TOME IV
Outre le droit de fusiller, le Directoire avait le droit de déporter.
Ce droit de déportation, il venait de l’exercer contre les hommes politiques que lui avait livrés la lâcheté des Conseils. De vrai, beaucoup s'étaient dérobés, soit qu’ils eussent été habiles à se cacher, soit que les agents du pouvoir, plus humains que le pouvoir lui-même, se fussent appliqués à ne rien découvrir. Sur 65 proscrits, 14 seulement avaient été saisis sur l’heure, 2 un peu plus tard ; en tout 16. Le 23 fructidor (1), ils avaient été extraits de la prison du Temple et dirigés sur Rochefort. Le 3 vendémiaire an VI (2), ils avaient été embarqués. Le 22 brumaire (3), ils arriveraient à Cayenne.
Maintenant, c’est le tour des prêtres. On sait quel statut a été créé pour eux. Tous peuvent être déportés par voie administrative, tous sans exception, en sorte que de la tache sacerdotale rien ne purifie tout à fait, pas même le mariage, pas même l’apostasie.
La loi était rigoureuse. Loin de Padoucir, on l’aggrava par deux pratiques qui alourdirent le poids de l’iniquité.
Le Directoire, investi du droit de Statuer, était tenu du moins à procéder par des arrêtés individuels et motivés. Donc, chaque cas devrait être examiné séparément ; et, d’autre part, le proscripteur devrait énoncer pourquoi il proscrivait.
parfois bien inexactes. Quelles que soient ces observations, je crois que le chiffre indiqué par M. Victor Pierre est celui qu’on peut adopter sans crainte d’erreur sensible.
(1) 11 septembre 1797.
(2) 24 septembre 1797.
(3) 12 novembre 1797.
ot
LA SECON DE DERREUR
gea fréquemment en adoptant des formules EH toutes
libellées de même façon, et si bien préparées qu’il n° y avait. si
plus qu’à he intercaler le nom de la victime. Puis, glissant
de plus en plus dans le bon plaisir, ceux qui gouvernaient
Il arriva que, cette obligation semblant nt on y déro-
se souvinrent des fournées de la Terreur. Eux aussi, ils
auraient leurs fournées, c’est-à-dire qu’ils procéderaient par arrêtés collectifs. Ces ‘arrêtés envelopperaient en bloc toute une caté égorie de prétendus coupables et les jetteraient pêle-
mêle sur le chemin de la déportation.
Telle fut la première déviation. Une seconde extension de la loi acheva de tout empirer. Au Directoire seul, les Con-
seils avaient remis la faculté de proscrire. Or, certaines administrations Répa ent, recomposées depuis le
18 Fructidor, osèrent s’ approprier le même droit. Par suite, les prêtres auraient, en divers lieux, à se débattre cont:e une double hostilité et, quand ils auraient échappé à la police du Directoire, ils auraient à se garder par surcroît contre
l'inquisition des pouvoirs locaux.
Tous étaient menacés. Mais, dès la première heure, il yeut
des victimes de choix. Souvent les évêques avaient institué
des vicaires généraux pour l’administration de leurs dio- li
cèses ; ailleurs, des préfets de mission s'étaient partagés les territoires. Ces délégués, toutes les fois qu’on parvint à les découvrir, se trouvèrent les privilégiés de la persécution. Il en fut de même des prêtres rétractés, jugés transfuges et, à ce titre, odieux. D’autres prêtres furent aussi réservés pour les rigueurs tandis qu’ils n’auraient dû provoquer que la
pitié. C’étaient les déportés de 1793 et de 1794, pauvres
gens qui, jadis, sur les Deux-Associés, sur le Washington, à
l’Ile-Madame, à Brouage, avaient souffert tout ce qu’on
peut endurer et avaient vu périr les deux tiers de leurs compagnons. En 1795, ils avaient été transférés à Saintes, puis, sous un régime plus doux, avaient regagné leurs foyers. Il semblait qu'ayant échappé une première fois à la mon,
ils dussent être épargnés. II n’en alla pas de la sorte. Beau-
coup seront derechef arrêtés ; ils reverront Rochefort, les
îles, les lieux où étaient amarrés les pontons ; et, plus tard,
dans la traversée vers la Guyane, ils relèveront l'espoir au
cœur de leurs compagnons, en leur montrant par leur
exemple tout ce que l’homme peut souffrir sans mourir. Quinze jours s’étaient écoulés depuis le coup d’État quand
fut pris le premier arrêté. Ce fut sur le département des
Vosges que s’abattit d’abord la proscription : pendant le
seul mois de vendémiaire an VI, 49 prêtres furent frappés. Le mois suivant, ce fut le département de l’Aisne qui paya
le plus lourd tribut : d’un seul coup, 14 prêtres furent
atteints, parmi lesquels 4 moururent à la Guyane. L’une des plus pieuses régions de France était la Savoie. Elle expia
__ sa fidélité : en deux arrêtés collectifs rendus dans le même
mois, 77 ecclésiastiques furent inscrits pour la déportation.
