‹ Histoire religieuse de la révolution françaiseChapitre 54 sur 65 · SOMMAIRE · texte numérisé non relu

SOMMAIRE

FE. — Les catholiques, courbés de nouveau sous la persécution, trouveront-ils en eux-mêmes assez de force pour un second effort libérateur?

II. — Ce qui reste de culte dans Paris après le 18 Fructidor : les églises ; les prêtres ; les rapports de police.

III. — En quel discrédit sont tombées, dans les milieux cultivés, les idées religieuses. — Les mœurs publiques ; les salons ; les ruines : quelle ressource les catholiques, en leur disgrâce, puisent dans la liberté d’enseignement, et comment cette liberté est restreinte ou mutilée.

IV. — Les élections partielles de 1798; comment elles sont faussées.

V. — Où réside l'espoir des Catholiques; les classes élevées leur échappent ; mais le peuple leur reste fidèle. — De la persistance du sentiment religiéux dans le peuple des villes et surtout dans les campagnes ; croix et calvaires ; petites écoles ; pratiques chrétiennes ; aide aux déportés et, en quelques endroits, effort à main armée pour les délivrer.

VI. — L'année 1799 : condition précaire et douloureuse des catholiques ; comment tous les indices un peu plus favorables sont aussitôt détruits par des indices contraires.

VII. — A qui appartient le premier rang parmi les victimes du Directoire? Pie VI, le premier des déportés. — Pie VI et la République française de 1792 à 1797. — Traité de Tolentino (19 février 1797) ; ambassade de Joseph Bonaparte ; meurtre du général Duphot (28 décembre 1797). — Envahissement des États pontificaux; entrée des Français à Rome. — Pie VI contraint de quitter Rome (20 février 1799). — Les étapes de l’exil : Sienne ; Florence ; projets de transfèrement en Sardaigne ; occupation de la Toscane; Pie VI prisonnier de la France.

VIII. — Pie VI en France : Briançon; Grenoble; Valence : projet de transférer le pape à Dijon. — Mort de Pie VI à Valence (29 août 1799).

On s’est appliqué, dans les deux livres précédents, à retracer le tableau de la persécution fructidorienne. Elle s’exerce d’abord en proscrivant les prêtres, puis en suscitant, sous le nom de théophilanthropie ou de religion décadaire, de nouvelles formes cultuelles. Enfin le calcul est de mettre à profit les divisions entre le clergé constitutionnel et le clergé insermenté et, en les armant l’un contre l’autre, de les détruire tous deux.

Cest au milieu de tous ces pièges que les catholiques sont condamnés à se débattre. Vaillamment, ils ont traversé la Terreur. Non moins vaillamment, pendant les années 1796 et 1797, ils se sont façonnés, par patience, sagesse, labeur, à la pratique de la liberté. Un jour — c'était avant fructidor — ils ont entrevu, atteint, touché la terre promise. Maintenant, sous le nouveau retour offensif de la persécution, ne vont-ils pas se replier en une lassitude découragée, et leur foi demeurera-t-elle assez robuste pour leur fournir l’énergie d’un second effort libérateur ?

Je cherche à ressaisir ce qui reste du culte orthodoxe dans Paris. Au moment du coup d’État, les insermentés possédaient les églises Saint-Roch, Saint-Nicolas des Champs, Saint-Philippe du Roule. De plus, la rétractation, à peu près

complète, du clergé paroissial leur avait successivement rendu Saint-Laurent, Saint-Gervais, Saint-Thomas, Saint- Jacques du Haut-Pas ; à Saint-Eustache, le retour paraissait assuré aussi, bien que quelques relations un peu équivoques subsistassent avec le clergé assermenté (1). En outre de ces églises officiellement concédées, les catholiques

romains s'étaient établis en beaucoup d’anciens sanctuaires

et y avaient installé des oratoires publics. Enfin un grand nombre d’oratoires privés achevaient de compléter le service religieux. — Le nouveau gouvernement ne pouvait s’accommoder de ces tolérances. Au mois de mai 1798, les oratoires publics furent interdits, sous prétexte de retour aux lois antérieures qui avaient fixé à douze, puis à quinze pour toute la capitale, les lieux de culte autorisés. Puis, sous divers prétextes, les rigueurs s’étendirent à certaines églises elles-mêmes : il y a des interruptions de culte à Saint-Eustache, à Saint-Philippe du Roule ; Saint-Thomas-d’Aquin est

