‹ Histoire religieuse de la révolution françaiseChapitre 48 sur 65 · TOME IY · texte numérisé non relu

TOME IY

religion, disaientls, c’est vraiment la plus inoffensive qu’on puisse imaginer. »

Un jour vint où la presse directoriale se montra d’indifférente élogieuse. C’est que la secte venaït de rencontrer un puissant patron. Larévellière n'avait pot participé à la fondation du nouveau culte. Dès qu’il le connut, äl le jugea d’une opportunité smgulière et fait à souhait pour remplacer les antiques superstitions. À qui voulait disserter sur la philosophie, l’Institut national de France, récemment créé, offrait alors un auditoire propice. En l’une des séances publiques, Larévellière y développa ses vues. C'était le 12 floréal an V (1er mai 1797). Il commença par flétrir, comme il convenait, le catholicisme. Il rendit un demi-hommage au calvinisme, le jugeant peu nocif et presque raisonnable. Mais quel ne serait pas l'avantage si l’on pouvait acclimater . dans les masses une religion toute simplifiée qui reposerait uniquement sur deux dogmes : lexistence de Dieu et J’immortalité de l’âme |! Comme il fallait parler à l’imagination populaire, cette religion serait entourée de rites et célébrée par des fêtes. Ces rites, ces fêtes seraient calculés à dessein pour charmer les veux, adoucir les mœurs, et plaire aux hommes sensibles. C'est à limitiative particulière qu'il appartiendrait de développer l’entreprise. Mais l’État ne s’en désintéresserait pas. Bien au contraire, il aurait le devoir de favoriser sans le paraître, « par tous les moyens de gouvernement et d'administration, Pétablissement et la propagation de maximes si utiles » (1).

En ce langage si transparent, le moïns averti des théophilanthropes se fût reconnu. Larévellière n'avait pas été le fondateur de l’œuvre ; il en serait le parrain. Sous l’éclatante publicité, l'association prit un développement mattendu. Des adhérents notables arrivèrent : Daunou, Sébas-

(1) Voir le texte de ce rapport dans les Mémoires de LARÉVEILIÈRR- LéPeaux, t. III, p. 7-27,

tien Mercier, Regnault de Saint-J ean-d’Angély, Andrieux, M.-J. Chénier. L'exemple étant contagieux, ces adhésions en amenèrent d’autres. Enfin, comme la faveur de Larévellière avait imprimé à la secte une estampille quasi officielle, beaucoup s’y agrégèrent par intérêt, y voyant un bon moyen de parvenir.

Il fallait, avait dit Larévellière, aider l’entreprise, mais sans le paraître. Le patronage officiel se traduisit par des subventions fort utiles, quoique d’un chiffre très modeste. Il se révéla par la diffusion des écrits théophilanthropiques. Il se manifesta surtout en assurant à Paris aux théophilanthropes la copossession de la plupart des églises. En l’automne de 1797, ils occupent Saint-Merry, Saint-Étienne-du- Mont, Saint-Eustache, Saint-Gervais, Saint-Germain-l’Auxerrois. Pendant l’hiver, les voici à Saint-Sulpice, à Saint-Roch, à Saint-Laurent, à Saint-Philippe-du-Roule. En prenant possession des temples, ils les débaptisent et les désignent, sous le nom de la section où ces temples sont situés. Cependant, un dernier empiétement s’ajoute à tous les autres et, le 10 floréal an VI (1), les théophilanthropes s'installent à Notre-Dame (2).

Apologistes ou détracteurs ont dépeint à l’envi les offices théophilanthropiques. Ils se déroulent d’après des règles qu’un minutieux rituel a tracées. Le plus souvent, les sectateurs de la nouvelle religion ont la jouissance de Péglise entre onze heures et trois heures. Ils arrivent d'ordinaire au moment où les prêtres viennent d’achever les dernières messes. En hâte, les images catholiques se voilent et les samtes espèces sont déposées à la sacristie. Cependant, sur l’autel, des enfants, assez semblables à des enfants de chœur, déposent une corbeille, faite en été de fleurs naturelles et, en hiver, de bouquets en papier ou de branches de houx. Tout

(4) 29 avril 1798.

