LIVRE VINGT-SEPTIÈME
SOMMAIRE } JL L }
— On apprend dans les départements le coup d’État du 18 fructido — De quelques signes de réprobation. — Quelle impression prod F parmi les libéraux Za loi du 19 fructidor. HEIN 11. — La condition des catholiques sous la loi du 19 fructidor : les trois : grandes servitudes qui pèsent sur eux. — Comment tout leur échappe ; la motion Chollet et comment elle est rejetée. A III. — Le droit de tuer. — Les commissions militaires. — Prêtres fusillés. — Protestation du jurisconsulte Proudhon. — Comment, malgré quelques interprétations moins barbares, les exécutions de prêtres se continuent. | pe mure LATE IV. — Le droit de déporter : quelles pratiques abusives étendent encore ce droit. — Les premières rigueurs : quels départements sont surtout | frappés. — Des principaux motifs sur lesquels se fondent les arrêtés | de déportation. — Comment un certain nombre de prêtres assermentés sont mêlés aux prêtres fidèles. VE a A EU . — La transportation. — La Charente et comment elle doit se réfugier ti dans les eaux de la Gironde. — La Décade et son arrivée à Cayenne, | 21 prairial an VI (9 juin 1798). — La Vaillante et comment elle est capturée par les Anglais. — La Bayonnaise et comment elle atteint Cayenne, 8 vendémiaire an VII (29 septembre 1798). PIS AAA VI. — La Guyane : les souffrances des prêtres déportés, quel tribut la mort prélève sur eux. RACE TUE VII. — Comment la persécution sévit en Belgique. — Le sort des prô- 1 vinces belges conquises, perdues, puis reconquises : décret d’annexion (9 vendémiaire an III). — Comment naissent et se développent les. dissentiments religieux; comment, après le 18 Fructidor, s’exaspère l'esprit de persécution. — Résistance des Belges : arrêtés de déportation contre un grand nombre de prêtres. — Les vexations s’accroissent : révolte des paysans et comment elle est comprimée. — Comment le 2227 ï
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clergé belge est éiohé presque tout entier en di arrêtés collectifs de déportation (14 brumaire an VII, 4 novembre 1798). VIII. — Comment le Directoire paraît renoncer à la transportation la Guyane. — Les lieux de détention : l’île de Ré, l’île d'Oléron ; condition bizarre et singulier mélange des prisonniers qui y sont rassemblés. — Les prêtres détenus : leur nombre, leur vie, divergences entre eux. — Disproportion extraordinaire entre le nombre des prêtres frappés par les arrêtés administratifs et le nombre de ceux qui Pan À ‘e Done ou déportés ; causes de cette disproportion, ‘
Le 18 fructidor, aucun courrier, aucune messagerie, aucune ï voiture publique ou chaise de poste n’était partie de Paris. Le soir, la défense fut levée et les dépêches ou lettres purent # être expédiées, à la condition de porter le timbre du Directoire. Aïnsi apprit-on dans les départements la révolution qui venait de s’accomplir. y,
Les rapports de police permettent de nbter çà et là quelques signes de réprobation. A Castres, il y eut de légers troubles, et pareillement à Montauban. A Aix, dix-neuf jeunes gens furent arrêtés. A Ussel, des bandes se répandirent dans les rues, chantant le Réveil du peuple. Mais nulle part, le tation n’alla jusqu’à la révolte. La crainte a paralysait la résistance ; puis, le prétendu complot royaliste avait, en beaucoup de re trouvé créance. Si nous ajoutons ue relations oicielles, il se trouva même deux départements : la Nièvre et l'Aude, où il fallut « modérer ‘ l’élan patriotique loin de l’exciter » (1).