fermé au mois d’août 1798, et, quatre mois plus tard, Saint-

Laurent. |

La suspicion s'étend sur les prêtres plus encore que sur les sanctuaires. A Paris, beaucoup d’ecclésiastiques ont prêté le serment de fructidor et, à ce titre, sont admis, quoique sous une étroite surveillance, à célébrer le culte public. Quant aux autres, ils n’exercent leur ministère qu’à travers toutes sortes de périls ou sont réduits à se cacher. De temps en temps, des actes de rigueur témoignent de l’omnipotence administrative. Au début de l’année 1798, le curé Margarita, chef du culte à Saint-Laurent, est arrêté, conduit à Rochefort, et de là transféré à la Guyane. Le 20 messidor an VI, il est fait rafle de tous les prêtres de Saint- Eustache ; puis, au bout de quelques jours, la même autorité

(1) Abbé Sourrr, « la Paroisse Saint-Eustache de 1795 à 1802 », Revue des questions historiques, nouvelle série, t. XL.

(2) Arrêté directorial du & pluviôse an VI (voir Victor PIRRE, la Déportation ecclésiastique sous le Directoire, p. 139).

capricieuse qui les a emprisonnés ordonne qu’ils soient remis en liberté (1). Comme le temps s’écoule, on se souvient qu’un prélat, M. de Maillé, ancien évêque de Saint-Papoul, a jadis administré dans Paris le sacrement de l'Ordre, le sacrement de Confirmation : « Qu’est devenu, écrit Reubell au ministre de la Police, cet évêque de Saint-Papoul qui est bien le plus grand coquin que je connaisse? » Et incontinent la police arrête « le grand coquin ». On constate que, s’il a souscrit les diverses promesses, il a négligé de prêter le serment de fructidor. Et il est extrait de la prison, jeté sur une charrette, conduit sous les rigueurs de l'hiver à Rochefort, transféré à l’île de Ré (2).

Ce ne serait pas une médiocre bonne fortune si l’on pouvait, au cours des cérémonies rituelles, surprendre quelque manifestation factieuse. Dans les églises, les policiers s’introduisent, curieux, ignorants aussi, et notant avec un naïf étonnement ce qu’ils semblent voir pour la première fois. Le 3 novembre 1797, ils écrivent : « Les personnes zélées pour le culte catholique ont célébré hier la fête marquée sur leur calendrier sous le nom de fête des morts. » Ils ajoutent en manière d’information précieuse : « Il y a eu en conséquence un peu de monde dans les églises. » L’aspersion du début de la messe les déconcerte tout à fait et ils observent, comme une nouveauté, que les catholiques commencent leurs cérémonies « par une lustration avec de l’eau bénite ». La même perspicacité leur fait découvrir que l’affluence est médiocre dans les temples pendant lPhiver, mais que, vers le mois d’avril, le concours des fidèles devient beaucoup plus grand par l’approche d’une fête qu’on nomme la fête de Pâques. Au mois de mai, ils remarquent que deux cents petites filles habillées de blanc sont rangées en l’église

(1) Souxxr, « la Paroisse Saint-Eustache de 1795 à 1802 », Revue des questions historiques, nouvelle série, t. XL.

(2) Voir Un évêque sous la Révolution, M. de Maillé La Tour Landry, par le vicomte De Broc, p. 181 et suiv.

Saint-Gervais : voici qu’à la suite d’une enquête, ils acquièrent la certitude que ces enfants sont rassemblées pour une cérémonie que les ministres du culte appellent la première communion. Cependant nulle parole factieuse, nulle infraction à l’ordre public ; tout au plus quelques menues bagarres entre catholiques et théophilanthropes, quand les uns pénètrent dans les églises au moment où les autres en sortent. Dépités de leurs enquêtes stériles, les policiers se dédommagent en propos dédaigneux. Ils constatent que, sauf à Saint-Gervais et dans deux ou trois autres paroisses, l'assistance se compose surtout de femmes, de vieillards, d'enfants : décidément, concluent-ils avec une bonne humeur égrillarde, les jeunes gens préfèrent Tivoli à Saint-Roch, Idalie à Saint-Germain, l'Élysée à Saint-Eustache (1). Aux rapports journaliers s’ajoutent les rapports d’ensemble. Ils achèvent de révéler les dispositions du pouvoir, à la fois dédaigneux et en perpétuel éveil. Volontiers on proclame que les catholiques sont impuissants, que « le trône sacerdotal s’écroule de jour en jour », que « la race des dévots paraît frappée de stérilité ». En même temps on se met en garde : on juge que « les prêtres constitutionnels ne valent guère mieux que les autres »; car « le meilleur des prêtres ne vaut rien »; mais on laisse échapper cet aveu que, parmi les ministres du culte, les seuls vraiment redoutables sont les papistes. Ces « prêtres papistes », il faut les combattre comme prêtres ; il faut balancer leur influence en favorisant tout ce qui leur est hostile, la théophilanthropie, le culte décadaire ; surtout quelques éclatants exemples de sévérité sont nécessaires. Mais comment découvrir et frapper les plus coupables? L’expédient qu’on imagine eût fait envie au plus raffiné des inquisiteurs. « Le meilleur moyen, écrit-on, de connaître les sentiments les

