‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 5)Chapitre 5 sur 45 · PORT J ON · texte numérisé non relu

PORT J ON

« Il m’a paru très plaisant que le grand reproche du seigneur Saint-Luc contre ce religieux est qu'il est francmaçon. » Et il ajoute, avec tout le dédain méprisant d’un prélat de cour pour un évêque arriéré de la Bretagne bretonnante : « Suivant lui, franc-maçonnerie et impiété sont même chose (1). »

Ces sortes d’affiliations sont rares, et c’est à titre d’exception, d'exception d’ailleurs très suggestive, qu’on les rapporte ici. Au milieu de leur apparente puissance, beaucoup d’évêques ont des réveils pleins d’anxiété. En 1762, dans l’asserablée du clergé, ils déplorent « l’affaiblissement de la foi et la licence des écrits (2) ». En 1775, ils renouvellent l'expression de leurs alarmes (3). En 1780, en un mémoire au roi, ils réclament — ce sont leurs propres paroles — un « nouveau règlement sur toute la manutention de la librairie concernant la religion et les mœurs (4) ». Entre temps, ils se plaignent que les conciles provinciaux soient interdits, que certains ordres religieux soient supprimés. En 1782, par l'organe de M. du Lau, archevêque d’Arles, ils énumèrent derechef toutes leurs doléances. Le prélat dénonce un nouveau dogme, celui de « l'indépendance de toute autorité ». Il signale la diffusion publique des « œuvres entières et complètes de Voltaire et de J.-J. Rousseau ». Il se plaint que les écrits licencieux, non seulement circulent dans les campagnes, mais soient jetés la nuit par des mains inconnues « jusque dans les enclos des monastères de filles ». II demande qu’à l’édit de 1757 sur la presse, inefficace par l’excès même de sa rigueur, soit substitué un système de sévérités graduées, moins inapplicables parce qu’elles seront un peu

(1) V. Charles GÉRIN, La Commission des Réguliers. (Revue des questions historiques, juillet 1875, p. 113.)

(2) Discours de l’archevêque de Narbonne au roi le 9 mai 1762. (Procèsverbal de l'assemblée du Clergé, 1762.)

(3) Procès-verbal de l’assemblée du Olergé, 1775, p. 259, 1047-1048 et passim.

(4) Procès-verbal de l’assemblée du Clergé, 1780, p. 335.

moins inhumaines. Telle est l’expression des alarmes et des vœux de l’épiséopat (1). Dans les cahiers rédigés pour les Etats généraux, on retrouvera, par endroits, les mêmes plaintes, et poussées jusqu’à l’effarement. Mais tout manque pour le combat.

Tout d’abord, c’est en vain qu’on cherche un chef. Il y a dans le haut clergé beaucoup d’hommes distingués, mais c’est tout. Donc on se consume en efforts partiels. — Aux ministres on adresse des remontrances écoutées avec respect, éludées avec obstination. — On publie des mandements pour interdire la lecture des philosophes. — En 1775, on essaie de patronner et d’étendre une association de théologiens et de gens de lettres qui ont entrepris avec l’abbé Guénée, le seul notable d’entre eux, de combattre l’incrédulité. En 1782, on souscrit une somme de 40 000 livres pour rééditer, après les œuvres de Bossuet, celles de Fénelon. On recommande à la munificence du ministre de la feuille les écrivains défenseurs de la bonne cause. On décide d’accorder sur les fonds du clergé six pensions de 1 000 livres et deux de 600 livres à six ecclésiastiques et à deux laïques recommandables par leur zèle pour la religion. — Aïnsi essaiet-on de boucher quelques brèches aussitôt rouvertes que fermées.