Si les masses demeurèrent inertes, tous ceux qui, en France, avaient gardé la notion de la liberté se sentirent atteints. Dans la bourgeoisie provinciale, beaucoup d'hommes, las Ê
(4) Archives nationales, AF111, carton 44, dossier 159.
de troubles, rêvaient justice, mesures réparatrices, apaisement. Le coup de force du 18 fructidor les consterna. La plupart, se sentant impuissants, se renfermèrent en des regrets silencieux. D’autres, qui étaient mélés aux affaires publiques, soit comme officiers municipaux, soit comme administrateurs de département, tinrent à honneur de marquer, au moins par abstention, les révoltes de leur conscience. En plusieurs lieux, les proclamations du Directoire ne furent point affichées, ou ne le furent qu’en retard et sous une demicontrainte. Dans un département, celui de l'Aisne, les administrateurs non seulement se refusèrent à publier les pièces officielles, mais se hasardèrent jusqu’à des interrogations téméraires : quel serait, demandèérent-ils, le sort du Corps législatif? Quel serait le sort de la Constitution (1)? L'histoire ne vaut que par la résurrection des âmes. Je me figure, bien loin de Paris, un homme de sagesse et d’équité, recevant, tenant en ses mains cette loi du 49 fructidor qu’a acceptée la servilité des Cinq Cenis, et que les Anciens, débiles jusqu’en leurs velléités de courage, n’ont osé repousser. Des yeux il parcourt le texte, et ses regards sont aussitôt attirés sur une longue liste nominative de proscrits. Il lit, et à certains noms qui se détachent en relief, il s’arrête comme recueillant ses souvenirs. Boissy-d’Anglas : mais c’est le président presque légendaire de la séance du 1 prairial ! Pichegru : des bruits fâcheux ont couru sur lui, mais c’est le conquérant de la Hollande! Camille Jordan : c’est la jeunesse, la droiture, l’éloquence! Portalis : quel beau renom de science et d’intégrité ne s’attache point à lui ! Tronson du Coudray : ce fut jadis le courageux défenseur de Marie-Antoinette et de tant d’autres que guettait l’échafaud ! La liste se continue avec une série d’honnêtes gens, tous bons citoyens : Barbé-Marbois, Lafond-Ladebat, Quatremère de Quincy, Vauvilliers, Pastoret | Deux noms
(1) Archives nationales, AF111, carton &4, dossier 159.
sont accolés l’un à ee S Bah 6 Carnot. vor Cochon-Lapparent : il a jadis voté la mort du roi, mais le régicide lui-même devient suspect dès qu'il s ’assagit. Un. dernier nom pour finir : Ramel, le commandant des grenadiers du Corps législatif. Son crime ? il a refusé de bvrer ceux dont la Constitution lui confiait la gardes Amanes QU On recompte : ils sont en tout 65, parmi lesquels 22 du. : | Conseil des Cinq-Cents, 11 du Conseil des Anciens. Quelle ee la peine? La déportation, car on se vante d’avoir aboli mn l’échafaud. Mais sous quelle forme cette peine elle-même hr s’exécutera-t-elle? Sera-ce le simple bannissement? linternement à proximité de la France? la transportation au delà des mers? Le Directoire réserve sa décision. Deux jours É encore, et l’on saura ce que vaut cette ostentation de ne plus tuer. Le lieu choisi pour le supplice sera la Guyane, c’est-à-dire, entre toutes les colonies, la plus meurtrière par le climat.
Celui à qui le journal vient de parvenir a terminé de nb e nomenclature. Il revient en arrière pour lire, à tête reposée, l'extraordinaire décret. Les dernières élections, celles de germinal an V, ont été hostiles au Directoire. Quoi de plus : logique que de les annuler! Et en efet Particle 4* de la loi les déclare « illégitimes et nulles » pour quarante-neuf départements. Ainsi la représentation nationale est double- .ment mutilée par proscription, par invalidation. Et ce ne sont pas seulement les députés qui sont dépouillés, mais EN administrateurs, les juges, tous ceux en un mot qu ’ont élus les assemblées primaires, les assemblées électorales. Et qui fe procédera au remplacement. de ces magistrats locaux? Le Directoire lui-même qui, après s’être arrogé le droit de tout briser, s’arroge le droit de tout renouveler (1). |
On a épuré les élections passées. I faut maintenant se prémunir contre les élections ne à Donc seront privés
(4) Loi du 19 fructidor an V, art. 4, 4, 5, 6.