(2) A. Marrrez, la Théophilanthropie et le culte décadaire, ‘p. 241-242, — Voir aussi GRÉGOIRE, Histoire des sectes religieuses, t. ler, p. 382-383.

autour, des cartons s’accrochent où sont inscrites des sentences morales : « Aimez Dieu, servez vos semblables, aimez votre patrie. » La cérémonie commence, ou plutôt le servzce, pour employer l’appellation usitée. Il débute par un chant d'introduction. Il continue par l’invocation au père de la nature : c’est le Pater des chrétiens, dilué en phrases un peu lâches, mais que pourtant on n’est pas parvenu à gâter. Puis les affiliés sont invités à faire leur examen de conscience, à l’imitation du Confiüeor qui inaugure le sacrifice de la messe. Une très belle prière suit, où se retrouve l’acte de contrition des catholiques. «On peut aussi brûler de l’encens », ajoute le rituel. Maintenant, l'assistance entonne des hymnes: on a le choix entre une trentaine et qui se chantent sur des airs variés, depuis la prose : © filu et filiæ, jusqu’au Chant du départ. Ces hymnes diffèrent suivant les temps de l’année, plus courtes en hiver, plus longues au printemps et en été. Après les chants, commencent les lectures : ce sont en général des préceptes empruntés aux plus fameux moralistes. Toutes les écoles, tous les siècles ont été mis à contribution. Il y a des maximes extraites de Socrate, de Cicéron, de Jésus, de Sénèque. Il y en a qui sont découpées dans Plutarque, Épictète, Marc-Aurèle. Le Coran n’est pas plus négligé que l'Évangile. Nul n’est oublié, depuis Zoroastre jusqu’à Voltaire, en passant par Aristote, La Bruyère, Fénelon (1). À cette lecture succède le plus souvent une exhortation ou discours. Ceux qui prennent la parole sont revêtus d’un costume qui offre un grand air de pudeur innocente : tunique bleu de ciel, ceinture rose, et, au-dessus, toge blanche ouverte sur le devant. Plusieurs d’entre eux, loin d’être gênés par cet appareil, se meuvent avec une aisance de gesticulation qui révèle une longue habitude du sanctuaire, Ces lecteurs, ces orateurs sont souvent d’anciens prêtres.

(1) Année religieuse des Théophilanthropes, ou Recueil de discours et. extraits, pour être lus soit dans les temples publics, soit dans les familles, par l’auteur du Manuel des Théophilanthropes, t. II, LIL et IV, passim.

LES CULTES DISSIDENTS 217 1 n \ Ils ont à l'aventure quêté leur subsistance, instituteurs, employés, commis, épaves de la société civile comme de la

société religieuse. Les voici derechef dans le temple, déserteurs de l’ancien culte et émigrés dans le nouveau, par souci

de vivre et par routine de métier. En leur bagage, ils ont gardé de vieux sermons. Le plus souvent on expulse le dogme, on laïcise la morale: au Style déjà très fleuri, on ajoute de

nouvelles fleurs; on s'applique au vague comme ailleurs

à la précision ; on mêle un peu au hasard ce qu’on a retenu

de l'Évangile, ce qu’on a appris dans Jean-J acques, et voilà le discours tout fait. Qu’il suffise de citer quelques-uns des titres : la Bienfaisance, l Amour conjugal, les Merveilles de la nature, les Devoirs de l’homme en société, la Liberté des peuples. Médiocres sont tous ces discoureurs. On cite par exception un ex-barnabite du nom de Dubroca qui, par intervalles, s’élève, dit-on, jusqu’à l’éloquence. Cependant, depuis une heure et demie, la cérémonie dure. Encore une ou deux hymnes, puis une /nvocation à la parie, sorte de réédition, d’ailleurs éloquente et magnifique, de l’ancien Saleum fac regem. « La fête religieuse et morale est terminée », dit enfin l’officiant en se tournant vers le peuple, à la manière du prêtre qui prononce l’Jte, missa est (1). Et les auditeurs se dispersent, tandis qu’à la porte, en passant devant le bénitier, quelques femmes y plongent les doigts, par un geste machinal qui ne se perd pas.

