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même jusqu’à l’émeute. Cette métamorphose coïncide avec nne déviation dans les clubs eux-mêmes. Peu à peu les éléments les meilleurs s’éliminent. Bourgeois lettrés, théoriciens de cabinet, philanthropes sincères, novateurs par mode ou curiosité d'esprit, presque tous se retirent par degrés. En général, par crainte de vengeance ou terreur de passer pour aristocrates, ils se gardent d’une séparation publique. Mais ils se relâchent de leurs assiduités, deviennent graduellement inexacts afin de pouvoir s’éclipser sans se compromettre, puis cessent de venir, et, sans rompre leur affiliation, silencieusement se terrent chez eux. Le champ reste libre, non pas encore aux hommes de désordre — car la Révolution épuise plusieurs couches avant de les subir tout à fait — mais à ceux qui laissent faire ou grondent si doucement que la gronderie semble caresse. Même après la disparition de leurs membres les plus qualifiés, les clubs gardent encore en général un certain aspect de modération. Mais ils ont, comme on dirait aujourd’hui, teurs sociétés filiales. Ce sont tantôt de petits conciliabules, tantôt des clubs inférieurs. Là, on décide les actes : Ià on se met en rapport avec cette minorité ardente qu’on décore du nom de peuple, qu’on tient par les déclamations, et qu’on commence à démuseler. On n’est qu’au début, et pour l’expérience médiocre encore, pour les courages peu aguerris, il faut des expéditions peu dangereuses. Justement il y a les religieuses. Ce ne sont que des femmes, calomniées depuis longtemps, n’ayant personne pour les défendre. Justement il se trouve que ces femmes, en refusant de reconnaître l’évêque intrus, se sont donné l’apparence de contrevenir à la loi. Donc, on aura une situation enviable entre toutes : l’émeute s’appellera pression légale, le perturbateur pourra se dire gendarme et réclamer non seulement l’impunité mais la récompense.
Le printemps de 1791 fut plein de ces incursions contre les couvents. Dans les archives, dans les papiers publics, on en
recueille pour toutes les régions les traces. Ces expéditions,
non sanglantes encore, mais où s’essaie l’esprit persécuteur,
se ressemblent toutes. On n’en racontera qu’une ici par laquelle les autres se peignent, celle du peuple nantais contre le couvent des Couets.
À l’ouest de Nantes, sur la rive gauche dé la Loire et sur
Ja paroisse de Bouguenais, s’élevait le monastère des Couets.
Il appartenait à l’ordre des Carmélites et abritait 32 religieuses. Rien ne s’y était perdu de la ferveur antique. La prieure était Mme de la Bouxière, de foi ardente et de cœur vaillant.
Le 3 mai 1791, l’évêque diocésain Minée s'était présenté pour la visite pastorale. Devant lui les portes du couvent étaient demeurées closes. Sur de nouvelles instances, la supérieure s’était résignée à l’accueillir dans le parloir, mais n'avait point permis qu'il pénétrât plus loin. L’évêque avait prié, exhorté, menacé, puis, de pasteur devenant policier, avait dressé un procès-verbal et l’avait transmis au Directoire du département. it
Le Directoire était modéré, mais faible et sous la domination des clubs. Le 10 mai, il députa l’un de ses membres « pour chapitrer, disait-il, les religieuses sur la grandeur de leur faute». Aux exhortations du délégué, la supérieure répliqua : « J'ai fait mes vœux entre les mains d’un autre évêque, j'y persisterai jusqu’à la mort.» Le magistrat voulut interroger les religieuses. « Qu’à cela ne tienne », répondit Mme de la Bouxière. Les sœurs de chœur comparurent et aussi les sœurs converses. Unanimement elles répondirent comme la prieure. Invitées à signer leur déclaration, elles s’y refusèrent, ne se jugeant point accusées, et ne voulant reconnaître en rien une autorité usurpatrice (1).
Le Directoire délibéra. La perplexité était extrême. Aucun décret n’obligeait les religieuses, soit à prêter ser-
(1) Archives nationales, Papiers du comité ecclésiastique, carton 83
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ment, soit à recevoir l’évêque et, dans leurs monastères provisoirement conservés, elles demeuraient maîtresses. « Nous ne voyons point de loi », répétaient les magistrats avec une timide équité. À tout hasard le procès-verbal dressé par l’évêque Minée fut expédié à Assemblée constituante.
