‹ Histoire religieuse de la révolution françaiseChapitre 6 sur 65 · LU NES PY · texte numérisé non relu

LU NES PY

Là-bas avaient été envoyés les représentants Guezno et Guermeur. Entre eux et les catholiques, aucun lien ; bien plus, l’un et l’autre étaient régicides. Quand ils se trouvèrent en contact avec les pieuses populations de la Basse-Bretagne, une vive lueur de bon sens leur montra tout à la fois la grande cause du mal et le vrai remède. Le 12 nivôse (1), ils publièrent une circulaire où ils rappelaient les mesures d'humanité décrétées depuis le 9 Thermidor. Ils ajoutaient (ce qui n’était point exact) que la Convention « avait

ordonné la revision de toutes les lois de sang ». Puis, venant

aux prêtres, ils continuaient en ces termes : « Si les lois con-

cernant les prêtres insermentés n’ont pas été explicitement rapportées, nous pensons qu’ils ont, comme tant d’autres

individus longtemps sourds à la voix de la patrie, des droits à la clémence et à la générosité... Que les prêtres insermentés s’empressent donc de se constituer eux-mêmes en état d’arrestation en déclarant qu’ils veulent profiter de l’amnistie; puis qu'ils attendent avec confiance. La Convention s'occupe d’eux, en ce moment de douceur et de clémence (2). » Douceur, clémence! En répétant à satiété ces mots, Guezno et Guermeur se montraient pacificateurs plus ardents que traducteurs fidèles; car la Convention mclinait à confirmer plutôt qu’à adoucir les lois contre les

prêtres. Mais, loin de Paris et en contact direct avec l’opi-

nion, les Commissaires de l’Assemblée, tout obsédés de la paix civile à rétablir, élargissaient les pensées de leurs col-

lègues au point de les dénaturer tout à fait. Cette disposition apparut mieux encore quand, dix jours plus tard, en.

un arrêté du 24 nivôse, ils se mirent à légiférer comme s'ils eussent été, à eux seuls, la Convention elle-même. L'arrêté débutait par une vive condamnation des violences passées. On réprouvait la clôture des temples, le brisement des

(1) 1er janvier 1795.

(2) Voir le texte de cette circulaire dans SAVARY, Guerre des Vendéens: t. IV, p. 274-276.

autels, l'arrestation d’un très grand nombre d’ecclésiastiques coupables seulement de fidélité à leur foi. Puis la résolution se formulait en ces termes : « Les Représentants décident de regarder comme non avenus les actes et arrêtés qui auraient précédemment ordonné l'arrestation comme suspects des ecclésiastiques qui n’ont point abdiqué leurs fonctions, s’ils se sont d’ailleurs conformés aux lois de la République. Ils déclarent que, conformément aux droits de l’homme et aux lois, nul mdividu ni aucune section de citoyens ne peuvent être troublés ni inquiétés dans le libre exercice de leur culte (1). » Malgré une certaine obscurité de langage, l’acte des Représentants, ainsi libellé, apparaissait sous l'aspect d’un décret plus encore que d’un simple acte administratif. À ce titre, il était mémorable. Si la persécution cessait en Bretagne, comment y pourrait-on persister dans le reste de la France?

Pendant .ce temps, les commissaires partis de Nantes arrivaient à Paris. L’un d’eux, Ruelle, paraît s’être constitué le porte-parole des autres. Il brûlait de désirs pour la paix ; à force de la souhaiter, il traça de la Vendée un tableau qui touchait à l’idylle. Le 27 nivôse (16 janvier 1795), à la tribune de la Convention, il annonça que le décret d’amnistie avait été accueilli avec transport : les rebelles, sans qu’il ait été conclu aucune négociation, avaient remis d’eùxmêmes les prisonniers qu’ils avaient faits ; les avant-postes des deux armées avaient fraternisé; comme on manquait de fourrage en l’un des Cantonnements, les insurgés en avaient fourni. À chaque phrase, l’Assemblée applaudissait. L’orateur poursuivit : « Nous avons, dit-il, les plus flatteuses espérances de terminer promptement cette guerre (2). »

(1) Voir le texte de cet arrêté dans SAvARY, Guerre des Vendéens, t. IV, p. 300-302.

