FR MR ER 1 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉV
OLUTION
Reubell porte en lui les plus étroites passions : les prêtres
ennemis de la patrie. Ce qui est hostilité chez Reubell se transforme chez Larévellière en excitation maladive. Barras est trop occupé de ses vices pour gaspiller son temps dans
persécution, c’est par condescendance Pour une erreur qui ne se dissipera que par degrés ; et tel est le seul et bien précaire patronage que puissent invoquer les catholiques. L'état de la législation ne commande-t-il pas d’ailleurs aux membres du Directoire lPhostilité? Au moment où ils saisissent le pouvoir, les derniers décrets se publient dans les provinces : décret du 20 fructidor, décret du 7 vendé- Comment pourraient-ils éluder ces décrets? Ce sont les Con- ventionnels, leurs amis, leurs électeurs d’hier, qui les ont voulus, forgés, imposés.
| Donc, dès la première heure, ils versent dans la politique
sectaire. Le 14 brumaire (5 novembre 1795), dans la pro- clamation où ils notifient leur avènement, ils flétrissent « les fanatiques qui embrasent les imaginations » (1). La menace est vague. Un mois plus tard, en une circulaire aux Commissaires près des administrations départementales, ellexse précise. Derechef le Directoire dénonce les prêtres et les séides des prêtres. « Il importe, ordonne-t-il aux Commis-
saires, de déjouer leurs perfides projets. Par une surveil- lance active, continuelle, infatigable, rompez leurs mesures, entravez leurs mouvements, désolez leur patience ; enve- loppez-les de votre surveillance ; qu’elle les inquiète le jour, qu’elle les trouble la nuit ; ne leur donnez pas un moment de
(1) Moniteur, t. XXVI, p. 386.
réfractaires, a-t-il coutume de dire, sont les plus cruels
limpiété ; cependant l'Église lui est odieuse, ne fût-ce que comme génératrice des vertus. Seul, Carnot garde, en face des symboles religieux, une certaine égalité d’âme. Sa tolérance n’est d’ailleurs que dédain ; s’il incline à tempérer la
miaire, décret du 3 brumaire avec son terrible article 10.
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relâche; que, sans vous voir, ils vous sentent à chaque instant (1). »
J’ai tenu à citer ces lignes, car elles sont suggestives. Sous la Terreur, la persécution s’est étalée au grand jour. Se montrer sans pitié était pour les uns une maxime, pour les autres un moyen de se sauver eux-mêmes, et tout se précipitait, l’arrestation, le procès, la condamnation, l’exécution. Maintenant la manière change. Le grand artifice est de guetter les suspects, d’épier tous leurs agissements pour saisir de proche en proche leurs complices, d’enlacer ceux qu’on veut perdre jusqu’à ce qu’on les tienne à merci, et de ne s'emparer d’eux qu'après leur avoir intercepté tout refuge. L’heure est venue des enquêtes menées dans l’ombre, des écritures qui se surajoutent les unes aux autres, des surveillances patientes et perfides, des procédés qui torturent plus encore qu'ils n’immolent, des iniquités qui, en s’encombrant de témoignages, aspirent à prendre des airs de justice. Le grand agent de persécution, c’est le policier. j
Il convenait de désigner un chef qui fût à la fois l’inspirateur et le régulateur de l'esprit nouveau. Le 12 nivôse (2),
un ministère fut créé qu’on appela le ministère de la Police.
A cette charge fut préposé Merlin de Douai, l’un des personnages les plus considérables de ce temps ; et l'importance de la fonction se marqua par le rang de l’homme à qui elle fut dévolue.
Désormais, c’est l’inquisiteur qui tient le premier rôle, et le bourreau ne vient qu'après. Il vient pourtant, et son office n’est point aboli. Qu'on lise plutôt la circulaire qu’à la date du 23 nivôse an IV (3), le Directoire adresse à ses agents. En ce document, signé Reubell, Larévellière, Letourneur, les directeurs s’élèvent contre les apôtres de la fausse
(1) Moniteur, t. XXVI, p. 626.