En certains départements isolés, la persécution se montra
très vive : ainsi en fut-il dans l’Eure-et-Loir où l’on avait saisi la trace d’un comité pour les rétractations, et dans le
Cher où certains tumultes politiques furent imputés aux . prédications des fanatiques. En général, le Midi fut plus
épargné, soit que la foi religieuse moins profonde excitât moins les colères, soit que l’éloignement de la capitale fût cause de sécurité. — En deux régions surtout, l'Ouest et l'Est, la persécution frappa sans pitié. Je compte 75 sentences dans l'Orne, 35 dans le Finistère, 140 dans le Maine-et- Loire. Dans l’Est, la persécution, commencée dans les Vosges, se propagea dans la Meurthe, dans la Moselle, dans la Meuse, dans la Haute-Saône. Elle sévit surtout dans le Doubs où
l’on compta 74 victimes. Et l’on ne parle ici que des arrêtés
directoriaux ; car souvent les sévérités s’exercèrent en double, sévérités du gouvernement central, sévérités des administrations locales. — Cependant, dans les départements belges, les rigueurs se multipliaient en proportion des troubles religieux grandissants. Partout les prêtres étaient traqués,
US
fn,
- depuis les rives de la Lys et de l’Escaut jusqu’en cette région de l’Ardenne qu’on appelait alors le département des Forêts; et ces sévérités n'étaient que le prélude des sévérités plus
cruelles qui ne tarderaient pas (1).
La persécution achève de se trahir par la puérilité ou lPimprécision des motifs qui tentent de la justifier. Souvent une rhétorique sonore et malfaisante tient lieu de raison : ceux qu’on arrête « ont agité les brandons du fanatisme »: ou bien « ont versé le poison du ridicule sur les lois et les institutions républicaines »; ou bien encore « souillent par leur présence le sol de la Hberté ». Parfois, on se contente d’injurier : celui-ci est un « scélérat avéré »; celui-là est « fanatique à l'excès »; cet autre, «par sa vie errante et vagabonde et son mépris des lois », s’est rangé parmi les ennemis du gouvernement. Les griefs, quand on essaie de les formuler, demeurent à l’ordinaire si vagues qu’on peut à volonté les imputer à quiconque déplaît. On dit des prêtres suspects : « Ils propagent des maximes dangereuses ; ils troublent les consciences ; ils sèment les divisions ; ils s’opposent à la félicité bus »; et sur ces eo les victimes sont
cueillies en masse ne en un coup de filet. Que si les accusations consentent à se préciser, elles se réduisent à quelquesunes, toujours les mêmes. On dit de l’un : il a présenté la « possession des biens nationaux comme précaire et momentanée »; de l’autre : il a distribué « des formules de prières pour le roi, la reine, le pape »; d’un troisième : « il a correspondu avec l’évêque émigré »; d’un quatrième : il a « discrédité la mémorable journée du 18 Fructidor »; d’un cinquième : « Il a détourné d’assister aux cérémonies du culte théophilanthropique »; d’un sixième : « Il pratique la nécromancie » ; d’un septième : «il parcourt les campagnes comme médecin et les fanatise. »— Cependant, un fréquent prétexte
(1) Voir Victor PIERRE, la Déportation ecclésiastique sous le Directoire, passim.