Dans le bas peuple nantais et aussi dans une partie de la bourgeoisie, une certaine fermentation régnait. Minée, évêéque indigne, en imposait par son assurance osée, son affectation de zèle démocratique. Parmi les carmélites des Couets, . plusieurs étaient de noble famille, et, à ce titre, suspectes. Le 27 mai, une réunion se tint, provoquée par les sociétés populaires et spécialement par le club des Capucins. Une pétition fut lue, pleine de déclamations contre « les fanatiques qui déchiraient l’unité de notre sainte religion » : on y demandait l’éloignement des prêtres non conformistes, l'extension du serment, la fermeture des chapelles des maisons religieuses. On assure que le texte primitif disait, en parlant des prêtres : « Qu’il soit permis de courir dessus comme sur l’ennemi (1). »
Avant de courir sus aux prêtres, on courrait sus aux religieuses. Le 1er juin, vers cinq heures du soir, un rassemblement, composé surtout de femmes, se dirigea vers les Couets. Le maire de Bouguenais survint. « Que voulez-vous? » dit-il à ceux qui se pressaient aux portes du monastère. Plusieurs voix répondirent : « Nous voulons obliger les Carmélites à se soumettre aux décrets. » La supérieure persista dans son refus. Il était tard; les manifestants s’éloignèrent, mais avec la menace de revenir plus nombreux.
Le lendemain était le jour de l’Ascension. Aux Couets, il se passa dans la prière et l’angoisse. Mme de la Bouxière avait demandé secours au Département. Le Directoire se réunit. Son embarras était cruel, car il craignaiït à la fois
(1) Alfred LaLrLrk, Le diocèse de Nanies pendant la Révolution, t. I, p. 137.
Pémeute et les émeutiers. Cependant il décida de défendre par la force publique l’accès du monastère.
‘ Le 3 juin, vers dix heures, on vit donc arriver aux Couets douze soldats d’infanterie, puis une vingtaine de gardes nationaux. Peu après, soit par la Loire, soit par la route de terre, plusieurs centaines d'hommes et de femmes, venus de
Nantes, se dirigèrent vers le couvent. Aux gens du peuple se
mêlaient quelques bourgeois et aussi, dit un rapport, des dames fort bien mises. On entendait répéter ces mots : « Nous fermerons les issues; si les religieuses ne se soumettent point, elles s’en repentiront. » Aux premiers groupes d’autres groupes succédèrent et le rassemblement prit un aspect de foule. Devant la porte fermée stationnaient la troupe et la garde nationale, mais passives l’une et l’autre et se contentant de n’être point débordées. Plusieurs heures se passèrent de la sorte, la force publique gardant l’entrée, les manifestants allant, venant, s’agitant, et cherchant par où ils feraient irruption. : |
Le maire de Bouguenais était arrivé. Vers trois heures de lPaprès-midi, trois ou quatre hommes, armés de pistolets, l’'abordèrent et le mirent en demeure d’admettre dans le couvent quelques femmes qui porteraient aux religieuses les
sommations de la foule. Le magistrat obéit, Quatre « dames »,.
de tenue fort correcte, mais dont aucune enquête n’a livré les noms, furent introduites dans le parloir. L’une d’elles portait sur la poitrine un écriteau avec ces mots : Mme la présidente : « Nous venons, dit-elle à la supérieure, au nom de 600 femmes de Nantes. Nous savons qu’il se tient chez vous des conciliabules pour égorger nos maris et nos frères. Reconnaissez l’évêque, soumettez-vous aux lois, prêtez serment. » La prieure redit la fière réponse, répétée tant de fois : « N’êtes-vous pas bonne citoyenne? reprit celle qu’on appe- Jait la présidente. — Nous n’avons à recevoir de leçons de patriotisme de personne », répliqua vivement Mme de la Bouxière. Les déléguées se retirèrent. Elles étaient fort
irritées. Elles disaient : « Nous camperons ici quarante jours plutôt que de céder. » Des gens arrivèrent des villages voisins pour prêter main-forte aux Carmélites. Les soldats et les gardes nationaux les écartèrent assez rudement. La fermentation croissait et aussi le nombre des manifestants. Contre les religieuses, les menaces redoublaient : « Il faut, disait-on, les fustiger. » Vers quatre heures, le chef de l’escouade écrivit à Coustard, commandant de la garde nationale : « Venez avec M. l’évêque; peut-être sa présence et la vôtre amèneront les religieuses à la raison (1). »
Les Carmélites s’étaient retirées à la chapelle. En habit de chœur, dans leurs stalles, elles se tenaient en prières. Soudain, vers six heures du soir, elles entendirent de grandes clameurs dont le bruit se rapprochaït. Tout éperdues, elles se serrèrent autour de l’autel. Elles ne se trompaient pas dans leur terreur, car l'invasion venait de se consommer. Les plus hardis des manifestants, en s’aidant des branches d’un arbre, avaient fini par escalader la muraille de l’enclos et, ouvrant à l’intérieur une porte non gardée, avaient introduit par là leurs compagnons. Les envahisseurs, fracturant tout, brisant tout, n’avaient pas tardé à trouver le chemin de la chapelle. De plus en plus distinctement on entendait leurs cris. Ils s’engouffrèrent dans le sanctuaire, hommes et femmes mêlés, avec des bâtons et des pistolets. Les religieuses n'avaient point interrompu leur prière. Ils les sommèrent de prêter serment, de reconnaître l’évêque. À quoi elles répli- . quèrent, tremblantes mais héroïques, qu’elles aimaient mieux obéir à Dieu qu’aux hommes. A ces mots, on les arracha des bancs, on les traîna hors de la chapelle. « Il faut les fustiger », répétaient de nombreuses voix. Subirent-clles vraiment le supplice de la flagellation? Longtemps après la Révolution, de nombreux survivants l’affirmaient encore, et à plusieurs femmes de Nantes le surnom de fouetteuses des Couets de-
(1) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, carton 83.