L’impuissance naît encore moins de la faiblesse du clergé que de la force extraordinaire de l’ennemi. L’ennemi, ce sont les philosophes. Or les philosophes, ils sont partout, ils s’insinuent partout; par soixante ans de prédications et d’efforts, ils ont façonné la société à leur image. Ils ont pour eux, à des degrés divers, les bourgeois envieux du haut clergé, les légistes favorables par tradition à quiconque abaisse l’Eglise, les grands seigneurs à qui ils dédient leurs livres et qui en retour leur sourient, les hébergent, les pensionnent, les prennent, en cas d’audace trop compromet-

(4) Procès-verbal de l’assemblée du OClergé, 1782, p. 86-90, 410-114, 166 et passim.

tante, sous leur protection. Les petits gentilshommes, bien que très chrétiens au fond de l’âme, se hasardent à monnayer leurs plaisanteries dans les disputes contre l’abbé du voisinage où contre le curé. Les jansénistes, qui les condamnent au Parlement, les lisent avec scandale mais avec délices, tant leurs rancunes se trouvent bien vengées! Dans les salons, dans les cercles, ils sont les maîtres de la causerie. Ils ont accaparé, comme par un trust formidable, toute la littérature, et quiconque s’élève contre eux est condamné comme Fréron au ridicule ou Gilbert à l’abandon. Leurs doctrines ont pour instrument de propagande et comme pour véhicule une langue limpide, alerte, tour à tour pétillante de malice et brûlante de passion, en sorte que leurs adversaires eux-mêmes, enlacés par le plaisir de l'esprit, deviennent par degrés et inconsciemment les tributaires de leurs pensées. Ils ont eu, en 1778, quand Voltaire est venu à Paris, leur fête inoubliable, vraie fête de l’incrédulité canonisée. Les gens en place, les ministres les grondent, mais leur sourient et craignent moins d’enfreindre les lois que d’encourir leur colère. Contre les philosophes il n’y a vraiment qu’un homme, le roi, mais indécis autant que bon, médiocre autant que pieux, ayant surtout la défiance de lui-même en attendant que l’expérience de la vie lui inspire la défiance d’autrui. Donc l'inégalité de la lutte paralyse la lutte même. On essaie de se rassurer et, à force de se tromper soi-même, on y parvient. Certaines apparences autorisent les illusions. Le désordre des idées n’engendre aucun désordre matériel, et tout se désagrège en un chaos tranquille. Le peuple, croyant encore, garde toutes les augustes servitudes que déjà les grands ont secouées. Il semble que les audaces soient purement intellectuelles et que les gens du bon ton, seuls vraiment émancipés, puissent à volonté ressaisir tout ce qui ne s’est pas encore échappé de leur cercle. Il y a des approches d’orage qui ont ces grands aspects de calme. Un à un tous les g:ands artisans de démolition sont morts, Voltaire

et Rousseau en 1778, Condillac en 1780, d’Alembert en 1783, Diderot en 1784, Mably en 1785. Un seul demeure, l’abbé Raynal, dévoré de pressentiments qu’il n’ose publier. Les livres contre l’Eglise sont plus rares, et les optimistes prennent pour accalmie ce qui est dédain d’un ennemi jugé abattu. Le 17 juillet 1787, M. de Montmorin, ministre des affaires étrangères, attentif à calmer les inquiétudes du pape, écrit au cardinal de Bernis, ambassadeur à Rome : « On ne lit presque plus les livres contre la religion depuis la mort de Voltaire, et on n’en fait plus (1). » Ainsi raisonnent les imprévoyants. — D’autres sont trop perspicaces pour se payer de vains espoirs, mais, convaincus de leur impuissance, s’enferment dans la pieuse sollicitude de leur salut éternel, et avec une sécurité douce quoique un peu frissonnante, se bloitissent au lieu où le sort les a placés. Cette crise, d’ailleurs, la verront-ils jamais? Chanoines des cathédrales, chapelains des collégiales, prieurs des monastères calculent silencieusement le nombre de leurs jours, mesurent les étapes continues mais lentes de l’incrédulité qui grandit. Sous les arceaux où Us ont tant de fois prié, dans les stalles où ils psalmodient, ils pressentent vaguement qu’ils n’auront point de successeurs. Ayant effleuré ces pensées mélancoliques, ils les secouent comme soucis inutiles, et dans un engourdissement qu’on peut appeler à volonté résignation ou égoïsme — car il est l’un et l’autre — ils remettent à Dieu le soin de modérer ou de prévenir une crise qui, sans doute, n’éclatera que sur leur tombeau.

Dans l’alanguissement où elle était tombée, l'Eglise aurait pour la racheter deux grandes choses : d’abord l'esprit

(1) Archives du ministère des affaires étrangères.

de charité, demeuré très vivace en dépit de toutes les déviations; puis l’esprit de ferveur qui, presque partout vacil-

lant, gardait sa pure flamme dans le cœur des vierges con-

sacrées à Dieu.