(1) Rapports de police rassemblés par M. AULARD, Paris pendant la réaction thermidorienne, t. IV et V, passim.

plus cachés des prêtres papistes, c’est d'envoyer des agents adroits se confesser à eux. Si, dans le secret de la confession, ils prêchent une doctrine contraire aux lois, on les déportera : si, au contraire, ils ne tournent pas contre la République cette arme qui'est la plus dangereuse, on pourra se dispenser de prendre contre eux une mesure générale (1). » Le rapport est signé Dupin, commissaire du Directoire exécutif près le département de la Seine. Et ce Dupin n’est pas un policier vulgaire; car on le retrouvera préfet des Deux- Sèvres sous l’Empire et, sous la Restauration, conseiller maître à la Cour des Comptes.

Entre tous les symptômes, le plus inquiétant, c’est, dans les milieux polis, l’indifférence méprisante à l’endroit de la religion. Têtes frivoles ou têtes pensantes, on dirait que toutes s’appliquent à qui bannira le mieux l’idée chrétienne.

Elle s’élimine des classes élevées par une prétérition très calculée qui consiste à ne rien réclamer de l'Église, à s’établir en marge d’elle, à la laisser se figer dans une désuétude glacée. Tout s’accomplit sans elle, même ces pompes furéraires qui jadis eussent semblé dénuées de sens si elle ne les eût bénies. C’est par des cérémonies grandioses, mais toutes dégagées des anciens rites, qu’on célèbre en 1797 la mémoire de Hoche, en 1798 les plénipotentiaires assassinés à Rastadt en 1799 Joubert tué à Novi.

L’hostilité s’accuse par un surcroît de faveur pour tout ce que condamne l’austère morale chrétienne. L'Église prêche la retenue dans le langage, la modestie dans les

(4) Compte rendu au ministre de la Police générale par le commis. saire du Directoire près le département de la Seine, an VI (voir AULARD, Paris pendant la réaction thermidorienne, t. IV, p. 731).

habits, la continence dans les mœurs : or, la société, violemment entraînée en sens inverse, s’emporte en une furie de convoitises, tout de même que les savants s’exaltent en une montée d’aphorismes impies. Les scandaleuses fortunes des traitants excitent partout l’émulation du lucre et le goût de l’agiotage. Après les angoisses de la Terreur, le monde s’abandonne délicieusement à une sensation intense, celle de n'avoir plus peur; et c’est en un affolement de plaisir, de débauches souvent, qu’on fête la demi-sécurité retrouvée. Jamais plus de bals publics, plus de maisons de jeu, plus de bureaux de loterie, plus d’hôtelleries de prostitution et, dans les rues, plus de filles de joie. Les cafés sont pleins et plus encore les théâtres : il y a les pièces grecques ou romaines, les pièces classiques, les pièces politiques, puis la comédie, la pantomime, le drame lyrique, la farce, le mélodrame. En cette vie toute répandue au dehors, l’idée de la

famille s’obscurcit et s’oblitère. Le seul consentement mutuel

suffisant pour le divorce, le mariage n’est plus qu’une opération de conséquence médiocre et rescindable à volonté : on se marie, on se démarie, on se remarie, et cela sans bruit, sans éclat, sans ressaut de jalousie chez l’homme, sans révolte de pudeur chez la femme, mais avec un cynisme tranquille, au gré des désirs voluptueux qui s’éveillent, s’émoussent ou s’éteignent, au gré aussi de l’ambition qui suggère ses combinaisons intéressées. Cependant les enfants se confondent en un pêle-mêle tragi-comique, ballottés de foyer en foyer et se fixant au hasard, là où les jette leur destin. Beaucoup échouent dans les hospices où, faute de soins, faute de ressources, ils meurent presque tous, ainsi que l’attestent les statistiques les plus lamentables qui furent jamais.

Le dix-huitième siècle avait commencé dans l’agiotage avec Law, dans la débauche avec le régent. IL finissait comme il avait commencé, dans la catastrophe des assignats

pire que la catastrophe de Law, dans les débordements de

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