VIT
La nation aspirait à la paix religieuse : le Directoire sé traînait dans la persécution. Que pouvait-on espérer ou craindre du Corps législatif, c’est-à-dire du Conseil des Cing- Cents et du Conseil des Anciens?
On sait quelle mémorable fourberie avait vicié les derniers scrutins. Pour un tiers seulement du Corps législatif, le choix du pays s’était exercé sans contrainte. Le reste, imposé aux électeurs, n’était que le résidu de la Convention.
Ce tiers librement élu était animé en général de l’esprit le plus modéré. Réussirait-il à pénétrer de sa sagesse les survivants de l’ancienne assemblée?
Je cherche à marquer dans les deux Conseils la distribution des partis. En allant de gauche à droite, je rencontre d’abord le groupe des jacobins irréductibles. Combien sontils? Ils auront occasion de se compter dans le scrutin. sur la mise en accusation du représentant Drouet, et ils atteindront ce jour-là, tant aux Anciens qu'aux Cinq-Cents, le chiffre de 130 (1). Si l’on incline de l’extrême gauche vers le centre, on distingue soit à la salle des Tuileries qui a été réservée aux Anciens, soit à celle du Manège où sont installés les Cinq-Cents, des bancs remplis jusqu’à déborder. Là siège le gros de l’ancienne majorité conventionnelle, masse
(1) Séances des 2 et 20 messidor an IV,
à elle ue presque aussi uns que hote a a groupes réunis. Tous ensemble, ils forment une sorte d'ob-. 1 garchie, à la fois avide et peureuse, dominatrice et, servile, | uniquement attentive à se perpétuer. Au centre encor: maiss ’étendant vers la droite, sont groupés les républicains “1 constitutionnels. Ce sont, pour la plupart, les hommes du nouveau tiers. En MALE vers la droite — vers l'extrême droite — trouverait-on des royalistes? A cette heure on n’en voit guère ; mais on pressent que les fautes de la Répuëè blique pourront en créer. À Ce n’est pas sans quelque embarras que j'essaie d'établir cette répartition. Quelques-uns se dérobent de parti pris à tout classement : tel Thibaudeau, tel Merlin de Thionville. Plusieurs, à l’esprit avisé, cherchent à percer l’avenir et se ménagent déjà dans l'attente d’un maître : ainsi se montre 4 Me Cambacérès, jurisconsulte consommé qui ne le cède en SAVOIr. qu'à Merlin de Douai. D’autres évoluent indécis, n ’ayant pour opinion que l'intérêt du moment ou la peur. Puis l'es- prit est fort différent suivant qu’on considère le salle des Anciens ou celle des Cing-Cenis. Plus avancés en âge, les Anciens sont de sens plus rassis En outre, le hasard du tirage au sort a fait entrer parmi eux un plus grand nombre de députés modérés. De là une mentalité autre, des habitudes plus graves, une tenue plus correcte, et, den que, des deux o x parts, l'origine soit. la même, une ambition qui déjà perce, qui bientôt s ’affirmera, celle de figurer une haute assemblée. En ce Corps législatif qui représentait lPaneienne Con- vention plus que le pays lui-même, vainement on eût cherché, au moins en ce début, le souci de la paix religieuse. Thibaudeau a écrit dans ses Mémoires : « Certains représen.- Hal tants, au seul nom de prêtre, avaient des crispations de nerfs (2). » Les moins malveillants se contentaient de dire avec dédain : : « Nous ne nous oceupons pas des affaires des
(4) THIBAUDEAU, Mémoires, t. II, p. 108.
ne prévalussent des dispositions moins étroites. On discerchampions de la tolérance. Tels, aux Cing-Cents, Pastoret, Dubruel, Lemerer, Dumolard et, aux Anciens, Portalis. … Mais, sur les affaires religieuses, ils gardaient encore le silence, soit qu'ils se jugeassent trop nouveaux pour parler avec
ragé jusque-là toute intervention.
toutes les autres, celle du Directoire qui pousse à la persé- cution.
exhortations et par prières. De temps en temps, des délégués
lement précédés d’huissiers ; car le Directoire a introduit dans les habitudes la pompe, ne pouvant graver dans les mœurs le respect. Ils déposent sur le bureau le message qui leur a été confié et se retirent, environnés du même appareil qui les a amenés. Entre tous ces Messages, plusieurs, en cet
Le 23 nivôse (13 janvier 1796), le Directoire invite le Corps
dépendances ; car il faut, dit-il, « éteindre des espérances criminelles ». Un peu plus tard, il appelle l'attention des Conseils sur les sonneries de cloches, tant de fois défendues, et sur l'urgence d’une loi qui décidément les interdira.