Le christianisme avait été fondé sur la charité. A travers la décadence elle subsistait. C'était la divine estampille posée par Jésus sur son œuvre; et on la retrouvait, sous les souillures humaines, comme sur une monnaie on retrouve, sous le grattage de la rouille, l'effigie du roi qui l’a frappée.

Je vois parmi les évêques, parmi les prêtres, quelques incrédules quoique en petit nombre, quelques débauchés quoique en petit nombre aussi, en outre beaucoup de tièdes, beaucoup d’hommes dévoyés dans la politique, englués dans les intrigues de cour, travaillés d’orgueil, insolents de faste, enivrés de délices: Je n’en sais point qui ait oublié la loi de l'Evangile au point de se montrer sciemment, délibérément dur envers les pauvres.

Il n’en est pas d’impitoyables: il en est au contraire beaucoup qui, même en cette décadence, accomplissent magnifiquement la charité. C’est M. de Juigné, archevêque de Paris, dont les revenus n’ont d’égal que l’abondance de ses aumônes; c’est M. de La Rochefoucauld, évêque de Beauvais, qui, au dire de ses adversaires eux-mêmes, a « le cœur aussi grand que la naissance »; c’est M. de Partz de Pressy, évêque de Boulogne, mort à la veille de la Révolution, et laissant de sa bienfaisance des souvenirs qui, longtemps après lui, se retrouveront dans la bouche des vieillards. M. de Beausset, évêque d’Alais, est béni pour sa charité, non seulement par les catholiques, mais par les protestants. M. de Fumel, évêque de Lodève, porte sur les pauvres ses premières sollicitudes et fait venir dans sa ville épiscopale les filles de Saint-Vincent-de-Paul « pour donner, dit-il, des mères aux enfants qui n’en ont plus ». De M. de Durfort, archevêque de Besançon, on dit que son train est celui d’un bourgeois, mais que ses largesses sont celles d’un prince. La Provence, qui a

ses évêques politiques, a aussi ses saints évêques : tel M. de Vareilles, évêque de Gap, parcimonieux pour lui-même autant que large pour autrui; tel M. du Tillet, évêque d'Orange, attentif à se réduire au strict nécessaire, toujours en quête des malades, des prisonniers, des pauvres honteux, des infirmes, et qui, dans l’un des bureaux des Etats généraux, demandera que le haut clergé, uni à la noblesse, prenne à sa charge l’acquittement de la dette publique (1). A Noyon, on calcule que l’un des derniers évêques, M. de Bourzac, a, durant son épiscopat, donné aux pauvres 25 000 livres chaque année (2). À Amiens, M. de Machault, quoique dur d’aspect et peu abordable à son clergé, multiplie dans son diocèse les fondations bienfaisantes : il institue un bureau de charité pour prêts gratuits sur gages; il entretient des écoles pour les filles indigentes; il tente d’organiser l’assurance mutuelle contre l’incendie et, en attendant, distribue d’abondants secours aux sinistrés (3). Quelques-uns ne se contentent pas de donner leur or, mais se donnent eux-mêmes. Dans un incendie, l’archevêque d’Auch, M. d’Apchon, arrache lui-même un enfant aux flammes (4). Pendant une inondation, M. de la Ferronnays, futur évêque de Bayonne, s’élance au secours d’un jeune homme qui se noie et le ramène au rivage; ce qui fait dire au roi ce bon mot, répété aussitôt par les courtisans : « M. de la Ferronnays va à l’eau comme son frère va au feu! »

Les chanoiïnes des chapitres, même dans leur relâchement, gardent, eux aussi, les plus nobles traditions de charité. Qu'il suffise de rapporter quelques témoignages, entre un grand nombre. À Toulouse, le chapitre de Saint-Cernin ne manifeste, dit-on, « son opulence que par l’abondance de ses

- (1) BONNEL, Notice biographique sur Guillaume du Tillet, évêque D'Oraner. passim.

(2) Adresse des officiers municipaux de la commune de Noyon, mai 1790. (Archives nationales, ADxv%51, carton 31.)

(3) Le SuEUR, Le Clergé picard pendant la Révolution, t. I, p. 19-24.

(4) BACHAUMONT, Mémoires secrets, 31 mai 1781, t. XVII, p. 199.