(2) Moniteur, t. XXII], p. 231-232.

spoir. De he État di Nord, heu one ivaient ; car € At ; or où Pau conquérait 5 A

4. Pi ton Puis da ui Dents de Ho brela se mises 'É berté, notamment celle de Mme de Bonchamps. Cepen- Al ns qu’un ant définitif ne na

| campagne Al on Énetat da nr a cet neo une tente fut dressée ; et pour les conférences, on disposa |: une table, des sn quelques meubles. À midi et demi, R “les Représentants, au nombre de dix, arrivèrent de Nantes, avec une escorte que commandait Canclaux. Bientôt on annonça que Charette approchaït, accompagné de deux ou. trois cents een Pour lentrevue, il avait ae out

out rouges avec retroussis à a de Lis; son ch peau était orné de plumes avec des galons dr au bout de sa ceinture s’étalait une large dentelle noire. Sur sa veste se Ca un n médaillon en étoife 10 était brodé un cru-

portaient au côté gauche l’image de la croix. Les députés se placèrent d’un côté de la table, tous sur la même ligne. De l’autre côté, se rangèrent, pareillement en ligne, les chefs vendéens. Charette, prenant la parole, exprima un vœu en faveur de la paix ; puis il ajouta : « Venez-vous simplement nous offrir le pardon ou conclure un traité avec nous? » L’on évita de s’expliquer, Charette méritant mieux qu’un pardon et le mot de traité semblant peu séant vis-àvis d’un rebelle : « Notre conférence, répliqua le représentant Delaunay, a pour but la conciliation (1). » Sur cette réponse, Charette introduisit quatre individus qu’il appela ses commissaires et qui avaient transcrit ses vœux; deux d’entre eux, croit-on, étaient des prêtres. On eût dit ces clercs que les chevaliers d’autrefois, inaptes aux écrits, employaient pour libeller leurs volontés. Les propositions étaient rédigées en articles qui étaient au nombre de vingt-deux. Le premier proclamait que le culte catholique serait libre et qu’une protection toute spéciale serait accordée aux prêtres insermentés ; de leur côté, les rebelles s’engageaient, sur leur parole d'honneur, à ne jamais porter les armes contre la République. Une longue série de demandes suivait. Dans l'intérêt du pays dépeuplé par la guerre civile, on réclamait l’exemption de toute milice, de toute réquisition ; on ajoutait d’ailleurs que « si une puissance rivale tentait d’usurper le trône », les Vendéens n’oublieraient pas qu'ils étaient Français. On stipulait la restitution de toutes les propriétés, des indemnités pour les incendies ou destructions, le remboursement des bons royaux et, à cause des ruines accumulées, l’exemption d'impôts pendant dix ans. Les revendications ne s’arrêtaient point là. La contrée insurgée devait former un département à part : ce département aurait ses magistrats particuliers ; une garde spéciale y serait établie pour la police et le bon ordre ; les troupes de la République

(1) Lorricrar, Journal d'un conventionnel en Vendée, p. 90-91.

n’auraient d’autre droit que celui de traverser le territoire sans y séjourner. Tout ce programme avait débuté par une demande de garanties pour les intérêts religieux. C’est à ces mêmes intérêts religieux qu’on revenait en finissant ; car le dernier article sollicitait pour les prêtres déportés la faculté de rentrer dans leur patrie (1).