Ce premier semestre de l’année 1798 fut pour les théo-

philanthropes l’époque la plus brillante. Ils ont des réunions régulières. Ils propagent leurs maximes par l’enseignement des écoles. À l’imitation du catholicisme, ils interviennent dans les principaux actes de la vie humaine. La coutume s’est introduite de présenter les nouveau-nés au temple théophilanthropique et de les affilier, sous la garantie de par-

(1) Voir Rüuel des Théophilanthropes, p. 7-48. — Voir aussi l'Année religieuse des Théophilantropes, t. III, p. 164-172,

rain et de marraine, à la « religion naturelle ». Au jour du mariage, les futurs époux se dirigent vers l’autel et, en signe de leur alliance, y reçoivent l’anneau et la médaille d’union. Les funérailles sont entourées pareillement de formes symboliques (1). Il n’est. pas jusqu’à la première communion catholique que les théophilanthropes ne s'appliquent à imiter : chaque année, après un cours de morale qui durerait plusieurs mois, les enfants seraient amenés dans le temple et proclamés théophilanthropes.

Le nouveau culte réussira-t-il à s’étendre hors de Paris? Dans les provinces, l’empressement est médiocre. Cependant, en quelques régions, en particulier dans le département de l’Yonne, les adeptes arrivent assez nombreux. Très attentifs à enregistrer ces succès partiels, les théophilanthropes ne cessent de vanter le chiffre de leurs adhérents. Est-il besoin d’ailleurs d’une adhésion formelle pour leur appartenir? Quiconque, disent-ils, est époux tendre, ami vrai, patriote éclairé, est, du même coup, théophilanthrope.

En se développant, l’association dévie. Tout d’abord, on s’est appliqué à ne prononcer que des discours émollients ; on à vanté la tolérance ; on a désavoué toute hostilité contre les cultes rivaux. Cette modération, très sincère chez un grand nombre, n’a-t-elle pas été calcul de la part des chefs? Je recherche la pensée vraie des' fondateurs. Chemin juge que le catholicisme n’est qu’une monstrueuse superstition (2). Valentin Haüy est aussi impie qu’il est bienfaisant (3). Rallier, quoique plus modéré, voit dans le clergé l’agent le plus actif du retour à l’ancien régime (4). Creuzé-Latouche a jadis, à l’assemblée des Anciens, dénoncé, avec une extraor-

(1) Année religieuse des Théophilanthropes, ou Recueil de discours ou extraits, publiés par Pauteur du Manuel des Théophilanthropes, t. II, P. 91, t. III, p. 13, 148, 141-155.

(2) Marmrez, la Théophilanthropie et le culte décadaire, p. 82.

(3) ID. ibid., p. 89.

(4) ID., cbud., p. 116.

\ ah ae us les crimes des us (1). a a succès enhardissant, les haines, d’abord contenues, dédaignent de se doute Tout accentue la déviation. La conquête des principales églises a souligné la lutte contre les catholiques qui ne se sont résignés au partage qu’en frémissant. En outre, les jacobins, revenus en faveur après le 48 Fructidor, se sont affiliés en grand nombre à la secte,

avec le dessein, non de fonder un culte, mais de constituer a une armée contre les fanatiques : les voici qui rejettent, bru- . talement en arrière les rêveurs, les hommes sensibles, les intellectuels paisibles en recherche de vérité. Par intervalles, l'hostilité éelate en une ruée de franchise. En un chapitre

Hal sur la théophilanthropie, Sébastien Mercier, l’auteur du Vouveau Paris et l’un des principaux membres de la secte, s'exprime en ces termes : « La superstition, la crédulité et toutes les jongleries sacerdotales font enfin place à la religion ë naturelle (2 (2). »« Aux pantomimes de la messe, les théophilanthropes ont substitué le rudiment de la raison (3).» En une dédicace à sa fille, « Modeste-Rose, âgée de trois printemps», di lex-moine Poultier, un autre théophilanthrope, trace ces 11: lignes : : « Un prêtre imposteur n’a pas consacré au mensonge js “ et à la superstition le premier jour de ta naissance. » IH ajoute : « Ta jeunesse ne sera point tourmentée par des pratiques minutieuses ni ta raison obscurcie par des mys- ; tères révoltants (4). » Ailleurs, le catholicisme est qualifié de religion anti-sociale, de religion de servitude. Parfois l’érudition s'étale, et l’on affirme, avec de grands airs de it | précision scientifique, que les victimes des guerres religieuses ont atteint le nombre de 16 419 200 (5). Il arrive aussi que

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(4) Béaace du 8 fructidor an IV (Journal des Débats et décrets, tructidor an IV, n° 304). |

(2) Le Nouveau Paris, par MERCIER, t. IV, ch. cxLr, p. 103.

