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(4) Rapport de Merlin de Douai, 28 thermidor an LE (le Rédacteur, 6 fructidor, n° 616).
Mais huit années de révolution ont tout lassé ; beaucoup de clairvoyance quand il s’agit de discerner le mal, et de mortelles langueurs quand il s’agit de le combattre. La malveillance se traduit par des dédains, des silences méprisants, ou bien encore par des bons mots qui crépitent comme une flamme courte et vive à travers le bois mort. On fronde tout et on se soumet à tout. Puis la Révolution, bien qu’on ait souffert par elle, tient à cœur, et parmi ceux qui la combattent, nul ne voudrait la détruire tout à fait. Certaines alliances d’ailleurs déconcertent. Quelle n’est pas, pour les hommes d’ordre, la perplexité quand ils voient, parmi les amis du Directoire, Talleyrand, Benjamin Constant, Mme de Staël! Contre la lassitude de penser, l'indifférence est le
remède. I y a les théâtres, les bals publics, Tivoli, Bagatelle ; ,
il y a les restaurants au fumet tentateur: il y a les filles publiques tout allumées de convoitise, et l’on se rue dans le plaisir, ne pouvant se fixer dans la paix.
Ni la virulence des attaques, ni la perspective d’une dispersion prochaine ne détournait les Conseils de leur œuvre législative. La liberté religieuse avait été l’un de leurs premiers soucis. Ce fut aussi l’un des derniers objets dont ils s’occupèrent avant que la proscription ne les mutilât.
La Résolution des Cing-Cents, relative aux prêtres déportés, avait été transmise aux Anciens pour qu’ils la convertissent en loi. Le 7 fructidor (24 août 1797), elle vint à l’ordre du jour. Le rapporteur était Muraire, jadis l’un des patrons — mais combien désabusé aujourd’hui — de la Constitution civile du clergé. En quelques brèves paroles, il s’éleva contre la législation en matière de culte : elle avait été sévère d’abord, puis inhumaine, et avait fini par être atroce. Faisant allusion au discours de Portalis et au vote qui avait Suivi, il rappela à ses collègues que, déjà l’année précédente, ils
avaient protesté contre ces rigueurs. Il fallait aujourd’hui qu’une abrogation expresse effaçât les dernières traces de décrets barbares. « Que les prêtres, dit Muraire en terminant,
soient punis s'ils sont coupables. Mais que la persécution ne soit pas confondue avec la justice. » Quand le rapporteur eut fini, quelques voix demandèrent l’ajournement, mais timidement, sans trouver écho; et incontinent, la Résolution fut approuvée. — Une question restait, celle de la promesse. Aux Cing-Cenis, la Commission chargée des affaires religieuses en délibérait. Le 10 fructidor, Dubruel, au nom de cette commission, proposa l'engagement suivant : « Je déclare que je suis soumis aux lois de la République. » Tout prêtre qui voudrait exercer publiquement le culte devrait adhérer à cette formule. Un article du projet stipulait que cette déelaration était purement civile et ne touchait en rien au dogme ou à la discipline. Nul ne pouvait douter que ce texte ne fût adopté par les Cing-Cents, ratifié par les Anciens. Ainsi se trouvait virtuellement rétablie, dans la République, la liberté religieuse. Elle durerait huit jours.
On touchait en effet à la crise. Un seul espoir, bien fragile, restait, celui de diviser le Directoire et, en le divisant, d'assurer le salut.
Reubell et Larévellière s’effrayaient des incartades d’Augereau, se défiaient des ambitions de Barras. En dépit de ces peurs et de ces soupçons, on re pouvait guère se flatter d’une scission entre les triumvirs. En revanche, était-il chimérique d'espérer en Carnot ?