(2) 2 janvier 1796.
(3) 13 janvier 1796.
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tolérance qu’ils appellent les corrupteurs de l’esprit public. Ils ajoutent : « Les seules lois, qui doivent être invoquées contre les prêtres sujets à la déportation ou à la réclusion, sont celles de 1792 et de 1793, et notamment celle des 29 et 30 vendémiaire de lan IT de la République ». Puis, après avoir rappelé ces édits de mort, ils poursuivent en ces termes : «Le législateur a rejeté tous les ménagements pusillanimes qui pouvaient laisser quelque espérance aux déportés ; l’indulgence ne fait qu’entretenir la contagion du mal, et il a voulu l’extirper jusqu’à la racine (1). »
C’est, sous une forme à la fois violente et perfide, le retour à la persécution. Seulement de cette persécution le pays ne veut plus.
La résistance se manifeste à Paris; mais elle se révèle surtout dans les provinces. C’est là qu’on peut suivre comme à l’auscultation, en se penchant tout près du cœur, les battements de plus en plus réguliers, de plus en plus amples, de la France chrétienne.
‘Le Directoire entretient hors de Paris deux sortes de fonctionnaires administratifs : les commissaires nationaux: au chef-lieu de chaque département, puis à un degré inférieur et au siège de chaque canton, les commissaires dits commissatres cantonaux. Les uns et les autres sont les représentants officiels de l’autorité centrale, et, pour ainsi dire, les agents de liaison entre le pouvoir exécutif et les administrations élues. Or, voici que, pendant l'hiver de 1795 à 1796, les commissaires départementaux reçoivent, tantôt par paquets,
(1} Archives nationales, AFMI, 840, registre 4509.
tantôt par envois successifs, les cal ministérielles Fa où directoriales. Ils les lisent, les relisent, s’en imprègnent, : +: ils demeurent soucieux. Cotes ils n’aiment point les fanatiques, et quelques-uns même ont gardé le plus pur esprit jacobin. Mais comme ce langage détonne dans l'aspiration générale vers la paix! Tout inquiets, ils délient de leurs WA liasses déjà un peu poudreuses les lois de la Terreur na Ë semblaient oubliées. En ces lois se répètent avec une mono- tonie sinistre les mêmes mots : réclusion, rs déportation, mort surtout. De plus en lue troublés, ils. vont aux administrateurs et, en un silence embarrassé, leur tendent les instructions, les décrets. Ceux-ci lisent à leur tour. Parmi eux il y a des violents et des modérés, Nes sectaires et des indifférents, des rigoureux et des UE gents ; mais des lèvres de presque tous, la même objec- tions "échappe : comment remonter vers Fa Terreur en un pays qui n’a qu’une passion, la remontée vers l'humanité | OLD Et, en effet, le trait dominant de la période qui va suivre, à © ’est la complicité de la nation avec les victimes. d __ En ce renouveau de proscription, les premières mesures | ‘concernent les reclus. Ici il s’agit non de faire mourir, mais ï de remettre en prison ; et la perplexité est moindre. Don VAE Ja loi et les circulaires à la main, les commissaires requièrent que les vieillards et les infirmes, libérés l’été préoneiets soient de nouveau renfermés. nation descend, suivant la filière, du département au canton, puis elle passe du can- . ton à l’agent de la commune et à la gendarmerie. Les transmissions s’opérent lentement, avec des courriers volontairement manqués, comme il arrive pour les besognes qui répugnent. Les réponses, quand elles sont enfin contraintes à se formuler, sont le plus souvent évasives : il y a bien un ou deux vieux ecclésiastiques, mais ils sont trop âgés pour voyager sans péril; ou bien encore : c’est l’hiver et les chemins sont trop mauvais ; puis s AOGa Aloe, avec une remarquable surabondance, le certificats de maladics. Du
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HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION Fa