meura comme une flétrissure (1). Pourtant, parmi les Carmélites, il n’en est que deux qui se soient plaintes d’avoir été frappées ou maltraitées; les autres n’ont parlé que de menaces ou d’outrages. La tradition a-t-elle grossi l’événement? Les victimes ont-elles espéré par leur silence désarmer leurs ennemis? ou bien, par une naturelle pudeur, ont-elles répugné à doubler leur honte par l’humiliation de la raconter? Cependant les gardes nationaux demeuraient massés devant le grand portail, faisant un simulacre de police. « Nous essayâmes d’arrêter les violences, a dit dans l’enquête le chef de poste. Mais bientôt nous aperçûmes dans la cour une très grande quantité d'hommes armés de sabres et de pistolets. Alors, a-t-il ajouté naïvement, nous jugeâmes toute résistance inutile. » Les religieuses furent rejetées hors du couvent; au milieu de toutes les insultes, elles furent entraînées vers la Loire; à la nuit close, elles arrivèrent à Nantes et furent enfermées au château (2). ï
Les membres du Directoire étaient demeurés inactifs. Vers neuf heures du soir, ils invitèrent Coustard, commandant de la garde nationale, « à faire entendre aux personnes rassemblées que leur zèle pouvait les avoir égarées, que les religieuses, quelque répréhensibles qu’elles fussent, ne devaient être jugées et punies que légalement ». Le Directoire ajoutait : « Ces considérations présentées par vous avec l’élo- quence et le zèle qui vous sont naturels, ne peuvent manquer de produire les plus heureux effets sur les citoyens dont vous êtes aimé à si juste titre ,3). » Coustard n’eut pas le . loisir d’être éloquent. Déjà les bandes, de plus en plus « égarées par leur zèle », s’étaient portées, pour achever la soirée,
vers le Sanitat, avaient envahi la maison des sœurs hospi-
talières, en avaient saisi plusieurs et les avaient flagellées. Le
(1) MELLINET, La Commune et la milice de Nantes, t. VI, p. 321.
(2) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, carton 83, — LaLLrf, Le diocèse de Nantes pendant la Révolution, t. I, p. 447 et suiv.
(3) Archives nationales. Papiers du Comuté ecclésiastique, carton 83.
lendemain, le Directoire retrouva son énergie, mais contre les victimes. Les Carmélites, écrouées d’abord au château, puis réclamées par leur famille, ayant demandé à réintégrer leur couvent, la seule réponse fut l’apposition des scellés sur le monastère. Auparavant, une perquisition fut faite : car on croyait recueillir aux Couets des papiers qui prouveraient les menées des « aristocrates ». « On ne récolta, dit un rapport, que des chapelets, des reliques, des disciplines et autres bagatelles. » Les jours suivants, quelques-unes des religieuses essayèrent de se glisser, une à une, dans leur maison. Aussitôt le Club des Capucins protesta. Sur cette dénonciation, le Directoire prescrivit aux Carmélites rentrées de s’éloigner de nouveau jusqu'à ce que l’Assemblée eût statué. « C’est dans votre intérêt, leur dit-il; autrement vous vous exposeriez à une nouvelle invasion, peut-être à l’incendie. » Le 19 juillet, un délégué fut expédié aux Couets pour notifier aux religieuses l’ordre qui derechef les expulsait pour les mieux protéger.
En cette faiblesse de l’autorité, en cette excitation du clergé constitutionnel, en cette effervescence des clubs, que vaudrait la précaire promesse de hberté religieuse, enfermée dans la loi du 7 mai? Sur ces entrefaites, un événement survint qui acheva de tout troubler.