Pendant cette lecture, les républicains s’étaient contenus, soit qu’ils se fussent promis d’être patients, soit que dans l’extrême besoin d’apaisement, tout parût préférable à la guerre civile. Tout au plus laissèrent-ils échapper quelques exclamations : « Veut-on créer un royaume de Vendée? Veut-on traiter de puissance à puissance avec nous ? » Ils réclamèrent une copie du mémoire et ajournèrent au lendemain la suite de la conférence. Ce fut seulement à leur retour à Nantes que, dans un conciliabule qui dura jusqu’à minuit, ils examinèrent entre eux les demandes de leurs adversaires. Ils décidèrent d’en rejeter la meilleure partie et confièrent à l’un d’eux, le représentant Delaunay, le soin de parler. en leur nom.

Le lendemain à midi, on se retrouva sous la tente. Si l'extraordinaire succession des événements n’avait habitué à toutes les surprises, combien étrange n’eût pas apparu le contraste entre les messagers de la Convention et les rudes soldats de fortune que les hasards de la politique et dela guerre plaçaient en face d’eux! D’un côté de la table sont rangés les Représentants du peuple, gens de plume, étrangers aux armes, pacifiques par nature, sédentaires par habitude et presque toujours de langage sensible même lorsqu’ils participent à des mesures violentes. Presque tous sont modérés : sur dix, deux seulement ont voté la mort du roi. Nul éclat dans leur vie, mais un passé modeste ; ils finiront modestement aussi, celui-ci comme sous-préfet de Chinon, celui-là comme juge à Bourges, un troisième comme

(1) Voir Savary, Guerre des Vendéens, t. IV, p. 335-339.

De

fonctionnaire des postes, deux autres comme conseillers à ! la Cour d’appel d'Angers. Entre l’obscurité d’où ils sont sortis et l’autre obscurité qui les attend, les voici, puissants pour un jour, et, par un extraordinaire destin, arbitres de la guerre et de la paix. La paix, ils la désirent passionnément, par patriotisme, par douceur naturelle de mœurs, et aussi par intérêt personnel: car la plupart sont Angevins, Tourangeaux, Poitevins, et si l’on continue à se battre, c’est peut-être chez eux qu’on se battra. Le programme de la veille les à frappés de stupeur, mais ils se garderont de rien brusquer, tant leur inspire d’horreur l’affreuse lutte! Ce que réclament les Vendéens, ils ne peuvent le concéder. Mais ce qu’on n’a pas le droit d'écrire, on peut lPinsinuer ; on peut parler de ménagements, glisser des demi-promesses, peut-être même laisser entrevoir de prochaines évolutions qui rapprocheront dans l’avenir ceux qui se sont combattus : de là, des suggestions, des formules volontairement vagues qui, sur l’heure, faciliteront lentente, mais la rendront un peu équivoque et permettront plus tard aux deux partis de se dire trompés. Telles sont les dispositions des Représentants. En face d'eux sont assis les Vendéens, attentifs à mesurer ce qu’ils pourront obtenir, ce qu’ils seront forcés d'abandonner. Dès le début de la réunion, ils ont dû se serrer un peu pour faire place à un nouvel arrivant. C’est Cormatin qui vient de Bretagne : il est très assuré d’attitude et de manières ; il a, dit-il, de pleins pouvoirs ; et il s’assied sans façon au milieu des chefs qui le considèrent avec surprise, avec Curiosité, avec méfiance aussi; car ces gens du Marais, comme ceux du Bocage, suspectent volontiers quiconque est étranger. Charette est assez fin pour pénétrer tout ce que lui assure d'avantages l’humeur pacifique de ses adversaires: mais il s’exprime difficilement, n’étant tout à fait à son aise que dans son camp; et les négociateurs républicains, tous hommes de parole déliée, s’étonnent d’une si chétive éloquence en un chef si fameux.

