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Ur É ns EURE 5 ANA 5 nr ALORS en 456 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION
|esprit pénétrant, habitué à voir juste et loin, lui découvrit
SURPRISE N, : vue .
quel pourrait être, en ce pays neuf, l’avenir du catholicisme : de là la pensée d’un apostolat en ces régions lointaines. Ce
fut chez lui un dessein ardemment caressé, et auquel il
reviendra plus d’une fois, mais que sur l’heure il écarta. Il
eût pu, en des jours prospères, abandonner son église et son
pays. Le pouvait-il quand la France semblait le lieu d’élection pour souffrir et pour mourir ? 1 Hot
Donc il resta, et l'heure vint bientôt de souffrir. Le
19 mars 1793, il fut incarcéré, puis libéré dix jours plus
tard. Le 13 juillet, il fut arrêté de nouveau. Cette fois, la captivité dura quinze mois. Chez lui nul étalage de stoicisme, nulle affectation d’indifférence, mais une double force puisée dans une entière maîtrise de lui-même et dans 4 un entier abandon à Dieu. Transféré à la Conciergerie, il
put croire à plusieurs reprises qu’il touchait à son dernier
jour. Avec une sévère discipline, il se fixa, une fois pour
toutes, dans une sereine acceptation de la mort. Ayant ainsi dompté la crainte, il distribua ses journées comme il l’eût fait dans la plus paisible des demeures. Avec une parfaite liberté d'attention, il entreprit de longues lectures, particulièrement celle de saint Thomas d'Aquin. Dans le recueillement de sa captivité, il s’exerça à l’oraison, et pria
comme jamais il n’avait prié. Il n’est point d'existence si
austère qu’elle ne doive se mêler de délassements : dansla
méthodique répartition de son temps, le prisonnier n’oublia rien, même le repos. Ce repos d’ailleurs n’était point stérile, mais si rempli de sages entretiens qu’il devenait une manière d’apostolat. Ceux qui furent les compagnons de l'abbé. Émery, soit à la maison du Plessis, soit à la Conciergerie, se sont rappelé sa gravité mêlée d’enjouement, son humeur
toujours égale, son onction pénétrante, son art consommé pour s’introduire dans les âmes et en prendre par degrés
possession. Au séminaire Saint-Sulpice, il avait été Le supé-
rieur : il semblait qu’il le fût encore, non par aucun des
dons brillants qui conquièrent, mais par une autorité douce qui s’imposait tout naturellement, tant elle représentait la raison ! De cet ascendant il ne s'était servi que pour le ministère sacré, et beaucoup de ceux qui avaient péché lui durent, à leur dernière heure, le retour à Dieu.
Le 25 octobre 1794, l'abbé Émery fut élargi. Il s’imposa, quänd il fut libre, la même discipline qu’il avait observée
dans ses jours d'emprisonnement. Après un assez long séjour
à Gex, son pays natal, il s'établit rue d’Enfer, en un logis modeste jusqu’à la pauvreté. Là il vécut seul, sans domestique, préparant lui-même ses repas, et en une austérité qui confinait à l’ascétisme. Il sortait peu et, suivant la coutume du temps, en habits laïcs ; sa taille médiocre, son apparence plutôt chétive, son maintien effacé, tout concourait à ce qu'il passât inaperçu ; et avec un continuel calcul, il s’appliquait à garder cette obscurité, non par crainte pour lui-même, mais par souci de ne pas compromettre ceux qui allaient à lui. C’est qu’à la porte de sa demeure — je dirais volontiers de sa cellule — beaucoup venaient frapper. On n’ignorait pas qu’en lui se réunissaient le savoir qui éclaire, la sagesse qui guide à propos, la modestie qui ne s’attribue rien indûment, la discrétion qui ne trahit jamais. Une idée maîtresse dominait ses avis, celle qu'il fallait à tout prix garder assez de
prêtres pour que le culte ne disparût point. Le pire malheur, .
