‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 5)Chapitre 32 sur 45 · RP AR NT RE LOT ERA OT A · texte numérisé non relu

RP AR NT RE LOT ERA OT A

tendu, soit à cause de l’heure matinale, l’écriteau n'avait point encore été placé. Les fidèles arrivaient; ils furent insultés, obligés de rebrousser chemin, violentés s’ils essayaient de pénétrer jusque dans le temple. Sur la porte, une poignée de verges fut attachée avec cette inscription : Avis aux dévotes aristocrates, médecine purgative distribuée gratis. Bailly survint, requit la garde nationale, fit arracher le placard. Dès qu'il fut éloigné, on le replaça en y ajoutant ces mots : Oté par ordre de M. Bailly, replacé par celui des citoyens. Le Directoire, prévenu, rédigea en hâte une adresse qui proclamait la légalité de la réunion. L’affiche fut arrachée. Le lendemain, beaucoup de journaux justifièrent l’émeute, la colorèrent presque d’un aspect religieux : les vrais schismatiques étaient, disaient-ils, les sectateurs des Théâtins, et il ne devait pas y avoir deux cultes dans une même religion (1).

Si faibles que fussent les Constituants, leur honnêteté se révolta. L’arrêté du Directoire bénéficia de ce retour. Quand il fut déféré à l’Assemblée, on put discerner chez un grand nombre de députés le désir sincère d’une combinaison qui réglât, sans trop de vexations, le sort des non-conformistes et, par cette tolérance, prévint la guerre civile.

Toutefois la question ne fut point résolue sans débat. En deux séances, le 18 avril et le 7 mai, elle vint à l’ordre du jour. Tout le monde s’accorda pour proclamer la liberté; . seulement une doctrine surgit, perfide et subtile à la fois, qui, tout en lui rendant hommage, aboutissait à la supprimer. ù

Cette doctrine eut pour orateur Treilhard. Il était de ces hommes néfastes, tout imprégnés des plus despotiques maximes de l’ancien régime, et prêts à empoisonner de ces maximes tout régime nouveau propice à leur ambition ou à leur envie. À toutes les spoliations ecclésiastiques son nom

-{1) V. Les Révolutions de Paris, n° 93, p. 59.

s’était associé. C’était sa manière à lui d’être hbéral, car il se piquait de l’être, et jamais il n’abaïttrait une liberté qu’en la saluant. « La liberté des cultes, ditl, est nécessaire parce qu’elle est une conséquente de vos décrets ». Ayant parlé de la sorte, il affecta très artificieusement de ranger dans la même foi les prêtres qui avaient prêté le serment et ceux qui l’avaient refusé. « Ils sont, contimua-t-il, les adorateurs d’une même religion; seulement les uns sont fonctionnaires publics et les autres ne le sont pas. » Le plus sûr moyen d’étouffer le culte non conformiste, c'était de mier qu'il y eût deux cultes. Les journaux démagogiques avaient déjà hasardé la thèse. Avec un aplomb osé, Treilhard la creusa : « Je ne connais, dit-il, qu’un culte dans l’Eglise catholique,

apostolique et romaine; 1l ne peut en exister deux. Je ne,

puis voir une ligne de démarcation là où il n’y en a pas.» Il continua en ces termes : « Adopter l’arrêté du Directoire, ce serait dire que la nation est schismatique, ce qu’elle n’est pas, ce qu ’elle ne peut pas être. » Ainsi ceux qui avaient créé la scission entreprenaient de la nier et reïusaent la liberté, sous le prétexte même de cette unité qu'ils avaient brisée. Treilhard ressaisissait sa pensée en lui communiquant une forme plus tangible : « Supposons, dit-il, que le ci-devant archevêque de Paris vienne aux Théatins faire des fonctions publiques, ordonner des prêtres; vous auriez établi la scission, le schisme, vous le perpétueriez. » Aux ecclésiastiques insermentés Treilhard me reconnaissait qu’un droit, celui de dire la messe, peut-être celui de confesser; puis ils

disparaîtraient obscurément, par extinction, comme de vieux

prêtres habitués qu’on enterre un à un. Mais, en abaiïssant les non-conformistes à l’état de parias dans le culte officiel, l’orateur les enfermaït dans ce même culte et les y enserrait jusqu’à les étouffer. Avec toute l’obstination et aussi toute la hardiesse du sophisme, il répétait : la liberté des cultes suppose plusieurs cultes; et, pour être mieux proscripteur, il ne se lassait pas de redire qu’il n’y en avait qu’un. Ainsi

imposait-il l'entière servitude sous l’invocation même de l'entière fraternité. |

La cause de la liberté religieuse trouva dans l’Assemblée deux champions : Talleyrand, Sieyès.

« Je m’applaudis, dit Talleyrand, d’avoir prêté serment; car mon serment me donne l’espoir d’être écouté en prononçant des paroles qui ne sauraient être suspectes en ma bouche. » Avec une hardiesse assez singulière chez un prélat d’ancien régime, il proclama comme un principe absolu l’entière liberté des cultes. Cette liberté, dit-il, est due aux protestants, aux juifs eux-mêmes; de quel droit la refuserait-on aux catholiques non conformistes? On se-tromperait fort, continua-t-il, en exceptant les non-conformistes de la liberté commune sous prétexte qu’il n’existe pas de second culte catholique. C’est à la faveur de ces maximes que l’esprit de persécution renaîtrait aujourd’hui. Talleyrand s’appliqua à préciser la condition du prêtre insermenté : il n’est point un suspect; nul n’a le droit de mettre en doute son patriotisme : la seule déchéance résultant du refus de serment, c’est l’inaptitude à remplir les fonctions ecclésiastiques rétribuées par la Nation. Toute autre interprétation n’aboutirait qu’à l’intolérance et, sous prétexte d’éteindre l’ancien fanatisme, on en rallumerait incontinent un nouveau. À lPappui de l’arrêté du Directoire, Talleyrand invoqua enfin l'intérêt de la paix générale : si on proscrit les assemblées publiques des non-réformistes, on ne pourra empêcher leurs assemblées particulières : ce qui sera dangereux, ce seront les conciliabules qu'aucune autorité ne pourra surveiller, où toutes les prédications se donneront carrière et qui se transformeront en foyers de conspirations.