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te, Les rebelles avaient, en diverses notes, consigné les joints qui leur tenaient le plus à cœur. Ils souhaitaient ref que la Po vue fût constituée en un

État. séparé ou tout au moins ins » Un autre vœu était que les biens des condamnés fussent restitués à leurs

héritiers : « Si les condamnations, répliqua Delaunay, été prononcées par le jury, la restitution ne peut ê obtenue et l’on ne pourra qu’accorder des secours ; dans le cas contraire, les héritiers succéderont. » La revendicati principale était la liberté des cultes. Au nom de tous le Représentants, Delaunay prit de nouveau la parole : « culte, dit-il, est libre pourvu que l’ordre public ne soit po troublé »; et il ajouta : « Les ministres de tous les cu seront admis à exercer leurs fonctions dans la Vendée (: Le règlement de la question religieuse présageait le rè ment de tout le reste. Pourtant, parmi les Vendéens, pl sieurs s’indignaient d’un dénouement qui avait un aspec de soumission. Dans leur zèle pour la paix, les Représentant: s’ingénièrent à désarmer, à force de concessions, toutes | hostilités : des indemnités et secours seraient accordés pour réparer lés dommages et relever les habitations : les jeun gens de la réquisition demeureraient en Vendée pour y rét blir l’agriculture ; les bons royaux seraient remboursés j qu’à concurrence de deux millions ; une tro pe de deux mil hommes, recrutée parmi les Vendéens, serait organisée so: Je nom de garde territoriale pour le bon ordre et la police dans le pays. Les délégués de la Convention r’allèrent-i pas plus loin? On a parlé de stipulations secrètes pour le rétablissement éventuel de la royauté. Rien ne prouve d telles promesses ; et tout, au coñtraire, en démontre l'i vraisemblance. Mais peut-être, dans leurs entretiens privés, les Représentants s’égarèrent-ils en confidences sur l’instabilité du régime, sur l'incertitude de l'avenir? De là des propos qui, en passant de bouche en bouche, se sont grossis jusqu’à se transformer en engagements (2) oh

(1) Lorricrar, Journal d’un conventionnel en Vendée, p. 95. 5 (2) Sur ces prétendues Stipulations secrètes, voir Pacification de la . Vendée en 1795, par M. px LA Srcorrère (Revue des questions historiques, janvier 1881). — Voir aussi Amédée pe BÉJARRY, Souvenirs vendéens,

CE QUI RENAIT SOUS LES RUINES 55 Il fallait éviter la forme d’un traité qui eût, après coup, conféré aux rebelles la condition de belligérants. Une combinaison fut imaginée qui aurait l'efficacité d’un contrat bilatéral sans consacrer entre les deux partis une égalité | peu séante. Il fut convenu que Charette et ses officiers prendraient par écrit l'engagement solennel de ne jamais porter les armes contre la République. En retour, les Repré- | sentants, en une série d’arrêtés, reconnaitraient non moins solennellement aux Vendéens tous les droits et franchises qu'on vient de mentionner. Le 29 pluviôse an III (17 février 1795), tout fut achevé, et, le soir, les délégués républicains revinrent dans Nantes, rapportant avec eux les actes qui sont connus aujourd’hui sous le nom de Pacification de la Jaunaie (1). Quelques jours plus tard, Charette, entouré de ses lieutenants et des généraux patriotes, entra dans la grande ville, au milieu des applaudissements du peuple qui | célébrait la réconciliation et la croyait durable. La paix, conclue avec les insurgés du Marais, s’étendit, le 1er floréal (2), aux chouans, à la suite des négociations de la Mabilais ; et, un peu plus tard, Stofflet lui-même, d’abord rebelle à toute entente, déposa les armes.

Bientôt les mutuelles accusations de tromperie, les retours de haine, les excitations de l’étranger ramèneront la guerre civile. Mais, du milieu des stipulations négligeables ou devenues, à bref délai, caduques, un acte se dégage, celui qui proclame la liberté religieuse. Ce document, mémorable entre tous, mérite d’être cité :

Considérant que les départements de l'Ouest sont dévastés depuis deux ans par une guerre désastreuse, que les troubles qui les agitent prennent leur source dans la clôture des temples et l'interruption du paisible exercice de tout culte quelconque.