(3) Ibid., p. 106.

(4) DAME décadaires à l’usage des Théophilanthropes, par F.-M. Pour- TIEB, P. HI.

(5) Voir MATuTE7, la Théophilanthropie, p. 259.

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Vattaque descend jusqu’à l'insulte la plus grossière : avec toutes sortes d’enjolivements impies, on raille le « petit guichet de la confession, l’échafaudage du papisme, les jongleurs à calotte » (1). Pourtant tout se mêle et quandon a copié Hébert, bien vite on se rappelle Berquin : « Les théophilanthropes, écrit Mercier, sont les vrais amis de Dieu, les vrais amis des hommes, simples dans leur doctrine, ennemis du faste et des grandeurs. La paix florissante donnera sans doute à cette institution plus de pompe et de solennité. Alors une symphonie parfaite exécutera dans toute sa majesté l’hymne au Père de l'univers. Déjà, les petits enfants le répètent en chœur, et la jeune fille le chante en | mariant sa voix à celle de sa vertueuse mère (2). » 4 La secte s'était démasquée. En se démasquant, elle se perdit. Au début, elle avait apparu comme un refuge honorable, à mi-chemin de l’incrédulité et de la foi. Quand elle en vint à se dresser contre le catholicisme, elle découvrit pe la petitesse de sa taille, par la comparaison avec l’adver- 4 saire qu’elle prétendait terrasser. Violemment visés, les catholiques firent tête. Les journaux leur échappaient, asservis qu'ils étaient depuis le 18 Fructidor. En revanche, les épigrammes circulèrent : floux en troupe, ainsi appelat-on les théophilanthropes et, bien que médiocre, le jeu de mot fit fortune. D’autres fois, on recourut à la mystification: ainsi afficha-t-on un jour à la porte d’une des églises qu’à la sortie de l'office, les théophilanthropes feraient d’abondantes distributions aux indigents. Les caricatures étaient moins sévèrement contrôlées que les écrits. Sans scrupule, on en | usa. Des images coloriées représentèrent les lecteurs ou orateurs en leur costume virginal, rebe blanche, tunique bleue, ceinture aurore. Et la malignité publique mettait au bas les noms : ici un prêtre apostat réchauffant ses vieux sermons :

(1) Marrez, la Théophilanthropie et le culte décadaire, p. 259-260. (2) MERCIER, Nouveau Paris, t. IV, p. 108

LES CULTES DISSIDENTS o84

là un rêveur naïf servant en tranches Rousseau ; plus loin un jacobin à la face adoucie, sensible comme Greuze, idyllique comme Gessner, mais avec des rappels féroces de terroriste mal muselé. Cependant le plus grand ennemi de la théophilanthropie, ce fut elle-même. Quand elle eut à loisir pontifié

en dix-neuf églises, — car tel fut le nombre de temples

qu’elle occupa en sa plus haute fortune (1), — il se trouva qu’elle fut jugée ennuyeuse. L'office duraït une heure et demie : « Mieux vaut la messe », dirent les sceptiques. Les pacifiques furent un peu rebutés par les allures de combat qui contrastaient avec les homélies où ils s'étaient complus. Pour les philosophes purs, tout culte, même simplifié, était encore superfluité; et dans le lecteur en tunique bleue et en robe blanche, ils soupçonnaient, ils redoutaient le prêtre de demain (2). Beaucoup s'étaient agrégés à l’association, par intérêt, par amour des places : la plupart cessèrent de venir, les uns parce qu'ils étaient nantis, les autres parce qu’ils désespéraient de l’être jamais. C’est ainsi qu’au début

. de 1799, le danger pour les catholiques paraissait conjuré. Mais avaient-ils lieu de se montrer rassurés? En ce tempslà même, les pouvoirs publics essayaient par une autre machine de guerre de battre en brèche la religion traditionnelle.

Cette autre arme de combat, ce fut le culte décadaire.