Ainsi parla Talleyrand. Après lui, Sieyès défendit à son tour l’arrêté du Directoire. Il flétrit les récents désordres : Les catholiques non conformistes s’étaient rassemblés pour l’exercice de leur culte : en quoi étaient-ils factieux? Quelle loi interdisait les réunions paisibles ‘et sans armes? L’orateur

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railla Ja subtilité sophistique qui, tout en reconnaissant la liberté religieuse, refusait l’exercice de cette même liberté. « N’avez-vous, dit-il, proclamé la liberté qu'avec l’intention qu’on s’en privât jusqu’à nouvel ordre? Est-ce qu’une liberté peut être en principe sans être en conséquences? La liberté ne serait-elle qu’un dépôt d’abstractions dont le législateur se serait réservé la clef pour n’en laisser sortir que peu à peu, et à son gré, quelques parcelles appropriées aux circonstances? » Et résumant sa pensée en un mot, Sieyès ajouta : « Si telle est la liberté qu’on veut nous donner, elle ne vaut pas la Révolution. » En passant, il flétrit cette partie du comité ecclésiastique qui n’avait vu dans les événements récents qu’une occasion superbe de venger les injures de Port-Royal. « Si vous voulez excepter les catholiques romains de la liberté générale, poursuivit Sieyès, dites-le, et faites franchement vous-même cette loi d’exception. »

La tolérance l’emporta sur l’esprit sectaire. L’Assemblée homologua d’une façon générale l’arrêté du Directoire de Paris. Par un décret du 7 mai, elle reconnut aux prêtres insermentés le droit de dire la messe, mais la messe seulement, dans les églises constitutionnelles. En second lieu, elle autorisa implicitement les catholiques non conformistes à s’assembler pour la célébration de leur culte en des édifices loués par eux. Toutefois, une disposition pénale fort dure fut édictée comme une permanente menace : ces édifices seraient immédiatement fermés en cas d’attaque contre la Constitution et en particulier contre la Constitution civile du Clergé.

La droite ne prit point part au vote. On ne s’étonnera qu'à demi de cette abstention si l’on songe à tous les sacrifices qui étaient le prix de la liberté, si l’on mesure tout ce que la liberté elle-même avait de fragile et d’incertain. A ceux qui, pendant des siècles, avaient dominé, on imposait lJ’abdication de leur prééminence. Ils étaient chassés des

temples que la foi de leurs pères avait édifiés. Dans les églises qui portaient partout les marques de-leur piété, ils ne seraient admis que par grâce, pour la messe et, disait le texte de la loi avec une vigilance ombrageuse, pour la messe seulement, A Paris, les chapelles où, depuis leur disgrâce, ils avaient cherché un asile, leur seraient fermées. C’est moyennant cette dure rançon qu'ils achetatent le droit de louer des emplacements pour leur culte et de s’y assembler. Cette liberté même serait doublement précaire par l’embarras de l’exercer, par le perpétuel contrôle du pouvoir. Il faudrait trouver des locaux, parer la nudité de l’édifice, quêter pour la décence du culte, vivre dans l’humilité des communautés religieuses aaissantes, tandis que tout à côté l’église usurpatrice étalerait tout ce qu'avait accumulé la munificence des aïeux. Ce serait le sort de l’enfant légitime frustré de l’héritage au profit du fils de la concubine. Quand, au prix de tant d’abnégation, on aurait cru obtenir la liberté de la prière, on sentirait la main de l’autorité toujours prête à frapper. Aux termes de la loi du 7 mai, toute parole contre la Constitution et spécialement contre la Constitution civile entraînerait la fermeture du lieu de réunion. Mais l'Eglise constitutionnelle étant née d’un déchirement avec l’Eglise ancienne, serait-il possible que les non-conformistes, par un miracle de charité, par un miracle plus grand d’adresse, s’abstinssent toujours de dénoncer ceux qui les avaient supplantés, ceux qu'ils avaient le devoir doctrinal de condamner?

On comprend que, dominés par ces pensées, beaucoup de catholiques aient répugné au présent offert par les mains un peu suspectes de Talleyrand et de Sieyès. Si incomplet que fût le décret du 7 mai, il offrait pourtant ce grand avantage d’incarner, dans un texte positif, l’un des principes inscrits dans la déclaration des droits, et, à ceux qui étaient exclus du privilège, d’assurer du moins un minimum de liberté. La sagesse conseillait donc d’accepter l’insuffisant bienfait, de mettre à profit avec une résolution virile la parcimonieuse

bienveillance de lassemblée. Aïnsi en avaient jugé les catho- Jiques de Saint-Sulpice qui, dès le lendemain de l’arrêté du Directoire, avaient loué la chapelle des Théatins. On avait beaucoup parlé de ressusciter la primitive Eglise. Cette primitive Eglise, elle revivrait parmi ces fidèles, ayant des premiers chrétiens la pauvreté, en ayant aussi le sort un peu incertain, et, comme eux, guettés par la persécution. Retrouveraiïent-ils pareïllement la ferveur des premiers âges? Peut-être la pierre nue où ils s’agenouilleraient serait-elle plus saine pour eux que tout le luxe où tant d’âmes s'étaient amollies. Qu'ils fussent unis dans lerecueillement de épreuve, inviolablement serrés autour de leurs pasteurs, aussi riches de vertus que dénués de biens terrestres, forts par leur nombre, plus forts encore par leur foi épurée, et ils déborderaient bientôt l’Eglise officielle livrée à sa pompeuse et opulente solitude. On verrait alors, sans secousse, par la force dissolvante des choses, s’effondrer d’elle-même l’œuvre factice de la Constitution civile.

Je m’arrête, de peur de toucher ici à l’histoire hypothétique. A la loi manquerait l’épreuve de l'expérience. On vient de voir une tentative pour assurer aux non-conformistes un état légal. La tentative se perdrait dans le tumulte des passions. Même limitée par tant d’entraves, cette liberté parattrait trop large encore pour ceux qui ne voyaient dans la Révolution que le droit de proscrire. L’essai d’Eglise libre succomberait par trois grandes causes : la faiblesse de l'autorité — l’exaspération intolérante du clergé constitutionnel — Ia brutale intervention des clubs — et, sous ces trois influences maîtresses qu’il faut maintenant décrire, la guerre civile se développerait,

A) 4 1e QUT AE

Par chaque courrier les autorités départementales recevaient de vrais ballots de proclamations, de discours, de décrets. Incontinent il fallait lire, afficher, notifier tout ce qu'avait enfanté la fécondité législative. Puis les envois se faisaient aux districts qui opéraient eux-mêmes la répartie tion entre les communes. Dans ce volumineux bagage se glissa, vers la fin de maï 1791, la loi qu’on vient d’analyser. Tout concourait à ce qu’elle passât inaperçue ou fût mal comprise. Elle tenait peu de place, ne se composant que de deux articles. Par ses dispositions comminatoires, elle offrai l’aspect d’une loi pénale plutôt que d’une loi de libert$. Les membres des directoires départementaux étaient . d’ailleurs mal préparés pour cet état nouveau. Leur éducation leur avait enseigné la toute-puissance de l’Etat. Jamais ils n’avaient imaginé d’autre culte que le culte officiel, Ce qu'ils avaient recueilli d’idées libérales leur était parvenu par les philosophes : or, dans la bouche des philosophes, liberté voulait dire guerre à l’idée religieuse; et pour adapter ce mot à la protection des catholiques, il faudrait renverser toutes les notions dont on avait vécu jusque-là.

