DITES
Cependant l’assermenté se flatte de ressaisir ses ouailles à l'heure de la naissance, du mariage, de la mort. Il les guette, les tient, croit du moins les tenir; car seul il est dans sa paroisse le rédacteur des actes qui confèrent l’état civil. Un soin ingénieux, subtil même, s’applique à tourner les règles, à obtenir une célébration régulière des baptêmes, des mariages dans quelque paroisse voisine, encore sous la juridiction d’un prêtre fidèle non remplacé. Pour les obsèques, l’ancien curé est appelé et récite les prières dans la maison du mort : c’est la vraie cérémonie, la seule qu’on veuille reconnaître. Quand le nouveau curé paraît pour la levée du corps, on ne le suit que jusque sur le seuil de l’église. Là le cortège se disperse plutôt que de pénétrer dans le sanctuaire désormais interdit, et on ne laisse à l’assermenté que ce qu'on ne peut lui ravir, à savoir le soin de dresser l’acte et de procéder dans la solitude à la sépulture.
On touche au temps de Pâques. L’Eglise officielle demeure à peu près déserte. Dans sa retraite, l’insermenté reçoit l’aveu des fautes, conseille, absout, admet les fidèles à la participation des divins mystères. Cependant, en grand secret, circulent les lettres pastorales par lesquelles les évêques légitimes protestent contre la nomination de leurs successeurs. Les évêques, on les connaît peu. On neles a entrevus qu’une fois ou deux, emportés au trot de leurs chevaux, et bénissant en courant les fidèles agenouillés. Déjà plusieurs sont loin de leur diocèse, retirés en des maisons de campagne, perdus dans Paris ou réfugiés à l’étranger. Pourtant on se passe de maïns en mains les petites brochures dissimulées
. par leur format aux regards déjà éveillés des dénonciateurs. Sous le premier souffle de la mauvaise fortune, le langage:
s’est épuré. Les prélats ne donnent point de regrets à leur place et passent noblement sous silence leurs richesses perdues : ils sont prêts à renoncer à leurs sièges, mais sur l’ordre du Souverain Pontife, et pour le bien reconnu de l'Eglise, non sur la sommation d’une autorité incompétente :
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ils rappellent leurs titres, marquent les limites de leur juridiction, flétrissent l’intrusion sur leur siège de successeurs sans pouvoir. Déjà ont éclaté quelques troubles dans le Rouergue à Milhau, dans le Languedoc à Uzès, dans le Morbihan à Sarzeau. Mais l'heure n’est point encore aux violences; elle est aux remontrances contenues et attristées. Des plus humbles villages les prières montent, tantôt suppliantes, tantôt un peu vibrantes d'émotion, vers l’Assemblée nationale. Il en vient, non seulement des régions les plus fidèles, mais de celles qu’on croit indifférentes; il en vient, non seulement de l’Artois, de la Normandie, de la Bretagne, mais de la Bourgogne, de la Touraine, de la Champagne, de la Limagne d'Auvergne. Les uns, comme les gens d’Abilly (1), de Broglie (2), de Marnaz, de Foulain (3), d’Hasparren (4), exposent que leur curé leur a toujours servi de « maire » et que, grâce à lui, leur paroisse a toujours été bien administrée, qu’il a toujours été le « père des pauvres », que ses discours, « dictés par la charité », sont « toujours assaisonnés du sel de la sagesse », les autres, comme les maires du canton de Foncquevillers, déclarent qu’ils sont prêts à perdre la vie plutôt que leur curé. En Artois, une association est projetée pour assurer la subsistance des prêtres fidèles (5). Ailleurs la sollicitude des populations se traduit sous une forme plus originale ou, pour mieux dire, plus moderne. Le 3 avril 1791, 400 citoyens actifs de la ville de Bédarieux se réunissent et, s’adressant à l’Assemblée nationale, demandent très nettement un referendum sur la question religieuse. « En qualité de citoyens, disent-ils, et de citoyens actifs, nous vous prions d’ordonner que toutes les communes du royaume s’assem-
(1) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, carton 83.
(2) Zbid., carton 79.
(3) Zbid., carton 85.
(4) Zbid., carton 88.