Les efforts tentés pour le gagner avaient jusqu'ici échoué. Cependant, on savait qu'entre lui et Barras les altercations étaient de plus en plus fréquentes. On n'ignorait pas qu’il avait. blômé hautement les adresses factieuses de l’armée d'Italie. En outre, le même péril qui menaçait les Conseils,
LA à PUBLIQUE LIBÉRALE NL et
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le menaçait aussi, en sorte que la communauté d'intérêts 4 aiderait à l'union. Sur ces nouveaux ire on FAR tn Fu à négocier. : sa .. Lun des inspecteurs de la salle, le chevalier de d Hd au ; raconté qu’en ces jours critiques un député alla trouver Carnot et, s’autorisant d’anciennes relations, essaya, en un L entretien poussé à fond, de le rallier à la majorité. Il lui ï
expliqua en grands détails tout ce qu’on savait sur les projets de Barras et de ses deux complices. Puis il conclut : « C’est entre vos mains qu'est le sort de l’État. » Carnot avait écouté sans interrompre. Il ne nia pas les menées ÿ D. de ses collègues, et néanmoins ne parut pas convaincu. « Derrière la toile, dit-il, je vois les royalistes; jamais je ne me rallierai à leur ae, » La réplique vint aussitôt : « Comment nous jugez-vous? Celui qui penserait di ne en ce moment à rétablir la royauté, mériterait les petites | Maisons. — Non, non, votre République doit se fondre dans EL) la monarchie, et. la monarchie ramènera les Bourbons ; c’est ce. que je dois empêcher de toutes mes forces. » ébène véhé mence du langage ne pouvait s'expliquer que par crainte personnelle ou implacable inimitié. Régicide, Carnot l'était, et, tout obsédé de ce souvenir, il haïssait, n’espérant dote . le pardon. Le négociateur osa percer tous les voiles : « Nous. sommes bien loin de la monarchie ; mais si par impossible " elle devait revenir, quel meilleur HAE auriez-vous d’ef- Pl 5 facer la trace de votre vote politique? — Vous ne me con vaincrez pas, reprit Carnot; j’aurais dans ma poche une | . grâce bien cimentée de la parole. royale, que je n’y aurais pas confiance ; le lendemain de son élévation au trône, le roi serait peut-être obligé de la révoquer. » Avec une remarquable clairvoyance de l'avenir, l'interlocuteur insista : « Allons au fond des choses : nous sommes poussés vers l’une . ou l’autre des deux formes les plus redoutables de la tyrannie, à savoir l’anarchie ou le despotisme militaire. Encore une fois, je vous en prie, venez à nous, unissez-vous à Barthélemy. »
( Le
le 216 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION |
Derechef, Carnot se déroba. Peut-être gardait-il Y'ilusion d’un gouvernement de juste milieu dont il serait le chef : « Je ne peux, dit-il, me faire l’accusateur de mes collègues. » Avec un optimisme feint ou réel, il ajouta : « Vous vous exagérez le danger. » Et sur ce mot, l'entretien se termina (1). Il ne restait qu’à attendre passivement le coup, ou à le prévenir à tous risques en attaquant soi-même. Aux inspecteurs de la salle, des nouvelles arrivaient, marquant toutes l’imminence du péril. Souvent elles étaient trans- mises par les propres amis du Directoire, les uns agissant par humanité et pour que les victimes pourvussent à leur salut, les autres voulant, en cas d’échec, se ménager par avance un titre à l'impunité. Plusieurs offres de concours parvinrent aux Conseils. La plus audacieuse fut celle d’un ancien colonel de la garde nationale. Il proposa à l’un des inspecteurs, le général Mathieu Dumas, de réunir quelques centaines d'hommes résolus, d’envahir avec eux le Luxembourg, d’en prendre possession, de tuer Barras et Reubell. La seule condition était que Mathieu Dumas s’engageât par avance à couvrir l’entreprise de son assentiment. « Mais c’est un assassinat », répliqua le général tout effaré. Plus tard, il racontera à Napoléon l’aventure. « Vous fûtes un imbécile », lui répliquera l'Empereur (2). Cependant, vers le milieu de fructidor, les indices s’accumulèrent, si nombreux, si précis, que le droit de légitime défense autorisait à tout oser. Soit arrière-scrupule, soit hésitation, on décida de tarder encore, et l’on s’appliqua à enrichir de nouvelles révé- Jations le dossier déjà prêt. Parmi les membres de la majorité, plusieurs essayaient malgré tout de se rassurer. « Ils n’oseront pas », disaient-ils en parlant de leurs adversaires. Enfin, Metz ton. les plus résolus décidèrent que le lendemain Vaublanc, D des inspecteurs de la salle, entamerait l’at-
(1) Voir sur ces incidents, le chevalier DE LA RUE, H ire du 18 Fructidor, p. 280-284.