ministère de la Police on stimule, on gourmande, on menace Enfin quelques prêtres arrivent au chef-lieu, et la pitié est grande de les voir traîner vers les lieux de détention leurs pas alourdis par la vieillesse. Cependant, l’année précédente, les maisons de réclusion ont été fermées, et l’on a cru qu’elles ne se rouvriraient plus. Souvent l'embarras est extrême pour loger les nouveaux arrivants. Je compte six ou sept départements où, sous prétexte d’installations
insuffisantes, on renvoie chez eux les prêtres, en les plaçant sous la surveillance des autorités municipales. Ailleurs, 54 comme dans l’Ariège et les Deux-Sèvres, on répartit la plupart d’entre eux entre diverses maisons particulières. En Vendée, on les retrouvera un peu plus tard, rassemblés tous à l’hospice. Dans les Hautes-Pyrénées, l’un des reclus Ÿ offre lui-même sa propre maison, et ses confrères s’y établis- ne. sent, moitié hôtes, moitié prisonniers. Puis, vers l’adminis- 1 tration départementale ou vers le Directoire, les sollicitations particulières ne tardent pas à monter : celui-ci est parent d’un député; celui-là a renoncé jadis à une partie de sa dime ; un troisième est réclamé par tout le canton, ear il possède un secret pour guérir les hernies. L'opinion publique : s’émeut de plus en plus; en un langage réprobateur, on raconte les misères des captifs : ils manquent de literie, de bois de chauffage ; nulle subvention de l'État, et les villes ï hésitent à faire des avances de peur de n'être pas remboursées. Parmi ces vieillards, ces infirmes, souvent la mort frappe et, quand les cortèges s’allongent vers le cimetière, une recrudescence de sympathie éclate pour ceux dont le seul crime fut leur foi. Visiblement les magistrats voudraient se débarrasser de ces prisonniers importuns : dans les Pyrénées-Orientales, une épidémie éclate: bien vite on profite du prétexte pour licencier la maison. Quelques mois plus tard, une enquête sera prescrite sur la condition des reclus. Entre tous les rapports des départements, quatre seulement concluront à la stricte exécu-
tion des lois (1). Sous une forme plus ou moins explicite, la plupart des autres formuleront des vœux de clémence, soit qu’ils rendent hommage à la « conduite irréprochable des prêtres», soit que, s’enhardissant davantage, ils concluent à leur libération (2).
Outre les reclus, il y a les déportables, c’est-à-dire les
France ou ne l’ont jamais quitté. Ici l'anxiété devient terrible, car il ne s’agit plus seulement d’incarcérer, mais de faire signe au bourreau.
Au chef-lieu même du département, les commissaires nationaux rencontrent souvent une première résistance. L’horreur des peines terrifie. Puis une jurisprudence toute récente revient en mémoire. On se rappelle la loi du 41 prairial et les avis du Comité de législation qui ont suivi. On parlait alors, non de persécution, mais de tolérance ; on proclamait que quiconque avait souscrit la promesse se | trouvait à couvert contre toute recherche du passé : « Nous ne vous dissimulerons pas, écrivaient le 14 novembre 1795 au ministre de l’Intérieur les administrateurs de la Gironde,
que tout convaincus que nous sommes des manœuvres
de certains prêtres, il n’a fallu rien moins que le cri impérieux de la loi pour nous engager à provoquer son exécution contre ceux qui, sous la foi publique, avaient repris leur domi- cile et vivaient au sein de leur famille (3). » Quand les objec- tions ne se formulent point ouvertement, elles se traduisent . par des doutes, des scrupules, des réticences ; de là des mau- vaises volontés plus ou moins latentes; de là des commentaires d’une obscurité voulue, d’une tiédeur calculée, qui, tout en commandant apparemment l’obéissance, suggèrent, semblent suggérer l’inertie,
{1) Hautes-Alpes, Lot, Vosges (Archives nationales, AF111,398, liassse 21 32) et Landes (F7, 7585, liasse 9975).
(2) Archives nationales, AF111, 398, liasse 2132.
(3) Archives départementales de la Gironde.