Ce n’était pas que les magistrats locaux fussent mal intentionnés ou pervers. Beaucoup d’entre eux ne souhaitaient que la paix. Seulement ils étaient faibles. Ils auraient besoin qu’une impulsion virile, venue de haut, stimulât leur courage et les affermît dans la tolérance, qu’en autres termes la loi du 7 mai, un peu équivoque en sa rédaction, fût soulignée, mise en relief, éclairée à leurs yeux par la glose qui Paccompagnerait. Ainsi s’habitueraient-ils peu à peu à cette idée jugée étrange, inouïe, incroyable, que les catholiques

romains pussent être les bénéficiaires de la liberté; ainsi les catholiques romains eux-mêmes, un peu étonnés d’abord, se façonneraient-ils à un régime qu'ils n’eussent jamais imaginé. Pour cette acclimatation une loi ne suffisait pas, il faudrait le commentaire persévérant, ferme surtout, qui prêcherait le respect des droits d’autrui. Or, ce libéralisme ferme et bienfaisant, on ne le trouverait nulle part.

On ne le trouverait pas dans l’Assemblée. Elle avait voté la loi du 7 mai, mais c'était tout. Au fond la thèse sophistique de Treilhard la travaillait. Son grand soin, en matière religieuse, était alors d’intercepter les brefs du pape. De là une loi pleine de rigueur contre quiconque imprimerait, lirait, distribuerait les actes pontificaux. Une autre loi s’élaborait contre tout curé remplacé qui continuerait à exercer les fonctions ecclésiastiques. Toujours reparaissait la même idée, celle de la Constitution civile implantée par force. Visiblement la loi du 7 mai n’avait été qu’un intermède; elle ne marquait pas un point d’arrêt.

Dans les autres nouvelles venues de Paris, les autorités départementales discernaient bien une orientation, mais dans le sens de l'intolérance, non de l’apaisement. Partout elles voyaient la violence, et la violence impunie.

On a parlé des brefs du pape. Quand ils furent connus à Paris, une manifestation s’organisa. Un matin — c'était dans les premiers jours de mai — un mannequin haut de huit pieds et qui représentait le pape Pie VI fut dès six heures amené sur un tombereau, de la Porte-Saint-Bernard, et déposé au Palais-Royal, dans le passage Radziwill. A dix heures, les rassemblements commencèrent autour du Café de Chartres. Un homme monta sur un banc et lut un réquisitoire préparé de longue main, car il était imprimé depuis l’avant-veille. Il dénonça dans Pie VI le « Mathan italien » et conclut en demandant que l’effigie du pape fût livrée aux flammes. Les applaudissements éclatèrent, concertés d'avance aussi bien que le discours. Les affidés allèrent

quérir le mannequin, l’étalèrent aux yeux de ceux qu’on appelait le peuple. Sur le front et sur la poitrine deux écriteaux furent fixés; on inscrivit sur l’un le mot fanatisme, sur l’autre le mot guerre civile : dans la main gauche ‘ut placé l’un des deux brefs; dans la main droite un poignard : aucun ornement ne manqua, ni le rochet, ni la croix, ni l’anneau, ni la calotte, ni l’hermine. Puis, la mise en scène se continuant, des gens armés de cannes se précipitèrent sur l'effigie et la frappèrent avec de grandes apparences de fureur. Entre temps, un étranger, survenant comme par hasard et qui avait eu justement « des parents assassinés dans les troubles de Nîmes », se livra, dit le récit du témoin auquel nous empruntons ces détails, « à une triste mais naturelle vengeance sur la machine inanimée ». Puis le bûcher s’alluma, alimenté par un grand nombre d’exemplaires de l’Ami du Roi, et au milieu de cris sauvages, le mannequin fut dévoré par le feu (1).

Durant cette longue matinée, la police avait mis sa vigilance à se trouver ailleurs. Le nonce, M. Dugnani, dénonça le scandale. M.de Montmorin, ministre des affaires étrangères, saisit de l’affaire son collègue, M. Delessart, ministre de l’intérieur. M. Delessart saisit à son tour le procureur général syndic du département. Pendant tout le mois de mai, la plainte voyagea de bureau en bureau, dans une grande émulation de peur. Le 26 mai 1791, le représentant du Saint-Siège renouvela ses doléances. « Je vois avec surprise, écrivait-il à M. de Montmorin, que rien n’est fait et qu’on cherche peut-être à effacer par l’oubli ce qui ne peut l’être que par une réparation convenable. » Le 29, le nonce partit pour Aix-les-Bains, s’absentant, disait-il, pour deux mois, en réalité pour toujours. Il laissa la gestion de la nonciature à M. Quarantotti, qui lui-même quitterait bientôt Paris. Comme il venait d’arriver à Aïx, une lettre l’y rejoignit, qui

(1) V. Le Courrier des 83 départements, par GorsAs, t. XXIV, n° 4. — V, aussi Les Révolutions de Paris, n° 95, p. 186.

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était de Montmorin. Celui-ci s’excusait fort : « Les événements, disait-il, n’avaient pas permis de donner à la poursuite toute l’activité dont elle était susceptible (1). »

Quelle ne devait pas être, sur les autorités provinciales l'influence dissolvante de ces scènes scandaleuses! Elles eurent bientôt une autre occasion de s’étonner en voyant la loi du 7 mai méconnue sur les lieux même où elle avait été promulguée. |

En dépit des avanies récentes, les catholiques romains ne voulaient pas renoncer à l’usage paisible de léglise des Théatins. Le jour de l’Ascension leur parut une occasion favorable pour se réunir de nouveau. C'était le jeudi 2 juin. Dès quatre heures du matin, les messes commencèrent. Sur le quai presque désert, il n’y eut longtemps d’autres allées et venues que celles des fidèles. Vers neuf heures se montrèrent les premiers groupes de séditieux. Ils grossirent à l'aise, la force publique étant absente. Pour une manifestation hostile tout prétexte manquait, car sur le portail de l’église, s’étalait en grandes lettres l’inscription approuvée par le Directoire et voulue par la loi. Toutes sortes de bruits furent répandus sur les non-conformistes : c’étaient, disaiton, des vrais schismatiques et aussi, ajoutait-on, des profanateurs; Car ils avaient, à ce qu’on affirmait, « communié, le matin même, deux ou trois fois de suite ». Pendant la célébration d’une des messes, une violente poussée jeta dans le temple une centaine de perturbateurs, suivis bientôt d’autres bandes. Soit hésitation, soït reste de respect pour les saints mystères, ils s’arrêtèrent quelques instants; mais dès l’Ite, missa est, ils firent irruption dans le chœur, brisèrent les bancs, les chaises, dispersèrent violemment les fidèles, saccagèrent l’autel. La garde nationale arriva, mais, suivant la coutume, trop tard. L’après-midi les vêpres se dirent, cette fois, dans le calme; car la force publique proté-

(1) Archives du ministère des affaires étrangères.

