‹ Histoire religieuse de la révolution françaiseChapitre 17 sur 65 · PR M EURE · texte numérisé non relu

PR M EURE

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(1) Archives nationales, AFIN, carton 32, liasse 115. (2) On trouvera aux Archives nationales, série AA, carton 15, liasse 760,

la minute d’un très curieux rapport sur « les difficultés que présente l’application des lois sur les prêtres réfractaires ».

jugés (1). Dans les maisons de détention, des prêtres végètent, de condition indécise. Pour quelques-uns, par exemple dans le département de la Manche, nul motif d'accusation n’est inscrit sur le registre d’écrou. Les jours, les mois passent

sans qu’on s’enquière d’eux. Nul ne réclame, ni les prisonniers qui sentent que la prison, c’est le salut, ni les magis-

trats qui ne peuvent être humains qu’à la condition d’oublier. — Cependant quelques tribunaux, redoutant d’être taxés de négligence, s’enhardissent jusqu’à confesser le motif de leur apparente inertie. Dans la Nièvre, le tribunal criminel laisse pendant plusieurs mois quatre réfractaires dans la maison de justice; comme le commissaire chargé de promouvoir l’action publique s'étonne : « Nous trouvons, répondent les juges, la loi trop rigoureuse, nous attendons une législation plus douce (2). » Et un peu plus tard, les magistrats de Strasbourg, après une délibération de plusieurs heures, prendront la même résolution (3). :

C’est ainsi que des pratiques, à la fois très irrégulières

et très bienfaisantes, tempèrent, en la plupart des cas, le décret du 3 brumaire. Malgré tout, l’affreuse loi subsiste. Il y a, quoique en petit nombre, des tribunaux qui ont gardé le vieil esprit jacobin, Il en est d’autres qui tout en réprouvant les décrets, les appliquent en instruments aveugles, sans oser les adoucir, les méconnaître ou les tourner. Puis il subsiste dans l'Ouest quelques commissions militaires qui jugent par obéissance. Il y a aussi, en représailles des excès de la chouannerie, des exécutions sommaires par les soldats. Quelques prêtres eux-mêmes, répudiant toute excuse, tout subterfuge, déroutent les vues humaines

(4) Rapport du substitut du commissaire du Pouvoir exécutif près Je tribunal criminel du Pas-de-Calais, quatrième jour complémentaire de l’an IV (Archives nationales, AA carton 8).

(2) Archives nationales, AA carton 8, registre 363.

(3) Zbud., AFIN, 32.

des magistrats et, dans leur ardeur à confesser Dieu, s'offrent spontanément à la mort. Malgré l’adoucissement des mœurs, il arrive donc que, dans les premiers mois de 1796, l’échafaud se dresse encore en plusieurs villes, au milieu du peuple silencieux et atterré, Il se dresse le 45 janvier à Vesoul pour un Capucin, le père Grégoire, qui, pendant toute la Terreur, a continué sans les interrompre les fonctions de son ministère (1). Il s'élève le 12 février à Saint-Omer pour un curé du Pas-de-Calais, l’abbé Ducrocq, qui a été arrêté dans la nuit de Noël en flagrant délit d’apostolat (2). Entre tous les départements, le plus éprouvé est le Morbihan. Je note une exécution de prêtre le 31 décembre, deux le 3 mars 1796, une autre le 21 mars, trois autres le 22 mars (3).

Pour combattre la clémence, pour aiguiser la persécution, un homme veillait : Merlin de Douai.

À toutes les époques, il est des hommes — de second ordre souvent — qui résument en eux, tant ils en figurent l'empreinte, le régime qu'ils ont servi. Merlin fut un de ces personnages révélateurs. En lui se personnifièrent toutes les laides et mesquines violences qui prolongèrent la Terreur en paraissant la désavouer.

Dans les temps que nous racontons, on le verra passer de la justice à la police, de la police à la justice. En l’une et l’autre charge, il ne changera pas de rôle ; et tout son art,

(1) SAUZAY, Histoire de la persécution religieuse dans le département du Doubs, t. VIIL, p. 169 et suiv.

(2) DERAMECOURT, Le Clergé du diocèse d'Arras pendant la Révolution, t: III, p. 344 et suiv.

(3) Note fournie par M. le chanoine Chauffier, du diocèse de Vannes.

à … fois subtil et parie, savant et Darbare, sera du tenir, des lois Pimiquité. Res © Les lois, nul ne les connaissait mieux que Jui. D'origine modeste — car il était le fils d’un fermier d’Arleux, aux 6 limites de la Flandre et du Cambrésis — il avait dû à la libé- ralité de l’abbaye d’Anchin le bénéfice de l'instruction. Nul n’avait mieux exploité le bienfait. Devenu avocat au parlement de Douai, il y avait bien vite marqué sa place par la persévérance de son labeur, l'étendue de son érudition, LE pRrErE sa or qui était, Lange du ie Ainsi

; mais Eu par Pobecesion du rang Ds Cayibble, nu capable du bien, capable du mal aussi, sans beaucoup de

préférence, à la seule condition qu’il haussât sa fortune.