(1) Archives nationales, AF'1, carton 270, registre 2271. (2) 20 avril 1795.

Les Représentants arrêtent :

ABTICLE PREMIER. — Tout individu et toute section de citoyens … peuvent exercer librement et paisiblement leur culte.

ART. IT. — Les individus et ministres de tout culte quelconque ne peuvent être troublés, inquiétés ni recherchés pour l’exercice libre, paisible et intérieur de leur culte (1).

Ainsi l’édit de tolérance se datait des lieux mêmes où les Vendéens avaient versé leur sang; et les glorieux vaincus de jadis se transformaient du fond de leur tombe en victorieux. C’était leur sainte revanche et le prix divin de leur sacrifice. Maintenant il ne reste qu’à remonter la pente : car à Paris, les conventionnels, qu’ils le veuillent ou non, ne peuvent plus que copier ce que leurs collègues viennent d'écrire en Vendée.

Ils copient, mais incomplètement et de mauvaise grâce, avec la malsaine tentation d'effacer à mesure qu’ils tracent. On dirait des créateurs irrités contre leur propre création, et qui s’appliquent à rendre peu viable l’œuvre qu’à regret ils sont contraints de façonner.

Cinq jours s’étaient écoulés depuis la pacification de la Jaunaie. Le 3 ventôse (21 février 1795), Boissy-d’Anglas parut à la tribune de la Convention. Au nom des Comités de salut public, de sûreté générale et de législation, il vint proposer un décret sur la police des cultes.

Le début du rapport semblait signifier, non liberté, mais redoublement de vexations. Contre la religion, l’injure se. déversait à flots : elle était « servile par sa nature »..., « auxiliaire du despotisme par son essence... intolérante et domi-

(1) Voir Archives nationales, AF1I, carton 270, registre 2274.

ui qu’elle détroit. Le ou résultat a été ji creuser

schisme entre les prêtres constitutionnels et ceux qu’on UR

pelés les réfractaires : de là une lutte interminable que ft du continuait Boissy-d’ Anglas, se ee de tels

ke culte a été banni du gouvernement, il n° ren-

Lane de verser dans Le persécution ce n’était ni oi du vues, ni souci de ee mais sagesse den eb

e. On ne da pas que L « dogmes de »ne Le ssent bientôt et que « la religion de Socrate et de Marc-

èle » ne devint dans l’avenir la religion du monde. En aie

tt tendant, le rapporteur condescendait à déclarer que les AE or. ne sont pe des délits envers la société. pe

a ton qui fait 2 martyrs. toutes 1 cérénies soient assez libres pote que bientôt on n’ YU attache aucun prix. » ‘ Quel que püût être le don, une si méprisante préface détruipe avance toute tentation de Pr 7e proie

de se en en un octroi br tARE, mais Suivi a Ïles restrictions que les moins exigeants eussent été décou-

ZUa :

cice d’aucun culte ne pouvait être troublé : de cet article | résultait la solennelle reconnaissance que les catholiques avaient le droit de s’assembler en des locaux loués par eux et d’y célébrer en paix leurs rites. Là résidait la concession capitale, celle qu’il fallait retenir et surtout mettre à profit. Mais tout le reste était précaution mesquine ou malveillante, en sorte que jamais on ne fut libéral avec plus de réticences et de repentir. Nulle restitution des églises, et défense aux communes ou sections de communes d’acquérir ou de Iquer de local pour l'exercice du culte. Les offices religieux | ne pouvaient être annoncés par aucune convocation publique. En dehors des locaux choisis, nulle tolérance, soit pour les cortèges, soit pour les costumes ecclésiastiques ou les insignes pieux, en sorte que l’ancien cérémonial des sépultures chrétiennes demeurait aboli. Les locaux cultuels ne devaient se marquer par aucun signe, aucun indice extérieur, aucune inscription. Aucune dotation perpétuelle ou viagère n’était autorisée pour remplacer le salaire aboli: et toute taxe pour subvenir aux dépenses était pareillement prohibée. J'ajoute que rien n’était changé à la condition des prêtres insermentés, de telle manière que souvent, même si on trouvait un local, nul ne se rencontrerait pour célébrer les divins mystères.