(2) Souvenirs du lieutenant-général Mathieu Dies t. II, p. 112- 114.
taque à fond d’où pourrait sortir la mise en accusation du Directoire (1). Mais déjà il était trop tard, et ce jour du 17 fructidor devait être le dernier de la république libérale.
Le 17 fructidor (2), le Directoire tint sa séance accou-
tumée. Carnot y assistait, Barthélemy pareillement, et les affaires courantes s’expédièrent suivant la coutume des temps paisibles. Vers le soir, une autre séance se tint, cette fois à trois et en secret. Augereau fut appelé, et aussi les ministres. Si nous en croyons Barras (3), Reubell se montrait hésitant ; et les reproches, les menaces même, réussirent seuls à prévenir sa désertion. Au contraire, Larévellière, après quelques perplexités, s’était rangé résolument aux côtés de Barras ; et plus tard, il pourra écrire dans ses Mémoires : « Jamais le coup d’État ne se fût accompli sans moi (4). » Les rôles furent distribués. La principale tâche
incombait à Augereau. L'ordre fut donné d’envahir le jardin
des Tuileries et les Tuileries elles-mêmes, d'occuper les lieux où les Conseils tenaient séance, de prendre possession de la salle où se rassemblaient les Inspecteurs, et surtout d’empêécher toute réunion de Représentants. Afin de prévenir tous groupements hostiles, les principaux points de Paris seraient occupés. Divers documents ou proclamations avaient été préparés. Et par eux, le lendemain matin, les Parisiens apprendraient qu’un complot royaliste avait été découvert,
(1) Chevalier De LA RUE, Histoire du 18 Fructidor, t. Il, p. 290-292. — VAUBLANCG, Mémoires, t. II, p. 421-422,
(2) 3 septembre 1798.
(3) BARRAS, Mémoires, t. III, p. 17.
(4) LARÉVELLIÈRE-LÉPEAUX Mémoires, t. II, p. 85.
que ce complot avait dansles Conseils ses pires complices, mais que le Directoire avait tout prévu, tout réprimé, tout sauvé.
En dépit d’avertissements multipliés, les Conseils ne s'étaient pas déclarés en permanence. Chaque nuit, l’un des inspecteurs de la salle veillait. C'était, pour l’assemblée des Cing-Cenis, le tour de Pichegru ; le général Willot s’était joint à lui, et aussi le chevalier de la Rue qui se retira vers minuit. Vers trois heures du matin, l’alarme fut donnée. Successivement, on apprit que les troupes se rassemblaient, qu’elles étaient en marche, qu’elles se dirigeaient vers le Corps législatif. Aussitôt des lettres de convocation furent envoyées aux présidents des deux Conseils et aux autres membres de la Commission des inspecteurs. Les grenadiers de la garde constitutionnelle avaient pour chef l’adjudant général Ramel. Pichegru se concerta avec lui pour la défense.