à rigueurs, c’est l’hostilité contre les prêtres constitutionnels : tel parmi les réfractaires « a provoqué les vengeances du peuple contre les ministres du culte restés fidèles aux lois »; tel autre a obligé le curé assermenté à quitter sa paroisse. Et sur cette imputation, bien vite le malheureux est recherché, saisi, jeté en prison, en attendant que, d’étape en étape, il soit traîné jusqu’à Rochefort.
Voici pourtant ce qui déconcerte : Ces « prêtres fidèles aux lois » qu’il est interdit d'attaquer sous peine de déportation sont, eux aussi, déportables. Le même pouvoir qui les protège contre les réfractaires peut aussi les confondre avec ces mêmes réfractaires dans la communauté des mêmes châtiments. Ils sont, à la fois, des privilégiés et des suspects. C’est que la loi du 19 fructidor courbe sous le même niveau quiconque porte la marque sacerdotale. Or, parmi les assermentés, il en est qui sont austères de mœurs, jaloux des prérogatives de l’Église, soucieux de leur ministère et, dès lors, bons à frapper. La loi laïque sait aussi bien que la loi ecclésiastique classer les péchés. Celui-ci a proclamé en chaire que le mariage civil n’était qu’un concubinage, ou a inspiré à la jeunesse des principes contre-révolutionnaires, ou, à propos d’une épidémie sur le bétail, a déclaré qu’elle était un châtiment du ciel : et voilà le péché par parole. Celuilà a tenu des registres faussement désignés « registres de l’état civil », ou bien encore a célébré des processions extérieures : eb voilà le péché par action. Cet autre a refusé d’assister aux fêtes décadaires, ou n’a prêté le serment de haine que pour le mieux trahir : et voilà le péché d’omission. Et Pour tous ces péchés, une centaine environ de prêtres constitutionnels ont été ou vont être enveloppés dans les arrêtés de déportation. Leur proscription est le plus souvent le châtiment de leur vertu. Cependant, la bizarrerie des choses touchant à l’incohérence, le Directoire profite de loin en loin de son pouvoir discrétionnaire pour se débarrasser de quelques prêtres indignes qui ont versé dans le terrorisme
et nt un donper p pour la sécurité publique. Cinq ou. sx nt
ainsi frappés et vont se mêler aux confesseurs, de telle sorte que, par hasard et comme par contraste, un peu de juste, vient de loin en loin se mêler à l’iniquité.
L'hiver commençait à sévir quand les premiers prêtres désignés pour la déportation arrivèrent à Rochefort. Ils y furent partagés entre la prison Saint-Maurice et l'hôpital de la Marine. aus serait leur sort? Ils l’ignoraient, et le titre de déporté qu’on leur donnait communément ne pou-. vait guère les instruire ; car la peine de la déportation, déjà inscrite deux fois dans la législation, s’était exécutée de façon fort différente : en 1792, elle n’avait été qu’une émigration forcée ; en 1794, elle avait été subie, non au delà des mers, | mais dans la rade même de Rochefort, en ces horribles pri- sons flottantes qu’on nommait les Deux-Associés ou | Washington. Cependant la corvette la Vaillante, qui avait transporté à la Guyane les premières victimes du coup d’État c’est-à-dire l’ancien directeur Barthélemy, les membres des Conseils et quelques autres proscrits politiques, était, Mes les croisières anglaises, revenue en France après une heureuse traversée. Le voyage ayant réussi, l’on décida de le recommencer, cette fois avec une cargaison de fanatiques.
Donc, à la fin de l’hiver 1798, sur un vaisseau qu’on nommait la Charente, cent cinquante-cinq prêtres furent embarqués. (©? étaient surtout des Vosgiens, des Franes-Comtois, des | Bretons, des Poitevins, et aussi quatorze Belges, entre autres le recteur de l'Université de Louvain. Quelques déportés politiques complétèrent le convoi ; on y ajouta, en outre, cinq malfaiteurs de droit commun, que les passagers, mis en
et le forcèrent à se réfugier aux bouches de la Gironde. Ramenés en vue de la terre française, les déportés purent espérer qu’ils ne la quitteraient plus. Il n’en fut rien. Ils = furent, à peu de temps de là, transbordés sur un autre bâti-
: ie Cayenne.