Le 21 juin 1791, Paris, en s’éveillant, apprit la plus stupéfiante nouvelle : les Tuileries étaient vides, le roi, la fa- . mille royale étaient partis. On connaît l'aventure lamentable: le départ à minuit dans le plus secret mystère, les angoisses commençant aux portes mêmes du rhâteau, les premières étapes la nuit sur la route de Champagne, l'aurore se le-
vant brillante d’espoir dans l'air frais et sonore, la double et courte joie de l’espace libre et des chaînes allégées; puis la journée s’avançant; la lourde voiture se cachant et se trahissant tout ensemble; le roi soupçonné à Châlons mais par des amis; la cavalerie de Bouillé à chaque village attendue; le monarque reconnu à Sainte-Menehould, épié à Clermont, dénoncé à Varennes, sommé de descendre, interrogé en suspect, arrêté, contraint de rétrograder; puis les commissaires de l’Assemblée arrivant de Paris et, comme on ferait d’un prisonnier dans une conduite de gendarmerie, prenant livraison du roi de France; le retour dans l’appareïl humiliant et tragique que l’histoire a rapporté : Péthion grossier, fat et niais, Latour-Maubourg, Mathieu Dumas, corrects, confus et attristés, Barnave attendri et se donnant pour ne plus se reprendre; enfin sur le déclin d’une étouffante journée d'été, le terme du voyage : dans la ville une haie continue de peuple, partout des têtes couvertes, un silence méprisant plus injurieux que l’insulte, les Tuileries retrouvées, non comme un palais, mais comme uné prison. Mirabeau avait par avance qualifié la tentative quand, peu de temps avant sa mort, il avait dit, à propos d’un projet pareil : « Un roi ne part qu’en plein jour quand c’est pour être roi.» .— La religion avait été, pendant de longs siècles, associée à la monarchie. Ce qui était pour l’une effondrement deviendrait catastrophe pour l’autre. Louis XVI, dit-on, avait tenté de chercher un asile à l'étranger : il avait médité d’y retrouver, avec les émigrés, les prêtres : tous ensemble y eussent ourdi la contre-révolution. Dans les cerveaux étroits, obtus et surchauftés, cette pensée s’enfonça à des profondeurs telles qu’on ne la pourrait plus déraciner. De là une maxime bientôt passée à l’état d’axiome, celle qu’on faisait acte de bon citoyen en courant sus aux réfractaires Atroce était la calomnie qui transformait les non-conformistes en ennemis de leur pays. Pourtant le jugement populaire ne s’égarait pas quand, à travers les événements
politiques, il discernait les affaires religieuses. Sur le bureau de Louis XVI, une lettre fut trouvée après son départ, lettre adressée au peuple français, et où le prince expliquait les motifs de son voyage. Pourquoi s’éloignait-il? C’était pour remplir sans entraves son métier de roi; c’était surtout pour accomplir ses devoirs de catholique fidèle. Qu’on lise la fin du mémoire. On y trouvera l’obsession de la Constitution civile. Le roi énumère ses tristesses chrétiennes : Mesdames, parties pour trouver à l’étranger la libre pratique de leur culte, ont été inquiétées, arrêtées dans leur traversée de France : lui-même, tout récemment, n’a pu se rendre à Saint-Cloud : on l’a obligé à congédier les prêtres de sa chapelle privée : on l’a contraint, le jour de Pâques, à assister aux offices de Saint-Germain-l’Auxerrois. Et le prince continue en ces termes : « Quel plaisir votre roi n’aura point à être au milieu de vous, quand une Constitution qu’il aura acceptée librement fera que notre sainte religion sera respectée! » Ce remords aigu des décrets sur le clergé assiège encore l’esprit de Louis XVI, même au milieu des angoisses de la captivité qui commence. Comme, au retour de Varennes, il loge à l’évêché de Meaux et comme l’évêque s’excuse du délabrement de son hôtel, le prince, si peu porté par nature au persiflage, lui répond avec une ironie marquée : « Vous avez tort de vous excuser, monsieur; quand on n’est pas chez soi, il est bon de ne pas multiplier les dépenses. » Ainsi, au-dessus du monarque qui à cherché l’espace pour régner, il y a le chrétien repentant qui a fui pour se mieux rétracter.