Telle apparaissait la loi du 3 ventôse an III. La liberté s’y cachait sous une couche si épaisse de servitudes qu’à peine on pouvait la reconnaître et qu'il eût été dérisoire d’en saluer le nom. Mais les lois, comme les semences confiées à la terre, valent surtout par le sol où elles tombent. Or, le sol de France était tout préparé pour recevoir les germes chrétiens. Dans la pauvreté, dans l'épreuve, dans le sang, l'Église de France s'était rajeunie. Maintenant le peuple, tout souffrant de ses croyances absentes, aspire, avec une force irrésistible, à les retrouver. En cet “esprit tout renouvelé, la moindre miette de liberté suffit. Une fois de plus serait vrai ce cri d'Homère qui est celui de

GE QUI RENAIT SOUS LES RUINES toute l'humanité : « Nous Sommes (ous béants après les dieux. »

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| La Convention avait voté le décret comme on jette une

aumône. Le public fut aussi attentif que les législateurs S’étaient montrés indifférents. Le lendemain, si nous en

croyons les rapports de police, on ne parlait que de la loi. K Beaucoup manifestaient leur joie ; Presque tous réprouvaient les impiétés passés. Il y avait dans Paris un assez grand nombre d’oratoires secrets : sans perdre un jour, on appropria les principaux d’entre eux en vue d’une assistance accrue. Beaucoup de locaux subsistaient qu’on pouvait | aménager pour le culte : telles les chapelles des couvents, les salles des monastères, les églises désaffectées et non

encore démolies. En hâte, on passa les actes de location. Une table, un calice, une pierre sacrée, un missel, c'était assez pour les divins mystères. Le 11 ventôse, qui était un dimanche, la messe se célèbre à Vnstitution des sourdsmuets, chez les capucins du Marais, dans les dépendances

de l’abbaye Saint-Germain-des-Prés, et sûrement en plu- L sieurs autres endroits. Partout le calme, la décence,

| grand souci de ne compromettre ni par tumulte ni #

un

par excès de zèle la pauvre petite liberté renaissante. Les poli-

ciers regardent, attentifs, amusés, prodigieusement surpris. Dans le rapport de l’un d’eux, nous lisons ces mots : « La liberté des cultes fait sur les opinions une agréable diversion. »

| Les jours suivants, on s’enhardit. Sur Je « pont Michel »,

une femme débite une petite feuille, composée sans nom d’imprimeur, et qui fait connaître l’ouverture des cha- pelles ainsi que l’heure des offices. Au Marais, un homme ; TOME IV.

parcourt les rues, agitant une petite clochette et annonçant qu’on va « bénir la ci-devant église du couvent des Büillettes ». Cette fois, c’est trop, et un procès-verbal est dressé (1). Mais qu’est-il besoin d'annonces? Partout la nouvelle s’est répandue, étrange, extraordinaire, à savoir qu’on peut aller à la messe avec impunité. Piété, curiosité, vieux souvenirs revenus en mémoire, tout aide au retour. Les dimanches suivants qui sont dimanches de Carême, un grand nombre de Parisiens sortent de chez eux, habillés avec plus de soin, ayant fermé leur boutique, et s’enquérant des oratoires ou des églises. À la chapelle du couvent de la Conception, V’affluence est telle qu’on est obligé d’ouvrir les portes et que beaucoup de monde entend la messe au dehors; ce qui éveille les plaintes de l’autorité. Ailleurs, on dit à la file plusieurs messes, et à la fin de chacune d'elles, c’est une poussée de la foule pour entendre celle qui va commencer. Singulièrement suggestifs sont les rapports de police auxquels nous empruntons ces détails. Dans l’un nous lisons : « Tout le monde veut faire sa religion »; dans l’autre : « On fait queue à la porte des lieux de culte comme à la porte des boulangers. » Et un journal qui rapporte le propos l’accompagne de ce commentaire : « C’est que la religion est, comme le pain, un objet de première nécessité (2). »

