TOME IV
doute, mais nous n’en avons pas d’autres, et c’est en eux seuls que les paysans ont confiance. » Ainsi se posait la question religieuse, de plus en plus dominante, et à tel point que tout serait réglé le jour où elle serait résolue. Les Commissaires de la Convention gardèrent le silence, se jugeant sans pouvoirs. M. de Béjarry et M. de Bruc prirent congé; mais loin que la négociation fût rompue, ils exprimèrent le vœu que Charette pût avoir, aux avant-postes, une entrevue avec les Représentants (1).
L’amnistie serait-elle interprétée dans un sens strict ou, au contraire, en élargirait-on les termes? En l’hôtel de l’île Feydeau, les désaccords éclataient, âpres jusqu’à la violence. Guyardin, prêtre apostat et jadis tyran sinistre dans les Cévennes, s’indignait qu’on entrât en composition avec Charette. Bézard interpellait les plus modérés de ses collègues, Morisson, Lofficial : « Comment, s’écriait-il, peut-on employer en Vendée des hommes qui n’ont pas même voté la mort du roi (2)? » En cette divergence de vues, il parut opportun de reprendre contact avec la Convention, avec le Comité de salut public, et de provoquer des directions plus précises. Plusieurs des Représentants partirent pour Paris; parmi eux était Ruelle, le premier inspirateur des pourparlers et l’homme qui peu à peu avait assumé le principal rôle dans l’œuvre de la pacification.
Dans le même temps, en Bretagne et dans le Bas-Maine, royalistes et républicains s’abouchaient en secret. Vers la fin de 1794, près de Moncontour, on note une rencontre du général Humbert avec un chef chouan du nom de Boishardy. Sur ces entrefaites, un homme paraît, moitié aventurier,
(1) Lorricrar, Journal d’un conventionnel en Vendée, p. 66 et 70. — Lettre de Gaudin des Sables à Goupilleau de Montaigu (CHASSIN, Pacification de la Vendée, t. Ier, p. 88-90).
(2) ID., chid , passim.
moitié diplomate et qu’on appelle Cormatin. Il s'intitule major général de l’armée catholique et royale de Bretagne. D'où vient-il? Sur l’heure, on ne le sait pas bien. Est-il vraiment revêtu du titre dont il se pare? On l’ignore pareillement. Est-il fourbe ou sincère? Peut-être l’un et l’autre, suivant les besoins de son parti et l'intérêt de sa propre fortune. Mais il est étonnant de faconde, prodigieux d’audace, déconcertant de sang-froid, en un mot l’un de ces personnages équivoques, énigmatiques qui étonnent à la fois par leur promptitude à s’élever et par une promptitude égale à se replonger dans l’obscurité. Cormatin entre en conférence avec le général Humbert, et aussi avec le représentant Bollet qui l’autorise à faire avec Humbert une tournée en Bretagne pour y publier l’amnistie. Il a même à Rennes, le 22 nivôse (1), une entrevue avec Hoche.
Dans cette entrevue, il grossit, avec une exagération calculée, les ressources de son parti qui dispose encore, dit-il, de moyens immenses. Mais il ajoute aussitôt que ses convictions l’inclinent à la paix. Il continue : « La paix, nous la voulons à tout prix; c’est pour y aider que je vais parcourir les départements de Bretagne avec l'officier qui a été désigné pour m'accompagner; c’est dans le même esprit de conciliation que je voudrais me rendre au camp de Charette. » Hoche interrompit : « Mais si Charette refuse de déposer les armes. —- Il ne refusera pas, reprit vivement Cormatin ; et s’il refusait, nous l’abandonnerions. » L’entretien se porta sur les sujets les plus divers, car, si nous en croyons la dépêche de Hoche à laquelle sont empruntés ces détails (2), l’entrevue dura cinq heures. « Les chouans, les Vendéens, dit Hoche, ont été joués par la coalition, par l'Angleterre. » Cormatin. ne contredit pas. « Je suis Français, dit-il, et je me suis réjoui des victoires françaises. » La
(1) 11 janvier 1795.
(2) Dépêche au Comité de salut public, 28 nivôse an III (12 janvier 1795) (Voir Savary, Guerre des Vendéens, t. IV, p. 295 et suiv.).
principale question, en Bretagne comme en Vendée, était celle du culte catholique à rétablir. « Les habitants des campagnes, dit Cormatin, veulent leurs prêtres. Qu’on les leur rende pour aider à la paix. La Convention nationale a proclamé les droits imprescriptibles de l’homme. L’un de ces droits, c’est la liberté des cultes. Maintenez-la dans son intégrité. Et il ne restera plus de parti contre vous. » Que répondit Hoche? Nous l’ignorons. Mais on ne peut douter qu’il n’ait accueilli avec une extrême faveur les suggestions de Cormatin. Ce n’était pas sollicitude pour les prêtres, car il les dédaignait fort. Seulement, en leur marquant quelque tolérance, il espérait qu’on les brouillerait avec les nobles, qu’on les transformerait en instruments de pacification. Les prêtres réfractaires devaient être, à ses yeux, les intermédiaires entre le gouvernement de la République et les habitants des campagnes. Dans ce but, il jugeait qu'il y avait intérêt à les mettre en liberté, à leur laisser dire « messes, vêpres et complies, à leur lâcher même quelques écus ». Ainsi s’exprimait-il en politique réaliste qui ménage pour ramener et, en ramenant, déjà songe à asservir. Avec sa pénétrante sagacité, il écrira un peu plus tard à propos des divers partis en Bretagne : « Ils ne s’accordent que pour la religion, mais tous la veulent (1). »
Cormatin commença sa tournée pacificatrice. Chemin faisant, il annonça la trêve par une proclamation adressée aux royalistes de Vitré, de Laval et de Fougères. Parlant des prochaines négociations, il disait : « Je vais défendre vos droits »; et il ajoutait : « Je vais défendre votre religion. » C’est que, de plus en plus, la question religieuse primait toutes les autres. Dans le Morbihan, elle parut même si dominante qu’il sembla qu’on pouvait négliger tout le reste pour s’attacher uniquement à elle.
(1) Lettre de Hoche au Comité de salut public, 30 ventôse an III (Cunfo D'ORNANO, Correspondance de Hoche, p. 122-123).
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