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Barras pire que le régent. Curieuse était la vie des salons. Ils s'étaient ranimés après la Terreur, un peu timidement d’abord et avec des craintes mal apaisées. Maintenant les portes s’ouvrent toutes grandes, les uns se ruant dans le plaisir, les autres dans l'intrigue, tandis que quelques-uns se flattent de restaurer cet art de la Conversation, si captivant sous l’ancien régime, si brutalement étouffé sous la Révolution. En ces assemblées, les hommes arrivent en habit de couleur remontant dans le dos, tout engoncés dans une énorme cravate et se jugeant d’autant plus élégants qu'ils nous semblent aujourd’hui plus ridicules. Du moins ils sont habillés, tandis que les femmes ne le sont plus, à tel point l’outrance de la mode a fait revivre, en les voilant, à peine de gaze ou de crêpe, les nudités grecques et romaines | Les moulures corinthiennes, les meubles aux formes déjà raidies, l’acajou mêlé d’incrustations d’ors, les ornements Presque toujours empruntés à la mythologie, tout communique l'impression d’un art renouvelé, bien ordonné et solide, mais rigide et froid, qui, à travers les gracieuses survivances de l’âge précédent, ressuscite l’antique, en sorte que le paganisme, en même temps qu’il reprend possession des âmes, recompose à son image les objets extérieurs eux-mêmes. C’est en ce cadre que s’agitent les acteurs. Il y a les fétichistes des beaux usages : tels les jeunes gens, souvent brutaux d’instinct mais mièvres de parole, qui zézaient les mots en une sorte de langueur excédée, et se jugent sans force pour affronter les rudesses des consonnes. Ti y a les traitants, — les nouveaux riches comme on les appelle, — prodigues et roués, à la fois intimidés et insolents, mondains par vanité, mondains aussi par intérêt et pour nouer de nouvelles affaires ; car ils ne voient dans la richesse qu’un levier pour acquérir un surcroît de richesses. Il y a les militaires revenus des armées et se grisant de conquêtes amoureuses, comme naguère d’autres conquêtes. Puis, à travers les galeries, des hommes circulent, revêtus
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d’un luxe d'emprunt qui cache la misère, mais se mouvant dans la foule grossière et bruyante avec une aisance d’urbanité qui, à elle seule, serait accusatrice. Ce sont des gentilshommes revenus de l'exil; ils glissent de salle en salle, très assurés d’apparence, quoique avec d’intermittents frissons d’inquiétude; car ils demeurent sous le coup d’une sentence de mort qu'aucune radiation n’a encore rapportée. Et, dans le plus singulier pêle-mêle, ils coudoient les fonctionnaires, les ministres, les députés. Les reconnaît-on? Peut-être. Mais il y a plus de rigueur dans les lois que de perversité dans les cœurs. Même à quelque distance, des femmes sont aux aguets, épiant les gens en place ; elles les arrêtent au passage, les circonviennent d’attentions, les assiègent de cajoleries : quiconque est le plus jacobin est aussi le plus entouré. Qu’on écoute leurs entretiens : en un langage frivole mais d’une bonne grâce bien française, elles plaident la cause de la clémence et ne lâchent prise qu’après avoir obtenu la grâce d’un de ces émigrés que torture le souvenir de la patrie perdue. Parmi les plus insistantes est Mme de Staël, cette femme étrange, naguère approbatrice du coup d’État et maintenant infatigable pour la pitié. Cependant, par intervalles, d’autres visiteurs surviennent, graves, au moins en apparence, autant que les autres sont folâtres. Ce sont des savants, des philosophes, des médecins, des lettrés. Fixés dans les hautes spéculations intellectuelles, ils sont les arbitres des doctrines, comme la cour de Barras est la régulatrice des mœurs. Autour d’eux l’on s’empresse avec une sorte de déférence et non sans quelque sympathie. Entre les roués et les philosophes n’y a-t-il pas quelque contact? et la Décade qui est l’organe de la libre pensée ne publie-t-elle point en ce temps-là quelques fragments de la licencieuse Guerre des dieux (1)? Donc, pour entendre ceux qui représentent la science, on s’arrête de
(1) Voir la Décade, premier trimestre de l’an VII,
flirter, de trafiquer ou de jouir. Avec une âpreté tranchante, ils répètent, en le rajeunissant légèrement, tout ce que la. philosophie du dix-huitième siècle a enseigné. Ainsi arrivet-il que l’antique foi fléchit sous une double poussée, celle des gens de plaisir qui la proscrivent comme importune génératrice d’austérité, celle des gens de science qui la refoulent dans le passé à la manière d’une mythologie surannée.
Pour quiconque porte en soi une âme religieuse, la tristesse s’accroît par la disparition ou la décadence de tout ce que le christianisme a fondé. L’une des plus grandes détresses est celle des établissements de bienfaisance jadis dotés par l'Église. « Il n’y aura plus de pauvres que ceux qui voudront l’être (1) », avait dit en 1789 le représentant Chapelier. La réalité avait fait justice de l’orgueilleuse parole. