EN LOT 6 ME UT
Ceux qui se détournent, ce sont les plus recommandables parmi les prêtres, ce sont les plus notables parmi les laïques. Parfois les religieux viennent à eux par ambition d’honneurs:; mais d’autres se dérobent, né voulant pas, disent-ils, « révérender » l’intrus. Celles qui se détournent surtout, ce sont les religieuses.
Rien ne marque mieux la première résistance au schisme que la sainte et unanime révolte de toutes ces pieuses filles consacrées à Dieu. Dans la scandaleuse défection de tant de religieux, elles se sont gardées, elles, dans une courageuse constance. Elles ne pleurent guère leurs biens perdus. Si l’on excepte quelques Ordres tièdes ou dissolus, elles sont audessus de la richesse. Puis ont-elles des richesses? Dans certains chapitres, dans certaines abbayes, elles ont connu l’opulence. Partout ailleurs elles sont presque pauvres ou grevées de dettes, soit par leurs constructions, soit par leur charité. Souvent leur avoir est si modeste qu’il est inférieur aux pensions votées par l’Assemblée, en sorte que, matériellement, elles gagnent au change (1). Seulement elles sont à la fois outrées et désolées. Ce qui les a outrées, ce sont les visites des magistrats du département ou du district qui ont fouillé leur couvent, recensé leur mobilier, interrogé à plusieurs reprises, ensemble et séparément, les membres de la communauté. Ce qui les désole, c’est la perspective de leur ordre aboli pour l’avenir, et, dans le présent, conservé par grâce. Dans leur détresse, elles se sont tournées vers Dieu. Depuis plusieurs mois, leur prière ne cesse pas. Elles ont redoublé leurs austérités. Dans la contemplation continue des choses divines, leur cœur s’est peu à peu affranchi de tout ce qui est matière. Elles ont embrassé toutes les images mystiques qui figurent une douleur pareille à leur douleur, l’image de Jésus persécuté, flagellé, mis à mort; et dans un abandon, à la fois résigné et héroïque, ardent et tranquille, elles se sont anéan-
(1) Archives nationales, Papiers du comité ecclésiastique, carton 17 et passim.
ties au pied de la Croix. C’est dans cet état d’âme qu’on leur a annoncé la visite de l’intrus venu pour exercer son ministère pastoral. Tantôt il se présente seul, tantôt, soupçonnant la résistance, il se fait précéder par un de ses vicaires. Parfois, comme Thibaut dans le Cantal, comme Minée à Nantes, il est accompagné, soit par les officiers municipaux, soit par les membres du Directoire départemental, en sorte qu’à côté du prélat qui bénit, il y a le magistrat civil prêt à punir l’insoumission. — A Aurillac, à l’arrivée de l’évêque, toutes les religieuses quittent le chœur. Les commissaires du département tentent de vaincre leur refus. Leur réponse ne varie pas : « Nous aimons mieux obéir à Dieu qu’aux hommes (1). » — A Nantes, comme l’évêque Minée essaie les caresses, puis les menaces, elles répliquent avec fermeté : «a Nous sommes attachées à l’Evêque légitime, M. de la Laurencie, nous ne vous reconnaîtrons jamais {2). » Même refus à Saint-Omer, à Besançon, à Rouen, à Gaen, à Châteauroux, en Bretagne, en Lorraine, dans le Périgord. Parfois les pauvres filles essaient d'échapper par un prétexte. Ici elles font dire qu’elles sont couchées, là que leur supérieure est à l’office. Mais en général elles dédaignent ces subterfuges. Quand on les sollicite de recevoir le nouveau venu : « Notre évêque, disent-elles, n’est ni mort ni déposé. » Les formes de leur résistance varient : elles s’abstiennent, tantôt de sonner les cloches pour le Te Deum en l’honneur de F'intrus, tantôt de décorer leur façade ou de participer par un reposoir aux processions schismatiques. Il y a la protestation humble des Clarisses, il y a la protestation un peu haute des chanoïnesses; telle cette abbesse de Baume, Mme de Laubespin, qui, sommée par les magistrats du district de reconnaître l’évêque Séguin, répond fièrement : « Quelle est la loi qui vous autorise à m’interroger? » Et, au nord comme au midi, dans les régions indifférentes comme dans les pays fidèles, les évê-
(1) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, carton 88. (2) Zbid., carton 83.
ques, d’un bout à l’autre de leur diocèse, sont accueillis par ce calme et doux mépris de femme qui vient soufileter leur grandeur récente et leur rappeler par contraste tout ce qu’ils ont oublié.
La tournée pastorale est finie. Les évêques sont rentrés dans leur palais épiscopal. Ils retrouvent leur bureau encombré de dossiers, et chaque dossier représente un mécompte. On a commencé le remaniement des paroisses; or, chaque paroisse réclame et veut être conservée. Voici les brefs du pape; on essaie, mais vainement, de les déclarer apocryphes; puis voici les messages effarés des districts qui annoncent les rétractations de serment. Les soucis s’accumulent. Un grand nombre de curés fidèles sont restés en fonctions; on ne sait comment ni par qui les remplacer, et, en attendant, dans leur presbytère conservé, ils entretiennent l’esprit de rébellion. En certaines provinces comme en Alsace, cet embarras est inextricable. « Je ne saurais, écrit l’évêque du Haut-Rhin, employer les prêtres ignorants ou de mauvaise conduite. Quant aux autres, ajoutet-il ingénument, j’ai l'honneur d’observer qu’aucun ne veut se prêter (1). » Les solennités de l’Eglise, nombreuses au printemps, sollicitent les fidèles à s’assembler, Ce sont les Rogations, ce sont les processions de la Fête-Dieu. Derrière l’officiant, peu de fidèles, et une haie de curieux plutôt que de fervents. — La loi du 7 mai est décrétée. En beaucoup d’endroits les catholiques l’ignorent; en d’autres, ils dédaignent une liberté si incomplète, si chèrement achetée, sujette à tant d’embüûches. Mais ailleurs ils louent quelque chapelle, quelque église désaffectée, et dans le sanctuaire improvisé souvent la foule déborde. — Ce qui porte jusqu’à Paffolement le trouble de l’évêque, ce sont les messages qui lui arrivent de ses prêtres. Tous ils dépeignent leur église vide, leur confessionnal déserté, leur presbytère suspect,
(4) Archives nationales, Papiers du comité ecclésiastique, carton 86.
l'indifférence des hommes, les insultes des femmes, les quolibets des enfants. Désolées d’abord, leurs lettres, par une gradation naturelle, se pénètrent bientôt de colère. Leur amourpropre se refuse à discerner la vraie cause de leur défaveur, et ils appellent ligue, coalition, conspiration, ce qui n’est que révolte spontanée de la foi. À leurs ennuis très réels, ils ajoutent toutes les persécutions imaginaires qu’invente leur esprit soupçonneux ou frappé. Celui-ci se persuade qu’on a empoisonné l’eau de son puits, celui-là a cru voir des inconnus pénétrer la nuit dans son presbytère les armes à la main. Ils demandent des gendarmes, des gardes nationaux, des soldats. Tel ce curé d’Alsace qui écrit : « Quelques punitions extraordinaires des coupables mettraient tout à la raison (1). » Tandis que les plus fanatiques s’exaspèrent de la
sorte, les faibles se découragent et offrent leur démission.
Toutes ces dénonciations, tous ces appels plaintifs ou irrités aboutissent au palais épiscopal comme à leur naturel confluent. Quel n’est point l’embarras! Parmi les prélats, il en est qui, dans une confusion profonde quoique secrètement cachée, rougissent de leurs amis, sont envahis par le remords. « Depuis mon serment, dirait plus tard l’un d’eux, je ne consacre plus. » D’autres s’en prennent à leurs ouailles, à leur esprit obtus, à leur ignorance. Parlant de son diocèse, Lindet, évêque de l'Eure, écrit : « La morgue est l’apanage d’une certaine classe; l’imbécillité est l'apanage de tous (2). » Il s’en trouve qui accusent la loi du 7 mai, s’indignent des essais d’Eglise libre, et reprennent à leur usage l’argument de Treilhard. De Pamiers, l’évêque Front écrit à l’Assemblée : « La loi a autorisé la liberté religieuse; mais elle n’a pas entendu autoriser et reconnaître comme légitimes les démembrements de l'Eglise catholique. Les réfractaires ne peuvent pas former une société particulière. En effet, l'Eglise catholique est essentiellement une, et une loi qui favoriserait sa
(1) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, carton 86. (2) Correspondance de LiNDET, p. 278.
division la détruirait (1). » Cependant la plupart rééditent pour leur compte et portent à l’administration départementale, au comité ecclésiastique, à l’Assemblée, les plaintes de leur clergé. À Lyon, Lamourette mande au Directoire de Rhône-et-Loire : « Nous sommes dans l’impossibilité de faire aucun bien et nos jours sont en danger (2). » « Je suis hué et insulté publiquement », écrit Nogaret, évêque de la Lozère (3). L’évêque du Haut-Rhin, Arbogast Martin, pousse un cri de détresse : « Aidez-moi, dit-il, je ne puis plus tenir (4).»
Le temps s’écoule. Chez les évêques comme chez les curés, la même accumulation des mécomptes engendre la même amertume croissante dans les pensées. Par nature, ils sont
timides plutôt qu’impérieux, vains plutôt que vindicatifs.
Voici que, sous le redoublement des injures, sous l’excès des embarras, ce qui dort en eux d’instinct mauvais se dégourdit, s’étire et s’éveille. Ils subissent ces accès d’emportement qui parfois rendent pervers les vaniteux et violents les faibles. : De là l’idée, d’abord repoussée, puis accueillie, de rendre coup pour coup, d'imposer par Coercition ce qui ne peut s'établir par douceur. Par eux-mêmes ils ne peuvent rien, n'ayant ni la force matérielle qui ne relève point d’eux, ni la force morale que leurs adversaires ont gardée. Mais quoique se réclamant de la Révolution, ils tiennent assez à l’ancien régime pour se souvenir des antiques appels au bras séculier. Le bras séculier, pendant dix siècles, s’est personnifié dans le roi, avec ses juges, ses officiers, ses soldats. Aujourd’hui le roi est impuissant. Il ne nomme plus les juges, n’arme plus les soldats, et bientôt le plus grand danger sera celui de sa faveur. La puissance séculière repose dans l’Assemblée; mais l’Assemblée, esclave autant que despote, dépend des
. (1) Lettre du 11 juillet 1791. (Papiers du comité ecclésiastique, carton 88.) (2) Archives nationales, Papiers du comité des recherches, carton 22. (3) Zbid., carton 96.
(4) Zbid., carton 86.
autorités locales; les autorités locales se résument dans les municipalités; les municipalités dépendent elles-mêmes des sociétés populaires qui, sous le nom d’Amis de la Conshtution, de Jacobins, ou sous tout autre vocable, commencent, dès 1791, à couvrir la France. Là, pour la Révolution qui débute, est le vrai bras séculier, encore un peu inexpérimenté à porter les coups, mais de jour en jour s’enhardis- sant. Là, c’est-à-dire dans les clubs, réside le pouvoir anonyme et despotique, celui qui arme les gardes nationaux, réquisitionne les soldats, domine les juges ou les casse, commande les manifestations, crée le trouble ou l’apaise. Jadis l’ancienne Eglise s’était appuyée sur le bras séculier royal. L'Eglise nouvelle va s’appuyer sur le bras séculier populaire qui la soulèvera, l’aidera, la soutiendra jusqu’à ce que, la jugeant inutile, il la laisse dédaigneusement tomber, |
Le comte Beugnot raconte dans ses Mémoires que, tout au début de la Révolution, étant entré un jour dans une auberge de petite bourgade, il y vit une dizaine d'hommes rassemblés autour d’une table et discutant d’un ton très animé, Au milieu des verres et des bouteilles, on distinguait une écritoire, des plumes, et aussi une sorte de registre que l’un des assistants, un peu moins rustique que les autres, tenai* entre ses mains. Un peu surpris, Beugnot prit à part la maîtresse de l’auberge, et celle-ci lui dit à voix basse : « Je ne sais pas ce que font ces gens-là. Ils sont ici du matin au soir à boire, à jurer, à tempêter contre tout le monde; ils disent qu’ils sont un comité. » |
La petite scène que Beugnot venait de surprendre sur le vif aurait pu être observée partout. Les hommes récemment affranchis après une longue servitude sont à la fois très enivrés de leur liberté, et retenus dans la timidité par accoutumance du joug. Même libérés, ils hésitent à secouer leur chaîne. Pour se sentir vraiment hbres, ils ont besoin de se crier les uns aux autres qu'ils sont les maîtres, de se communiquer mutuellement l’assurance, de resserrer leurs rangs comme pour faire face aux retours offensifs de l'adversaire vaincu. Ainsi sont-ils amenés à s’associer. Par instinct spontané, d’un bout de la France à l’autre, dès 1789, petits bourgeois et paysans, à la fois ravis et ahuris de leur subite fortune, se liguèrent pour protéger leurs conquêtes et pour les accroître, pour se prémunir aussi contre leurs propres défaillances. Que deux ou trois hommes parmi eux fussent de plume un peu moins rebelle à l’écriture, de verbe plus retentissant, de stature plus commandante, de geste plus dominateur, et voilà des chefs tout trouvés pour cette foule d’êtres isolément timides mais prêts à s’enflammer,et qui ne cesse- . raient de subir la crainte que pour l’imposer. Le plus souvent le hasard fit les premières rencontres : on se rassembla pour signer une pétition, pour protester contre un impôt jugé vexatoire, pour aller en troupe demander une remise au seigneur. S’étant vus une fois, on se revit souvent. On se retrouvait à l’arrivée des courriers, à l’attente des diligences, à la Maison commune où se formait la garde nationale, à l'auberge où on lisait les journaux. D’habitude en habitude, les réunions devinrent périodiques, et l’on prit racine dans le lieu où tout d’abord on s’était rejoint fortuitement, Un jour on acheta une table, le lendemain des chaises, le surlendemain un registre. Les autorités anciennes s’effondraient; les autorités nouvelles n’existaient point encore. Dans cet interrègne, la place était nette pour quiconque avait l’audace. Les plus osés parmi les membres de ces associations embryonnaires saisirent l’occasion d’usurper et, sous leur
uniforme tout neuf de garde national, se mirent à interroger les voyageurs, à demander les passeports, à opérer des perquisitions, à arrêter ou à relâcher à leur gré. Le soir on rendait compte de la journée. Aux actes succédaient les paroles, paroles avidement écoutées, car Pabondance des discours n'avait encore engendré aucune satiété d’entendre. Il ne manquait pas de greffier ou d'homme de loi pour tracer le procès-verbal. Et voilà bien à son origine la société populaire ou si l’on veut le club, bien que ce nom tout nouveau, récemment emprunté aux habitudes élégantes de l’Angleterre, fût alors ignoré de céux qui devaient le rendre si fameux.
A peine ai-je tracé ce tableau d’ensemble que je voudrais le retoucher. La Révolution se manifesta par des phénomèênes si variés qu’une peinture trop générale pèche toujours par quelque endroit. L’organisation rudimentaire qu’on vient de décrire ne s’applique qu'aux villages, aux bourgades, aux petites villes. Dans les centres populeux ou d’importance moyenne, l’aspect change. Ce qui est là-bas conciliabule d’auberge devient ici réunion d'hommes du monde, moitié assemblée politique, moitié cercle. Les cadres sont empruntés, tantôt aux sociétés savantes ou aux académies, alors très nombreuses dans les provinces, tantôt, comme à Perpignan et à Lyon, aux loges de francs-maçons. Parmi les affiliés, on compte à Strasbourg et à Metz beaucoup d’officiers d’artillerie, à Besançon beaucoup de gentilshommes. On aime aussi à s’orner de quelques chevaliers de saint Louis. Partout les hommes de loi dominent, formant le trait d’union entre la bourgeoisie et le peuple, et attentifs à s’aider des uns et des autres pour se pousser. Ce n’est pas toujours la politique seule qui conduit au club. Ainsi à Lyon, les procureurs, les notaires s’y affilient, dans l’espoir d’y combattre certaines réformes professionnelles très redoutées par eux. Au-dessous des hommes aux manières distinguées, au costume recherché, il y a tout un personnel inférieur, mais
dissimulé comme dans la coulisse, et attendant avec une patience très politique le moment de faire irruption. Le programme, loin d’être teinté de violence, n’a rien en général qui puisse effaroucher : il ne s’agit, dit-on, que d’assurer les réformes, de déjouer la contre-révolution, de soutenir l'œuvre de l’Assemblée nationale. Les déviations ne viendront que plus tard. L’appellation répond à ces rassurantes apparences : les nouveaux associés ont adopté en beaucoup de lieux le nom d’Amis de la Constitution.
Ce nom débonnaire, ils ne l’ont pas inventé; le plus souvent ils l’ont copié. C’est la capitale qui le leur a fourni, de même qu’elle a fourni parfois un règlement, des sujets à débattre, des doctrines à propager. Les petites sociétés populaires répandues dans les bourgades sont en général nées spontanément. Dans les clubs des grandes villes, on retrouve au contraire, à un degré très visible, l’imitation de Paris, qui a devancé les initiatives locales ou les a perfectionnées au point de les estampiller à sa marque. Au siège même du gouvernement, l’instinct de s’associer s’est développé avec la Révolution. Dès les premiers jours des Etats généraux, il s’est manifesté parmi les députés de Bretagne qui ont formé à Versailles le club appelé Club breton. Quand P Assemblée vient à Paris, les députés bretons se rejoignent, démarquent bientôt leur origine provinciale en se fusionnant avec leurs collègues des autres départements, élargissent leurs cadres par l’adjonction de magistrats, d'avocats, de savants, d'hommes notables à des titres divers; puis tout absorbés déjà dans leur association agrandie, ils s’installent, après diverses migrations, tout près de la Salle du manège, au couvent des Jacobins. Ainsi se forme la société dite des Amis de la Constitution, qui plus tard empruntera au lieu même de ses séances son nom définitif. Rien dans l’aspect extérieur ne révèle les entreprises futures. L’apparence est celle d’un parlement par la nature des motions, d’une académie par l’apprêt des paroles, d’un concile par le dogma-
tisme des discours. La scène peut assez aisément se recomposer : une salle froide et nue, un bureau, un ordre du jour, un règlement comme à l’Assemblée : pour auditeurs ou pour orateurs, des députés dont on doit admirer la patience, car ils ajoutent à l’ennui des harangues du Manège l’ennui de harangues supplémentaires prolongées souvent jusque dans la nuit; beaucoup de lettrés et de légistes voulant se donner l'illusion d’un rôle; des bourgeois, compassés, sévèrement vêtus de noir, tout gonflés de phrases apprises; puis quelques aristocrates novateurs, fourvoyés en ces lieux par ambition, amour du peuple, désir de progrès, coquetterie démocratique. Volontiers on leur fait fête et ils tiennent les fils que d’autres font mouvoir. Sur la liste des présidents on trouve, en février 1790 le duc d’Aiguillon, en juillet le vicomte de Noailles, en janvier 1791 le prince Victor de Broglie, et ainsi en va-t-il jusqu’à ce que l’on glisse, au mois d’août dans Péthion, au mois de décembre dans Couthon.Très au-dessous de ces importants personnages qui siègent aux Jacobins, il y ale bas-chœur, petites gens admis par tolérance, envieux mais patients, terrés dans leur coin en attendant qu’ils émergent. Le programme, au moins celui qu’on montre, n’a rien de factieux. Il consiste à pousser l’Assemblée vers les nouveautés, mais non vers celles où percerait trop visiblement le désordre. Les exhortations apaisantes ne manquent pas. On parle de la Cour avec mépris, maïs du roi avec déférence; on respecte les notions fondamentales sur Dieu, la famille, la propriété. Tout rassure, jusqu’à l'ennui qui se dégage des discours et sûrement étouffera sur place les mauvaises doctrines. Les formes sont correctes, et même avec une sorte d'affectation pédante et gourmée; en quoi on se distingue d’un autre club, le Club des Cordeliers, qui piétine les convenances sociales avec ostentation. Cependant l’ambition s’accroît et suggère le désir d’une propagande qui suscitera des succursales en province ou reliera à la société des Amis de la Constitution, comme à une société maîtresse, les associa-
tions déjà existantes. La tentative réussit. Au mois d’août 1790, on compte 152 affiliations; huit mois plus tard, on en compte plus de 400 (1). Vis-à-vis des sociétés départementales, la Société des Jacobins agit à la manière d’une puissance régulatrice, modérant les uns, poussant les autres, et commençant à mettre une sorte d’unité à travers le chaos où, dans les provinces, la Révolution s’est agitée jusque-là,
Entre tous les traits multiples, un peu confus, qu’offrent à leur début les clubs, je voudrais noter les indices où se révèlent leurs tendances religieuses.
Il ne semble pas qu’en général le dessein primitif, au moins le dessein ostensible, ait été de combattre ou de bannir les croyances catholiques. Sur les listes d’adhérents qui ont été conservées, l’on trouve, en beaucoup de lieux, des prêtres. Il y en a, vers la fin de 1790, 18 aux Jacobins de Paris. En plusieurs villes, ce sont des ecclésiastiques que l’on appelle à présider l’assemblée. Parmi les assidus des sociétés populaires, combien ne compterait-on pas d’oratoriens! Beaucoup de ces prêtres sont suspects, mais non tous. En Bretagne, en Périgord, ailleurs encore, quelques curés excellents, destinés à déployer la plus louable fidélité, sont, à la premièra heure, attirés vers le club. En maints endroits, on a soin de placer les séances hors des heures d’offices. A Mayenne, on inaugure le club par la célébration d’une messe et le chant du Veni Creator (2). À Montpellier, les clubistes, en 1790, sont tellement charmés des sermons de la Pentecôte prêchés aux Dénitents blancs, qu'ils les font imprimer à leurs frais. Ces sermons sont au nombre de quatre; le quatrième est un panégyrique du roi (3). À Colmar, le registre des procèsverbaux porte à la première page cette inscription : /n
(1) AULARD, La Société des Jacobins, t. I, p. LXxXXI et suiv.
(2) Pioran, Histoire du diocèse du Mans pendant la Révolution, t. I, p. 193.
(3) SAUREL, Histoire ecclésiastique du département de l'Hérault pendant la Révolution, t. 1, p. 228.
nomine redemptoris nostri Jesu Christ. Au-dessous une autre écriture tracerait beaucoup plus tara ces mots : Au nom de la République une et indivisible (1).
La Constitution civile vint. Ilse trouva qu’elle était juste à la taille des clubs. Elle dépouillait de leur pouvoir les superbes, en quoi elle plongeait dans le ravissement les envieux : or, les clubs avaient été fondés sur l'envie. Elle satisfaisait les esprits, moitié émancipés moitié timides, qui, n'étant pas assez affranchis pour l’entière indépendance, étaient trop vains pour l’entière soumission : or, les clubs étaient pleins de ces demi-esprits forts, pétris tout ensemble d’incrédulité et de foi. Elle semblait léaitimer les sécularisations en célébrant le dépouillement évangélique et en étendant partout le niveau du salaire; par là elle charmait les acquéreurs de biens nationaux, gens rivés à la révolution par leur propriété récente, comblés mais non rassurés, et en quête d’une religion qui louât l'Eglise d’être pauvre et les disculpât eux-mêmes d’être riches : or, les bourgeois, premiers acquéreurs des biens nationaux, remplissaient les clubs. Dans les clubs des villes, il y avait encore les voltairiens joyeux du catholicisme diminué, les légistes jaloux d’emprisonner le clergé dans l'Etat, les amoureux de ligne droite charmés par le plan régulier de l'Eglise constitutionelle, les théoriciens en goût de nouveautés, et, au milieu de tout cela, quelques âmes excellentes rêvant un Evangile épuré. Dans les sociétés populaires rurales, il y avait aussi les. robins, révoltés d’avoir jadis salué trop bas, les fermiers du clergé, s’indignant après coup des humiliantes redevances, les paysans,se remémorant les longues attentes sous le porche des monastères, les scribes de village et les déclamateurs d’auberge, poussant d’instinct à la révolution religieuse pour avancer la révolution politique. Pour les modérés des clubs,
(1} V£RoN-Réviize, Histoire de la Révolution dans le département du Haut-Rhin, p. 37.
l'Eglise constitutionnelle représentait ce degré de religion que la France moderne avait besoin de garder à l’usage du peuple : pour les autres, c’était un palier à mi-chemin de lincroyance et par où l’on descendrait jusqu’à ne plus avoir de religion du tout.
Par une curieuse conjonction des choses, le clergé nouveau serait amené à demander au club tout ce que les clubs étaient disposés à lui offrir. Il irait à ceux qu’on appelait les Amis de la Constitution, non par goût naturel, non par confiance sans réserve, mais par nécessité de trouver un point d'appui Visiblement les plus zélés parmi les catholiques lui échappaient. Cependant il lui fallait une clientèle. Cette clientèle, il ne la trouverait ni dans les classes élevées acquises en majorité à l’ancien régime, ni dans le bas peuple qui, une fois déchaîné, dédaignerait l’Eglise constitutionnelle aussi bien que l’autre. En cette pénurie, il aperçut dans les villes à mi-degré de la hiérarchie sociale, dans les campagnes un peu plus bas, des bourgeois plus ou moins notables, des paysans plus ou moins aisés, disposés à lier la cause de la Constitution civile à celle de la Constitution politique, à les défendre en bloc toutes deux. Or, ces bourgeois, ces paysans avaient pour lieu de ralliement le club. Les évêques, les prêtres assermentés demeurèrent d’abord un peu perplexes. Involontairement et avec un cuisant regret, ils suivaient du regard le peuple fidèle et pieux qui les abandonnaïit. Peu à peu, sans beaucoup d’entrain, faute de mieux, ils allèrent à leurs nouveaux alliés. Une chose contribua fort à les décider : parmi les Amis de la Constitution, ils distinguèrent des administrateurs de département et de district, des magistrats, des juges de paix, puis, en grand nombre, des gens qui portaient le fusil. Au club se fusionnaient à la fois les officiers municipaux qui requéraient la force publique et la garde nationale qui la conrposait. Dès lors l’hésitation cessa. L'Eglise a toujours eu quelque complaisance pour le bras séculier. Pour le clergé assermenté l’attrait serait double;
car la coercition serait nécessaire précisément dans la mesure où le prestige manquerait.
Donc la communauté d'intérêt fit l’union. A Paris, les Amis de la Constitution se portent garants pour le culte conformiste; le jour même du serment, ils protestent par une circulaire contre l’idée que les patriotes veulent abolir la religion chrétienne, — En province, les clubs interviennent presque partout dans le choix des évêques. Ici, ils ont un candidat; là, ils propagent des brochures. A Périgueux, comme le procureur général syndic essaie d’ajourner l’élection épiscopale dans l’arrière-espoir d’un arrangement, ils pèsent violemment sur l’autorité et lui arrachent la convocation du collège électoral (1). — Quand l’évêque est nommé, les Amis de la Constitution entrent en grande liesse. A Besançon, ils écrivent au nouveau prélat, M. Séguin : « Qu’elle nous sera chère, cette religion prêchée par vous, qu’elle sera chère à toute la France! » Comme Séguin retarde son installation solennelle, ils le gourmandent, l’invitent à se hâter (2). A Clermont-Ferrand, les clubistes reçoivent eux-mêmes l’évêque à son arrivée, et le président le harangue : « Vous ferez revivre, lui dit-il, les beaux jours de l’Eglise naissante: dignes émules des fidèles de Corinthe et de Rome, nous verrons le pasteur et le troupeau ne faire qu’un corps et qu’une âme (3). » Transformés en maîtres de cérémonie, les clubistes, en maints endroits, préparent les arcs de triomphe, organisent le cortège, surveillent les illuminations, stimulent le zèle, notent la négligence et, suivant l’expression d’un contemporain, « règlent les élans de la sensibilité publique ». A. Tulle, les fêtes se multiplient, fête pour Brival nommé évêque du département, fête pour l’abbé Gouttes appelé au Siège d’Autun et qui est un enfant de la Corrèze. A Albi, les
(1) De Boyssow, Le Clergé périgourdin pendant la Révolution, p. 37.
(2) SAUZAY, Histoire de la a de religieuse dans le département du Doubs, t. I, p. 398.
(3) Archives nationales, ADxvx, COR SE
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Amis de la Constitution font imprimer à leurs frais le procèsverbal d'installation de l’évêque Gausserand. La brochure porte ce titre : le Triomphe de la Vertu, avec cette devise : Silet terra in conspectu ejus. Cependant les gens de Castres sont jaloux de ceux d’Albi et invitent Gausserand à leur club. « Son entrée, dit le Procès-verbal des Délibérations, a été celle d’un père chéri qui se jette dans les bras de ses enfants. On cria : Vive notre évêque constitutionnel! Vive le libre choix du peuple! Au milieu des élans de la joie la plus pure, l’évêque a été conduit à la place qui lui était réservée et M. Fossé, homme de loi, a prononcé un discours. La séance fut suivie d’un banquet civique, où retentirent, au milieu des couplets en l’honneur du prélat chéri, les tendres noms d’amis et de frères. » Le banquet fut lui-même couronné par des danses; puis les réjouissances se prolongèrent pendant trois jours, qui furent, dit le Procès-verbal, « pour les Amis de la Constitution, des jours de délices et pour ses détracteurs des jours de désespoir (1). »
Les mêmes hommes qui ont acclamé l’évêque garnissent dans les jours qui suivent les nefs de la cathédrale. A Troyes, les Amis de la Constitution font chanter un Te Deum pour la tentative avortée des Chevaliers du poignard (2). A Perpignan, ils provoquent des prières publiques pour demander la pluie (3). Cependant Mirabeau — Riquetti-Mirabeau, comme on l’appelle dans le langage du temps, — vient de mourir. L'occasion est sans pareille pour la piété civique; presque partout on organise des services funèbres en l’honneur du « Démosthènes français », et de magnifiques assemblées d’incrédules se pressent autour de l’autel, tandis que gémit sous les voûtes la plainte sublime et terrifiante du Dies iræ. Parfois le zèle pour la nouvelle Eglise confine à la dévotion : ici, les clubistes ouvrent une souscription pour
(1) Archives nationales, ADxvu, certon 33. \ (2) BABEAU, Histoire de Troyes, À. I, p. 434. (3) TORREILLES, Perpignan pendant la Révolution, t. I, p. 273,
l'achat de douze flambeaux destinés au sépulcre du jeudi saint (4) : là, ils organisent la procession du Saint-Sacrement et ornent le dais, l’ostensoir même, de rubans tricolores (2). — Le clergé constitutionnel serait bien ingrat s’il ne rendait en éloges ce qu’on lui prodigue en hommages. A Nantes,
. l'évêque Minée, dans son mandement d'installation, célèbre
la société des Jacobins « illustre dès sa naissance par ses lumières et son énergie ». Quant aux curés assermentés, peuvent-ils ne pas patronner à leur tour ceux qui les protècent si bien! Ils n'y manquent point, et en certaines paroisses une annonce nouvelle s’intercale dans le prône, celle du club qui se tiendra, dit le « vertueux pasteur », « les dimanches et fêtes après vêpres ».
Nous n’avons vu jusqu'ici que les congratulations. Voici l'envers de l’idylle. La résistance contre les intrus s’est affirmée. Evêques et prêtres assermentés sont à la fois
éperdus et exaspérés. Alors, ils se retournent vers le elub,
non plus avec un geste de bénédiction, mais avec un grand signe de détresse. Au club, il y a les administrateurs qui disposent de la force publique: il y a la force publique ellemême avec les gardes nationaux, dont on a tant admiré les” beaux fusils tout neufs; tout au-dessous, il y a les cadres in-° férieurs, les gens de maïn, non admis aux séances mais grondant à la porte, contenus encore mais prêts à mordre si on les démusèle. Voilà le bras séculier de l’ère nouvelle. Les clubistes, thuriféraires du culte constitutionnel, changent de rôle et deviennent, par degrés successifs, dénonciateurs, provocateurs de mesures violentes, émeutiers. Dénonciateurs d’abord. Ils le sont par goût, peut-être aussi par obligation, car il ne manque pas de clubs, comme ceux de Tulle et de Lorient, qui imposent dans leur règle-
(1) ToRREILLES, Perpignan pendant la Révolution, t. I, p. 273. (2} SAUREL, Histoire ecclésiastique du département de l'Hérault pendant
la Révolution, t. IE, p. 166.