Il n’était point nouveau. Robespierre en avait tracé l'ébauche quand, le 18 floréal an IT, il avait fait voter par la Convention quatre grandes fêtes commémoratives, celles

(1) Marxrez, la Théophilanthropie et le culie décadaire, p. 242. (2) Lettre de Polyscope sur une religion nouvelle (Décade, 3° trimestre 1797, p. 348). |

du 14 juillet, du 40 août, du 24 janvier, du 34 mai, et en outre un certain nombre de sélennités moindres par lesquelles se distmguerait chaque jour de déeade. Entre toutes ces fêtes, celle qui, dans la pensée de Robespierre, devait dominer toutes les autres, c'était celle de l'Être suprême, Dieu vague, dur et menaçant, logé dans um ciel désert et qui, en communiquant sa force à la puissance civile, prêterait à cette puissance même un caractère sacré. Robespierre tomba, et dans sa chute entraîna son Dieu avec lui. De l'Étre suprême, on ne parla plus guère, ce nom semblant suspect, tant il rappelait le souvenir de l’homme abhorré!

Pourtant l’idée survécut, de consacrer le repos de la décade par une sanctification laïque, de couper de solennités, comme l'avait fait l’Église, les mois et, les saisons. Pendant VPhiver de 1794 à 1795, deux rapports, Pun de M.-J. Chénier, Pautre du représentant Eschasseriaux, proposèrent l’organisation de fêtes nationales (1): et la Convention, au moment de se séparer, en décréta sept : celles de la Fondation de la République, de la Jeunesse, des É poux, de la Reconnaissance, de l’ Agriculture, de la Liberté, de la Vieillesse (2). Mais, sur lheure, cette initiative laissa le publie indifférent. On put noter çà et là quelques fêtes civiques. La décade fut le jour officiel du repos. A cela près et pour la masse du peuple, rien ne fut notablement changé dans le coutumier de la vie.

Ce que les terroristes n’avaient pas eu le temps d'établir, ce que les thermidoriens n’avaient poursuivi que mollement, les hommes de Fructidor entreprirent de le réaliser. Ils procédèrent d’abord par exhortations. Puis, comme le peuple français refusait son bonheur, ils décidèrent de le rendre heureux malgré lui.

(1) Convention nationale, séance des 4er nivôse et. 17 pluviôse an III (Moniteur, t. XXILE, p. 21 et 410).

(2) Décret du 3 brumaire an IV sur l'instruction publique, titre VI.

. almanach. L’impiété a ses minuties plus encore que la

étoufté.

secours publics. Les parades militaires, feux d'artifice,

| Ce fut Din “A dt de le bu était double :

imposer toute une nouvelle coutume, moitié religieuse, moi tié civile; puis entourer de tant d’entraves le culte traditionnel que, ligoté sous les liens, ce culte lui-même périrait ji

Dans le Directoire, la résolution n’alla point sans critique Larévellière s’était constitué le protecteur de la théophi lanthropie. Espérant beaucoup en elle, il répugnait à l’affaiblir par un effort parallèle et peut-être rival. À la fin, il faiblit ; et le 14 germinal an VI (3 avril 1798) parut Parrêté mémorable qui imposait par coercition ce qu’on n'avait pu établir par conseil et douceur. :

D'après cet arrêté, les séances des corps municipaux ou fl administratifs et les audiences judiciaires devaient se régler ci sur la décade, sans aucun égard pour les anciens dimanches. Il en était de même de tous les bureaux de finances ou de

spectacles, bals, seraient reportés aux décadis. Le calendrier “ républicain servirait à fixer les époques des foires qui sur- ÿ tout ne devaient jamais répondre aux fêtes de l’ancien

dévotion : e’est pourquoi les administrations municipales étaient tenues « de rompre tout rapport entre les marchés aux poissons et les jours d’abstinence » pratiqués par les catholiques. Pour les jours de bourse, les rendez-vous de commerce, les ouvertures des écluses, les départs et retours des voitures publiques, on ne do se conformer qu’à la supputation décadaire. Les chefs d’ateliers publics étaient PTE tenus de payer leurs ouvriers le décadi, d’adopter ce jour

comme jour de repos, et de congédier quiconque ne viendrait pas le dimanche. Tout notaire qui, dans ses actes, se servirait des appellations anciennes, serait dénoncé au ministre de la Justice. Lés journaux, les écriteaux, les affiches ne devraient mentionner que l’êre nouvelle, et cela sans aucun rappel de l’ère chrétienne. C'était aussi suivant les dates du

contravention serait punie de peines de police. Tel était l'acte directorial, et il était ordonné qu’il fût affiché partout, afin que personne ne pût alléguer l'ignorance (1).