Augereau approchait. Il était fort excité ayant, dit Barras, bu beaucoup de vin de Champagne. À sa suite marchait, sorte de commandant en second, le général Lemoine, fameux depuis Quiberon. L’état-major s'était grossi, pour l’occasion, de quelques militaires destitués. Les soldats avaient reçu une abondante distribution d’eau-de-vie. Les assaillants, au nombre de deux mille environ, se divisèrent en deux corps : les uns, sous la conduite de Lemoine, envahirent le jardin des Tuileries ; les autres, sous la direction d’Augereau, atteignirent le château par le Carrousel (1). Pour défendre le droit, la seule force était la garde constitutionnelle. Ramel paraissait résolu, mais ses hommes étaient peu sûrs. Surtout, en ce jardin des Tuileries, un souvenir les hantait, celui des Suisses, qui jadis, au 40 Août, avaient été abandonnés et immolés : « Nous ne voulons pas avoir le sort des Suisses. » Ainsi parlaient les anciens gardes-françaises, enrôlés en grand nombre dans la garde des Conseils, et familiers avec l’his-
(1) Mémoire rédigé par le général Lemoine (CHASsIN, Pacification de l'Ouest, t. III, p. 62).
sn de là Révélation, Sauf un de isolé de résistance, tout . plia. Ramel était dévoué à l’ordre légal, mais militaire ; et Augereau était son chef. Celui-ci, brutal comme à Pordi maire, se jeta sur lui. Tout étourdi de la violence, Ramel se rendié — sans d’ailleurs se sauver, car il sera englobé dan ae la proscription.
Quelques Représentants avaient rejoint Pichegru res appréhendés. Pichegru personnifiait de glorieux s0 venirs. Ni sa belle prestance, ni ses objurgations, ni le ] pres-. J __ tige de ses victoires n’intimidérent les soldats ; ainsi que ses collègues, il fut arrêté, et avec eux conduit à la prison i du Temple. Cependant L. députés de la majorité avaient appris les mouvements de troupes ou reçu des avis qui leur annonçaient l'attentat. Beaucoup se hâtérent vers leur salle. de délibération. Lafond-Ladébat aux Anciens, Siméon aux … Cing- -Cents essayèrent, en leur qualité de président, d’inau- gurer une séance. La force publique intervint et dispersa les assistants. Les plus résolus ne se résignèrent point à la défaite. Plus de quatre-vingts se réunirent chez M. André d la Lozère. D’autres, au nombre d’une trentaine, se rassem- -blèrent chez Barbé-Marbois. Quelques-uns enfin tAcheres à de. se rallier chez M. Lafond-Ladébat. Mais nulle part la résis- __ tance ne put s’organiser. La maison de M. Lafond-Ladébat fut même cernée ; ceux qui s’y trouvaient furent appréhendés | Un . etallèrent rejoindre au Temple leurs collègues déjà écroués (2). Au Directoire, les nouvelles se succédaient. Mais pouvait-on. encore parler de De toits ? Hn’y avait plus qu’un triumvirat. f Tandis qu’Augereau poursuivait son entreprise nocturne,
des agents s’étaient introduits au palais du Luxembourg, à à la recherche de Carnot et de Barthélemy. Carnot habitait au rez-de-chaussée ; il sauta par la croisée, s’enfuit par le jardin, gagna la rue et parvint à se cacher. Barthélemy, moins heureux, tomba aux mains de la police. On lui proposa
a) BarBf-MarBois, Journal d'un déporté, t. I, chap. IL
F. ,peu après, les portes du us se ner aussi sur os
Une heureuse fortune avait protégé le guet-apens. Quand, Fe en ce matin de septembre, les Parisiens sortirent de leur demeure, ils virent se détacher sur les murailles un immense placard avec ce titre en grosses lettres : Grande conspiration du général Pichegru. A côté de cette affiche, une Ro s'étalait qui flétrissait pêle-mêle « les émigrés, les égorgeurs
de Lyon, les brigands de la Vendée » et dénonçait les « poi- a gnards aiguisés contre le Directoire. » Heureusement, ajou- 4 tait-on, les provocateurs avaient été devancés et la Cons-
titution avait été sauvée. Le public lut, sceptique et indiffé- rent, aussi éloigné de l’approbation que de la révolte. Un avertissement, placé très en vue, marquait d’ailleurs le danger de la résistance. On y lisait ces mots : « Tout individu À
de 1793 ou d’Orléans, sera fusillé à l’instant. » La menace était claire, et l’on savait Barras et Augereau capables de l’exécuter. “Moitié crainte, moitié torpeur, nul ne bougea. La journée s’avançait. Sans interruption sensible, le cours … … des affaires se poursuivit, et aussi celui des Dons Du coup de force où sombra la liberté, le Représentant Thibaudeau dira plus tard en ses Mémoires : « L'entreprise fut menée aussi tranquillement qu’un ballet d'opéra (1). » : RTE A
I y eut quelque chose de pire que le crime, ce fut l’impu- dence qui tenta de masquer l'arbitraire en lui imprimant ue de loi.