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secours aux pauvres »; tout récemment il a établi et doté l’institution des sœurs grises (1). En Bourgogne, on voit des chanoines créer une filature de coton pour procurer du travail aux pauvres, et consacrer une partie de leur patrimoine à l’établissement des frères de la doctrine chrétienne. À Amiens, l'hôpital général est alimenté en partie par la générosité du chapitre. A Noyon, les chanoines ont, de 1730 à 1789, donné ou légué plus de 200 000livres à l'hôpital, ce qui a permis de porter lenombre des lits disponibles de 37 à 134; en outre, grâce à leurs libéralités, les pauvres honteux ont été assistés, les frères de la doctrine chrétienne ont été installés, des sœurs pour les malades ont été établies, des ateliers de bienfaisance ont été créés (2).

Les monastères déclinent et se dépeuplent. Pourtant, parmi les gens des villes, parmi les paysans surtout, une habitude subsiste, celle de se tourner, aux heures de détresse, tout d’abord vers l’abbaye. Les secours sont plus ou moins abondants, suivant les ressources, suivant les commendataires; mais il est inouï que les requêtes aient été repoussées. En cas de récolte compromise par la grêle, l’inondation, la sécheresse, les religieux allègent les redevances de leurs tenanciers; puis ils soulagent les ménages pauvres en distribuant des farines, en pourvoyant à l’acquittement des impôts, en fournissant des semences. Un incendie éclate-t-il? Ils accourent avec leurs frères, leurs serviteurs, et parfois réussissent à le circonscrire; que si la ruine est irrémédiable, c’est souvent à leurs frais que s’élèvent les reconstructions. Ils prennent presque entièrement à leur compte certaines charges publiques; c’est ainsi qu’ils logent très fréquemment toutes les troupes de passage. Ici les religieux entretiennent les écoles, là ils paient la pension des orphelins ou pourvoient aux frais d'apprentissage. Telle abbaye secourt, dit-on, 412

(1) Pétition des habitants de Toulouse en faveur du chapitre de Saint-Cernin, avril 1790. (Archives nationales, Papiers du comité ecclésiastique, carton 50.)

(2) Adresse des officiers municipaux de Noyon, mai 1790. (Archives nationales, ADYxvu, carton 31.)

où 1 500 pauvres; telle autre habille tous les enfants indigents du voisinage. Dans les cartons des archives, on peut lire les lettres, les adresses qui attestent cette bienfaisance. Les moines sont «la Providence des pauvres »; ils sont les « nourriciers des indigents ». Telle est la formule quiseretrouve partout, et pour être complet, il faudrait la redire deux ou trois cents fois (1).

A la veille de la Révolution, le rigoureux hiver de 1788 à 1789, en provoquant une grande recrudescence de toutes les misères, provoqua aussi une grande explosion de charité. C’est de l’Eglise que vinrent les plus abondants secours. A Paris, M. de Juigné, pour donner davantage, contracta un emprunt de 400 000 livres sous la garantie de son frère. M. du Lau, archevêque d'Arles, prit l'initiative des souscriptions publiques. A Aix, M. de Boisgelin promit 100 000 livres, puis fit arriver le blé, et, par un miracle de prestige, obtint même du peuple qu’il reportât aux greniers publics les grains précédemment enlevés. A Béziers M. de Nicolaï, à Evreux M. de Narbonne-Lara firent livrer le blé à bas prix et payèrent la différence aux marchands. M. de Castries, évêque de Vabres, établit dans sa petite ville épiscopale un grenier d’abondance (2). Beaucoup d’abbayes, surtout dans l'Ile-de-France et la Champagne où le mal fut le plus grand, déployèrent une bienfaisance pareilles et si on limite les citations, ce n’est point par épuisement de la matière, mais par nécessité d’abréger.

Près de Dieu, l'Eglise de France, malade, mais point jusqu’à mourir, aurait surtout pour plaider sa cause les vertus de ses religieuses.

(1) V. Archives nationales, Papiers du comité ecclésiastique, Dex, car.

tons 14, 15 et passim.