te æ hr) ou à la paix et béadant les quatre années qu | suivront, tous les parents ou alliés d’émigrés jusqu’au at li
. tous ceux qui refuseront de prêter un serment nouveau We
l qu’une législation implacable a accumulées. Que si jamais ils remettent le pied sur le territoire de la République, ils seront livrés à une commission militaire et dans les vingt-
qui ne se prêtera pas assez docilement à la ponctuelle exécution du décret (3). k
ses regards sont attirés par une disposition très brève si
1est révoquée (4). » Les prêtres ! celui qui tient le jouinal
de cousin germain. Seront pareillement écartés des urnes
qu’ on vient d’inaugurer, le serment de haine à la royauté D. Une recherche attentive 5 applique à abolir tout ce qui fut tolérance. À la faveur du régime plus done: un cer-
pur Lo est ti pour sortir de France. dia sur ns terre d’exil, ils demeureront assujettis à toutes les sévérités 1 fl
quatre heures fusillés (2). Et ce ne sont pas seulement les émigrés qui sont menacés, ce sont ceux qui leur Da asile. Ce sont pareïllement ceux qui ne les recherchent pas :
car un article spécial punit de deux ans de fer tout su es nistrateur, tout. magistrat, tout agent de la force publique PU
Le lecteur froisse la gazette dans ses doigts, en une ve tience tout près de s'échapper. Comme il ressaisit le décret,
« La loi du 7 de ce mois qui rappelle les prêtres déportés
dans ses mains ne s’en soucie peut-être guère. Aux rayons de sa bibliothèque s’étalent Voltaire, Rousseau, Diderot et tous les volumes de l'Encyclopédie. Tout près de sa dec meure s'ouvre la loge des Francs-Maçons, maintenant délaissée ou fermée. Jadis, aux temps paisibles, il y a, comme 4 tout le nn déclamé en prose ou en vers contre la supersti-
(1) Articles 8 à 12.
(2) Articles 15 à 21.
(3) Article 26.
(4) Article 23.
D endant, une vive image le traverse, celle des prêtres arrêtés, emprisonnés, guillotinés. Dans le chrétien de jadis, Ja foi ne vibre plus; mais l’homme sensible demeure et, poussé à bout, il éclate en un véhément cri de pitié. TUE
Une espérance subsiste, celle que contre ces rigueurs
délation a trouvé écho. Pendant une année, toutes les feuilles
tion est immédiate; car aussitôt quarante-deux journaux sont supprimés comme complices de la « conspiration royale », et leurs propriétaires, directeurs ou rédacteurs, sont désignés pour la déportation (2).
La lecture s'achève en une consternation attérée. Un
courrier, et cette dernière illusion se dissipera. La disgrâce de Barthélemy et de Carnot a créé deux vacances dans le Directoire. Or, pour l’un des remplacements, qui choisit-on ? Merlin de Douai, l’homme implacable. Et ce nom seul achève de marquer que le jacobinisme a conquis la France une seconde fois.
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Pour la généralité des citoyens, c’est l'arbitraire ressus- cité. Pour les catholiques, c’est la Terreur. Cest contre eux, contre eux surtout qu’a été dirigé le
(4) Article 35.
(2) Loi du 22 fructidor an V.
tion. Non, son esprit n’est He deca de a. Ma
renouvelées, on aura le droit de protester. La suite du décret dissipe l'illusion. Aux Cing-Cenis, le 18 fructidor, on a entendu Garnier de Saintes dénoncer les journalistes. La
publiques seront placées sous l’autorité discrétionnaire de la police qui pourra les interdire à son gré (1). Et l’exécu-
ju
reste de confiance réside dans les dispositions des hommes qui peut-être adouciront la sévérité des lois. Encore un
coup de force, et c’est pourquoi on a cru nécessaire de le raconter ici. Ostensiblement, ce sont les royalistes qu’on combat ; dans la réalité des choses, ce sont les catholiques qu’on veut abattre.