w THIBAUDEAU, Mémoires, t. II, p. 273.
Vers neuf heures du matin, la plupart des députés hostiles ayant été dispersés ou incarcérés, un ordre du Directoire avait autorisé le reste des Représentants à se réunir, à savoir les Cing-Cents à l’'Odéon, les Anciens à l'École de médecine. C’est en ces lieux que se légaliserait l'attentat.
À l’Odéon arrivèrent d’abord quelques-uns des Cüinq- Cents, complices du Directoire. Plusieurs autres suivirent, curieux, jouant la surprise et jaloux de se ménager à tout événement. Il était dix heures environ (1). Cette minorité se jugea suffisante pour se constituer en assemblée. Lamarque fut appelé à présider : c’était un ancien conventionnel
et qui, tout dernièrement, dans la discussion de la loi sur
les ecclésiastiques réfractaires, s’était signalé par sa violence. Pour répondre aux vues du Directoire, et sur l’initiative du Représentant Poulain-Grandpré, une Commis-
sion fut nommée, à l'effet de libeller les mesures que le
salut public, disait-on, réclamait ; elle se composa de cinq membres, tous anciens conventionnels, sauf Boulay de la Meurthe, modéré naguère, mais passé, depuis son discours sur les prêtres, dans le camp directorial. Tandis que la Commission s’apprêtait à délibérer, une loi fut votée — et, ce fut la première adhésion au Coup d'État — qui autorisait le pouvoir exécutif à faire entrer des troupes dans le rayon constitutionnel. Puis les snspecteurs de la salle furent renouvelés, et l’on désigna encore cinq anciens conventione nels ; car ce jour semblait la revanche de la Convention.
I1 fallait attendre que la Commission eût achevé de délibérer, que le rapporteur fût nommé, que le rapport fût prêt. Pendant toute l’après-midi, l'assemblée se consuma dans l’inaction. Elle interrompit sa séance à cinq heures, la reprit à sept, la suspendit de nouveau. Dans l’entrefaite, une communication arriva du Directoire : elle était relative au prétendu complot royaliste qui avait, disait-on, rendu
(1) Procès-verbal de la séance du Oonseiü des Cinq-Cents.
nécessaire le coup d’État. La soirée s’avançait : aux abords de l’Odéon, des figures menaçantes d’agents provocateurs et de soldats ; dans la salle mal éclairée, peu de monde et une obscurité sinistre. Quelques terroristes s’agitaient, tout allumés de malfaisance, tout ragaillardis par la joie de redevenir délateurs : tel Garnier de Saintes, ce revenant que, depuis la Terreur, on avait oublié. D’autres aussi, confdents ou complices du coup d’État, se démenaient de tous côtés, gourmandaient les mdécis, s’évertuaient à précipiter le dénouement. Mais la plupart demeuraient silencieux, trop faibles qu’ils étaient pour secouer la peur, trop clairvoyants pour s’illusionner sur leur propre dégradation.