ébarqués en terre britannique. Plus heureuse, la Bayon-
‘et des départements belges. Dès les premiers jours, l’un des proscrits acquit sur ses confrères un tel empire que bientôt On le considéra comme un chef : c'était M. Brumauld de F Beauregard, grand vicaire de Luçon et plus tard évêque d'Orléans. Son autorité ne fut point inutile pour soutenir
arriva en vue de la Guyane.
Mie Put ‘
J’ai raconté ailleurs les souffrances des déportés, à bord des Deux-Associés ou du Washington; la nouvelle proscrip- tion ne fut pas moins lamentable. La déportation de 1794 avait été l’une des hontes du régime révolutionnaire : la
éportation de 1797 fut l’opprobre du régime directorial, Pour les passagers de la Décade, la vue de la terre avait
gaieté, appelèrent les cing directeurs. À peine le navire avaitgagné la pleine mer que les Anglais lui donnèrent la chasse
ment, la Décade. Le 21 prairial (9 juin 1798), on atteignit
Au commencement d’août, pour la même destination, deux autres vaisseaux partirent : la Vaillante, la Bayonnaise. Ils n’eurent point la même fortune. La Vaillante fut capturée par les Anglais : elle portait vingt-cinq prêtres qui furent
naïse poursuivit sans encombre son voyage. Elle transportait cent huit ecclésiastiques, rassemblés de tous les dépar- tements, mais surtout de la Savoie, des provinces de l'Est
les courages; car pendant la traversée, sept prêtres mou- rurent. Le 8 vendémiaire an VII (29 septembre 1798), on
nee COS Ce et ne)
d'abord éveillé quelque espérance. L'aspect verdoyant de la côte, la magnificence de la végétation tropicale avait
tempéré l’impression sinistre qui s’attachait au nom redouté de la Guyane. En cette colonie lointaine, quelques signes
religieux — croix ou calvaires — subsistaient encore, et ces emblèmes, abattus ailleurs, furent pour les pauvres prêtres un réconfort et une joie. Plusieurs, qui étaient malades ou qu’une longue navigation avait lassés, furent trans-
férés à l’hôpital de Cayenne. Une très douce surprise les y
attendait. Pour le service de l'hôpital, des religieuses étaient
demeurées. Avec une pitié pleine de respect, elles prodi-
guërent leurs soins aux nouveaux arrivants : « N'êtes-vous
pas, leur disaient-elles, des confesseurs de l'Église, des exilés pour Jésus-Christ? »
Au fond, tous ces proscrits se flattaient d’être, au lieu
où leur destin les avait jetés, non des prisonniers, mais
plutôt de simples bannis. Avec un intérêt curieux, ils s’en-
quéraient de la colonie, de ses habitants, de ses ressources. Après tant de traverses, ils n'étaient point difficiles en fait de bonheur; et cette relégation, même loin de la patrie, même privée de toutes les aises et de toutes les affections, leur paraissait un sort presque heureux, en comparaison de ce qu'ils avaient souffert.
La réalité dissipa leurs modestes illusions. Bien vite ils s’aperçurent que dans toutes leurs sorties ils étaient surveillés, qu’il ne leur était permis de se mouvoir que dans un rayon très circonscrit, que toute communication leur était interdite avec les habitants. Puis un règlement parut qui leur défendait le séjour de Cayenne. Ceux des déportés qui voudraient
s’établir dans le pays devraient tout à la fois justifier de leurs
ressources et fournir la caution d’un citoyen honorable domicilié dans la colonie.
Un peu d’ironie cruelle se cachait sous ce règlement. La plupart des proscrits étaient pauvres. Puis, en cette région où ils étaient mconnus, comment trouveraient-ils des hommes
qui consentissent à répondre d'eux? La pitié compatissante de beaucoup de colons aida à vaincre l'obstacle. Ils recueillirent chez eux un assez grand nombre de ces infortunés, ou les secondèrent dans leurs projets de s’utiliser. L’un des prêtres a raconté lui-même qu’il dut à une parenté éloignée avec l’un des fonctionnaires de la Guyane la faveur d’être placé dans une maison particulière (1). On vit aussi quelques déportés s’associer pour fonder, au village de Kourou, une sorte d'établissement commercial.