De par la loi du 19 fructidor, trois servitudes maîtresses pèsent sur eux.
D'abord toutes les lois de 1792 et de 1793 sont remises en vigueur. Donc, tous les prêtres âgés ou infirmes, mis naguère en liberté, seront reclus de nouveau. Donc, tous ceux qui, dans l'espoir d’une législation plus douce, sont revenus de l'exil, devront repasser la frontière. Donc, tous ceux qui, dans l’avenir, rentreront sur le territoire de la République, seront punis de mort.
Après toutes ces rigueurs, que restera-t-il en France? Les prêtres nouvellement ordonnés, puis ceux qui n’ont pas rempli le ministère sacerdotal et ont jadis prêté le serment Liberté-Égalité. Ceux-là du moins pourront-ils exercer librement le culte? Ici apparaît la seconde servitude. Un nouveau serment leur est imposé. Ce n’est plus l’équitable promesse du 11 prairial an III. Ce n’est plus même le serment,
déjà un peu équivoque, prescrit par la loi du 7 vendémiaire an IV, mais c’est un serment calculé à dessein pour troubler .
les consciences et qui consiste à jurer non seulement fidélité à la République, mais haine à la royauté. Ainsi, ce qu’on prétend ordonner, ce n’est pas seulement l’adhésion au statut présent, c’est le désaveu humiliant, presque déshonorant, du passé. Cest la désobéissance à la loi chrétienne qui défend de hair.
Que si les scrupules se taisent devant l'intérêt supérieur du culte public à conserver ; que si le pénible engagement
s’échappe enfin des lèvres qui frémissent en le prononçant, .
ceux qui auront consenti ce sacrifice achèteront-ils à ce prix la plénitude de leurs droits civiques? Voici la troisième servitude. Même docile jusqu’au serment, le prêtre demeure un être à part, suspect par nature, insociable par essence.
On peut à toute rigueur le tolérer, non le reconnaître. C’est pourquoi tout prêtre — se fût-il courbé sous tous les serments, même celui de la constitution civile — pourra toujours être déporté par mesure administrative si l’on juge qu'il trouble la tranquillité publique (1).
Tel était le code d’oppression. Cependant le Corps législatif n’avait voté qu’à regret la loi du 19 fructidor. Un instant, on caressa l'espoir qu'ayant forgé la chaîne de servitude, il s’appliquerait, après coup, à en desserrer un peu les anneaux. Le 14 frimaire an VI (4 décembre 1797), le représentant Choliet gravit la tribune des Cing-Cents. C'était un de ces hommes de demi-équité et de demi-courage qui ne s’opposent point ouvertement au mal, mais volontiers s’emploient à l’atténuer. Il observa — ce qui était vrai — que les lois sur la religion formaient « le plus incohérent de tous les codes ». Il blâma la Constitution civile du clergé qui n’avait réussi qu’à créer une Église d’État. Parlant de l’époque révolutionnaire, il déclara que les ministres des cultes avaient eu des « torts inexcusables », mais ajouta qu'on avait été « cruel envers eux ». Un aveu suivit, celui que décidément la majorité du peuple français voulait un culte religieux. Ces développements servaient de préambule à une motion qui avait pour objet d'admettre au serment de la loi de fructidor, même les ecclésiastiques réfractaires à la Constitution civile. Ceux qui refuseraient seraient seuls frappés et seraient tenus de sortir dans le délai d’un mois du territoire français ; les autres seraient couverts d’une efficace et loyale protection. Le projet, d’abord ajourné, fut repris le 22 nivôse (2). Par égard pour les préjugés régnants, on l’avait encore atténué, en sorte que bien étroite était la fissure qui laisserait passer un peu de liberté. Cette parcimonieuse tolérance parut elle-même excessive. Dans l’as-
(1) Loi du 19 fructidor, article 24.