Au bailliage de Douai, les électeurs du tiers-état l'avaient envoyé à l'Assemblée ue Il y avait d’abord passé inaperçu. Il était, nous apprend lun des contemporains (1),

L. de taille médiocre, sec, maigre, sans grâce, de voix désagréable. dL Bientôt, par son savoir vraiment extraordinaire, il avait attiré l'attention. Il connaissait tous les édits, toutes les ordonnances avec leur date, leurs motifs, et - citait de É mémoire, ainsi que les arrêts des Parlements. Dès ce moment,

il commença à prendre rang, mais sans qu’on sût bien encore

L ‘ce qu’il était, profond jurisconsulte, homme d’État en en FLAT

ou simple dictionnaire commode à consulter.

Une occasion vint qui acheva de le mettre en lumière. D'un brusque et fiévreux coup de cognée, les Constituants . avaient abattu l’arbre de la féodalité. L’arbre abattu, beau- : coup contemplèrent la grande ruine, avec un étonnement effrayé de ce qu’ils avaient osé. L’imposant débris gisait | à terre sans qu’on sût bien comment en débarrasser le sol, ni surtout comment empêcher que par quelqu’une de ses branches il ne reprit racine. Merlin de Douai survint, qui

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(1) Laréveuère-Lérsaux, Mémoires, À. Ir, p. 351,

savait du droit féodal tout ce qu’il fallait pour le conserver 4 et bien mieux encore pour le détruire. A la manière d’un : bûcheron, il débita l’arbre tombé ; en le coupant en menus : tronçons, il empêcha qu’il revécût jamais ; et grâce à lui, d sur la surface déblayée, un nouveau droit put naître qui n’eut 4 à craindre aucun retour offensif du passé. #

Inéligible à l’Assemblée législative, Merlin reparut à la Convention. Deux passions maîtresses conduisent les révolutions : l’envie qui les fait naître et la peur qui es perpétue. On commence par goût de niveler; puis on continue, de | peur d’être submergé par la tourbe nouvelle qui monte et à

qui, à son tour, envie aussi. Merlin avait connu les deux états d’âme. Il avait envié et s’était délecté d’abattre. Il avait abattu l’ancien régime, puis la royauté, enfin le roi lui-même $ car parmi les régicides, il avait été l’un des plus froidement acharnés. Un jour il osa — c’était en 1793 après la crise du . 81 mai — témoigner sa sympathie aux Girondins proscrits. ; Du même coup, il se trouva lui-même tout près de la proscription. Bien vite la peur le prit, plus forte que jamais n'avait été l'envie. Il fallait donner des gages. Il ne marchanda 1 point. Il accepta d’être le rapporteur de la loi des suspects. i Par là, il se sauva; par là aussi il se classa pour jamais. Désormais il était l’homme qui avait donné à la Terreur \ ses lettres de marque et l'avait légalisée. #1 Terroriste ! il ne l’était pourtant pas, au sens brét al ment sinistre du mot. Chez lui, nulle griserie de paroles, nulle subite montée d'humeur sanguinaire, nulle de ces mémorables audaces qui stupéfient presque autant qu’elles indignent. Tout était froid en lui, même ses colères. On se le figure, durant les mois les plus sombres, correct par habitude de vie, formaliste par souvenir de sa profession, associé aux votes scélérats, mais criminel avec gravité et peut-être parfois avec répugnance, perpétuellement attentif à assujettir son masque révolutionnaire juste assez pour paraître complice et n'être jamais victime. Mais qu’un régime nouveau s’éta-

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blit qui, en affectant de répudier la Terreur, se contenterait d’en adoucir les formes, qui se garderait des cruautés trop voyantes et masquerait les violences au lieu de les étaler, qui aimerait mieux étoufter qu’égorger, qui apporterait à compliquer les procédures autant de soins que naguère on en avait mis à les simplifier; qu’un tel régime, dis-je, s'établit, et Merlin en serait tout naturellement le serviteur, en jurisconsulte assez docte pour orner de textes légaux toutes les injustices, et assez inscrupuleux pour ne réprouver aucune iniquité.

Or, tel fut — au moins en ses pires tendances — le Direc- toire. Du Directoire, Merlin fut l’agent d'exécution.