Hors de Paris, la loi a été publiée. Dans les villes, plusieurs demeurent d’abord sceptiques. L’embarras ne laisse pas que d’être grand pour discerner sous les restrictions la tolérance, sous les servitudes la liberté. En beaucoup d’endroits, nul réveil, mais au contraire une torpeur effrayée qu’on ne secouera que peu à peu. Aïlleurs, la vaillance l’emporte sur la crainte. Les locaux sont aisés à trouver :

n’y a-t-il pas, comme à Paris, les anciennes chapelles, les

(1) Rapports de police, 17 et 12 ventôse an III (AULARD, Paris pendant la réaction thermidorienne, t. II, p. 535 et 521).

(2) Gazette française, 19 ventôse, citée par AULARD, Paris pendant la réaction thermidorienne, t. II, p. 542.

‘anciens couvents? nm est. oh difficile de HA des

prêtres. A force de s'enquérir, on finit par en trouver un. ou deux. Que si la recherche est vaine, il arrive qu'à l'approche de Pâques, le désir de renouer les pratiques reli- t gieuses suggère d’étranges, d’invraisemblables audaces. Les regards se tournent vers les lieux de détention où sont renfermés les ecclésiastiques âgés ou infirmes. Les règlements D'ou peu élargis les autorisent à dire la messe. Ne pourrait-on |, l' pas, à la faveur d’une consigne fort relâchée, se glisser j jusque dans la maison de réclusion et y assister au divin sacrifice? ie Besançon, la tentative ‘échoue et n’aboutit qu'à la révo- çation du concierge ; à Grenoble, elle réussit au moins une N fois. À

# 1 Par l'intermédiaire des districts, la loi du 3 ventôse par

vient Jusque dans les villages. On y est. ‘encore plus embar- rassé que dans les villes. En beaucoup de communes, les ï ù plus habiles ont beau réunir toutes leurs lumières ; sous . le iuxe des prohibitions, ils ne parviennent pas à découvrir ; h l'ile. liberté : le décret qu’on renonce à interpréter se couvre |! de poussière dans les archives de hR mairie, et promptement n on l’oublie. D’autres réussissent à comprendre, et volon- | Hiers se prêteraient à une restauration du culte ; mais point. de temple, puisque l’église demeure fermée ; de prêtre, M davantage, puisqu'ils sont proscrits ; et Don qu’à regret, on ne attendre. En revanche, quelques-uns, plus ardents : ou plus tenaces, s’avisent que, dans le pays, un religieux est resté qui a échappé à l'obligation du serment, ou bien 17 encore un vieux chanoine qui est parvenu à se ta oublier Un châtelain prête son oratoire, un fermier sa grange, une femme pieuse sa maison. Et voici qu’on applique la loi de ventôse, peut-être sans la bien connaître; on l'applique même d'autant mieux qu’on la connaït moins ; car si on

