‹ Histoire religieuse de la révolution françaiseChapitre 23 sur 65 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

décadi ne parvient pas à détrôner le dimanche. Le nouveau régime a organisé des fêtes civiques. Dans les villes, nul ne les remarquerait si elles n’étaient solennisées par des représentations gratuites, des luttes foraines, des distributions de pain ou de viande. Dans les campagnes on les néglige, à moins qu’on ne les ignore tout à fait: d’autres fois, non sans une intention narquoise, on en transpose la date : ainsi arrive-t-il que dans l’un des cantons de la Haute-Garonne, le canton de Grenade, la fête commémorative du 10 août est remise au 15 août, ce qui permet de fondre tout ensemble la chute de la royauté, l'Assomption de la Vierge et par surcroît la procession du vœu de Louis XIII (1).

Entre le gouvernement et le peuple des campagnes une lutte se poursuit, tenace et tragi-comique, la lutte pour les cloches. Il à d’abord été décidé que toute église qui en avait plusieurs n’en conserverait qu’une : de là, entre les paysans et les agents du pouvoir, un premier conflit. Puis l'unique eleche tolérée a, elle-même, été descendue ou n’a été gardée qu’à la condition de demeurer muette. Contre cette rigueur, les campagnards se sont révoltés. C'est que, dans les cloches, quelque chose de leur âme a passé. Elles sont les régulatrices du réveil et du coucher, du travail et du repos; elles accompagnent toutes les solennités de la vie; elles figurent, avec leurs notes vibrantes, la voix même du village; et plus elles portent loin, plus monte la fierté du paysan. Les règlements prohibitifs se sont surajoutés les uns aux autres, marquant, par leur répétition même, leur impuissance. La loi la plus récente, celle du 22 germinal an IV (11 avril 1796), a interdit toute sonnerie religieuse, sous peine de prison pour les laïcs et de déportation, au moins en cas de récidive, pour les ecclésiastiques. Mais les villageois s’avisent que la Terreur

(1) Archives nationales, AFIl, carton 454, registre 2703.

à est finie, que ke debut sont ho et . Date ndulgents. Décidément, on peut résister, au prix d’un péril raisonnable et à la portée des dévouèments moyens. Done,

: les voici qui résistent avec un entêtement doux, subtil, un peu ironique. Quand ils n’ont plus de cloche, ils prientinstamment qu’on leur en permette une, une seule : c’est, disent-ils ‘avec une grande apparence d'ingénuité, afin qu’ils vachent Jette

moment du départ pour les champs, celui du retour à lamai- A :

son. Que si on leur cède, il se trouve que la sonnerie du réveil coïncide précisément avec celle de l’Angelus: puis la sonnerie de l’Angelus se répète, de façon à rejoindre celle de messe. Le dimanche vient : on agite la corde, juste assez pour quelques coups discrets; on senhardit un peu le dimanche suivant ; et quinze jours après, d’un bout à l'autre e la paroisse, l'appel retentit, vibrant et prolongé. Un baptême se célèbre ; peu après la cloche se met en branle; que si un gendarme vient à passer, l'explication est toute prête : on a sonné, non pour annoncer le baptême, mais and la cérémonie était achevée, c’est-à-dire en signe de réjouissance familiale et non pour marquer un rite religieux. On sonne le glas pour les trépassés : maïs ne faut-il pas annoncer les décès, ne fût-ce, disent un jour les gens de PAube (1) en veine de glose ingénieuse, que pour mettre en! éveil le juge de paix qui doit apposer les scellés? On sonne | aussi pour les obsèques ; mais qui oserait sévir pour l’hommage rendu à un défunt, surtout si d'aventure cé défunt fut un patriote? Ainsi se poursuit, fertile en épisodes minuscules mais suggestifs, la petite guerre, tenacement subtile d’un côté, misérablement vexatoire de l’autre. Les cloches, disent les jacobins, c’est le tambour des prêtres, et ne

rappellent le tocsin sonnant jadis en Vendée pour Pinsurrection. Les paysans, eux aussi, s’excitent, S’irritent, Pos

(4) PRÉVOST, Histoire du diocèse de Troyes pendant la Révolution, t. IG, De. 306, l

Sn | < PTE Ah el ‘ y) : Érmat e

se butent. En leur esprit simpliste autant que retors, la cloche apparaît comme un symbole : où elle se tait, la. religion est asservie ; où elle résonne librement, le culte est libre aussi. HAE “2

Çà et là, un peu au hasard, par des initiatives obscures isolées, toute la vie chrétienne se ranime. À Lyon, on voit se créer ou se restaurer toute une série d'associations : asso. ciation dite des Jeunes Amis qui. groupe les jeunes cat liques ; association dite des Filles charitables pour Pinstr tion des enfants ; association dite des Visiteurs des malades (1

Dans l’Ardèche, des religieuses ursulines se réunissent e un château appartenant à l’une d'elles, le château de l’Her-

muzière, et y reprennent tous les exercices de leur règl

conventuelle (2). Dans le Gard, un capucin, le Père Chrysos

tôme, réussit à reconstituer dans la paroisse qu’il dessert quelques-unes des anciennes confréries (3). Dans la région montagneuse du Tarn, au canton de Massals, quelques ecclésiastiques se rassemblent pour faire, dit un rapport d police, «ce qu’ils appellent une retraite » : on s’informe, fl rant un complot; mais on s’assure « qu'ils n’ont pas parlé : de révolution » (4). Je note ces menus faits, les jugeant sug-

gestifs; mais combien n’en recueillerait-on pas d’autres!

En même temps, de nombreuses rétractations de serment

/ recomposent, pièce à pièce, l’unité religieuse brisée de17951441797)"%on2\en compte plus de trois cent:

pour le seul diocèse de Besançon (5). Les documents off ciels signalent en divers départements: les prêtres qui sont les principaux promoteurs de ces retours : tel à Toulouse

l'abbé du Bourg (6); tel, dans lAgenais, l’abbé Boy

(1) Durrev, Tableau du diocèse de Lyon, p. 399-401.

(2) LyoNNeT, Vie de Mgr d’Aviau, t. IL, p. 50. (3) DURAND (l'abbé), le Père Chrysostôme de Barjac, p. 57. (4) Archives nationales, F19, carton 479.

(5) SAUZAY, Histoire de la persécution religieuse dans le Doubs, t. VII, ‘ annexe III, p. 694 et suiv.

(6) Correspondance de Sermet (Revue des Pyrénées, 1898, p. 106).

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