= Le public Int, moitié colère, moitié amusé, Robespierre

Comment les gens du Directoire — les peniarques, comme

on disait — parviendraient-ils à lPimposer? L’inquisition | vexatoire qui prétendait tout régler, jusqu'aux jours du marché aux poissons, éveilla une hilarité mêlée de mépris. « Décidément, il y a des sacristains partout », dirent les Sceptiques. « Et des goujats aussi », ajoutérent les croyants. * On ressaisit l'arrêté article par article : il bouleversait tous les usages séculaires ; bien plus, il édictait des peines ; par quel empiétement d’autorité le Directoire s’attribuait-il le

coutume, en beaucoup de lieux, reprit le dessus. On continua à voir, au jour du repos dominical, des boutiques fermées, des passants en toilette. Ce même jour demeura jour férié pour

publics. Quant aux magistrats, ils se gardèrent de désobéir : seulement, en un grand nombre de tribunaux, lorsque les” jours de séance tombaient un dimanche, ils s’arrangeaient pour remettre toutes les affaires et pour tenir, comme ils disaient, une audience blanche (2). \ Le Directoire s’obstina. Pour qu'on ne l’accusât point d’excès de pouvoir, il recourut aux Conseils. Par deux lois successives (3), il entreprit de regraver ses défenses et de réduire les récalcitrants. Quiconque, le décadi, ne ferme- rait point sa boutique ou n’interromprait point son travail,

(1) Voir Duvercier, Collection des lois, t. X, p. 291-292. (2) Archives nationales, AF1M, carton 33. s

\e (3) Lois des 17 thermidor et 23 fructidor an VI (4 août et 9 sep- tembre 1798). (Duvercrer, Collection des lois, t. X, p. 380 et 413-414.)

calendrier républicain que seraient annoncés les jours d’ou- verture de la fenaison, de la moisson, des vendanges. Toute

et ses suppôts n’avaient point réussi à établir le décadi.

droit de légiférer? Après quelques instants d’émoi, la tenace

les instituteurs privés et même pour certains instituteurs

ur

serait puni, en cas de récidive, d’une amende de 25 à

300 francs et d’un emprisonnement maximum d’une décade.

Les instituteurs privés, aussi bien que les instituteurs publics, étaient tenus de reporter au décadi le congé de leurs élèves,

de ne vaquer aucun autre jour hormis le quintidi, et cet sous peine de fermeture. Toute référence à l’ancien calendrier était interdite, non seulement dans les actes officiels, mais dans les actes privés, non seulement dans les affiches

ordinaires, mais même dans les avis publiés par les ministres

du culte (1). Enfin, si, en vertu des nouveaux règlements

administratifs, les jours de foire ou de marché tombaient

un dimanche, les marchands étaient tenus, sous peine de poursuites, de garder leurs boutiques ouvertes.

Le culte décadaire était pourvu de son code pénal. Pour compléter l’œuvre, il fallait en préciser le rituel. C’est à quoi pourvurent tout ensemble la loi du 13 fructidor en VI (30 août 1798) et diverses circulaires ministérielles.

La religion catholique avait, de temps immémorial, hié-

rarchisé ses fêtes. Elle avait ses fêtes de première classe,

ses fêtes moindres dites fêtes de deuxième classe, puis les

diverses commémorations des saints, enfin les simples dimanches. Les fructidoriens, plus copistes qu’originaux, imitèrent cette gradation. Dans la liturgie nouvelle, le

décadi figurerait les simples dimanches. Ce jour-là, les

agents municipaux étaient invités à se mettre en costume et à se rendre au lieu de la réunion cantonale. Ils y trouveraient leur président et de plus le commissaire du Directoire.