L'affaire de Varennes est donc une date dans l’histoire religieuse comme dans l’histoire politique. Elle fournit une apparence aux calomnies. Elle exaspère l’esprit persécuteur, A Paris, à la nouvelle de la fuite de Louis XVI, la foule se porte aux bureaux de l’Armni du Rot, journal de l’abbé Royou, et en brise les presses. Le jour de la procession du Saint- Sacrement, le séminaire des missions étrangères est menacé:
En province, les autorités, sous prétexte de salut public, se croient tout permis. On voit des officiers municipaux opérer des visites domiciliaires, violer le secret des lettres, suspendre le départ des courriers, ordonner des arrestations. Dans cette recherche de l’incivisme, les premiers proscrits sont les prêtres. À Lisieux, à Bayeux, les évêques insermentés sont assaillis et menacés de mort. Au mois de juillet, tout au fond de la Provence, l’évêque de Senez est arrêté, transféré à Digne, puis au fort de la Seyne, et traité en malfaiteur. A Laval, sur le bruit de la fuite du roi, la populace excitée se jet sur un pairs qu’elle veut pendre à une lanterne et qu’on ne sauve qu’en l’enfermant; à Mamers, à La Flèche, les insermentés sont l’objet des mêmes avanies. Tout est mis en œuvre pour paralyser l’action de la justice. A Albi, un prêtre ayant porté plainte pour violences exercées contre lui, les Amis de la Constitution, au nombre de 300, se portent la nuit chez l’accusateur public, puis chez le greffier, se font
remettre de force la procédure et la livrent aux flammes.
Tandis qu’éclataient çà et là, suivant le caprice, l’exaltation ou la peur, ces accès de violence, un dessein général s’affermissait, celui de régulariser l’arbitraire en lui imprimant l’estampille législative. On créerait, à l’encontre du prêtre insermenté, un régime à part; on le frapperait d’une présomption légale d’incivisme, et on conférerait aux auto-
rités locales le droit de l’interner ou de l’éloigner à leur gré.
Ce serait l'envers de la loi du 7 mai. Quoique sous une forme ambiguë, elliptique, incomplète, timide, la loi du 7 mai disait en substance : « Le prêtre, et, avec lui, les catholiques non conformistes sont des citoyens à l’égal des autres, admis comme les autres à bénéficier de la déclaration des droits de l’homme, admis comme les autres à se réunir, à jouir de leur liberté individuelle, à choisir leur temple, à y pratiquer leur
culte. » Telle était la théorie libérale. A l’inverse de cette
théorie, une autre théorie naïssait qui, retournant les couches sociales comme le fer de la charrue retournela terre, ferait du
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privilégié de l’ancien régime le suspect du régime nouveau. En vertu de cette théorie, il n’y aurait pour le réfractaire point de loi, ou plutôt une loi serait faite qui le mettrait hors la loi, et par cette loi d'exception, toute autorité locale aurait, suivant son caprice, le droit de lui dire : « « Partez! » et de le reléguer bien loin de sa demeure, ou de lui dire : « Restez! » et de le jeter en prison.
Cette doctrine où se condensaient toutes les persécutions futures avait déjà en divers lieux jeté sa semence. Çà et là, les germes levaient, malfaisants, mais chétifs encore. Dès le printemps de 1791, on les voit pondre en deux contrées tout opposées, en Franche-Comté et dans l’Ouest,. Là, quelques curés fidèles, tantôt sont expulsés hors de leur paroisse, tantôt au contraire y sont internés. Trois administrations départementales, celles du Finistère, du Maine-et-Loire, de la Loire-Inférieure, ont recueilli l’idée, s’en imprègnent et, sous la pression des clubs, la généralisent. À Quimper, le Directoire, dès le 21 avril 1791, prescrit à tout prêtre non conformiste de s’éloigner à quatre lieues de Ia paroisse où il a exercé son ministère (1). À Angers, les autorités départementales, par une décision du 24 mai, s’arrogent le droit de réunir au chef-lieu ceux des réfractaires qui auraient été dénoncés (2). A Nantes, où l’arrêté est rendu le 7 juin, les nonconformistes ont l’option entre l’éloignement à trois lieues de leur paroisse et l’internement au chef-lieu (3). La résolution ne va pas sans quelques scrupules, « Ce n’est pas trop légal », écrit, le 14 mai, Choudieu, substitut du procureur général syndic d'Angers; mais il ajoute aussitôt : « Cette précaution me paraît impérieusement commandée par les circonstances (4). » Et, en effet, la Constitution civile a, dans certaines ‘contrées, produit de tels déchirements que le seul
(1) DUCHATELTER, La Révolution en Bretagne, À. T, p. 411.
(2) Célestin Porr, La Vendée angevine, t. I, p. 1797.
(3) Larrtf, Le diocèse de Nantes pendant la Révolution, t. I, p. 1538. (4) Célestin PorrT, La Vendée angevine, t. I, p. 165.
que Va
moyen d’étouffer les protestations est d’éloigner ou d’interner les victimes.
Ces mesures partielles sont adoptées par les magistrats locaux sous leur responsabilité. Le pouvoir central est censé ne pas les connaître ou les réprouver. Officiellement la loi du 7 mai subsiste et, si incomplète qu’elle soit, elle est la charte des dissidents. Sous la violente poussée née de laffaire de Varennes, l’Assemblée constituante va être conduite à homologuer l’un des arrêtés départementaux; et par cet acte elle prendra à son compte la persécution.