(2) V. l’abbé SicarD, L'ancien Clergé de France, t. L p. 494-497,

Elles sont environ 35 000. Trois mille d’entre elles appartiennent aux abbayes ou aux chapitres de chanoïinesses. Celles-là ne remplissent peut-être qu’une mission incom-

plète, bien que la plupart puissent invoquer une origine

auguste, les souvenirs d’antiques services, des traditions de charité qui ne se sont pas perdues, un esprit de foi qui se retrouvera dans l’épreuve. Mais que dire des 32 000 autres! En ces 32 000 cœurs de vierges s’est conservé dans sa pureté primitive tout ce que l'Evangile a fait jaillir de vertus. L’'Evangile a dit:« Allez et enseignez »; et les saintes religieuses enseignent. On peut dire que tout l’enseignement des filles repose sur elles; car, en dehors d’elles, il n’y a que choses négligeables ou rudimentaires. Eles sont dans toute la France 13 ou 14000 vouées à l’instruction. Les plus nombreuses sont les Ursulines. Celles-ci ont pénétré dans toutes les régions et jusque dans les plus humbles bourgades. On les retrouve dans le diocèse d’Autun à Flavigny, à Mar-

cigny, à Saulieu, à Vitteau, à Bourbon-Lancy, dans le dio-

cèse de Grenoble à Vif, à Tullins, à Bourg-d’Oisans, dans le diocèse de Fréjus à Lorgues, à Barjols, à Pignans, à Aups, dans le diocèse de Mende à Monistrol, à Saugues, au Malzieu. Enfants aisées, enfants indigentes, toutes viennent à elles. Aux unes comme aux autres, avec une humble et magnifique égalité chrétienne, elles communiquent tout ce qu’elles savent : la science de Dieu, et, avec elle, la science d’être honnête et heureux, puis, dans une proportion modeste mais suffisante pour un destin modeste aussi, la science humaine. Le nombre des institutrices suppose des écoles très fréquentées et, pour chaque enfant, des soins individuels très vigilants : dans certaines écoles de petites villes, notamment dans les diocèses d’Autun et de Grenoble, on compte jusqu’à 15 et même jusqu’à 20 religieuses (1). On accourt des villages voisins, et les bonnes sœurs se rappellent ces paroles

(1) Archives nationales, Papiers du comité ecclésiastique, Dxx, Déclaration des religieuses.

de l'Evangile : « J’ai compassion de ce peuple, je ne veux pas qu’il tombe en défaillance sur le chemin »; aussi, à beaucoup d’enfants venues de loin, elles donnent le repas du milieu du jour. Cependant elles sont pauvres. Ce n’est pas que chacune d'elles n’apporte une petite dot; mais ce modeste apport se consacre aux fondations nouvelles. A Besançon, on calcule qu’elles ont en moyenne pour chacune 150 livres par an. À Ornans, elles ont un revenu net de 1 104 livres (1). A Pamiers, elles se partagent à dix 1 692 livres (2). — A côté des Ursulines, combien d’autres ordres enseignants! En un coin de Lorraine est née, de l’inspiration du bienheureux Pierre Fourier, la congrégation des Filles de Notre-Dame. Elle s’est étendue par rayonnement dans les diocèses de Toul, de Nancy, de Metz; puis elle s’est propagée plus au sud, vers Lyon, vers Belley. Certains ordres, contemplatifs par l’objet principal de leur institut, donnent aussi l’instruction : telles les Dominicaines, telles les Clarisses qui s’appliquent surtout à perfectionner le travail de l’aiguille. Puis il y a la foule des ordres locaux, les Sœurs de l’Union chrétienne dans le Poitou, les Filles de la Foi dans le Sarladais, les Dames Noires à Montauban.

L’Evangile a dit : « Tout ce que vous ferez pour le plus petit d’entre vous, c’est à moi que vous le ferez. » Les religieuses ont gravé dans leur cœur cette parole. Au ministère de l’enseignement, elles joignent celui, plus haut encore, de soulager la misère. Huit ou neuf mille d’entre elles se sont faites, avec toute l’allégresse du sacrifice volontaire, les servantes de ceux qui souffrent.