à ses yeux, était qu'avec le clergé déporté, la religion semblât déportée aussi. Tout pénétré de ces pensées, il conseillait, quoique non sans regret ni sans douleur, que, pour sauver l’Église gallicane, on surmontât les répugnances même les plus légitimes et qu’on concédât tout, hormis l’essentiel du dogme et l’essentiel de lhonneur. En cette disposition, il avait approuvé ou du moins n’avait pas désapprouvé, — le trouvant à toute rigueur défendable, — le serment libertéégalité : si l'on prohibe ce serment, répétait-il, quel prêtre pourra demeurer en France? Aïnsi avait-il jugé, contenant tristement son cœur et parfois se révoltant contre son propre
avis. Si le serment liberté-égalité ne lui avait arraché qu’un assentiment contraint, la promesse de la loi de prairial, surtout avec les commentaires qui l'avaient accompagnée, lui avait paru tout à fait légitime; et à la pensée de jours meilleurs, sa physionomie austère s'était illuminée de cette belle joie du croyant qui voit triompher ce qu’il a de plus cher. Sur ces entrefaites, fut prescrit un nouveau serment, celui du 7 vendémiaire an IV. Les termes en déplurent à l’abbé Émery, mais sans le troubler. Le clergé était tenu de jurer que « l’universalité des citoyens était le souverain » : cette maxime, disait l’abbé, contenait une erreur probablement, une sottise peut-être ; elle ne constituait pas une hérésie.
En prêchant la conciliation, en revêtant d’interprétations bénignes, même les formules un peu suspectes, ce prêtre saintement opportuniste ne manquerait pas de soulever contre lui le parti de l'exil. Il le savait, s’en attristait et ne s’en effrayait pas. Chez lui nulle envie démocratique, nulle inclination à convaincre d'erreur où à contredire les puissants de jadis. Mais, quelle que fût sa déférence pour l’âge, le rang, l’infortune, il se serait cru traître envers lui-même si, par crainte de déplaire, il eût amoindri ou altéré sa pensée. Que si, dans les cercles de l’émigration, les critiques s’accumulaient, souvent amères et presque injurieuses, il gardait le silence et, avec une obstination douce, continuait sa tâche. Un seul parmi les exilés, l’abbé Maury, qu’il avait jadis connu, soutenu, admiré, paraît avoir provoqué chez lui quelque impatience. Ce personnage, devenu archevêque et cardinal, se plaisait à amplifier son crédit, hélas! très réel ; volontiers il se produisait comme l'interprète des vues royales, des vues pontificales : aussi et à ce titre, il flétrissait tout ce qui avait un air de concession. Tant de fatuité unie à tant d’intransigeance arrachait parfois à son calme l'abbé Émery qui pourtant ne s’émouvait guère : « Maury, dira-t-il un jour, donne ses pensées pour celle des autres et ses décisions pour celles de Rome. »
dent. vers le petit kppatehon de la rue d'Enfer se dirigeaient de plus en plus les ignorants en quête de lu- mière, les indécis en quête de direction, les scrupuleux en | Ho d’apaisement. La Révolution, en fauchant à travers. È les lois et les traditions comme à travers les vies, avait créé | toute une série d’iniquités nouvelles, toute une série de situations nouvelles aussi. Il y a les pécheurs à réconcilier, les rétractés à réintégrer dans le ministère ecclésiastique, Lt
Le à combattre sans les pt à bout. Il y a à
contre- -coup une législation civile toute da store Il y a à tenir compte de toutes les déviations de conscience qui sont le fruit des dissensions civiles, le résultat des vies ; désorientées, la conséquence des agitations politiques. De 1à toute une jurisprudence canonique à établir. À fixer cette jurisprudence, l'abbé Émery s’appliquait, mais non sans de | cruelles perplexités, tant il se sentait partagé entre la rigi- | dité théologique qui défendait d’amnistier et les extraordiaires vicissitudes de l’époque qui conseillaient des ménagements infinis! Le plus souvent il penchaït vers l’indulgence, repoussait les formules péremptoires, recommandait les atermoiements. Ainsi parlait-il, en termes souvent un peu vagues
et qui contrastaient avec sa précision ordinaire : c’est vi
craignait avant tout de briser. Combien ne se sentait-il pas
de conduite ou d'opportunité! Alors, avec un tact sûr qui eût fait honneur au plus délié des hommes d’État, il repre-
vernement établi, l’usage avisé de toutes les libertés con- cédées, l’action individuelle au jour le jour, dans la patience, le travail l'humilité.