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geait l’église, et dans la nef avaient pris place Bailly et Lafayette, un peu confus de la surprise du matin. Le soir, les séditieux, ne pouvant faire mieux, détachèrent l’inscription posée sur la porte de l'édifice et la brûlèrent. Le lendemain au reproche d’intolérance, les feuilles jacobines ne manquèrent pas de répondre par l’argument de Treilhard : « Le peuple, disaient les Révolutions de Paris (1), voit manifestement dans le culte des réfractaires une profanation du sien. Il ne veut pas deux religions catholiques romaines. Selon Ii, c’est bien assez d’une. » Le même journal ajoutait : « C’est par amour même pour la loi que le peuple l’enfreint en ce moment. »

En tout Etat régulier, les ministres, organes du pouvoir exécutif, impriment aux autorités locales la direction, et veillent à ce que les lois soient observées. L’Assemblée avait méconnu toutes ces règles, Elle avait décidé que les ministres ne pourraient être pris qu’en dehors d’elle, n’auraient pas le droit de participer à ses délibérations. En établissant partout l'élection, elle leur avait ravi le choix des fonctionnaires : les seules nominations qui leur fussent conservées étaient celles des commissaires du roi, et en partie celles aux grades militaires. Ne nommant pas les agents du pouvoir, ils ne les dirigeaient pas davantage. C’est vers l’Assemblée que se tournaient les membres des corps élus; et les représentants, par la voie de leurs comités, s’étaient habitués à transmettre partout des avis, des ordres même. Vivant dans la terreur perpétuelle des députés, les ministres souriaient aux gens de gauche et en revanche évitaient les gens de droite, de peur, dit un contemporain, de se défavoriser (2). Leur unique ambition était de sauvegarder de leur mieux la paix matérielle : comme les catholiques non-conformistes n’avaient pour eux que leur bon droit et leurs prières, comme leurs. adversaires se montraient tout menaçants de tapage, il était

(1) N° 99, (2) MONTLOSIER, Mémoires, t, II, p. 80,

aisé de deviner quels seraient les sacrifiés. Le grand souci en matière religieuse semblait être de faire taire le pape que volontiers on eût jugé le provocateur. Bernis, qui s’était démis de ses fonctions, avait pour remplaçant un simple chargé d’affaires. Le 14 juin 1791, Montmorin lui écrivait : « Je voudrais que la cour de Rome se livrât au silence lorsqu’elle a la conviction que plus elle parle, plus elle ajoute aux difficultés de ramener le calme (1). » Quand on voulait obtenir une mesure d’ordre, volontiers on la payait par quelque révérence à l'Eglise constitutionnelle. C'était comme la rançon qui permettait d’être modéré impunément. Vers la Constitution civile allaient d’ailleurs, en général, les préférences personnelles des ministres, et l’un d’eux, le garde des sceaux Duport-Dutertre, s'était même engagé dans cette voie jusqu’à la passion.

Au sommet de la hiérarchie, la Constitution avait gardé le roi. On commençait à le désigner d’un nom où se peignait lanéantissement de la monarchie : on l’appelait le « premier des fonctionnaires publics ». L’humiliation n’eût pas été sans avantage si le souverain, descendu à l’état de fonctionnaire, eût du moins ressaisi et exercé sa fonction. Loin de montrer à ses sujets la voie, le malheureux prince se traînait, par des chemins souvent obliques, dans l’indécision et l'impuissance. En matière religieuse, son histoire — et il faut ici la dire au risque de remonter un peu en arrière — n’était, depuis plusieurs mois, que celle de ses tortures morales.

Il avait sanctionné la Constitution civile, puis la loi du serment. En pliant sous l’Assemblée, il avait réservé, cru réserver sa conscience individuelle, et dans la chapelle des Tuileries s’étaient réfugiées toutes les pompes de l’ancienne Eglise. Pendant tout l’hiver, le monarque avait porté ce double rôle, pieux jusqu’à la dévotion dans son palais, et

(1) Dépêche de M. de Montmorin à M. Bernard, 14 juin 1791 (Archives du ministère des affaires étrangères).

au dehors couvrant le schisme de son manteau royal. Le temps pascal était venu, avec les obligations confessionnelles qu'il ramène pour les catholiques et que l’étiquette autant que la foi consacrait à la cour de France. À ce moment, un grand scrupule avait saisi le prince, celui de son indignité à participer aux divins mystères. Il regardait son acceptation des décrets comme un acte forcé, conservait au fond du cœur la résolution de rétablir, s’il recouvrait la puissance, le culte catholique. Mais ces dispositions suffisaient-elles pour Paccomplissement du devoir chrétien? Un prêtre, consulté par lui, avait entrepris de le rassurer. Non apaisé, il avait invoqué les lumières de M. de Bonal, évêque de Clermont. C’était le 15 avril. Sa lettre, quoique très humble par son objet, trahissait cependant une impatience un peu ombrageuse et une humeur où refluait un souvenir de la toutepuissance : car il exigeait que le prélat se concertât de suite avec d’autres évêques, que la réponse lui parvint sans délai, c’est-à-dire le lendemain à midi, que sa lettre lui fût renvoyée. L’évêque, bien que fort perplexe, avait conseillé, par une note du 16 avril, de surseoir à la communion pascale (1). Le prince, à la manière des irrésolus, n’aimait pas à détruire. Il déposa sa lettre et celle de M. de Bonal en une cachette qu’il croyait sûre et où, dix-huit mois plus tard, on la découvrirait pour l’invoquer contre lui.

Les partisans du décret sur le serment avaient une ambition, celle de faire de Louis XVI un constitutionnel pratiquant. Leur triomphe eût été de traîner le monarque à Saint-Germain-l’Auxerrois, de l’y agenouiller au banc de communion, de le courber sous la main du curé assermenté. Terrifié par l’image de cette apostasie publique, le pauvre prince avait imaginé de se défendre, à l4 façon des faibles, en fuyant. Il avait formé le dessein d’un séjour à Saint- Cloud. Le prétexte serait d’y chercher, au premier retour

(1) Pièces trouvées dans l’armoire de fer du château des Tuileries, 8° collection, pièces LXIX, LXX.