(5) Lettre de M. Theillier de Poncheville, avocat, à {Ami du ro (L'Ami du roi (DE Moxrtyois), 4 février 1791.)
bleront incessamment dans leurs municipalités respectives pour prononcer sur le sort de la nouvelle constitution du clergé (1). »
Cependant, Pie VI hésite à parler. Le 19 janvier 1791, il a reçu la nouvelle que la loi du 27 novembre était sanctionnée. Toujours modéré, il s’est contenté de dire au cardinal de Bernis : « Je sais les malheurs du Roi, pourtant il doit se souvenir à quoi l’obligent sa couronne et ses serments (2). » Puis il s’est recueilli en prières, il a suspendu encore son jugement public, par douloureuse sympathie pour Louis XVI, par égard pour la glorieuse et chrétienne nation de France. Il s’est borné à déposer sa pensée, tantôt dans une lettre de blâme à lParchevêque de Sens, M. de Brienne, tantôt dans une lettre de louanges à l’abbé de Vauxpont, qui a refusé l’évêché de Laval. Enfin il se décide à marquer en deux brefs sa réprobation. L’un, daté du 10 mars, est une réponse aux évêques signataires de l'Exposition des principes; l’autre, daté du 13 avril, est adressé au roi, aux évêques, aux prêtres et, au peuple de France. Dans ce dernier bref, le pape frappe de suspension tout jureur qui ne se sera pas rétracté dans l’espace de quarante jours. Il déclare nulles les élections épiscopales, sacrilèges les conséerations. Il proclame pareillement nulles les élections aux églises paroissiales. Il suspend de l’ordre épiscopal les prélats consécrateurs, à savoir les évêques d’Autun, de Lydda, de Babylone. Cependant la sévérité se tempère de mansuétude. La peine de la suspension est prononcée, mais le Saint-Siège ajourne encore les suprêmes censures. Le document pontifical se termine en exhortant les assermentés au repentir. Quant aux prélats, pr tres et catholiques fidèles, Pie VI les bénit, les consolide, les encourage, et leur appliquant une parole de saint Léon :
(14) Archives nationales, ADxvn, (2) Dépêche du cardinal de Bernis à M. de Montmorin, 49 janvier 4791 (Archives des affaires étrangères),
« Je vous félicite, dit-il, de ce que vous êtes demeurés inébranlables dans la doctrine évangélique et apostolique. » Les brefs sont prohibés en France. En dépit des défenses, un zèle actif parvient à les propager. Clandestinement, ils sont imprimés, puis transmis par petits ballots à des adresses soigneusement choisies pour dépister les soupçons. Ils arrivent tard, souvent à deux ou trois mois de leur date, mais ils arrivent. Dans les villes, des femmes pieuses emploient,
pour les répandre, toutes les ruses d’un. dévouement que:
surexcite l’obstacle. Dans les campagnes, les prêtres insermentés les notifient aux plus lettrés, les résument pour les plus humbles; les plus hardis d’entre eux, sans crainte des poursuites, les lisent au peuple dans les oratoires privés, dans les chapelles de châteaux. Les paysans n’ont point énervé leur foi dans les discussions du siècle, qui ont. contesté ou amoindri la primauté romaine. Dans les profondeurs de leur mémoire engourdie, ils retrouvent par frag-
ments, mais intact, l’enseignement de leur catéchisme, et,
ils s’encouragent à la constance. Les assermentés eux-mêmes: sous la parole de Pie VI, en plusieurs endroits, se rétractent en grand nombre. De plus en plus la société religieuse est:
divisée en deux camps ennemis. Dans la langue, deux mots.
s’introduisent, créés à point nommé pour peindre le déchirement des âmes, celui d’intrus, celui de réfractaire. Ces deux mots, mots terribles, mots maudits, traverseront la Révolution. Prêtre intrus, prêtre réfractaire! Le premier ap-
paraît comme un excommunié hors de la loi spirituelle; le
second comme un proscrit hors de la loi civile, bon aujour-
d’hui à interner, demain à emprisonner, après-demain à
immoler; et voilà du même coup la guerre intestine déchaînée.
do 425 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION
Cette guerre pouvait-elle encore être évitée? A Paris, des hommes se rencontrèrent, d’une confiance assez tenace pour l’espérer. De là, une tentative mémorable pour organiser l'existence parallèle des deux Eglises et assurer aux catholiques fidèles l’exercice de leur culte.
Entre le parti de 14 cour et le parti du désordre, tout un part existait, probe, éclairé, passionné pour la paix civile, capable de beaucoup d’erreurs par utopie, présomption, faiblesse, inexpérience, mais pur d’intentions, ennemi non seulement du crime mais de toute violence. Ce parti avait deux représentants illustres : Bailly, Lafayette. Il dominait - dans l’état-major et dans les bataillons les plus solides de la garde nationale, dans la bourgeoisie, dans la magistrature, en plusieurs des corps administratifs et, en particulier, dans le directoire du département de Paris. En ces milieux, la Révolution avait été accueillie avec enthou- siasme; depuis quelques mois on recherchait, avec une pointe d'inquiétude, le mot qui la pourrait clore. En matière religieuse, la disposition générale était l’indifférence. Eglise pour Eglise, on préférait l’Eglise assermentée. On l'avait patronnée, on la patronnait encore. Surtout on eût souhaité que le roi donnât l’exemple personnel de l’adhésion au culte officiel. Mais quels que fussent ces sentiments, on repoussait tout aspect de persécution. À défaut de l'Evangile, on croyait à la Déclaration des droits de l’homme, et avec une bonne foi entière on en poursuivait l’application.