Cette Pomiité, l'excellent prêtre en donnait le tn. | ‘exemple; et c’est même ce qui embarrasse aujourd’hui, tant il est malaisé de retrouver les traces de son action |} On sent partout son influence sans qu’il soit possible d’en
plus à l’aise quand il n’avait à trancher que des questions | rt
| nait ses maximes favorites qui étaient Pacceptation du gou
| saisir la trace matérielle. Il écrit, mais il ne signe point, Il me suggère des avis ; mais loin de les publier il les démarque. I inspire, il anime les bonnes œuvres qui renaissent : mais quand il leur à imprimé la vie, bien vite il se retire. C’es 3 modestie, c’est finesse aussi ; car nul n’a plus que lui pénétré jusqu’au fond des âmes ; et il sait que les hommes, même les plus vertueux, aiment à paraître les inventeurs des idées 4 qu’on leur a soufflées. te Ce prêtre éminent eût partout mérité l'influence. L'état de l’Église de France le rendait particulièrement précieux. Qu'on se figure les vides. Hormis une douzaine, tous les | évêques ont pris le chemin de l'exil : sur ceux qui sont demeurés, quatre ont été massacrés, un a été guillotiné, plusieurs sont morts. Un autre, M. de Lorry, évêque d’An- gers, traîne sa vie dans Paris avec un seul souci, celui qu’on loublie. Pour les fonctions épiscopales qui se reprennent — confirmations, ordinations — je note, en cette année 1796, deux noms, toujours les mêmes, M. de Maillé, évêque de Saint-Papoul, M. de Barral, ancien évêque de Troyes :
AR 2° etils sont — le premier surtout — hommes de sang-froid
plutôt que de science. Tous les centres d’études ecclésiastiques ont été dispersés. Plus de bibliothèques, plus de livres. Les prêtres qui sont restés s’estiment heureux s'ils ont pu. garder leur bréviaire ; les prêtres qui rentrent ont assez d'être héroïques sans se préoccuper d’être savants. Ceux même qui. ont beaucoup appris ont eu le temps de beaucoup oublier. En ce grand obscurcissement de lumières, il importe qu’on: rencontre un régulateur des consciences, un mainteneur de 4 doctrine, un directeur de conduite. Pour ce rôle, il ne faut . pas seulement le savoir, la discrétion, le sang-froid, mais surtout, par-dessus tout, la mesure, ce don bien français. Or,
ce don de la mesure, l'abbé Émery le possédait plus que per- 1 Sonne. Son courage n’était jamais bravade; son opportu- nisme n'était jamais duplicité: sa charitable tolérance ne devenait jamais vis-à-vis du mal capitulation. Il savait
condamner sans exaspérer, absoudre sans approuver. Il jugeait avec une pareille égalité d’âme l’ancien régime où il avait vécu heureux, et le régime nouveau qu’il ne faudrait ni méconnaître ni combattre si, à force de patience, on en pouvait obtenir la liberté. En l’église de France, ce prêtre, si attentif à s’envelopper de voiles, fut, comme on l’a dit, une manière d'Éminence grise, tandis que toutes les Éminences rouges étaient en exil. Les Éminences grises ont rarement résisté à la tentation d’étaler leur éminence. Lui, il cacha toujours la sienne et par cette modestie même garda son crédit; car les influences secrètes ne se consolident qu’à la condition de demeurer secrètes ; et elles s’évanouissent le jour où elles se publient.
… Nous retrouverons plus d’une fois cet homme au cours de ctte histoire. Son nom se mélera à toute la reconstitution du culte qu'il suivra avec une anxiété contenue et passionnée. On le verra, en la première année du siècle nouveau, ressusciter, sous une forme bien imparfaite encore et en un local de fortune, le séminaire Saint-Sulpice ; et il aura la consolation d’y noter parmi les maîtres M. de Frayssinous, parmi les premiers disciples M. de Qu‘len, le futur arche- vêque de Paris. Il se mélera aux réunions des sœurs de Saint- Vincent-de-Paul, encouragera la vocation de sœur Rosalie, et, en un geste de direction douce et commandante, lui désignera le faubourg Saint-Marcel comme le lieu de son apostolat. Bonaparte, devenu premier consul, remarquera ce petit prêtre comme il l’appellera, et lui fera offrir un évêché. La réponse, d’une humilité si fière qu’elle n’était plus tout à fait l’humilité, sera celle-ci : « Permettez-moi de m’autoriser du privilège qu’ont les supérieurs de Saint-Sulpice de ne point être contraints à accepter l’épiscopat. » Dix ans plus tard, le 17 mai 1811, en une circonstance solennelle, on pourra reconnaître — mais chargé d’années et déjà près de la tombe — l'abbé Émery assis aux Tuileries autour de la table du Conseil. Devant le maïtre, jadis signataire du Concordat et