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du printemps, le repos de la campagne. Le motif réel du voyage était d'échapper aux obsessions des assermentés. Le départ fut fixé au lundi 18 avril à dix heures du matin, Le projet s'était ébruité. Toutes sortes de rumeurs s’accréditèrent. Le roi, disaient les uns, voulait aller rejoindre à Saint-Cloud les évêques réfractaires; il y réunirait, ajoutaient les autres, des troupes en vue d’une contre-révolution. Dès le matin, des rassemblements se formèrent autour du château, avec l'intention proclamée de retenir le monarque à Paris. La matinée s’avançant, ils devinrent si compacts qu’il serait malaisé de les percer. Les voitures de la Cour tout attelées stationnaient devant le palais. Le prince manda Lafayette. Celui-ci répondit qu’il était prêt à exécuter les ordres royaux, mais qu’il ne répondait pas qu’on pût s’ouvrir un passage sans recourir à la force. Pendant quelque temps on parlementa, on hésita; puis le roi contremanda le voyage et, déjà captif, rentra dans ses appartements.

La journée se continua dans l’agitation. Au Club des Cordeliers, on dénonçait le château des Tuileries comme le refuge des prêtres révoltés; on affirmait que le roi, dans sa chapelle, avait communié des mains d’un réfractaire, « La fermentation, mandait au prince l’un de ses conseillers, M. Laporte, a toute la chaleur du fanatisme religieux ». Dans la famille royale, le trouble n’était pas moindre, par le double embarras des devoirs chrétiens à remplir et du courroux populaire à ménager. Mme Elisabeth avait vu son confesseur partir pour Rome avec Mesdames, tantes du roi. « J’aime mieux, écrivait-elle, avoir un confesseur dont on parle peu. » Et dans ce vœu si humble se marquait une dévotion, déjà réduite à se cacher. C’est vers ce temps-là que la pieuse princesse se rendit en grand secret rue du Bac, à la maison des Missions étrangères, pour y chercher un prêtre à qui elle pût confier son âme. On lui indiqua un Irlandais, l’abbé Edgeworth. « Il a, écrivait-elle. quelques jours plus tard, de l'esprit, de la douceur, une grande con-

naissance du cœur humain. » Elle ajoutait, ne croyant pas dire si vrai et comme par un pressentiment : « C’est un trait particulier de la Providence qui me l’a fait connaître. » Autour du roi les instances redoublaient pour l’amener à la pratique ostensible, publique du culte constitutionnel. Les modérés, à part le respect des formes, n'étaient guère moins exigeants que les clubistes des Cordeliers. Le directoire du département de Paris, celui-là même qui venait de rendre l’arrêté du 11 avril, dénonça au prince les hommes dont il était entouré. L’adresse où se renfermaient les avis arriva dans l’après-midi du 18 avril, au moment où les dernières bandes populaires venaient de s’éloigner des Tuileries. « On voit avec peine, disaient les membres du Directoire, que vous favorisez les réfractaires, que vous n’êtes servi presque que par les ennemis de la révolution. »

Puis ils demandaient que le souverain, par « une démarche

franche », écartât de lui les soupçons (1). Quelle serait cette démarche franche? Seraient-ce les Pâques constitutionnelles? Serait-ce la disgrâce de certains personnages de Cour ou l'éloignement des chapelains insermentés? Serait-ce un manifeste à la Nation ou à l’Assemblée? Le Directoire ne s’expliquait point.

A ces appels, d’autres conseils s’ajoutèrent. Pendant la nuit du 18 au 19 avril, un conciliabule se tint chez M. de Montmorin où se trouvaient réunis quelques députés. On arrêta le projet d’une démarche d'éclat que le roi, sans être attendu, ferait sans retard à l’Assemblée (2). Dans le même temps, Laporte conseillait au prince de céder

aux circonstances « qui n’avaient jamais été aussi critiques »

et lui insinuait de faire un règlement sur l’intérieur de sa maison, c’est-à-dire de licencier le personnel de sa cha-

(1) Voir le texte de cette adresse dans les Annales patriotiques de Carra, 20 avril 1791.

(2) Pièces trouvées dans l’armoire de fer du château des Tuileries, 3° collection, n° XXXIII.

. À pelle privée. Le lendemain, le même personnage, à la suite

d’une conversation avec Lafayette, suppliait le roi de se rendre le jour de Pâques à Saint-Germain-l’Auxerrois; et il ajoutait cette phrase où se peignait la misérable condition du souverain: « Je ne puis dissimuïer à Votre Majesté qu’Elle ne pourra s’en dispenser. C’est le seul moyen d’éviter Lu ne La force à y faire ses Pâques (1) ».

Ainsi s’exerçait sur le malheureux prince une ne pression, pression violente du peuple, pression tenace des modérés. Qu'il écoutât la voix menaçante des séditieux ou la voix moins âpre de ceux qui se disaient ses amis, Louis XVI entendait résonner à ses oreilles le même mot, celui de capitulation. Timide par nature, environné de conseils plus timides encore, le roi, torturé d’incertitudes, lisait, relisait les messages, y inscrivait plus ou moins machinalement une date, une note marginale, puis il les classait — car les indécis aiment à classer — et s’imaginait les avoir dérobés à tous les regards quand il n’avait fait que fournir des documents à l’histoire et des armes à ses ennemis. A travers toutes les perplexités du monarque surnageait la foi vivace du chrétien. Non, il ne recevrait pas la communion d’un prêtre constitutionnel. Plutôt que d’apostasier de la sorte, il aimerait mieux mourir. Cela dit, sa provision d'énergie se trouvait épuisée, et il se demandait au prix. de quelle rançon il obtiendrait, lui roi de France, le pardon de sa fidélité à l’Eglise,

C’est en cet état d'esprit que le 49 avril il reçut l'avis que ses ministres délibéraient, qu’ils lui proposaient de se rendre incontinent à l’Assemblée et d’y prononcer des paroles destinées à ramener le calme. A la chancellerie, le garde des sceaux Duport-Dutertre attendait la réponse du prince. Il avait même rédigé le projet de discours que le souverain prononcerait. Tremblant vis-à-vis

(1) Pièces trouvées dans l’armoire de fer du château des Tuileries, 3° collection, n° XLV.