L'événement vaut la peine d’être rapporté. Entre tous les départements, l’un des plus remués par la Constitution civile était celui du Bas-Rhin. Nulle part, même dans le Morbihan, les refus de serment n’avaient été plus nombreux. La proximité de la frontière, les premiers rassemblements d’émigrés de l’autre côté du Rhin, inspiraient la crainte, que l’obstinée résistance des catholiques romains ne fournît un point d’appui aux intrigues étrangères. À la fin de mai, l’Assemblée avait expédié en Alsace trois commissaires. Dès le début de leur enquête, ils avaient été atterrés. Dans les campagnes il n’y avait, disaient-ils, « presque pas de partisans de l’heureuse régénération de la France ». Ils jugecient que le grand mal venait des prêtres. [ls en interrogèrent an assez grand nombre et de leur bouche recueillirent cette réponse péremptoire : « Nous ne nous soumettrons pas aux décrets sur le clergé. » . A Strasbourg, comme en tout le reste de la France, la Société des Amis de la Constitution poussait aux rigueurs. Le 27 juin, sous l’impression toute chaude de l’événement de Varennes, elle réclama des mesures contre les réfractaires. Les commissaires de l’Assemblée, revenus de leur tournée dans les districts et réunis au chef-lieu, recueillirent le vœu. Le 12 juillet, ils rassemblèrent les membres du Directoire, ceux du district, ceux du conseil général de la commune. Tous les faits où se marquait l’hostilité du clergé furent groupés, grossis, commentés. On prétendit que « huit jours avant le départ du roi,
les prêtres annonçaient en public un événement qui se produirait entre le 20 et le 24 juin et aurait pour suite le massacre des patriotes. » Un arrêté fut adopté qui imposait à tout curé, vicaire, ou professeur non assermenté et, en outre, à tous religieux, quels qu’ils fussent, de se rendre dans la huitaine en la ville de Strasbourg. Ils ne pourraient échapper à cette obligation qu’en fixant leur résidence à quinze lieues de la frontière.
Jusque-là les administrateurs de Strasbourg n’étaient que les copistes un peu attardés de leurs collègues de Quimper, d'Angers, de Nantes. Ce qui aggravait la décision, c’est qu’elle était prise en présence des commissaires venus de Paris et empruntait à cette circonstance une sorte de consécration officielle. Une confirmation plus complète ne tarda pas.
Le 17 juillet, l'affaire vint à l’Assemblée, L’un des secré-
taires lut le rapport des commissaires envoyés en Alsace,
puis la délibération du Directoire du Bas-Rhin. A l’appui de l'arrêté, un long exposé de motifs formula contre les réfractaires l’accusation de semer le désordre, de paralyser les lois, de conspirer avec les ennemis de la patrie. L'Assemblée fut doublement impressionnée, et par l’accumulation des griefs, et par le témoignage des commissaires qui, après enquête poursuivie sur place, inclinaïient aux rigueurs. Quand la lecture des pièces fut achevée, plusieurs députés intervinrent en faveur de l’arrêté, notamment le représentant Victor de Broglie, qui connaissait bien l’Alsace et ne pouvait être rangé parmi les démagogues. « Il n’y a pas, dit-il, d’autres moyens de déjouer les complots des réfractaires que d’adopter les mesures proposées par le département. » Si prévenu que fût l'auditoire, Malouet rappela les maximes inscrites dans la déclaration des droits, proclama linjustice de proscrire pour ses opinions toute une classe de citoyens. Sur lassemblée impatiente la remontrance tomba sans émouvoir, et l’arrêté du dévartement fut approuvé.
Dansle grand tumulte des événements, le vote passa presque > 10
‘inaperçu. Sans doute il ne consacrait pas une mesure universelle et se bornaït à homologuer pour un seul département le régime du bon plaisir. Même restreint de la sorte, il marquait une étape mémorable dans la politique révolutionnaire. En autorisant — fût-ce pour une seule région — une
classe de suspects, l’Assemblée ouvrait la fissure par où à l'arbitraire déborderait. Ayant édicté la loi du 7 mai, qui voulait dire liberté, elle se déjugeait par une autre loi, loca-
lisée d’abord, mais destinée à s'étendre, qui voulait dire arbitraire. Les gens des clubs venaient de recevoir des lettres de marque pour un seul département. Ils sauraient gratter le nom, y inscrire à la place toute région où il leur plairait de proscrire; et l’Assemblée, qui venait de déclarer les prêtres bons à interner en Alsace, serait impuissante — le voulût-elle — à les proclamer inviolables ailleurs.