De la sorte, parmi les 193 déportés, plus de 100 se trouvèrent pourvus. Tout compte dressé, il en restait 87, prêtres pour la plupart. Que faire d’eux? On était bien décidé à ne pas les tolérer à Cayenne, soit que la vie y parût trop douce ou qu’on redoutât leur influence, soit qu’on craignît que la présence d’assez nombreux navires ne facilitât les évasions. À vingt-quatre lieues de Cayenne, il y avait Sinnamary où les déportés politiques du premier convoi, c’est-à-dire les membres des Conseils, avaient été transférés. C'était un séjour fort triste et en outre fort insalubre; car plusieurs des proscrits y avaient déjà succombé ; du moins y trouvaiton trace d'habitation humaine et quelques pauvres ressources. Vers cette destination furent dirigés une dizaine de prêtres. Mais déjà le Directoire avait choisi un autre lieu pour y interner ses victimes.
Divers essais avaient été tentés jadis en vue d’amener les Européens à la Guyane. De ces essais, il ne restait d’autre trace que quelques églises fermées, quelques maisons’ en ruine, quelques postes abandonnés. Cependant, dans les cartons administratifs, des rapports subsistaient où beaucoup de chimères se mêlaient à un peu de réalité. Rien n’est pire que la géographie approximative, et c'était la seule que les directeurs connussent. Guidés par cette fausse science,
(1) Pierre AuBerr, curé de Fromentières, Histoire de la déportation à Cayenne.
LA SECONDE TERRE ire |
UR
Ne ï
il se > persuadèrent, parvinrent à se Etrsdadee qu il Y avait en Guyane, à trente lieues de Cayenne, un lieu appelé. Conanama, au bord de la rivière du même nom, que ce lieu était salubre, qu’il était non seulement habitable mais point dépourvu d'agréments, que les évasions y seraient malaisées, qu’en autres termes, on ne pouvait trouver un meilleur emplacement pour U relégation des déportés. Une courte nu enquête dans la colonie eût dissipé ces notions fantaisistes. n Une étourderie criminelle se mêlant à l’ignorance, on se garda de la provoquer. À quoi bon d’ailleurs s’encombrer | de soucis superflus? IL s'agissait des prêtres, ces «éternels do ennemis de la patrie »; et le pre, après tout, était qu ‘ls. Ÿ mourussent là-bas. | à "ide Direttiiro avait pour agent à la Guyane un parent de F Danton qu’on appelait Jeannet. Très pénétré de ue tunité du choix, Jeannet formula quelques réserves et, É comme on l’a vu, prit même sur lui d’expédier à Sinnamarÿ u ï e
l plusieurs des déportés. Les ordres étant formels, il n’osa a à b. les transgresser davantage. Déjà un lieutenant du génie avait été envoyé pour reconnaître et approprier le prétendu 1 village. Avec le concours de travailleurs nègres, il édifia à la hâte quelques cabanes ; il y ajouta quelques constructions un peu moins misérables qui serviraient pour le poste militaire, le magasin, l’hôpital. Puis, servilité ou aveuglement, il déclara avec complaisance que les déportés seraient là « commodément » (2).
Donc une goélette embarqua à Cayenne les malheureux ï passagers de la Décade, les transporta aux bouches de la Conanama, puis, remontant le petit fleuve, les déposa sur 4 la rive. C’était au commencement d’août 1798. Les récits des survivants, les documents officiels eux-mêmes per- mettent de recomposer ce que fut cette installation «com-
. (1) Dépêche da 12 thermidor an VI (30 juillet 1750 citée par Victor Preres, la Terreur sous le Directoire, p. 302.