Au premier rang de ceux qui souffrent il y a les enfants sans mère. Dans les tableaux qui seraient dressés plus tard et qui sont conservés aux archives, se trouve, en presque

tous les diocèses, une ou plusieurs maisons qui ont pour destination principale ou accessoire de fournir un asile aux

(4) Archives natiwvnales. Papiers du Comité ecclésiastique, Dx', carton 81. (2) Zbid., Dxx, carton 17.

orphelins ou aux abandonnés. Les plus malheureux sont aussi les plus chers. Une sollicitude plus tendre suit et surveille l’éducation, l’apprentissage des enfants trouvés. En plusieurs lieux, notamment à Besançon, les religieuses hospitalières ajoutent à leurs vœux un vœu complémentaire, celui de « dévouement particulier aux pauvres enfants illégitimes reçus dans la maison (1) ».

Après les enfants, les malades. Les religieuses les soignent dans les hôpitaux, suppléant de leur mieux à tout ce qui manque du côté de la science, du côté de l’hygiène. Outre les ordres liés par des vœux, il y a, en grand nombre, de pieuses congrégations locales, vouées au même ministère : telles sont, au diocèse de Langres, les Filles de la Providence (2). Il y a aussi les religieuses qui vont de maison en maison, faisant le ménage des infirmes, visitant à domicile les. malades, les pansant, les veillant; telles sont les sœurs grises. Puis il y a les sœurs noires qui, toujours sur pied, mendient aux portes des riches pour les indigents, pour ceux qui souffrent et que, dans le nord de la France, on appelle les filles du pain pour Dieu. Il y à, en Bourgogne, les sœurs qui préparent la soupe des ouvriers sans famille ou des impotents, la leur portent au milieu du jour, et qui sont dites sœurs de la marmite. Il y a encore d’autres sœurs qui prêtent le linge, le raccommodent, confectionnent les bandes de toile pour les blessés et que, dans le diocèse d'Angoulême, on nomme les lingères des pauvres.

Ces servantes de toutes les misères humaines se piquent en général de ne rien coûter. Elles ne sollicitent d’autre privilège que celui de la première place dans la peine. Souvent, dans les hôpitaux, elles réclament le logement, de quoi se vêtür, et rien de plus. Parfois, loin de demander, elles donnent. Aïnsi font-elles à Angoulême où elles desservent, dans la ville l’'Hôtel-Dieu ou hôpital des malades, hors de la ville

(1) Archives nationales, Papiers du comité ecclésiastique, Dx1x, carton 2, (2) Zbid., Dxx, carton 12.

l’hospice général. Elles se nourrissent avec le produit de leur petite dot. Quand elles meurent, la moitié de la dot va à la masse des hospitalières. À qui va l’autre moitié? aux pauvres (1).

. Une sollicitude pleine de recherche a mis à côté de chaque misère son secours. [1 y a des asiles pour les veuves, pour les infirmes, pour les filles repenties; il y en a, disent les statuts de certaines congrégations, «pour les filles ou femmes qui embarrassent leur famille ou sont séparées de leur mari »; il y a des refuges pour les femmes en couches. Dans quelques manufactures, des religieuses sont établies pour les soins des ouvriers, des ouvrières malades ou infirmes. D’autres s’occupent de répartir l'hiver le travail entre de pauvres femmes qu'on occupe à filer. À Paris, rue Vieilledu-Temple, l’hospitalité de nuit se pratique chez les sœurs hospitalières de Saint-Gervais qui sont tenues aux termes de leur règle « de recevoir les pauvres passagers, mais pour trois nuits seulement, et de leur donner (je cite le texte même) à souper à discrétion ». Rue Saint-Denis, les sœurs de Sainte-Catherine remplissent le même office charitable. Elles donnent l’hospitalité « aux femmes et aux filles qui n’ont pas le moyen de se loger, aux étrangers pauvres que leurs affaires appellent à Paris ». A côté de l’indigence qui s'étale, il y a celle qui se cache. Aussi y a-t-il des sœurs qui ont pour ministère spécial de rechercher, de dépister, pour ainsi dire, les pauvres honteux. Les clauses spéciales, consignées dans les testaments des bienfaiteurs, ajoutent toutes sortes d’obligations supplémentaires aux devoirs généraux des congrégations : tel couvent doit à l’entrée de l'hiver distribuer aux pauvres un nombre déterminé de vêtements; tel autre doit chaque année mettre en réserve un secours pour les pêlerins revenus de Terre sainte. A Lisieux, l’une des maisons religieuses est tenue d’hospitaliser quatre soldats

(4) Archives nationales, Papiers du comité ecclésiastique, D*x"*, carton 1.