(2) 11 janvier 1798.
de domblée: tee sous te dos qe sinon par ie nombre, au moins par l’audace, les jacobins ressuscités. À la lecture du projet, une vraie tempête éclata. ea j + l’évêque apostat, imtervint, livrant passage au torrent. de. ses haines débordées et, le lendemain, la question préalable LU justice de la motion (1).
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EU | Par bandes, ue prêtres déportables regagnaient la fronns tière. Ils ne fuyaient pas tous. De ceux qui (een, ra il reste à dire les épreuves.
Contre eux, le Directoire était doublement armé, fe ao par les lois de 1792 et de 1793 qui permettaient de tuer, puis par l’article 24 de F loi du 5 fructidor que ee de fs a | déporter. LAN Dès le premier jour, i ne commença.
Le premier qui fut frappé était un ancien religieux de. l'abbaye de Maroilles, dans le département du Nord. On lappelait Benoist Lempereur. On a déjà eu l’occasion de parler de ce prêtre et de dire ses courses apostoliques. Simple Fe moine, Benoist Lempereur n'avait pas eu à se prononcer sur la Constitution civile. Sa conduite avait été, non d’un révolté, mais d’un citoyen soumis aux lois. Il avait prêté qu dk serment Liberté-Égalité, ainsi que les autres promesses, et exhibait trois certificats de résidence. Sa seule tache était sa vertu, et son zèle à exercer, à travers toutes les fatigues, son ministère. Cependant, au district d'Avesnes, il avait été inscrit sur la liste des émigrés. Sans rien contrôler, sans rien rechercher, la commission militaire qui siégeait à Douai se jugea suffisamment édifiée et le
(1) Journal des Débats et décrets, frimaire et nivôse an VI, nœ 213, | 256 et 257.
4 brumaire (25 octobre 1797), Lempereur fut fusillé (1).
Un mois plus tard, à Nantes, un autre procès eut la même issue. Devant la commission militaire, un prêtre comparut qu’on appelait Mathieu de Gruchy. Protestant d’origine et né de parents établis dans l’île de Jersey, il s’était converti au catholicisme, et bientôt avait embrassé le sacerdoce. Il avait refusé le serment, avait passé en Angleterre, puis en était revenu. Il desservait en Vendée la paroisse
de Venansault quand, se trouvant à Nantes, il y fut arrêté 4
sur l’avis d’un délateur. On l’invita à prêter le serment de haine ; il le refusa et fut condamné à mort comme déporté rentré. Avant de quitter la prison du Bouffay, il demanda à voir l’homme qui l’avait dénoncé, afin de lui pardonner.
| Cest pieds nus et un crucifix à la main qu’il voulut parcou- | é
rir la longue route qui conduisait à la place Viarmes, lieu désigné pour le supplice. C’est là que, le 7 frimaire (2), il fut mis à mort (3).
Le surlendemain, 9 frimaire, à l’autre extrémité de la France, à Perpignan, les juges militaires se réunirent pour la même besogne. Cette fois, l’accusé était un vieux chanoïne, l'abbé Bourret. Il avait été jadis déporté à Rochefort, puis libéré en 1795. On ne pouvait rien lui reprocher,
pas même son zèle; car, à part la célébration de quelques
baptêmes et de ee mariages, il n’avait accompli au-
cune fonction sacerdotale. Avait-il émigré? Il le niait formellement, bien que son nom fût inscrit sur la liste du dou du Gers, son pays natal. Aux yeux des juges, l'inscription fit foi et, comme ses confrères, l'abbé Bourret fut condamné à mourir (4).