Enfin, le 29 germinal (18 avril), en une communication beaucoup plus importante, il dénonce à l'assemblée des Cing-Cents les prêtres réfractaires. « Ce sont, dit-il, les ennemis ‘les plus acharnés de la Constitution et de nos lois. Chassés de la République, ils trouvent le moyen de S'y
anatiques. » Ce n’était pas que dans le tiers librement élu ,
ait déjà quelques hommes qui seraient, pensait-on, les
autorité, soit que la force des préjugés ambiants eût décou-
Donc, dans les premiers temps, on a beau prêter l'oreille, soit aux Tuileries, soit au Manège. Une seule voix domine
une LE ee in ET.
Il n’a pas le droit d'initiative et ne peut agir que par
du Luxembourg sont dépêchés vers les Conseils. Ce sont des sortes de fonctionnaires qu’on désigne sous le nom de Messagers d'Etai. Ils arrivent en costume d’apparat et solennel-
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hiver de 1795 à 1796, se réfèrent aux questions religieuses.
législatif à faire vendre les anciens presbytères avec leurs
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introduire. » Faisant allusion à la mollesse des autorités, le
message ajoute : « Si de promptes mesures ne sont prises, la guerre civile pourra s’allumer. »
Cet acharnement à réclamer des lois prouvait la faiblesse plus encore que la passion. Cependant, au Conseil des Cinq-
Cents, se retrouvait presque intact le bloc conventionnel qui avait jadis voté le décret du 3 brumaire. L'accueil fut favorable. Une Commission fut nommée et, au nom de cette Commission, le représentant Drulhe vint, le 4 floréal (23 avril 1796), lire son rapport.
C'était un ancien prêtre. Tout ce qui, depuis cinq années, se tramait de calomnies, il le répéta en termes solennels, avec un cliquetis sonore de mots mal assortis. Il commença, selon la coutume, par rendre hommage à la liberté religieuse. Selon la coutume aussi, il ne la montra que pour la voiler aussitôt. « La liberté des cultes, dit-il, ne saurait s’étendre aux hommes qui, sous prétexte de culte, font couler des flots de sang. » De plus en plus copiste, il ajouta : « Vous n’attaquerez pas les prêtres comme prêtres; mais vous les punirez comme
mauvais citoyens, comme rebelles aux lois de la patrie. ».
Un long développement suivit sur l’inapplication des lois. Un solennel hommage était rendu à la loi du 3 brumaire, «ce testament politique de la Convention ». Un projet suivait qui impartissait aux prêtres insermentés un délai de vingt jours pour quitter le territoire. Passé ce temps, ils seraient, assimilés aux émigrés rentrés. Quant aux fonctionnaires, tout faux certificat serait puni de deux ans de fers et toute négligence de deux années de détention.
À ce langage de Druhle, tous les vieux Conventionnels applaudirent. Comme ils formaient la majorité, il n’y avait à s’enquérir ni de liberté ni de justice. À quelques jours de là, le 17 floréal, la résolution fut adoptée, bien qu'avec quelques amendements ; et il ne resta plus qu’à la faire convertir en loi par les Anciens.
Ce vote semblait compléter en matière religieuse l’oppression ; et pourtant on touchait à l’heure où, dans le bloc révolutionnaire, allaient se creuser les premières fissures.
Tout ce que l’Assemblée comptait de sectaires avait acclamé le rapport de Drulhe. Mais, dans la minorité indépendante, cette obtuse répétition de calomnies et de sophismes avait révolté. Sous le coup de la colère, plusieurs s'étaient levés qui, soit par timidité, soit par sentiment de leur petit nombre, avaient jusque-là gardé le silence. « Votre décret, s’il était observé, équivaudrait à vingt mille arrêts de mort », s'était écrié le représentant Duprat. Dubruel avait dénoncé les périls de la motion qui « portait dans ses flancs la guerre civile »; puis il avait revendiqué, pour quiconque souscrirait la promesse du 11 prairial, le droit de vivre en paix dans sa patrie. Lemerer avait mis en relief la prétention à la fois illogique et monstrueuse de faire revivre la Constitution civile du clergé, morte avec la Constitution royale. Le plus véhément avait été Pastoret. « Ce n’est pas sans douleur, avait-il dit, que je viens d'entendre tant de
‘blasphèmes contre la raison et l’humanité. » « Je ne propose pas d’amendement, avait-il ajouté, je n’en connais pas sur une loi pareille ; elle doit être rejetée tout entière. »
Ainsi s'étaient exprimés les députés constitutionnels. Non, ils n’avaient pas empêché le vote, mais ils avaient prononcé des paroles que le pays retiendrait ; peut-être même avaient-ils provoqué sur les lisières des partis quelques arrière-hésitations qui, en se communiquant de proche en proche, finiraient par ébranler la majorité.