Pendant ce temps, la Commission élaborait le projet qu’elle présenterait à l’Assemblée. Elle était réduite à ce sort misérable de n’avoir qu’à homologuer les volontés de Barras et de ses complices. Le Directoire dicterait ; la Commission écrirait. Elle écrirait par la plume de son rapporteur qui ne fut autre que Boulay de la Meurthe. Que Boulay de la Meurthe ait refusé d’être un Simple copiste; que dans la transcription il ait introduit quelques adoucissements, je le crois sans peine ; qu’il se soit fait quelque illusion sur les mesures sauvages dont il était le Promoteur, on peut pareillement l’imaginer. Mais ce qui est certain, c’est que son rapport résonna comme une sommation au Corps législatif pour que, de lui-même, il se mutilât.
En un grand silence, il commença à lire. Les menées monarchistes seules pouvaient revêtir le coup d’État d’une apparence de légitimité. Mais faibles étaient les preuves : elles résidaient simplement dans les dénonciations assez suspectes de Duverne de Presle, un complice de Brottier, et dans certaines pièces saisies en Italie sur un agent royaliste, le comte d’Antraigues. Un complot fût-il prouvé, il restait à établir qu’une notable fraction du Corps législatif l'avait connu, voulu, favorisé. Or, parmi les membres des Conseils, deux seulement semblaient compromis, Pichegru
et Mnbart. Clans te. une solennité de de oulay de la Meurthe dénonça la conspiration : € Elle avait, dit-il, pour objet d’anéantir la République et ai Dh de rétablir le trône, la famille royale, la noblesse, le che et tous les abus de l’ancien régime. » « La conspira- ve tionest prouvée matériellement», conelut-il avec une ne ; dinaire assurance. Puis feignant la douleur, il ajouta : « L’un des grands foyers de ce complot était due le Co Véisti Le crime n’était pas celui de la majorité, mais seulement de quelques hommes qui aspiraient à à garotter fi la Constitution et à la faire périr. » Quelle serait la peine? En homme sensible, Boulay de la Meurthe proclamait que le triomphe « ne serait souillé par aucune goutte de sang ». Le châtiment serait la déportation. Sur le caractère de cette déportation, le rapporteur ne s’expliquait point, soit qu 1 se tût par ordre, soit que lui-même eût été trompé. Que autorité prononcerait les sentences? Boulay de la Meurthe s ’empressait de fournir la réponse : « Vous devez comprendre, poires, que les formes civiles et purement judiciaires ne peuvent être appliquées dans ce moment contre les conspirateurs royaux. » Le projet suivait, fécond en servitudes, mais dont on ne notera ici que les principales dispositions : les élections étaient annulées pour quarante-neuf départements ; une liste nominative était établie de membres des : Conseils, désignés pour la déportation ; au même sort étaient réservés deux des directeurs, Carnot qui s’était échappé, Barthélemy qui avait été transféré au Temple. Enfin, vis-àvis du clergé, la Joi qui avait supprimé la ds tuto était. abrogée. Ayant parlé de la sorte, Boulay finit en manière (, d’idylle : « La liberté, la Coustivution: dit-il, seront à jamais ! (M affermies : et le bonheur public couronnera ke efforts et les sacrifices d la nation. »
Le rapporteur s’assit. La crainte de se dénoncer soi-même avait retenu les murmures. Maintenant, les violents acclament la servitude, tandis que tout le reste s’affale
anéanti. Un seul courage subsiste, celui d’arracher une à une quelques victimes. Thibaudeau et Doulcet de Pontécoulant sont sauvés. Pour plusieurs autres, les voix intercèdent en une méprisante pitié. On dit de celui-ci : il est trop vieux ; de celui-là : c’est un pauvré d’esprit ; d’un troisième : il a quatorze enfants. Ainsi sont obtenues quelques radiations (1). Contre la proscription des prêtres, une seule voix s'élève, bientôt étouffée, celle d’un député de Lot-et-Garonne du nom de Laujeaq (2). Cependant minuit approche. On va procéder au vote. Les meneurs redoublent d’intimidations ; plusieurs gagnent furtivement les portes ; beaucoup demeurent immobiles ; les autres lèvent les mains, feignant l’empressement pour mieux cacher leur peur; et toutes choses se précipitant, le résultat est déclaré acquis.