mode ». Les cases se composaient de quelques piquets fichés en terre, avec une toiture de très légère charpente et revêtue de feuillage. Point de lit, mais une simple toile qu’on tendait en guise de hamac. Pour nourriture, de la viande salée, du riz, de la farine de manioc. Pour boisson, une eau saumâtre. Nul légume, nul fruit en cette terre inexploitée ; en outre, aucune facilité de culture pour ces hommes anémiés par le voyage, inhabiles le plus souvent au travail des mains, ignorants du sol et de ses productions La plus grande incommodité était celle du elimat, insalubre entre tous. Les eaux stagnantes, échauffées par le soleil, aidaient à l’éclosion d’une multitude de moustiques ou d’insectes venimeux dont les incessantes piqûres ne permet-. taient aucun repos. À tous ces tourments, s’ajoutaient les souffrances morales, c’est-à-dire l'isolement, le ressentiment mal contenu d’une persécution atroce autant qu'injustifiée, la relégation enfin en un lieu si séparé de toute société humaine que du reste du monde on ne saurait plus rien. Au bout de quinze jours, les maladies éclatèrent, fièvres putrides, fièvres inflammatoires, dysenteries. L'hôpital, construction misérable, ne méritait guère ce nom. Les infirmiers étaient pires encore : c’étaient des nègres inexpérimentés, ignorants, cupides. Sur les 87 déportés, on compta, au mois de septembre, 15 décès et du 44 au 20 octobre, 13. \ Avec une sollicitude à la fois résignée et attentive, les prêtres avaient choisi l’emplacement du cimetière. Ils l'avaient établi en une enceinte un peu écartée, toute bordée de pal- miers. Là sans doute, les uns après les autres, ils iraient dormir pour jamais. Mais les rigueurs inhumaines survivaient même au trépas. Les nègres, quoique préposés par l’administration pour cet office, exigeaient de l’argent pour porter les morts, de l’argent pour creuser les fosses. Attentifs à . surenchérir leurs services, ils menaçaient de laisser les cadavres en chemin si on ne leur accordait un supplément de rétribution. Souvent il arrivait que le bruit de ces misé-
rables disputes se mêlait sur la pauvre tombe aux murmures des dernières prières, en sorte que tout s’accompagnait de douleurs, tout, jusqu’à la suprême consolation qui était de regarder vers Dieu.
Une si triste expérience aurait éclairé même les moins attentifs ; mais une obstination obtuse triompha de la sagesse et de la pitié. Au commencement d’octobre, arrivèrent à la Guyane les déportés de la Bayonnaise. De Rochefort, ils étaient partis cent huit. Plusieurs étaient morts durant la traversée. Un certain nombre parvint à se placer chez les colons, entre autres labbé Brumauld de Beauregard. Soixante-quatorze restaient. Ils furent jetés, eux aussi, comme autant de victimes dévouées à la mort, sur les rives
de la Conanama, et allèrent confondre leur sort avec celui des déportés de la Décade. j
Enfin, quelques jours plus tard, une enquête officielle osa publier ces horreurs. En un rapport d’une brièveté péremptoire, le commandant militaire de la colonie signala l’insalubrité mortelle de Conanama. Il dénonça les miasmes des marécages, la mauvaise qualité de l’eau qui était «chourbeuse» et même «vitriolique». Les Indiens eux-mêmes avaient abandonné ces lieux tant ils les jugeaient malsains. [a conclusion était que le poste fût immédiatement évacué (1).
11 le fut, mais tardivement. Pendant un mois encore, le supplice se prolongea, et cette inertie criminelle acheva de tout empirer. À coups redoublés, la mort frappa pêle-mêle sur les nouveaux arrivants comme sur ceux qui semblaient déjà acclimatés. Du 19 octobre au 27 novembre, on put noter parmi les prêtres plus de trente décès. Tant de la Décade que de la Bayonnaise, ils étaient arrivés à Conanama
au nombre de 150 environ. En quatre mois, plus de 60
d’entre eux avaient péri.
(1) Voir le texte de ce rapport dans MANSEAU, les Prêtres et religieux déportés, t. II, p. 108-109.