Pour ces hommes à l’optimisme robuste, les récents spectacles avaient été pleins de cruels mécomptes. Ils ignoraient
ou ne savaient qu'incomplètement ce qui se passait dans les provinces. Ce qu’ils observaient tout près d’eux suffisait à leur ouvrir les yeux.
Ils voyaient, à l’occasion du serment, le trouble dans les paroisses, la scission dans le clergé, la discorde jusque dans les familles. Dans l’Assemblée, ils surprenaient des signes non moins inquiétants. Sous les résistances, les députés s’exaspéraient. Trop vains pour douter de leur œuvre, ils attribuaient tous les maux à l’incivisme des réfractaires et, loin d’adoucir la Constitution civile, ne songeaient qu’à étendre l’obligation du serment. Par un décret du 5 février 1791, ils l'avaient imposé aux prédicateurs; ils méditaient d’y soumettre pareillement les aumôniers des collèges ou hôpitaux et toutes les personnes préposées à l'instruction. Quelque trouble surgissait-il? Bien vite, sans examen, ils accusaient les menées sacerdotales. Parmi eux régnait une disposition brutale à juger les choses légitimes, non parce qu’elles étaient équitables, mais parce qu’ils les voulaient ainsi. Un jour, à propos d’une des lois religieuses, un député de l’ordre ecclésiastique reprochait à l’un de ses collègues, M. Dionis du Séjour, de l’avoir votée et lui disait : « Le décret est injuste. — Eh! qui vous dit qu'il soit juste, répliqua M. Dionis du Séjour? » Une vigilance soupçonneuse épiait partout les menées de ceux qu’on appelait les fana- tiques. Le 19 février 1791, les tantes du roi, quittant leur résidence de Bellevue, partirent pour Rome. Leur dessein était de chercher à l’étranger la liberté de leurs pratiques pieuses. À la nouvelle du départ, l’émoi fut grand. Les voyageuses furent retenues quelques instants à Moret, puis arrêtées à Arnay-le-Duc, et eurent quelque peine à continuer leur route. À la manière d’une question d'Etat, : l'affaire vint à l’Assemblée. Un mot du représentant Menou mit en lumière la puérilité du débat : « Qu'importe, dit-il, que trois femmes aiment mieux entendre la messe à Rome qu’à Paris? »— Cependant les catholiques se portaient en foule
vers les chapelles des hôpitaux et des couvents de religieuses où les prêtres insermentés, non seulement célébraient la messe, mais prêchaient, confessaient, exerçaïent, en un mot, toutes les fonctions de leur ministère. Aux abords de ces chapelles situées souvent dans les faubourgs, on voyait chaque dimanche, parfois aussi dans la semaine, de longues files d’équipages d’où descendaient des femmes élégantes. Elles s’entassaient dans la nef trop petite, débordaïent sous le porche; entre les offices, elles assiégeaient les confessionnaux; car il y avait alors, suivant une: expression de Madame Elisabeth, « un retour à Dieu de toute la bonne compagnie ». Dans ces quartiers pauvres, une curiosité mêlée de malveillance envieuse épia ces allées et venues. Bientôt une grande rumeur s’éleva contre ces conciliabules de dévotes et surtout contre les religieuses qui donnaïent, disait-on, un asile aux réfractaires. Contre celles-ci toutes sortes de bruits furent inventés : on disait des unes qu’elles dépensaient en débauches avec leurs confesseurs l’argent reçu par. elles pour le soulagement des malades; on attribuait aux autres le dessein de jeter de: l'huile bouillante sur la tête du nouveau curé le jour de son installation. Toutes les calomnies, en ce temps-là, étaient crues, et plus elles étaient atrocés, plus elles avaient le droit d’être nmiaises. Les abominables diffamations portèrent leurs fruits. Le 7 avril, au faubourg Saint-Antoine, la maison des filles de Sainte-Marie futenvahie, au milieu des messes, par une troupe de femmes encadrées d’hommes pour les soutenir. Ces femmes portaient des verges à la main; elles atteignirent plusieurs sœurs tourières. et se mirent à les fustiger. Les mêmes scènes honteuses, ordonnées, dit une brochure contemporaine, par « le Sénat populaire », se répétèrent le lendemain et le surlendemain dans une quinzaine d’églises ou de chapelles de couvents. Trois cents femmes furent, dit-on, flagellées (4).