Tel fut le Conseil des Cing-Cents. Aux Anciens avait été assigné l’amphithéâtre de l’École de santé. Vers une heure, ils s’y trouvèrent réunis, mais en nombre insuffisant pour délibérer. Des convocations furent envoyées aux absents ; et enfin la séance put s'ouvrir. La présidence fut dévolue d’abord à un modéré, Roger-Ducos, puis à un autre modéré, Bernard Saint-Afrique. A l’unanimité, l’Assemblée approuva la résolution qui autorisait le Directoire à faire entrer des troupes dans le rayon constitutionnel. En dépit de ce vote, le blâme l’emportait sur l’assentiment. D’âge mûr, de sens rassis, les Anciens répugnaient aux coups de force. Jusqu'au dernier moment, ils s’étaient flattés d’une transaction entre les pouvoirs rivaux. Puis livrer leurs collègues, même imprudents, même coupables, leur semblait vilenie. Toute la journée, ils s’entretinrent en ces dispositions, levant la séance, la reprenant, la levant encore et attendant, en une inaction un peu nerveuse, ce que décideraient les Cing-
(1) Séance du 18 fructidor au soir (Moniteur, 24 fructidor an V). (2) Zbid.
Cents. Vers le soir, l’impatience s’accrut. En plusieurs groupes un désir régnait, non celui de résister, mais celui d’obtenir des délais et, grâce aux délais, d’amender les rigueurs. Ainsi pensaient quelques-uns des plus influents : Lecouteulx, Baudin des Ardennes, Regnier, gens d’énergie moyenne, de conscience moyenne aussi, réfractaires aux excès tant par humanité naturelle que par crainte de compromettre leur fortune. La nuit était déjà fort avancée quand la Résolution des Cing-Cenis arriva. D’instinct, on entreprit de temporiser. Une commission fut nommée ; celle-ci désigna elle-même son rapporteur qui fut Girot-Pouzol. Il était cinq heures et demie du matin quand le rapport fut présenté à l’assemblée. Sous la timidité des formes, les scrupules s’y découvraient. Ces répugnances n'étaient point celles du rapporteur, tout acquis au projet du Directoire, mais celles des commissaires : on souhaitait de plus amples informations ; on estimait que chaque demande de poursuite devait être examinée séparément ; on s’étonnait, on se scandalisait même d’élections annulées en masse. Quand la lecture fut finie, l'embarras fut extrême, tant s’étalait cynique la violence! Les voix se haussant un peu, plusieurs furent sur le point de montrer du courage. « La déportation, dit le représentant Lecouteulx, doit être considérée à l’égal de la mort. Ce n’est pas sur des opinions qu’elle doit être fondée, mais sur des pièces ; et jusqu'ici, il ne paraît pas qu’il y en ait de suffisantes. » Ce ne fut qu’une passagère montée de fierté. La peur enchaïînait Pindépendance. Puis, à aucun prix on ne voulait être confondu avec ceux qu’on appelait les conspirateurs royaux. Tout se diminuant, le seul effort se réduisit donc à traîner en longueur, avec l'espoir vague de quelques adoucissements. Ainsi parla Régnier, qui obtint une nouvelle suspension. Il était neuf heures du matin. On s’ajourna jusqu’à midi. Quand, à la reprise de la séance, les Anciens, fort diminués en nombre — car beaucoup se dérobaient — regagnèrent leur place, il se trouva que les énergies avaient encore molli.