prétexte de maladie ou d’absence; s’ils prêtent leur ministère, c’est sous la contrainte et par l’unique souci d’échapper au reproche de rébellion. Dans la paroisse qui sera la sienne, nul ne vient au-devant de l’assermenté. Pour lui nul n’a sonné les cloches, nul »’a pris soin de parer l’autel. Le presbytère lui est livré vide, comme une demeure qu’on aurait dépouillée avant de l’abandonner à l’ennemi. Pour le servir, pour l'aider, personne ne s’ofîfre, et une mise en quarantaine, à la fois calme et terrible, crée un vide inexorable entre ses paroissiens et lui. Cependant, avant son départ, les autorités du district lui ont indiqué deux ou trois maisons où la porte s’ouvrira pour lui. Là habitent des fermiers, des ménagers, récents acquéreurs de biens monastiques, délégués des clubs ou délateurs attitrés, et que pour cette raison on appelle des patriotes. C’est là que le pauvre prêtre va prendre langue, un peu timidement, un peu honteusement; car il garde, malgré tout, le souvenir de son ordination sacrée. Entre ces gens et lui, la solidarité dans l’œuvre révolutionnaire crée cette liaison fragile, soupçonneuse, qui unit ensemble les complices. Mais il sent qu’on accueille en lui non le prêtre,
mais celui qui progressivement cessera de l’être. Aïnsi devient-il, dès la première heure, le protégé de ceux qui ne croient pas, plus à l'Eglise d’hier qu’à celle d’aujourd’hui.
Le dimanche vient. Personne pour l’aider, Lui-même ül sonne les cloches; lui-même il démêle de son mieux les clefs: lui-même dans la sacristie il cherche péniblement le linge, les ornements sacerdotaux laissés souvent dans un désordre voulu. Il est le chantre, le sacristain, le bedeau, l’officiant, mais un officiant dans le désert. Pourtant quelques hommes arrivent, mais en manifestants, non en fidèles. Et cette assistance est pire que l’entière solitude; car ceux qui assistent au Saint-Sacrifice sont venus, non pour célébrer le culte nouveau, mais pour enregistrer la proscription du culte ancien.
Il n’est point de parti qui, dans l’excitation de la lutte, ne finisse par se nuire à lui-même. A l’abstention légitime s’ajoute bientôt la mesquine, l’odieuse brimade. Les hommes s’en mêlent et bien plus encore les femmes. La nuit elles dévastent le jardin du presbytère, jettent dans le puits de la paille de blé, déposent des ordures devant la porte, introduisent du sable dans les serrures. Quand l’assermenté sort, les enfants le suivent et imitent le chant du coq, par allusion à la trahison de saint Pierre. Sur son passage, les fermiers lâchent les chiens. On refuse de rien lui vendre ou, ce qui est pis, on l’exploite. Quand il est chargé de desservir deux paroisses et se rend le dimanche d’un territoire à l’autre pour la seconde messe, on l’attend au carrefour des routes avec des quolibets, des insultes, parfois des pierres. Toutes sortes de bruits courent : on dit de celui-ci qu’il a été comédien, de celui-là qu’il est marié, de tel autre qu'il a été condamné pe la justice. Sous la répétition des insultes, l’assermenté s’exaspère. Le plus souvent il n’était que faible, de doctrine peu sûre, plus ou moins travaillé de vanité et d'envie. Il est venu avec un désir, peut-être sincère, d’évangéliser les âmes; et peut-être sa confiante crédulité s’est-elle
laissé prendre de très bonne foi à la piperie de la primitive Eglise. La rancune des insultes éteint la petite flamme sacerdotale qui vacillait encore en lui. De médiocre il devient mauvais, de vaniteux il devient pervers. Il reprend, cette fois d’un pas plus assuré, le chemin des demeures suspectes où naguère il n’a frappé qu’en rougissant. Îl est encore prêtre, mais avec une aspiration à le devenir de moins en moins, De temps en temps, il jette les regards vers la ville voisine où il y a les gendarmes, la garde nationale, les clubistes, tous ceux qui pourront réduire ses paroissiens rebelles. I ne les appelle pas encore, mais déjà il y songe. Ce qu’il garde d'éducation sacerdotale retient en lui le désir de la vengeance; mais, visiblement, sa courte patience se lasse, et en attendant il met à noter dans son esprit les injures tout le soin qu’un vrai pasteur doit mettre à les oublier. L'ancien curé est resté. À un bout du village il s’est réfugié dans une petite maison. En prévision de son remplacement, il a avancé la première communion des enfants. En certains diocèses, un évêque auxiliaire est venu pour administrer la confirmation. Le prêtre fidèle a la faculté de dire une messe basse à l’autel après son successeur; souvent il hésite à mettre à profit cette méprisante tolérance qui laisse subsister toutes les interdictions, celle de prêcher, de confesser, d'enseigner. En quittant le presbytère, 1l a emporté une chasuble, un calice, une pierre à consacrer, tout l’humble appareil d’un culte qui semble déjà persécuté. Le dimanche, un grand exode amène vers lui tous ceux qui ont déserté l’église paroissiale. Il dit la messe dans une grange, dans une chapelle de château, parfois même dans sa chambre; et alors au dehors la foule déborde, tous les fronts découverts, en dépit des rigueurs de l’hiver qui n’est pas encore fini. Il prêche. On l’accusera d’être factieux. Certainement il l’est ou le sera. Mais peut-il ne pas l’être? L’Assemblée ayant envahi tout le domaine spirituel, il touche, de quelque côté qu'il se tourne, au pouvoir civil qui a tout usurpé,