I1 semblait tout fait pour ce rôle, et ce rôle pour lui. A la République démagogique avait succédé la république bourgeoise : or, cette république était juste à son niveau. Les lois, en se superposant les unes sur les autres, avaient accumulé d’incroyables obscurités, en sorte que, pour proscrire avec méthode, il ne suffisait pas d’être impitoyable, il fallait en outre être bon juriste : juriste, Merlin était plus que personne ; impitoyable, il l'était pareillement. L’heure n’était plus aux exécutions sommaires, mais aux poursuites artificieusement enlaçantes : pour accommoder les décrets, nul n’égalait Merlin. Deux catégories de citoyens semblaient en ce temps-là en marge de toute indulgence : les émigrés, les

prêtres réfractaires. Or, Merlin était, autant que personne,

consumé de cette double inimitié. Les nobles, aujourd’hui émigrés, il les avait enviés au jour de leur puissance; par une obstination de haine où l’on aurait pu saisir une Surviyance d'hommage, il persistait à les envier, même après les avoir abattus. Quant aux prêtres, il avait jadis surpris sur le vif, en son cabinet d'avocat, les avides revendications pour les dîmes, les orgueilleuses rivalités pour les préséances, les âpres procès entre gens d'Église pour les honneurs et pour les biens : de là, chez lui, des préventions que ni le

temps, ni le spectacle de l'infortune n’ont désarmées. Puis,

en son enfance, des collines toutes basses et comme affaissées qui dominent la plaine et les étangs d’Arleux, il a pu contempler les domaines des grands seigneurs ecclésiastiques. Les fermes, les prés, les étangs, les moulins, les bois, tout est à eux ; ici, à l’abbaye d’Anchin ; plus loin, du côté de V'Artois, à abbaye de Saint-Vast ; tout au sud, aux archevêques de Cambrai. Et l’envieuse jalousie Pa, lui fils de la terre, mordu au cœur. Maintenant eneore il se redit tout ce qu’on racontait alors sur les dilapidations, les gaspillages, les convoitises, les abus, les vices ; et ces souvenirs gardent toute leur emprise en son âme de paysan qui est devenu bourgeois sans rien oublier.

Oui, l’homme était trouvé, d'autant plus dangereux qu’il aura plus appris. Suivons-le, en cette année 4796, au ministère de la Police et plus tard au ministère de la Justice. Les rapports venus des départements s'accumulent sur son bureau. Le soir, quand les audiences sont finies, il les prend, les compulse, les analyse, en laborieux qu’il est. Il se trouve que presque tous attestent la renaissance religieuse, que Presque tous aussi constatent, en face de cette renaissance, l’inertie ou la complaisance des autorités. En légiste méthodique, Merlin classe les dossiers. Voici ceux de la France centrale : dans Allier (1), l'Aveyron (2), Indre-et-Loire (3), la vigilance est nulle pour Pexécution des lois contre les prêtres : dans la Corrèze, les rétractations de serment se publient ouvertement (4) : en l’un des cantons du Lot, les autorités ont favorisé, loin de la disperser, une troupe de fanatiques qui tentaient de délivrer un prêtre détenu (5). Voici maintenant les dépêches venues du Nord : de la Somme, on mande que la loi sur la police des cultes est ouvertement

(1) DERIDOUR, Recueil des actes du Directoire, t. Ier, p, 440. (2) ID., ibid., p. 688.

(3) In., ibid. p. 855.

(4) ID, ibid., p. 419.

(5) ID., ibid., p. 408.

(ste a: ‘du Pas- de-Calais, on annonce que ou Fi (af dissement de Saint-Pol, les cérémonies cultuelles ont repris. e Cependant le ministre déplie un dossier plus gros que Les. : autres, celui de la région de l'Est. Les rapports affluent, venus du Bas-Rhin, du Haut-Rhin, de la Moselle, de la ï Meurthe, du Doubs, de la Haute- ac (2). En tous ces L départements voisins de la frontière, on signale le retour des prêtres déportés ; ils reprennent. Le ils sonnent les cloches, ils fanatisent les populations. Combien sont-ils? Ni On Vignore ; mais en une des nn arrivées. d'Alsace, on % affirme qu’ils sont nuée.

I Merlin replie ses dossiers. Son âme s ’échauffe en une de ces: | blanches colères dont il est coutumier. En une circulaire d’une L âpreté violente, il exhale son courroux. Aux termes de cette instruction, les administrations municipales sont tenues : FR de dénoncer tous les ecclésiastiques réfractaires ou rétractés qui résideraient sur leur territoire. Que si elles prétendent ' quil n’en existe pas, elles devront attester l'exactitude de cette déclaration par un certificat négatif que chacun des membres sera tenu de signer. Et ils seront responsables . de leurs déclarations sous peine de poursuites person- nelles. | Le temps s’avance. Au D onu de l’année 1796, Merlin ‘4 reprend le portefeuille de la Justice. Et là aussi, les mêmes doléances lui arrivent : dans le Puy-de-Dôme, tous les rites religieux s’accomplissent ; dans l'Hérault, les fanatiques sont . cuvertement protégés; dans la Haute-Saône, les réfractaires reçoivent souvent asile chez les agents municipaux ; dans le Bas-Rhin, les cortèges funèbres s ’acheminent comme jadis vers le cimetière avec accompagnement de croix, de cierges, d'enfants de chœur. Cependant, l'été a commencé et, en diverses parties de la France, en Alsace

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