L’évacuation elle-même mérite-t-elle le nom d’adoucissement? Jamais le crime ne fut puni aussi durement que ne fut frappée l’innocence. Les déportés, arrachés à Conanama, ne seraient pas rapatriés ; ils ne seraient point laissés libres dans la Guyane; ils ne seraient point autorisés à se fixer à Cayenne. La timide humanité de l’administration coloniale se bornerait à substituer au mortel séjour de Conanama un séjour un peu moins mortel, celui de Sinnamary. Barbé-Marbois, l’un des députés frappés au 18 fructidor et depuis huit mois déjà à Sinnamary, a retracé en termes émus l’arrivée de ces infortunés : « Nous vimes débarquer, dit-il, les débris de cette colonie détruite en naissant : des vieillards, des malades exténués, chacun portant son paquet et se traînant à peine. Quelques-uns trébuchaient à chaque pas Je n’ai pas vu de spectacle plus affligeant (1). » En ces corps anémiés, les germes morbides avaient pénétré trop profondément pour qu’un changement de lieu ou de régime pût ramener la santé. Sur les proscrits, la mort continua à frapper. Devant sa case, Barbé-Marbois voyait passer les convois funèbres. Il écrira plus tard dans son journal : « Les inventeurs des soupapes de la Loire n’ont pas été plus inhumains que les exécuteurs de la déportation à la Guyane (2). » On compta, en décembre 1798, 10 décès, 11 en janvier 1799, 5 le mois suivant. À ces ViCtimes, il faut ajouter les prêtres qui expirèrent chez les colons et ceux qui, déjà malades, obtinrent, par un triste privilège, la faveur d’aller mourir à l’hôpital de Cayenne. Plus tard, les mémoires particuliers, les documents officiels permettront de reconstituer le nécrologe : 263 prêtres, parmi lesquels 30 Belges, furent transférés à la Guyane ; 7 moururent en mer; plus de 150 trouvèrent là-bas leur tombeau (3).
(1) BARBÉ-MARBOIS, Journal d’un déporté non jugé, t. II, p. 32.
(2) In., chid., t. II, p. 34.
(3) Voir sur la déportation à la Guyane: Victor PrerRE, la Terreur sous le Directoire, livre V, ch. 1v et appendice n° 4. — MANSEAU, les Prêtres e,
ju Model ce temps, les gens d Dirée tie 8 sp pld aient ‘à forger la légende qui, les séparant des terroristes, célébre-
rait leur humanité. «Pas une goutte de sang ne sera versée», avait proclamé le 19 fructidor Boulay de la Meurthe. Laré- - vellière-Lepeaux s’indignait de la calomnie qui osait ho à prêter, à lui, le doux philanthrope, un masque de persécuteur oh x «Je défie, dira -t-il plus tard en ses Mémoires , que parmi les \ arrêtés du Directoire on en montre un seul qu porte un.
| caractère de dureté (1). » Il n’était pas jusqu’au séjour de Conanama que les officieux ne s’appliquassent à réhabiliter. Dans le Moniteur du 24 frimaire an VII (4 décembre 1798), on lisait ces lignes : « Rien n’a été refusé aux déportés de ce qui pouvait ‘adoucir leur condition. C’est dans les lieux les plus sains et les plus fertiles qu’ils ont été placés ; i is. D habitent les bords de la rivière : la Conanama. » Et l’on ajoutait, à la façon d’un prospectus pour plage balnéaire : « Le | pays abonde en gibier, volailles, bestiaux, poissons de toutes L espèces. » | FANS
Pendant tout l’hiver de 1797 à 1798, les arrêtés de déportation s’étaient succédé. Avec l'été, la persécution se ralentit dans les départements français. En revanche, elle se déve- ; loppa avec fureur dans les provinces belges. Dans l’histoire de la Révolution, cet épisode est l’un des plus douloureux. La Belgique avait été conquise en 1792, perdue l’année suivante, puis conquise de nouveau. Rigoureuse et pesante
religieux déportés, t. II, ch. xx, p. 292 et suiv. — BRUMAULD DE BEAU- REGARD, Mémotres, t. II, passim. — Récit abrégé de la déportation des prêtres français à Cayenne, par M. Cæacxoy, curé de Schirmeck (Se- maine religieuse de Saint-Dié, 1878, p. 219, 231).
(1) Larévercrère-LePraux, Mémorres, t. II, p. 135.