On commencerait par la lecture des lois et actes de l’auto-

rité publique. Puis on notifierait les naissances, les décès, les adoptions, les reconnaissances d’enfants naturels. La séance se poursuivrait par la lecture d’un bulletin dit Bulleiin décadaire rédigé à Paris. Ce bulletin, sorte de prône civique, ferait connaître « les traits de bravoure et autres

(1) Circulaire du ministre de la Police, 26 frimaire an VII.

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propres à inspirer le partiotisme et la vertu »; il contiendrait de plus un article sur l’agriculture et les arts mécaniques. On s'était prudemment assuré d’un auditoire : d’abord les enfants des écoles publiques et même privées, tenus de se rendre à la réunion sous la conduite de leurs maîtres ; puis les futurs mariés avec leurs parents et leurs témoins ; en eflet, la loi interdisait tout mariage, hormis le décadi et au chef-lieu de canton. Ayant légiféré de la sorte, les Directeurs avaient ressenti la crainte que tout ce programme ennuyât; c’est pourquoi, tout de même que le curé permet de se divertir après vêpres, ils autorisaient, ils exhortaient même les patriotes à égayer la fin du décadi « par des jeux et des exercices gymniques » (1).

Outre ce cérémonial, le rituel civique comportait, comme la liturgie chrétienne, d’autres solennités qui s’accompliraient le plus souvent dans les églises, transformées en temples décadaires. 11 y avait d’abord les sept grandes fêtes votées le 3 brumaire an IV par la Convention ; puis, au-dessus encore, il y avait les fêtes politiques pour l'anniversaire du 14 juillet, du 10 août, du 21 janvier ; il y avait par surcroît une fête plus récemment établie, celle de la souveraineté du peuple. Enfin Barras, Reubell, Merlin, Larévellière venaient de s’apercevoir qu’en célébrant tant de pompes, ils avaient omis de se célébrer eux-mêmes, et tout récemment ils avaient réparé l’oubli en créant la Fête commémorative du 18 fructidor. |

La législation décadaire était fondée. La tâche me serait point achevée si le gouvernement ne remportait une double victoire : la première était de forcer les Français à obéir ; la seconde était de leur persuader qu’en obéissant ils s’amusaient.

Pour tenter l’entreprise, un homme s’offrit qu, de la

(1) Loi du 13 fructidor an VI (DUVERGIER, Collection des lois, t. X, Pp. 398).

en 4797 ministre de AE avait même été élu directeur!

ce que David aimait à peindre; seulement le trait dur, 4

modèles qui le rendraient fameux. Ve

LES QuLTES DISSIDENTS NC «em

nn religion, fut l’o nn ou du moins % maitre des cérémonies.

précoce, mais sans aucun ds bn qui ERIRE le pre mier rang. La Révolution l’avait jeté dans la politique. So Ja Terreur, une pièce de théâtre, Paméla on la vertu, l'avait rendu suspect ; il avait été menacé et même arrêté. Bien | vite il avait désavoué son commencement de courage et, de la sorte, avait retrouvé la sécurité. Cependant, cet boue haïssait le catholicisme et, par là, avait plu. Il était devenu

après le 48 Fructidor, puis ayant été éliminé par le sort au printemps suivant, avait en hâte ressaisi son portefeuille. Ses | discours, à l'inverse de sa vie, reflétaient un grand aspect de vertu. Très diffus en son langage, il prenait. pour éloquence

chacune de ses longueurs et se jugeait profond philosophe toutes les fois qu’il déclamait abondamment. Comme beaucoup de ses contemporains, il avait fort étudié l'antiquité, mais sans la comprendre, et croyait que pour la ressusciter, il suffisait d’en reproduire les costumes, les décors, en plaquant | k sur tout cela le mot de liberté. Il était vanitoux à l'extrême, ‘ \ d quoique d’une vanité un peu maïve, n'étant assez fin, ni pour pénétrer les ridicules des autres, ni surtout pour deviner les siens. Il aimait la pompe dans ds fêtes, dans les cortèges aussi bien que dans les harangues et se io à rêver tout

puissant et précis de l’artiste, n’était sous sa plume qu'image molle, flasque, toute noyée dans le cliquetis des mots. Et de cette solennité creuse, ses circulaires ni fournir des.