Sur ces entrefaites, un complot fut découvert qui montra
que la none directoriale avait d'autres ennemis que des catholiques.
ï Il avait pour chef Babeuf. Cet homme, révolitionnaire ardent, avait été, avant le 9 Thermidor, employé à lacom- mune de Paris et administrateur du do de Montdidier Ni avait, en cette dernière qualité, encouru une condamna . tion à vingt ans de fers pour faux commis dans une adju-
dication de biens nationaux ; mais le jugement qui le frap-
pait avait été annulé par le ibuol de cassation ; le tribu- AR nal criminel de l’Aisne, saisi à nouveau du ou avait permis son élargissement provisoire, et les poursuites contre lui avaient paru suspendues. Après le 9 Thermidor, ils "était déchainé avec fureur contre les vaincus, puis, en son journal qu’on appelait le Tribun du Peuple, s'était retourné, Li: avec une fureur égale, contre les Thermidoriens. Sur la té L dénonciation de Tailien (1), il avait été arrêté comme fau- ;
teur d’insurrection; mais l’amnistie du 4 brumaire an IV l'avait rendu à la liberté. Ce fut alors que ses doctrines se précisèrent : : au point de vue social, il prêchait l'abolition de la propriété privée et le retour de tous les biens à l’État qui en percevrait les fruits ; au point de vue politique, il réclamait la Constitution de 1793, et travaillait à la chute due Directoire, à la dissolution de Conseils. Le but était, disait-l, le bonheur commun. D’assez nombreux adhérents lui vinrent, les uns recrutés par lui pendant sa captivité, Jes autres attirés par la propagande de son journal. L’asso- | ciation se désigna elle-même sous le nom de Société des égaux. Vers la fin de 1795, le gros du parti prit coutume de se : réunir au couvent des Génovéfains, en un club qu’on appela . Je Club du Panthéon; quant aux véritables initiés, ils se rassemblaient dans le plus grand secret, en une crypte du | même couvent. Le 8 ventôse an IV (2), le club fut fermé.
(4) Convention nationale, 10 pluviôse an HE, : (2) 27 février 1796.
Les conciliabules se continuèrent dans les cafés ; puis la pro- pagande se poursuivit par le journal et surtout par des affiches. Aux affiliés se joignirent des auxiliaires précieux, ce furent les hommes de la Légion de police qui s’enrôlèrent en grand nombre dans la bande. Tout marchait à souhait, ; et les conjurés croyaient toucher au but, qui était de tout détruire. Trop de confiance perdit. Un zèle extrême se dé- = ployait pour embaucher l’armée. En ce souci poussé jusqu'à l’obsession, on se compromit au point de révéler le complot F. à un capitaine, du nom de Grisel. Celui-ci feignit une adhé- “ sion chaleureuse, se fit révéler les projets les plus secrets ï et dénonça tout. Le 21 floréal (1), les principaux conjurés furent arrêtés. | SF 170 C'était quatre jours après le vote de la motion Drulhe. Décidément, le seul péril n’était pas le péril clérical. L’ancienne majorité conventionnelle, perpétuée dans le Corps législatif, était à la fois violente et faible, prompte à persé- 0 cuter, prompte aussi à trembler. Sous la menace anarchiste, | elle s’amollit légèrement, très légèrement, vis-à-vis des fana- tiques ; et la crainte, à défaut de la justice, suggéra, non la tolérance, mais une conduite un peu moins vexatoire. 3
Presque insensible fut d’abord la détente. Pendant cet été de 1796, on saisit çà et là, à travers les débats parle-
mentaires, quelques actes moins malveillants, quelques paroles moins âpres. Une loi du 11 messidor autorisa les reli- __gieuses à toucher leur pension, même si elles avaient jusquelà refusé le serment liberté-égalité (2). Le 6 fructidor, un député de la majorité, Perez du Gers, émit l'avis que le refus de serment était un délit qui rentrait par sa nature dans «les faits relatifs à la Révolution »; à ce titre, il exprima la surprise, le regret, que ce délit n’eût pas été compris dans ceux que couvrait l’amnistie du 4 brumaire. Cinq jours plus
ne Ait). E mn