(1) Voir Victor PreRRE, le 18 Fructidor, p. 309-310, et DEHAUT, Prêtres victimes de la Révolution dans le diocèse de Conbeus p. 609-630.
(2) 27 novembre 1797.
(3) Victor PIERRE, le 18 Fructidor, p. 374-375. — Voir aussi Vie de Mathieu de Gruchy, par l'abbé pu TREssAy, passim.
() Voir Victor PIERRE, le 18 Fructidor, p. 387.
L'hiver sévissait, rendant inhabitables les retraites des bois et des montagnes. Le 30 frimaire (1), dans les Vosges, en une hutte de berger, un prêtre fut arrêté qu’on appelait l'abbé Poirot. En le fouillant, on trouva sur lui des écrits qui furent qualifiés d’incendiaires. Il avait quitté la France en 1791, y était rentré en 1796, et ne niait rien. Son procès fut aussi sommaire que sa vie avait été obscure. Le 12 nivôse (2), il fut exécuté (3). Le berger qui l'avait reçu fut traduit pour recel devant la cour d’assises ; mais 1l fut acquitté, n'ayant pas, dit le verdict, agi sciemment.
Ce fut à Besançon que s’exercèrent en ce temps-là les plus cruelles rigueurs. La première exécution fut, le 19 frimaire an VI (4), celle de l’abbé Patenaille, un ecclésiastique déporté revenu de Soleure et qui exerçait son ministère dans la région d’Ornans. Pendant le mois de pluviôse, les condamnations capitales se pressèrent : le 4 (5), l'abbé Galmiche ; le 8 (6), l'abbé Jacquinot ; le 21 (7), l'abbé Martelet ; le 28 (8), l'abbé Perrin qui avait été, dans la poursuite, blessé de trois coups de feu et qu’on dut traîner tout
meurtri jusqu’au tribunal. Dans les habitudes de la com-
mission militaire s’était introduite une sorte de régularité sinistre. L’audience s’ouvrait vers neuf heures et demie. La tâche était simple. Que l’accusé fût prêtre; que son identité fût reconnue ; qu’il eût quitté le territoire français, ne fût-ce que par obéissance pour la loi qui lui prescrivait de s’exiler; qu’ensuite il fût rentré, ne fût-ce que depuis un jour, dans sa patrie; et cela suffisait. Rien n’allongeait
(1) 20 décembre 1797.
(2) 4er janvier 1798.
(3) Voir le texte du jugement dans Victor Prerre, le 18 Fructidor, p. 357 et suiv.
(4) 9 décembre 1797.
(5) 23 janvier 1798.
(6) 27 janvier.
(7) 9 février.
(8) 16 février.
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le débat, pas même les protestations des victimes qui, le plus souvent, toutes dégagées de la terre, semblaient déjà près de Dieu. « Lætatus sum in his quæ dicia Sunt mihi», disait l'abbé Patenaille ; « Que la volonté de Dieu soit faite », répétait l’abbé Galmiche. « In manus tuas, domine, commendo animam meam », murmurait pieusement le lazariste Martelet. Y eut-il dans la conscience des juges quelques ressauts de révolte? On peut le croire ; car plusieurs fois on les changea, comme si l’on eût craint qu'ils ne fussent point serviles à souhait. Bien avant midi, tout était terminé. Nul appel, nul recours, nul sursis; et il ne restait qu’à rassembler les soldats pour les exécutions. Elles avaient lieu le jour même vers trois heures et demie, en dehors des fortifications, en un emplacement situé entre le Doubs et les remparts ; et par les trous de douze balles le sang des martyrs s’échappait (1).
Sur d’autres points du territoire, les rigueurs continuaient. Je note une exécution à Liége, une à Marseille, une à Grenoble, trois à Tours. Cependant, comme on touchait à la fin de l’hiver, une protestation s’éleva contre cette jurisprudence sauvage.