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de l’Assemblée, les ministres de Louis XVI étaient très fermes contre le roi. Leur fermeté fut presque violente, comme l’est ceile qui naît de la peur. Le monarque céda. Il semble pourtant qu’il ait fait un dernier effort pour affranchir sa conscience; car, de sa propre main, il rédigea un canevas de harangue, retrouvé plus tard, où, tout en réitérant sa sanction des décrets, il réservait ses opinions religieuses personnelles. Ce que le scrupule avait suggéré au monarque fut supprimé comme inutile redondance; et la rédaction de Duport-Dutertre fut, semble-t-il, adoptée en bloc. À l’Assemblée, la séance du matin allait s’achever quand le roi, prisonnier de ses conseillers comme la veille de l’émeute, parut dans la salle du Manège. Il récita la harangue placée entre ses mains. Une seule phrase s’en détachaiït, le reste étant négligeable. « J’ai juré, disait le prince, de maintenir la Constitution dont la Constitution civile fait partie, et j’en maintiens l’exécution de toui mon pouvoir. »

Le roi regagna les Tuileries. Il restait à souligner la soumission. Au château, la survivance de l’ancienne étiquette avait maintenu jusque-là les charges pompeuses de la grande aumônerie, décoration surannée de la royauté très chrétienne. Cet appareil était coûteux autant qu’inutile, et l’avantage serait grand à s’alléger de ces superfluités. Seulement la dignité royale voulait que, pour ces retranchements, le monarque fut juge de l’heure et se gardât de n'être réformateur que par obéissance, Brusquement et comme par l’effet d’une sommation, le sacrifice se consomma. On vit partir le cardinal de Montmorency, M. de Roquelaure, évêque de Senlis, aumônier du roi, M. de Sabran, évêque de Laon, aumônier de la reine. Puis quelques personnages de grand nom : le duc de Duras, le duc de Villequier, s’éloignèrent aussi de la Cour.

Ce fut l’événement de la Semaine Sainte. On en attendait un autre. Le dimanche approchait. Sûrement le roi ne

communierait point de la main d’un assermenté; mais m'irait-il pas à la messe constitutionnelle? Le jour de Pâques se leva. À toutes volées les cloches sonnèrent à Saint-Germain-l’Auxerrois. À travers le Louvre, à travers l’enchevêtrement des petites rues, on les entendait jusqu'aux Tuileries. Mme Elisabeth, faisant allusion aux rumeurs qui couraient, écrivait : « Le roi ira-t-il à l’office des assermentés? Je ne le croirai que quand je l’aurai vu ». La matinée s’avançant, Louis XVI descendit des Tuileries. A Saint- Germain-l’Auxerrois, la messe paroissiale allait commencer. Comprimant son cœur, il s’y rendit, accompagné de la reine, et fournit à l’église officielle ce nouveau gage. Cependant son âme s’égarait ailleurs et, loin de Paris, cherchait une terre où 1l fût libre, libre comme roi, libre surtout comme chrétien. C’est en ces jours que se préparait l’entreprise de Varennes.

Quand le pouvoir défaille, la vraie liberté meurt aussi. Autorité et liberté sont les deux fruits d’un même arbre sain et vigoureux. La pauvre petite loi libérale du 7 mai, entre les mains d’autorités aveuglées par haïne, troublées par faiblesse ou affolées par peur, ne serait plus qu’un fruit mal venu, destiné à tomber avant d’être mûr, fait pour être foulé aux pieds. Prêtres constitutionnels et clubistes, associés au moins passagèrement, allaient d’ailleurs s’unir pour l’écraser, et de leurs efforts combinés la persécution naîtrait.

Nous avons vu les évêques assermentés, entrant dans leur diocèse, au milieu de pompes bruyantes où se perdent d’abord les épigrammes de leurs ennemis. Il faut maintenant

pénétrer leur vie, marquer leurs actes, saisir leurs intentions, souvent louables, puis énumérer la longue série de leurs mécomptes, et mesurer la pente où la plupart glisseront jusqu’à devenir persécuteurs. |

Quels étaient ces évêques issus du suffrage? Une quinzaine étaient indignes de l’épiscopat, indignes du sacerdoce, et dans les années suivantes, descendraient, par peur ou perversité, jusqu’à l’abjection. Ce sont ceux qui plus tard, non seulement livreraient leurs lettres de prêtrise, mais apostasieraient avec ostentation. Neuf d’entre eux souligneraient en se mariant l’abandon de leur état : plusieurs seraient aussi fameux par la dépravation de leurs mœurs que par le reniement de leur foi. Quelques-uns laisseraient dans la politique une renommée sinistre : tels seraient Lindet, évêque de l'Eure, qui oserait excuser les massacres de septembre et voterait la mort du roi; Minée, évêque de la Loire-Inférieure, qui porterait le stigmate de l’amitié de Carrier; Huguet, évêque de la Creuse, Massieu, évêque de l'Oise, Gay-Vernon, évêque de la Haute-Vienne, tous trois régicides avant d’être apostats, et tous trois terroristes acharnés.

Il serait injuste de juger sur cette minorité l’épiscopat constitutionnel, La plupart furent recrutés dans cette moyenne un peu terne, où le système électif cherche volontiers ses favoris. Ils n’avaient pas de superflu du côté du talent ou de la vertu, mais on n’eût pu dire qu’ils fussent dépourvus de l’un ou de l’autre. Ils avaient en général des mœurs assez régulières, et les qualités qui font les prêtres corrects, sinon tout à fait les bons prêtres. Ils ne manquaïent pas de savoir; mais, à la manière du temps, ils avaient dispersé leur attention sur toutes sortes d’objets et étaient infectés de cet éclectisme qui énerve le vrai courage et dissout doucement la vraie foi. Ils croyaient à l’Eglise, juste assez pour la servir en temps calme, point assez pour accepter la souffrance en son nom. Leur cœur n’était point fermé aux généreuses inspirations; mais, comme beaucoup de leurs con-

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temporains, ils étaient sensibles plutôt que charitables, et de cette sensibilité, qui s’attendrit sur tout, semble tout réformer et ne crée rien. Ils n'étaient point méchants; mais, comme ils étaient faibles, ils pourraient le devenir par peur et, en cas de grande perturbation, prendre cet aspect violent qui est le masque de la poltronnerie. Il y avait parmi eux des jansénistes, des utopistes, des ambitieux, et surtout des vaniteux. Placés au second rang, souvent indignes du troisième, ils avaient traîné longtemps le dépit de n’être point au premier. Quoique très vains, ils étaient en même temps timides, par humilité de naissance, éducation cléricale, et aussi gêne d’affranchi qui n’ose croire à son affranchissement. Durement courbés sous l’aristocratie épiscopale, ils avaient salué avec un tressaillement d’envie joyeuse la chute de ceux qu’ils avaient courtisés et haïs. Etre évêques à leur tour, quel rêve! Plusieurs s’étaient baissés très bas pour ramasser la mitre, mais par l'effet de cette même vanité qui les avait poussés vers les grandeurs, ils s’étaient persuadé, une fois élus, qu’on leur avait offert ce qu’ils avaient imploré. Cette âpre convoitise des honneurs fut la règle générale, mais point universelle : quelques-uns, comme Séguin à Besançon, comme Lecoz à Rennes, hésitèrent, entrèrent en pourparlers avec l’ancien évêque, essayèrent de l’amener au serment, et parurent n’accepter que sur son refus. — Quelles dispositions apporteraient sur leurs sièges les nouveaux prélats? En général, ils seraient ce que l’Assemblée nationale avait voulu qu’ils fussent, à savoir des fonctionnaires dociles, des « officiers de morale » préposés au culte comme d’autres à la justice, aux finances, à l’entretien des routes. Leur titre même, qui était celui du département qu’ils devaient régir, marquait l’assimilation avec les agents de l’ordre civil, et l’évêque du Jura ou des Landes faisait naturellement pendant au président du Directoire, qui administrait la même circonscription. Ils placeraient presque à l’égal du culte de Dieu le culte du pouvoir qui les avait élevés. Un jour, Ma-