(1) Le fouet donné aux sœurs grisettes le 7 avril 1791, Paris 1791. — Liste de toutes les sœurs et’ dévotes qui ont été fouettées par les dames des
À Paris, lindignation se proportionna à la lâcheté de Pattentat. Le roi, par l’organe du ministre de l’intérieur, M. Delessart, se plaignit, avec plus d'énergie que de coutume, de l’ordre publie violé. La lettre était adressée au directoire du département de Paris. Justement le directoire de Paris gardait la tradition libérale et l’attachement aux principes qui avaient dicté la déclaration des droits. Là siégeaient le duc de La Rochefoucauld, Talleyrand, Sieyès. À ces hommes, premiers ouvriers de la Révolution mais tout effrayés de leur œuvre pervertie, l’occasion parut belle pour introduire en un texte positif les maximes proclamées en 1789 et qui semblaient oubliées. De là un arrêté pris le 41 avril 1791 et qui, sous couleur d’acte de police, visait la législation elle-même.
L'innovation législative se cachait habilement sous le luxe des mesures d’ordre. Bien plus, on traitart avec une singulière rigueur ceux qu’on voulait protéger. Les premières dispositions semblaient empirer le sort des insermentés, Un préposé laïc, nommé dans chaque paroisse de Paris, aurait pour mandat d’interdire toutes fonctions ecclésiastiques aux prêtres non munis d’une licence épiscopale. Les chapelles des collèges, des hôpitaux, des maisons de charité, des couvents de religieuses, ne seraient conservées qu’à la condition qu’elles fussent fermées au public; en outre, elles devraient être desservies par des prêtres ayant à cet effet mission de l’évêque. Seules les religieuses cloîtrées avaient Pentière liberté de choisir leur aumônier. Ainsi les catholiques fidèles se trouvaient expulsés des lieux où jusqu'ici ils s’étaient rassemblés pour leurs cérémonies. C’est sous la devanture de ces règlements comminatoires que se dissimulait tout un régime nouveau. L'article 11 de larrêté autorisait « tous particuliers ». voulant se réunir « en grand nombre pour lexercice d’un culte religieux quelconque, à
Marchés dans différents quartiers de Paris, Paris, 1791.— V. aussi Annales patriotiques, journal libre dirigé par M. Mercier et M. Carra, 9 avril 1791.
louer pour cet usage tels édifices qu’il leur plairait ». Avec une opportune habileté, on donnait au texte une portée générale et, bien qu’on ne pensât qu’aux catholiques romains, on avait la précaution de ne pas les nommer. Cette liberté était subordonnée à deux conditions. On exigeait d’abord que, sur la porte principale des lieux consacrés au culte, fut placée une inscription approuvée par le Directoire et marquant la destination de l’édifice. On proscrivait, en outre, en ces réunions toute attaque, soit contre la Constitution ou les lois existantes, soit contre les autorités établies. Quant aux peines qui réprimeraient ces infractions, on s’en remettait à l’Assemblée. Tel était l’acte du Directoire. Il était modeste, car il débutait par des mesures de détail; mais en même temps il découvrait une hardiesse très osée; car il semblait l’acte récognitif de la déclaration des droits, et quelles que fussent les restrictions ou les rigueurs, il donnait un corps, une réalité à un principe toujours méconnu ou contesté dans le passé, celui de la liberté religieuse.
L'arrêté était du 11 avril. La semaine sainte allait s’ouvrir. C'était le temps des grandes solennités chrétiennes. Quelque insuffisant que fût l’octroi, les catholiques, dans le quartier Saint-Sulpice, résolurent d’expérimenter de suite le régime nouveau. L’ancien curé, l’abbé de Pancemont, était demeuré sur la paroisse. Sur le quai Voltaire, l’église des Théatins était vacante. Sous le nom d’une tierce personne, il la loua à la municipalité. Le 16 avril, la déclaration fut faite au Directoire. Il fut convenu que, sur le portail, serait gravée cette inscription : Edifice consacré au culte religieux par une société particulière : paix et liberté. Le lendemain, jour des Rameaux, l’église s’ouvrirait pour les offices (1).
On vit alors ce que pèse, pour les hommes de révolution, la liberté. Le dimanche 17, avant sept heures du matin, l’église fut entourée par les gens des clubs. Soit erreur ou malen-
(4) Histoire des événements arrivés sur la paroisse Saint-Sulpice pendant la Révolution, p. 56. — Moniteur, 20 avril 1791.