Celui qui eut FPhonneur de la formuler était le jurisconsulte Proudhon, chargé du cours de législation à l’École centrale de Besançon, et destiné à devenir l’un des plus solides jurisconsultes de son temps. En une brochure d’une vigoureuse brièveté, il marqua le véritable état juridique des prêtres déportés. Leur condition, toute spéciale, ne pouvait être assimilée à aucune autre. C’était la loi elle-même qui leur avait interdit le territoire de la République. Donc, leur départ n’avait été ni protestation contre le régime établi, ni complicité avec les ennemis du dehors, ni même acte de libre consentement, mais soumission — et soumis-
(1) Victor PIERRE, le 18 Fructidor, p. 260 et suiv. — Voir surtout SAUZAY, Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Doubs, t. IX, ch. LxxxI, $ vir et suiv.
SRE "ER SECONDE TERREUR LEADER. LEBR
sion Don bien douloureuse — aux ordres ds pouvoirs publics. S'ils étaient des émigrés, ils ne l’étaient que par obéissance. Dès lors, était-on fondé, si on les saisissait sur
le sol de France, à leur appliquer la législation sur les émi-
grés? Cette législation était implacable ; du moins il convenait de ne pas l’étendre. Ainsi parla Proudhon, sans émotion apparente, sans colère, avec les froides formules d’un juriste, d mais d’un juriste courageux ; car l’administration du Doubs suspecta son civisme; et pour avoir proclamé le droit, il qe longuement se tie sa - La brochure avait été écrite à Besançon, sous le coup des récentes et cruelles exécutions. Elle méritait d’être lue par
À tous ceux qui avaient, en France, gardé quelque respect du
droit. Cette interprétation moins rigoureuse prévaudraitelle? C’est une justice à rendre au Directoire et à ses agents qu’ils ressentirent eux-mêmes le regret et comme le remords de leurs pratiques sanglantes. De là une distinction qu'ils tentèrent d'établir : si le prêtre rentré en France en était jadis sorti à tout autre titre qu’à celui de déporté, il serait considéré comme émigré et punissable de mort; si, au con- sn traire, il était prouvé qu'il n’avait fait qu’obéir à la loi sur la déportation, il aurait la vie sauve, et l’on se contenterait de le déporter de nouveau. — Cette interprétation moins barbare satisfaisait, d’une façon générale, au vœu du jurisconsulte Proudhon. Mais, pour bien appliquer la règle, quel n’était point l'embarras ! Les listes d’émigrés, souvent composées à la hâte, avec toutes les inhabiletés de l’ignorance ou dans l’aveuglement de la passion, ne contenaient point toujours les mentions qui pourraient éclairer les juges. Tel prêtre qui n'avait fait qu Dre aux décrets était inscrit comme émigré, sans qu'aucune indication marginale
révélât la qualité de déporté. Il arriverait donc que, toutes
choses étant remises à un effroyable hasard, la simple négligence d’un scribe suflirait à précipiter un accusé dans la mort. Ce n’était pas tout. Ceux mêmes qui avaient quitté
6 la France en 1791 et en 1792, sans y être ‘encore obligés par 1 la loi, n’y avaient-ils pas souvent été contraints par les ‘arrêtés départementaux qui prescrivaient l’internement des insermentés, en sorte qu’on se trouvait en présence, non de véritables émigrés, mais de simples fugitifs partis pour recouvrer ou garder leur liberté? En outre, plusieurs nétaient-ils pas sortis et rentrés avant l’époque où l’émi- gration avait été déclarée punissable de mort? A travers l’inextricable dédale que formait la législation sur les prêtres,