On était à la fin de l’automne de 1798, et l’on allait dé ; brer la fête du 21 janvier. A cette occasion, François de Neufchâteau prit la plume : « Nouveaux en disait-il à ses subordonnés, n'oubliez pas que l’antiquité plaça dans

ti mêmes mains la d' Pit et le eue ne ins

teur. » Ayant débuté de la sorte, il continuait en ces termes : « Vous devez bien saisir l’esprit de cette solennité qui retrace le chatiment dû au parjure. Imprimez-lui un caractère reli- | gieux. Déployez les couleurs et les emblèmes de la liberté ; relevez les bustes des philosophes et des martyrs du despoé tisme. Que le cortège des arts augmente l’impression de cette 4 pompe austère. Que les chants d’imprécation contre les parjures soient distribués aux spectateurs et mêlés de refrains ai et de chœurs auxquels les citoyens puissent prendre part. » … Cette époque de l’hiver était tout à fait favorable pour replanter les arbres de la liberté qui, en très grand nombre, avaient péri. François de Neufchâteau ne manquait pas dé recommander cette pratique « touchante ». Il jugeait que, pour les élèves des écoles « instruits et vertueux », nulle 1 récompense ne vaudrait celle de tenir, en ce jour du 21 jan- vier, les rubans et les banderoles de l'arbre sacré. S’exaltant tout à fait, il proclamait que cet arbre ne saurait être trop multiplié et que chaque maison devrait avoir le sien. $ . I finissait en prescrivant que sa lettre fût imprimée, et pareillement les imprécations que les assistants devraient répéter (1).

Deux mois plus tard, comme la fête de la souveraineté du peuple approchait, Haas de Neufchâteau se refit à prédicateur et pontife. Cette fête, disait-il, doit avoir « un “28 caractère grave et religieux » et « rappeler en tout des idées 4 de grandeur ». A cette occasion, les temples décadaires seraient ornés « de tout le luxe pieux et moral que peut étaler le patriotisme ». « Au fond ou au centre du temple, sera placée la statue de la souveraineté du peuple, tenant dans ses mains. le sceptre antique; elle sera debout. La statue du peuple sera assise devant elle, couronnée de nu

DE Recueil des lettres, circulaires et instructions de François DE NEUr- | CHATEAU, t. Ier, p. 356-360.

et de lauriers, et figurée par un adolescent tenant d’une main des épis et de l’autre un niveau. La base qui supportera ces deux statues sera ornée de têtes d’éléphants, symbole de la force. À leurs pieds, sera enchaîné le monstre du despotisme armé d’un poignard brisé et s’efforçant de ressaisir des rouleaux épars intitulés : Capitulaires, décrétales, maximes du droit royal, pamphlets de Burke. Un des personnages des groupes allumera un flambeau... et arrachant des mains du despotisme les écrits des vils fauteurs de la tyrannie, livrera ces rouleaux aux flammes. » Ayant ainsi parlé, François de Neufchâteau se rendait hommage à luimême, jugeant qu'il avait rendu sensibles des idées « politiques et métaphysiques » (1).

Après les imprécations l’idylle. De furieux devenu sensible, le ministre retrouvait les accents de Gessner pour convier à la fête des époux. Il débutait en termes d’une austérité sentencieuse : « En faisant succéder la fête des époux à celle de la jeunesse, le législateur a indiqué à une jeunesse trop souvent égarée la source de la véritable volupté. » L’homélie se poursuivait, invoquant la pudeur, vantant la simplicité des vertus domestiques, proposant d'offrir aux yeux « les images de Cornélie, de Porcie, d’Arrie, d'Éponine et par surcroît le buste du précepteur d'Émile». Cependant, la déclamation se nuançaït de malfaisance et, en parlant de la fête des époux, François de Neufchâteau ne manquait pas de flétrir « ces rhéteurs du fanatisme qui,

s'étant voués à un célibat corrupteur, n’étaient plus dignes

de parler de l’amour conjugal » (2).

Le calendrier républicain ramenait en prairial, c’est-à-dire

en mai, la fête de la reconnaissance. Cette fois François de Neufchâteau se contenta d’être ridicule, mais il le fut avec une surabondance incomparable : « Citoyens administrateurs,

(1) Recueil des lettres, circulaires et instructions de François Dm Naur- CHATEAU, t. II, p. 57-58.

(2) Tbrd., t. II, p. 155 et suiv.

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