On le vit bien par ce qui suivit. Le Doubs, la Mayenne imitent le Bas-Rhin. A Toulouse, les curés ou vicaires remplacés sont contraints à s’éloigner à quatre lieues de leur paroisse ou à se retirer dans leur famille (1). Les autorités qui n’osent agir par elles-mêmes sollicitent de l’Assemblée une loi générale (2). Les districts pèsent sur les départements, les municipalités sur les districts, et les municipalités elles-mêmes obéissent à la poussée des clubs qui, d'en bas, maïtrisent tout. Même dans les départements les plus attachés à l’ordre perce l'esprit d’intolérance. Le directoire de la Seine-Inférieure fournit à cet égard un exemple suggestif. Le 28 juillet 1791, à la suite de quelques troubles dans le pays de Caux, il prend un arrêté qui éloigne à dix lieues de leur domicile les prêtres remplacés.
Ayant sacrifié à la passion antireligieuse, il tente, par excep- d
tions successives, de restreindre son propre décret. L'arrêté ne s’appliquera pas aux septuagénaires : il ne s’étendra (1) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, carton 94.
(2) Archives nationales. Papiers du Comité des recherches, cartons 22 et passim.
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pas davantage aux prêtres que les communes jugeraient paisibles et non dangereux : sur les dispositions comminatoires un article se greffe pour recommander aux municipalités toute la modération, toute la bienveillance possible : enfin le directoire répudie toute idée d’un internement qui aurait un air de captivité. Une autre crainte l’agite, qui montre en lui plus de prévoyance que d’optimisme. « Il faut, dit-il dans une lettre à l’Assemblée, se garder de réunir les prêtres en un même lieu, parce que, dans un moment de crise, les ecclésiastiques non assermentés pourraient, dans un seul instant, devenir les victimes de la fureur du peuple (1). »
. Ces temps qui suivent Varennes se remplissent dans les provinces de toutes les images de la persécution qui commence. Il y a des suspects aussi dénoncés que les prêtres, ce sont les religieuses. On a vu l’envahissement des Couets. Des religieuses contemplatives, les vexations s’étendent aux religieuses enseignantes, qui d’abord ont pu se croire à l'abri. Elles se refusent à inculquer aux enfants les principes de la Constitution civile; il arrive alors que les autorités locales, s’armant d’une loi récente et jugeant fonction publique leur ministère, prétendent leur imposer le serment; elles ne s’y résignent point, et les voilà qui, une à une, disparaissent. Dans la contagion de l'intolérance, il n’est pas jusqu'aux religieuses hospitalières qui, çà et là, ne soient déjà inquiétées. A Rouen, elles ne consentent pas à recevoir les chapelains insermentés; par représailles, le directoire propose de les considérer comme fonctionnaires publiques et de les astreindre elles-mêmes au serment. À Strasbourg, les sœurs qui desservent l’hospice des enfants trouvés se refusent à reconnaître le nouvel évêque; la municipalité veut les y contraindre et plutôt que d’obéir, elles quittent l’hospice. Au Mans, les religieuses de lhôpital sont circon-
(1) Archives nationales, Papiers du comité des recherches, carton 22.
venues pour qu’elles se soumettent aux intrus: « Nous voulons bien, répondent-elles, reconnaître l’évêque comme administrateur temporel, mais non recevoir les sacrements des mains des assermentés. » Sur ces entrefaites, la populace organise une manifestation contre elles, et elles abandonnent leur service (1).
Il y a d’autres catholiques que les religieuses, et on peut imaginer des victimes qui se défendront. De là, dans les bas-fonds des clubs, l’organisation d’une gendarmerie officieuse au service du désordre. L'institution se généralisera plus tard; on en peut, dès l’été de 1791, saisir la trace dans l'Hérault. Elle s’établit là-bas sous le nom de société patriotique ou de pouvoir exécutif. L’objet avoué est de soutenir la Constitution; l’objet réel est de rechercher les prêtres réfractaires et de terrifier quiconque les défend. Les inscriptions sont reçues à Montpellier à la Maison commune. Le signe de reconnaissance est une médaille attachée par un ruban tricolore avec la légende : Vivre libre ou mourir, et cet exergue : Montpellier, 14 juillet 1791. Les affiliés provoquent, reçoivent ou formulent eux-mêmes les dénonciations contre les catholiques. Celui-ci s’est, dit-on, moqué de l’évêque constitutionnel, celui-là a fait baptiser ses enfants par un réfractaire. Ainsi se dressent les listes de suspects. Les associés sont armés de bâtons ou de fortes lanières en cuir. Ils marchent d’ordinaire en bandes, de facon à défier toute police. Ils opèrent surtout le soir. Tantôt ils ‘attendent dans les rues et rouent de coups ceux qu’on leur a désignés, tantôt ils enfoncent les portes. Les victimes préférées sont, outre les prêtres, les femmes, les vieillards convaincus de favoriser les prêtres. L’un des membres du directoire s’indigne contre ces excès. Aussitôt 300 membres de la société patriotique se portent sur sa demeure et le somment de se démettre. Cependant les gens d’ordre
(1) Archives nationales. Papiers du Comité ecclsiastique, cartons 86, 87. — PIOLIN, Histoire du diocèse du Mans pendant la R‘volution, t. I, p. 282.