__ les plus déliés des juristes auraient eu peine à se reconnaître.
Comment décrire les inexpériences, les tâtonnements, les effarements de militaires peu instruits, souvent d'âme grossière ou d'esprit obtus, car les Hu se dérobaient à ces 4 laides besognes ! Parfois les excuses furent accueillies avec 4 une facilité singulière : ainsi arriva-t-il d’un prêtre du nom. ù d’Emourgeon qui dut son salut à ce qu’étant malade au moment où la loi du 19 fructidor avait été publiée, iln avait l pu s’y conformer ni même la connaître. La répugnance à consommer soi-même l’iniquité amena aussi certaines commissions à se décharger les unes sur les autres. Tel fut le cas d’un malheureux clerc tonsuré qui, traduit devant la Com-
mission militaire de Bordeaux, fut renvoyé, sous prétexte de preuves insuffisantes, à l’administration centrale de la
Haute-Garonne ; à Toulouse, on le renvoya aux juges de
Perpignan ; les juges de Perpignan le restituèrent aux juges de Bordeaux ; ceux-ci rendirent un jugement de remise, et ce ne fut qu'après une année de procédures dilatoires que ï la sentence capitale fut prononcée. À travers ces atermoiements, ces demi-complaisances, ces demi-pudeurs, on saisit, comme par contraste, des brutalités inouïes, férocités . soldats grossiers prêts à à tout. Et c’est ainsi qu’au hasard d’un incident, d’une impression, d’une pitié accueillie ou refoulée, se joue, en un cadre à la fois tragique et obscur, la mort ou la vie.
Souvent, hélas! c’est la mort qui l'emporte. Depuis la |
fin de germinal an VI jusqu’à la fin de pluviôse an VII, c’est-à-dire depuis le printemps de 1798 jusqu’au printemps de 1799, on compte encore vingt-cinq condamnations capitales (1). De la plupart des victimes aucun souvenir n’est resté. C’étaient de pauvres gens, obscurs, vulgaires peut-être, qui n’eurent d’autre grandeur que celle de leur trépas ; et si la tradition a conservé d’eux quelque chose, cette tradition même a péri. De deux ou trois seulement, on a retenu quelques traits dignes de mémoire. — Telen Lorraine, l'abbé Nicolas, curé de Saint-Baudier, qui, pendant toute la Terreur, avait évangélisé le pays messin. Quand les juges l’interrogèrent : « Il y a, dit-il, les lois divines et les lois humaines.
La loi divine me fait un devoir de.prendre soin de mon trou-
peau. » Le 15 thermidor an VI (2), il tomba sous les balles près de la porte Serpenoise. Aujourd’hui, ses restes, pieusement recueillis, reposent en l’église de la paroisse qu'il a honorée de ses vertus. — Tel aussi, dans la Drôme, l’abbé Lunel, véritable apôtre en son pays. Au presbytère de Buis, sa paroisse, est conservé son testament, écrit par lui le matin de sa mort. On y lit ces lignes : « Aimez-vous les uns les autres ; aimez vos ennemis, vos persécuteurs ; c’est le précepte de Dieu. » Au bas est inscrite la date : 7 septembre 1798, suivie de ces mots : «le dernier et le plus beau jour de ma vie (3).»
(1) Tableau dressé par M. Victor PrERRE, le 18 Fruciidor, appendice n° 3, p. 463-464 (condamnations depuis le 21 germinal an VI jusqu’au 2 ventôse an VII).
(2) 12 août 1798.
(3) Voir le texte de ce testament dans le livre de Mlle DE FRANCLIEU, la Persécution religieuse dans le département de l'Isère de 1790 à 1802, t. III, p. 362-365.
Dans sa consciencieuse histoire du 18 Fructidor, M. Victor Pierre, dont l’érudition étais si sûre, a évalué à 41 (voir appendice, p. 462-464) le nombre des prêtres fusillés pendant la période fructidorienne, en vertu des sentences des commissions militaires. A cette nomenclature, il faut ajouter le nom de l’abbé Hauwell, fusillé à Douai le 1er pluviôse an VIT (20 janvier 1799) ; d’un autre côté, je remarque que M. Victor Pierre, en portant sur sa liste l’abbé Mascart, n’invoque d’autre témoignage que celui de l’abbé Guillon (es Martyrs de la foi) dont les informations sont