1 Bt été l'occupation. U République : Nat ein d'argent : l’opulente Belgique parut faite à point pour en fournir ; les soldats français étaient pillards : la Belgique, en ses con s fortables demeures, offrait beaucoup à piller ; les richesses, très grandes partout, s'étaient surtout accumulées dans les maisons religieuses : pour les agents français, l’appât serait
double, celui de prendre, et de prendre sur des fanatiques.
Puis vinrent les profanations, les emprisonnements, les enlèvements d’otages ; et ainsi arriva-t-il que, malgré quelques
simulacres d’assentiment populaire, l'oppression se compléta.
En 1795, la France entreprit de légaliser l’occupation.
L’Autriche luttait encore, en sorte qu'aucun traité n ’auto-
risait une annexion. Cependant, le 9 vendémiaire an IV.
(17° octobre 1795), la Convention décréta la réunion à la République des provinces belges, du pays de Liége ainsi que des territoires précédemment occupés par l'Autriche
entre la Meuse inférieure et le Rhin (1).
Serait-ce pour les Belges l’ordre et la paix? On pouvait L l'espérer ; car la France, délivrée de la Terreur, semblait | alors se fixer dans un régime plus doux. Bientôt les dissen-
timents éclatêrent, ils éclatèrent surtout à à l'occasion des
lois religieuses.
La Belgique avait été, à travers les siècles, terre de foi : autant que terre de liberté. Le piloiophieme avait passé 4 sur elle mais sans l’entamer. Tout récemment, elle avait i défendu ses pratiques pieuses contre Joseph IT, comme jadis ses franchises contre le duc d’Albe. Une joue accoutumance, des enseignements héréditaires acceptés sans dise cussion, une remarquable docilité d'esprit quoique avec des
poussées d'indépendance, un tempérament calme à la sur-
face mais, par intervalles, travaillé de silencieuses ardeurs mystiques, tout avait concouru à consolider les influences catholiques. La langue flamande, d’un usage très commun,
(1) Duvercrer, Collection des lois, +. VIIL p. 368.
ne répandait par l'imprimerie que peu de livres, hormis des livres de piété, en sorte que, dans les masses, rien n’avait filtré qui eût troublé la foi. Nulle part plus qu’en ce pays, la religion n’était la suprême régulatrice. Elle avait, quoique discrètement, posé sa marque sur la vie municipale. Elle recevait l'hommage des corporations qui toutes avaient un saint pour patron et, aux jours de solennel anniversaire, se faisaient gloire d'offrir aux églises un tableau de maïtre où les syndics, à la fois joufflus et dévots, figuraient en adorateurs. Elle exerçait sans conteste son empire sur le peuple, et quand elle annonçait pour l'éternité les récompenses ou les châtiments, tous eussent écarté comme un péché la seule tentation de douter. Confidente des douleurs et des deuils, elle consacrait aussi les divertissements, même ceux qui déviaient jusqu’à lui échapper ; et les soirs de Kermesse, nul paysan ne se serait enivré en paix si le matin, pour imaugurer la fête, il n’avait entendu la messe. Dans la bourgeoisie ou les classes élevées, on eût discerné quelques émancipations, mais timides et bien vite contenues, soit que ces hardiesses. fussent sans écho, soit que les voix qui montaient un peu s’effrayassent de leur propre son. La science elle-même était le plus souvent tributaire de l’Église ; car presque tout ce qu’on savait s'était appris
sous son contrôle, en la fameuse Université de Louvain.
au coin des rues, des statuettes pieuses autour desquelles
Toutes les images extérieures publiaient cette primauté :
brûlaient des lampes ; le Saint-Sacrement porté aux malades
en une impressionnante solennité; partout des moines bruyants, vulgaires, familiers, se sentant chez eux, et s’étalant autant qu'ailleurs ils se dissimulaient ; des processions en grand appareil où s’associaient tout ensemble les exhibitions voyantes, violemment réalistes, empruntées à l’Espagne, et les silencieux élans de foi particuliers aux peuples du Nord; les églises ornées avec tant de somptuosité que cet entassement semblait invitation à prendre: outre les