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s’'émeuvent. En une pétition au roi, ils dénoncent toutes ces indignités; ils font mieux et, sous le nom de contrepouvoir, forment entre eux une ligue de défense. Qui poursuit-on? Non les démagogues, mais les catholiques qui ont, dit-on, le 25 août, jour de la Saint-Louis, tenu une réunion illégale et inconstitutionnelle (1).
Dans cette montée de violence, que devient la loi libérale du 7 mai?
Elle est un peu équivoque en ses termes, méconnue par les passions révolutionnaires, en outre mal comprise parfois ou dédaignée par les catholiques qui n’y voient qu’un pis-aller. Elle est l’œuvre des modérés, c’est-à-dire de ceux qu'ont coutume de broyer les révolutions. Elle se réclame de la liberté, mot auguste, mais souvent perverti et jamais plus qu’au temps que nous racontons. Pourtant il se trouve quelques autorités assez viriles pour opposer à la persécution grandissante la faible barrière de leur bonne volonté et de leur courag:.
Il faut les nommer, car cette vaillance fut rare. Dans le département de la Somme, le Directoire fait imprimer un extrait du Rapport de Talleyrand. Comme le conseil général de la commune d'Amiens réclame des rigueurs, il s’y oppose et saisit cette occasion pour formuler la doctrine la plus large, celle qui autorise le culte, non seulement dans les lieux loués, mais dans les églises de monastères (2). — Dans PIndre-et-Loire, les administrateurs du département constatent que « le parti des non-conformistes grossit de jour en jour, que les temples destinés au culte national deviennent déserts, que les fonctionnaires publics murmurent ». Loin de conclure de cet état de choses à un déploiement de
(1) Mémoire historique sur la horde de Brigands qui se fait sacrilègement appeler le pouvoir exécutif, 1791. — V. aussi SAUREL, Histoire religieuse du département de l’Hérault pendant la Révolution, t. II, p. 170 et suiy. — Duvar-Jouve, Montpellier pendant la Révolution, t. I, p. 176-177.
(2) Archives nationales, ADxvu, carton 34.
sévérités, ils jugent que le parti le plus sage est de laisser les catholiques romains célébrer leur culte où 1l leur plaira, à la condition de respecter l’ordre public. « Il nous semble
même, ajoutent les magistrats, que le meilleur moyen de
. conserver le calme est de maintenir cette parfaite liberté
sous la surveillance de l’administration (1). »— La même
doctrine prévaut dans la Saône-et-Loire, dans la Charente,
dans la Charente-Inférieure. Et cette tolérance n’est pas
sans mérite; car il faut, pour la pratiquer, braver les cla-
meurs des clubs. A Autun, les Amis de la Constitution protestent contre l’application de la loi du 7 mai, et parmi les signataires de l’adresse on remarque quatre des vicaires
épiscopaux (2). À La Rochelle, un peu plus tard, les clubistes …
dénoncent ceux qui ne sont que des « factieux couverts sous le prétexte de la religion (3) ».
J’ai noté les exemples de courage. En combien d’endroits la doctrine libérale n’apparaît-elle pas comme une pauvre flamme débile, qui jette à peine quelques lueurs et s'éteint! Dans le Haut-Rhin, les catholiques demandent la concession de l’une des églises fermées. Le département leur loue
l’église des Capucins. Deux mois plus tard, sur les instances
du procureur général syndic, l’autorisation est retirée; le
seul motif est le dépit que l’église officielle demeure déserte. Les non-conformistes se rabattent sur une autre église :
nouveau retrait d'autorisation. Plus tard, ils se réfugieront
dans deux granges d’où ils seront pareillement expulsés (4).
— Dans le Cher, les catholiques prennent à bail l’église des
Jacobins et remplissent jusqu’au scrupule toutes les con-
ditions légales. Le 20 août 1791, l’autorisation est donnée par le département. Sous la pression de la société populaire
(1) Archives nationales, Papiers du comité ecclésiastique, carton 83.
(2) Ibid, carton 84.
(3) CHASSIN, La préparation de la guerre de Vendée, t. II, p. 82-83.
(4) VÉRON-RÉVILLE, Histoire de la Révolution dans le département du Haut-Rhin, v. 62 et suiv.