NÉS RC

Le | l'avait rne dans ses détails, on se serait DAnires par

gieuse. À côté de ceux qui ne bénéficient point de la loi, il y à ceux qui l’élargissent jusqu’à la dénaturer. Il y a les émeutes de femmes. Il y a les manifestations batailleuses, et qui consistent à répondre à l’abatage des croix par l’abatage des arbres de la liberté. — Cependant, en quelques rares communes, le culte, dès le printemps de 1795, se rétablit d’une façon presque régulière. Au village de Venise en Franche-Comté, le conseil municipal se réunit. Il s’abouche avec un ci-devant capucin, du nom de Dessirier. Celui-ci s’engage à célébrer dans la paroisse tous les offices habituels du culte catholique. En retour, il lui est assuré «le revenu de cmquante ouvrées de vigne au lieudit le Viantin (1). » La convention se masque sous la forme d’un bail rural ; mais, en dépit du déguisement, le contrat cultuel apparaît bien ; et il n’est pas sans intérêt de noter ce petit concordat communal qui précède de six années le grand concordat.

J’ai dit que le culte renaît. Il n’en renaît pas seulement un, il en renaît deux; et de là dérive même, pour l’histoire religieuse, une grande confusion. Les assermentés ont, eux aussi, lu la loi de ventôse. Dans la grande tempête qui commence à s’apaiser, la plupart se sont laissé rouler par le flot : celui-ci s’est marié: celui-là s’est déprétrisé et a livré ses lettres d’ordre ; cet autre a abdiqué ses fonctions. Ce qui reste n’est qu’une bien faible minorité. Mais cette minorité — deux ou trois mille à peine — est solide et respectable, ayant subi avec honneur l'épreuve des jours mauvais. Les chefs — je veux dire les évêques — n’ont pas traversé non plus la Révolution sans faiblir. Presque autant que les simples prêtres, ils ont failli. Je dresse Pinventaire. Ils étaient quatre-vingt-deux : dix sont morts dont six sur l’échafaud ; neuf se sont mariés ; plus de quarante ont apostasié ou ont abdiqué leurs fonctions; une vingtaine

(1) SAUZAY, Histoire de la persécution religieuse dans le Doubs, t. VII, p. 187.

seulement ont gardé leur caractère sacré. Pour guider ceux qui sont demeurés fidèles, un conducteur se dresse : Grégoire. La loi du 3 ventôse est à peine promulguée ; et déjà il s’ingénie à la tourner au profit de son église et de son parti. Les prélats assermentés sont tous dispersés. Il en rassemble autour de lui quatre : Gratien, évêque métropolitain de la Seine-Inférieure : Royer, évêque de l’Ain : Saurine, évêque des Landes ; Desbois de Rochefort, évêque de la Somme. Sous leur signature jointe à la sienne, il publie, sous le titre d’Encyclique des évêques réunis, une sorte de programme de l’Église constitutionnelle. Cinq signatures, c’est peu: mais bientôt d’autres adhésions épiscopales surviendront, et l’on finira par en compter vingt-sept (1). Il faut pourvoir à l’administration du diocèse de Paris, vacant depuis l’abdication de Gobel. Sous le nom antique de presbytère, un conseil épiscopal est constitué. Un peu plus tard, en mai 1795, un journal, les Annales de la religion, est créé qui sera l’organe de l’Église assermentée. Cependant, à Paris, on signale quelques réunions cultuelles ; et on peut en noter aussi dans les départements. Le jour de Pâques, à la Convention, on doit discuter un rapport sur les colonies. La discussion est ajournée. Une note de police nous apprend le motif de la remise : « Cest, dit-on, que Grégoire doit ce jour-là officier pontificalement. » Bientôt les constitutionnels

élargissent la loi de ventôse, et même jusqu’à l’effraction.

Bien que cette loi ne comporte aucune restitution des églises et ne permette que des locations, ils s'installent avec une audace tranquille en la paroisse Saint-Médard. Le Jour de la Fête-Dieu, le culte s’y célèbre en grande pompe : l’évêque Saurine chante la grand’messe : l'évêque Royer prêche ; Grégoire et Desbois de Rochefort, ainsi que deux autres prélats, sont présents, et avec eux tout le presbytère de Paris En

(1) Annales de la religion, t. Ier, p. 60 et 109. (2) Zbid., p. 162-164.

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