rolles, évêque de l’Aiïsne, ayant cité dans un de ses mandements cette parole des saints Livres : Serva mandata, en donna cette traduction : « Observez les décrets. » S’adressant à un candidat évêque, Lecoz, l’un des membres les plus honorables de l’épiscopat constitutionnel, lui écrivait en ces termes : « Venez, monsieur, installer notre bien-aimé pasteur qui, à son tour et à notre très grande joie, ira aussi vous introniser dans quelqu'un des premiers sièges du royaume (1). » Ce souhait d'avancement ne trouverait-il pas sa place dans la correspondance de deux préfets se souhaitant une classe supérieure? Ce qui rendrait piquant le contraste, c’est que ces évêques fonctionnaires, en craignant beaucoup les maîtres d’ici-bas, ne pourraient se déshabituer de craindre le Maître d’en haut. De là un perpétuel combat entre deux peurs contradictoires. Cette lutte intérieure serait surtout la torture du faible Gobel, évêque de Paris, et il la trainerait jusqu’à l’échafaud. J’ai nommé Gobel. Cet homme était le type où auraient pu se reconnaître beaucoup des évêques nouveaux. Il les résumerait assez bien en lui, avec ses lâches compromissions, ses flatteries à la plèbe, sa vanité incurable, ses alternatives de bonté touchante et d’humeur persécutrice, sa foi débile mais tenace, toujours vacillante jamais éteinte, — Ces traits ne sont pas applicables à tous les nouveaux élus, et il n’en manque point qui, par un aspect moins banal, débordent hors du cadre : tels Fauchet, évêque de Caen, et Lamourette, évêque de Lyon, tous deux déclamateurs éloquents, l’un dans le genre furibond, l’autre dans le genre mystique quoique d’un mysticisme parfois teinté de violence, et tous deux destinés à l’échafaud. Quelques jansénistes se détachent aussi avec une physionomie à part : ainsi apparaît Moïse, évêque du Jura, austère, instruit, traversant la Révolution sans bruit mais sans avilissement, et finissant dans une tristesse morose, avec un égal

(1) Lettre du 11 février 1791. (Le Coz, Correspondance, p. 2.)

dédain de l’ancien épiscopat et du nouveau. D’autres déploieraient plus tard un savoir-faire qui déconcerte et à ce titre se dessinent en relief dans le tableau commun. Quel habile homme que ce Primat, évêque de Cambrai, qui, en 1793, déposerait ses lettres de prêtrise et qu’on retrouverait, aux jours de l’Empire, non seulement remis de sa défaillance, mais ne s’en portant que mieux et pontifiant magnifiquement sur le siège archiépiscopal de Toulouse. Ils auraient, tous ces évêques, des fins très diverses, épiciers comme Porion, membres de l’Académie française comme Villar, employés d'hôpital comme Marolles, chefs de bureau comme Dumouchel, maîtres de pension comme Pontard, archivistes ou professeurs comme Massieu, notaires comme Mestadier, bibliothécaires comme Torné (1). Il n’y aurait que la Révolution pour retourner ainsi les destinées. Cependant, au milieu de cette foule, trois hommes émergent un peu audessus des autres : Charrier de la Roche, Lecoz, Grégoire. — De Charrier de la Roche, élu au siège de Rouen, on a pu dire avec justesse : « Il eût été digne de sa charge s’il ne Peût usurpée. » Il avait la naissance, la hautecultureintellectuelle, la droiture du caractère, la dignité de la vie. Il déposerait au bout de quelques mois l’épiscopat, quitterait l'Eglise nouvelle sans rentrer dans l’ancienne, et demeurerait intrus honoraire, jusqu’au jour où le Concordat le ferait évêque de Versailles. — Lecoz, par comparaison avec ses collègues, a été trop vanté, car il se montrerait plus d’une fois faible, intolérant, servile; du moins il se préserverait des grandes lâchetés, pratiquerait vis-à-vis des pauvres la charité, et, plutôt que d’apostasier, souffrirait la prison : dans le culte réorganisé il deviendrait archevêque de Besançon. — De tous ces évêques, Grégoire serait le plus important par les efforts qu’il tenterait plus tard pour perpétuer à travers la Révo- Jution et même après le Concordat l'Eglise constitutionnelle.

(1) V. Pisant, Répertoire biographique de l’Episcopat constitutionnel, passime | ‘

C'était un personnage d’esprit étroit et entêté, médiocre orateur, médiocre écrivain, en outre exalté pour la révolution jusqu’au plus déraisonnable fanatisme; en revanche, il avait . le courage, l’esprit de foi, la fermeté du caractère, et c’est par quoi il se distingue dans la tourbe où dominent surtout les médiocres, les faibles, les ambitieux.

Ces nouveaux prélats arrivèrent presque tous dans leur diocèse avec un désir, très sincère d’y apporter la paix. Une fois évêques, ils jugeaïent la Révolution très bien terminée et ne demandaient qu’à rétablir le respect à leur profit. Ils étaient d’ailleurs animés de cette bienveillance un peu banale qu’inspire aux hommes le succès. Leur premier devoir serait, comme le voulait la Constitution civile, d’écrire au pape pour lui marquer qu’ils étaient en communion avec lui. La lettre était malaisée à écrire. Par excès d'illusions, ils sentirent à peine cet embarras. Ils reprirent à leur usage les plus onctueuses formules de vénération, et ils arrivèrent à se convaincre qu'ils n'étaient point schismatiques du tout; tout au plus laissèrent-ils percer, par intervalle, vis-à-vis de l « évêque de Rome » une petite pointe d'égalité dégagée, mais si comique, si naïvement vaniteuse, qu’elle cessait de choquer. Ils n’en voulaient à personne du trouble qu’ils jetaient dans l'Eglise et étaient tout prêts à se montrer cordiaux, même vis-à-vis de ceux qu’ils remplaçaient. Porion, évêque d'Arras, parla d’aller rendre ses devoirs à Boulogne à l’ancien évêque, M. Asseline, et on eut quelque peine à lui persuader qu’une telle démarche marquerait plus d’inconscience que de bon vouloir. Pontard, évêque de Périgueux, publia une exhortation pour convier à l’accord les jureurs et les non-jureurs (1). Au Mans, un chanoine très connu pour sa fidélité étant mort, l’évêque ordonna qu’il lui fût fait de solennelles funérailles (2). L’évêque de Sainte-Claude se