infirmes. Aucun soin ne répugne. Dans les règles de plusieurs ordres, je relève une obligation spéciale, celle de soigner les lépreux. Les religieuses de Saint-Thomas de Villeneuve accueillent tous les pauvres qui viennent se faire panser et en particulier « soignent journellement les teigneux ». Il y a des religieuses qui ensevelissent les morts, les veillent, les accompagnent jusqu’à la sépulture. Et elles vont chercher pour ces soins suprêmes, pour cette aumône des dernières prières, ceux qui ont fini dans l’abandon de leur famille, dans le mépris des hommes, dans la flétrissure. C’est ainsi que, rue Saint-Denis, les religieuses de Sainte- Catherine, les mêmes qui pratiquent l’hospitalité de nuit, ensevelissent elles-mêmes «les morts de la ville et banlieue de Paris déposés à la basse geôle du Châtelet (1) ». L’Evangile a montré Marie s’absorbant dans les paroles de Jésus au point de tout oublier, et Jésus disant à Marthe qui murmure : « Marthe, de quoi vous troublez-vous? Marie a choisi la meilleure part ». Entre toutes les religieuses, il y a celles qui ont choisi, elles aussi, la meilleure part. Elles sont en France onze ou douze mille qui ont pour unique ministère ou du moins pour ministère principal l’auguste fonction d’adorer. Plus tard, aux premiers jours de la Révolution, quand on leur demandera l’objet de leur institut, elles répondront avec une brièveté humble et superbe : Prier Dieu. Les foules s’agitent, elles prient; les philosophes écrivent, elles prient encore. Les voix impies emplissent de plus en plus la terre : elles poursuivent leur prière. Du monde elles ne veulent rien savoir, ni Voltaire divinisé, ni la société qui se décompose, ni l'Eglise elle-même gagnée de tiédeur ou travaillée de corruption. En certains salons, un affreux manuscrit circule, composé par Diderot, et qui les diffame; elles l’ignorent ou n’en ont cure, et la vague de haine et de calomnie vient expirer à leurs pieds.

(1) Archives nationales, Papiers du comité ecclésiastique, Dax, cartons 1- 6 et passim.

Elles prient, et leur prière, à la fois ardente et tranquille, se fond dans une adoration infinie. Elles prient au chœur, elles prient dans leur cellule; elles prient par les paroles de leurs lèvres, elles prient par les transports d’amour qu'aucun mot ne peut rendre; elles prient par leurs penchants sacrifiés, par leur chair meurtrie, par leur corps réduit en servitude, par toutes leurs affections terrestres renoncées. Et elles attendent avec une espérance assurée que leur exil d’ici-bas se change en joie. Et dès ce monde il arrive qu’elles reçoivent, en une première récompense, le prix de leur volontaire immolation. Dieu, propice aux humbles, abaisse jusqu’à leurs yeux un rayon de sa clarté. Il amincit pour elles, autant qu’il l’épaissit pour les superbes, le voile qui cache les choses éternelles. A travers cette transparence lucide, elles devinent, perçoivent, contemplent presque, croient toucher le Maître bien-aimé. A cette vision, leur allégresse éclate. Matériellement dans leurs cellules, mais déjà transportées dans l'infini, immolées mais radieuses, elles se soulèvent, soulèvent la terre avec elles sous le large souffle de l’éternité, et avec une puissance souveraine, face à face avec Dieu, elles rachètent, elles effacent les péchés des hommes.

Il n’est guère de ville en France où ne s’accomplisse ce ministère de pénitence. Les noms, les costumes, les règles diffèrent; le but, toujours le même, est de placer l’expiation partout où le monde a placé l’outrage. Il y a les carmélites, sévères en leur robe de bure. Il y a les annonciades célestes que nous ne connaissons plus que par les gravures, et dont le beau costume d’un bleu virginal semble moins celui de la terre que celui d’une apparition. Il y a les bénédiciines qui mêlent souvent l’éducation de la jeunesse à la prière. Il y a les clarisses, parfois aussi institutrices mais du peuple, humbles parmi les humbles et, entre toutes, sanctifiées. Puis il y a toutes les petites congrégations pénitentes, limitées à une région, à une province. Cependant, parmi les ordres contemplatifs, il en est un où l’austérité se mêle de grâce, où

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