ment la délation (1). Done, les voici qui, pour le compte du clergé nouveau, rabattent le clergé fidèle. Ici, ils dénoncent les prêtres réfractaires qui, au mépris des lois, se hasardent à confesser dans les églises nationales; là, ils signalent les châtelains qui imposent à leurs fermiers la messe de linsermenté. Puis il y a les curés insermentés, mais non remplacés, et, à ce titre, conservés dans leurs fonctions. Sur eux. s’acharne la délation. Celui-ci ne chante ni le Domine salvam fac legem ni le Domine salvam fac gentem, « ces versets patriotiques que tout citoyen doit avoir dans le cœur »; celui-là omet au prône les annonces officielles; un troisième ne les omet pas, mais les lit mal, si mal que dans les Côtes-du-Nord le district de Rostrenen est autorisé à instituer pour chaque commune « un lecteur patriote appointé à trois livres par semaine (2) »; un quatrième ne fait suivre « les actes de l’autorité d’aucune réflexion propre à vivifier le civisme »; un cinquième se refuse à notifier le mandement de l’évêque; un sixième consent à le lire mais le fait « d’une voix msouciante,
pour ainsi dire dédaigneuse, en outre d’un ton si bas que les
assistants ne peuvent saisir les vérités évangéliques et constitutionnelles qui s’en dégagent ». Ceux qui ont paru se soumettre à la loi sont eux-mêmes surveillés. « Il y a, disent les jacobins de Clermont-Ferrand, des prêtres qui ont prêté leur serment de manière à se tirer d’affaires de toute façon. » Un intrus qui a sujet de se plaindre de ses paroissiens s’adresse aux magistrats s’il est d’âme simple; mais s’il est avisé, c’est au club qu’il recourt. Au club s’affilient les autorités, moitié par entraînement, moitié par peur : telle la municipalité de Troyes qui, un jour, s’y agrège en masse. Devant les clubs
même les plus modestes, les évêques parfois n’hésitent pas à se courber. Dans les Deux-Sèvres, en la petite commune de
(1) DUCHATELIER, la Révolution en Bretagne, t, II, Appendice, p. 249. — Comte DE SEILHAC, Scènes de la Révolution dans le Bas-Limousin, p- 183.
(2) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, carton 80,
La Mothe-Sainte-Héraye, qui reçoit d’abord le mandement d'installation de l’évêque? C’est le club : celui-ci le passe à la municipalité, et le curé ne vient qu'après (1). La dénonciation prend bientôt corps et conclut aux rigueurs. À Moissac et un peu plus tard à Saint-Flour, le club demande l’extension du serment, même aux prêtres non fonctionnaires (2). À Brioude, il invite « les augustes législateurs, pères de la patrie » à retirer tout pouvoir aux réfractaires, hormis celui de célébrer la messe, et « à vouer ces têtes coupables à lanathème civil et politique (3) ». A Vannes, il sollicite l’abolition du costume que certains religieux conservent pour « attirer la commisération et exciter contre les lois ». A Fleurance, il réclame la suppression de toute pension pour les prêtres rebelles (4). A Tulle, dès la fin de février 1791, il demande que les prêtres insermentés soient obligés de quitter leur paroisse. Les Amis de la Constitution formulent un vœu pareil à Béziers, à Arles, en maints autres endroits. Dans le seul district de Morlaix, on compte plus de 50 dénonciations contre les prêtres non conformistes (5). À Blois, les membres du club se réunissent le 6 avril, décident de demander l'éloignement de l’évêque, M. de Thémines : « Il faut, disent-ils, des mesures vigoureuses qui entraînent les subalternes. » Le lendemain, 7 avril, ils envoient aux « Très chers frères et amis de Nantes » un message triomphal : car ils ont parlé, ont été obéis, et le prélat a été éloigné (6).
Cependant, il arrive que les autorités résistent ou que les victimes sont obstinées. Alors les dénonciateurs changent de rôle et, à leur aide, appellent l’intimidation, se hasardent
{1) Archives nationales, Papiers du comité ecclésiastique, passim.
(2) Zbid., cartons 95 et 93.
(3) ZIbid., carton 83.
(4) Zbid., carton 94.
(5) Jbid., carton 83.
(6) Archives nationales, ADxvu, carton 33. — Voir aussi GAZIER, Etudes d'histoire religieuse, p. 62-64.