(1) De Boyssow, Le Clergé périgourdin pendant la Révolution, p. 135. (2) Prior, Hüistoire de l’église du Mans pendant la Révolution, t. I, p. 225.

proclama, dans ses actes publics, évêque par la Providence divine et dans la communion du Saint-Siège (1). L’évêque de Fréjus recommanda très expressément à ses prêtres de ne pas oublier dans les prières liturgiques l’oraison pro papd (2). L’un des meilleurs moyens de persuader aux populations que rien n’était changé, ce serait de maintenir, d'accroître même, s’il se pouvait, la splendeur du culte. Rien ne fut négligé pour le cérémonial. Les églises se montraient très jalouses de recueillir les objets d’art, les reliques des abbayes (3) : les nouveaux prélats employèrent leur crédit pour grossir, au profit de leurs diocésains, la part de dépouilles. Certaines villes avaient demandé avec beaucoup d’instances l’achèvement de leur cathédrale, l’achèvement de leur séminaire : de nouveau, le long des murailles, les échafaudages se dressèrent. Quelques documents épiscopaux abondent en effusions pieuses : c’est ainsi que, dans une lettre pastorale, l’évêque de Troyes, Sibille, s’efforce de ranimer la dévotion envers la Vierge et invite « tous les Français à marcher sous l’étendard de Marie ».

Il apparut bientôt que toutes ces avances seraïent vaines. Dans une quarantaine de départements, c’est-à-dire dans la moitié de la France, l’histoire des mois qui suivirent ne fut pour les évêques constitutionnels que celle de leurs désillusions.

Ils officièrent pontificalement. Ce jour-là, ils purent voir dans l’Eglise les fonctionnaires, quelques jansénistes obstinés, quelques acquéreurs de biens nationaux venus, à leur façon, remercier Dieu. Puis, dans un coin de la nef, rendue plus grande par la solitude, quelques délégués des clubs, transformés en délateurs volontaires, notaient ceux qui étaient là pour les classer parmi les patriotes, et aussi ceux

(1) Maurice PERROD, Vie de Moïse, évêque du Jura, p. 96.

(2) LAUGIER, L'Eglise constitutionnelle et la Persécution religieuse dans le Var, p. 100.

(3) V. Papiers du comité ecclésiastique, cartons 83, 96 et passim.

qui étaient absents pour les ranger parmi les fanatiques.

Ils se montrèrent en parvenus dans la magnificence de leurs insignes. Ils recueillirent des reproches presque autant que des compliments. Un jour, Villar, évêque de la Mayenne, qui avait appartenu à la congrégation des Pères de la Doctrine, étalait complaisamment devant un de ses confrères sa belle croix pectorale toute neuve. « Ah! mon Père, lui répondit le religieux, que d’alliage n’y a-t-il pas dans cette croix! » Dans le même temps, comme Prudhomme, évêque du Mans, et docteur en théologie, se prévalait de son titre épiscopal, la réponse fut une décision qui effaçait son nom sur la liste des membres de la société de Sorbonne.

Les nouveaux venus voulurent marquer par un mandement la prise de possession de leur siège. Ce qui devait consacrer leur pouvoir ne fit qu’en marquer la fragilité. Parmi ces mandements, il y en eut de déplorables, mais aussi d’excellents. En beaucoup de diocèses, le même sort atteignit les uns et les autres. Les paroisses étaient gouvernées, soit par les prêtres insermentés non remplacés encore et maintenus en fonctions, soit par les curés conformistes. Généralement les insermentés se dispensèrent de publier l’œuvre de l’évêque intrus. Cette conduite était logique et n’étonna point. Quelle ne fut pas la surprise quand on apprit que, même parmi les assermentés, plusieurs se dérobaient à la lecture de la lettre pastorale! Ces prêtres étaient ceux qui avaient prêté serment, avec des restrictions non comprises par les municipalités peu lettrées ou volontairement ignorées par les municipalités bienveillantes. A la faveur de cette équivoque, ils avaient continué leur ministère. Mis en demeure de. prendre parti pour le schisme en lisant le mandement épiscopal, ils se décidaient, peut-être avec un grand déchirement, à affirmer leur fidélité à l'Eglise. Ainsi la même instruction pastorale, destinée à ramener les réfractaires, n’aboutissait qu’à grossir le déchet du culte constitutionnel, — En beaucoup d’endroits, ce furent les gendarmes qui dis-

tribuèrent le mandement. À Pontarlier, la lettre pastorale de l’évêque Séguin fut lue en chaire, dans l’une des églises par un avocat, dans l’autre par un procureur (1). Dans la plupart des communes d’Alsace, elle fut simplement affichée à la Maison commune. À Ribeauvillé, dans le Haut-Rhin, non seulement le clergé, maïs aucun des membres de la municipalité ne voulut se charger de la publication, et un huissier fut envoyé par le Directoire du département pour lire à l'issue de la messe le document épiscopal (2).

Les évêques intrus, — car on les désigne déjà sous ce nom,

— ne sont pas au bout de leurs mécomptes. Ils jugent que le devoir de leur charge les oblige à visiter leur diocèse. Ils sont accueillis avec grande pompe. La garde nationale est sur pied; les autorités civiles leur rendent hommage, les corps de musique jouent le Ça-1ra. Si les rues sont pleines, l’église est vide ou ne se remplit que d’incroyants. Souvent la journée s’achève par une séance à la Société des Amis de la Constitution. Ainsi en est-il à Boulogne. Parfois la scène est encore plus suggestive. Dans l’une des petites villes de la Sarthe, Prudhomme, évêque du Mans, personnage d’opinions modérées et de renom intact, ne peut éviter un banquet offert par les membres du club. À lissue du repas, on lui offre des fleurs; puis un curé entonne des chansons à boire. Ces fêtes trop joyeuses ne sont qu’exception très rare; mais c’est un signe des temps qu’elles puissent se produire, même une fois.

Très confus de semblables alliés, les prélats poursuivent leur voyage. À chaque étape de leur tournée pastorale, ils éprouvent une double humiliation, et de ceux qui s’attachent à leurs pas, et de ceux qui obstinément se détournent de leur cortège.

(1) SAUZAY, Histoire de la persécution religieuse dans le Doubs, t. I, p. 54%

(2) VÉRON-RÉVILLE, Histoire du département du Haut-Rhin pendant la Révolution, p. 58.

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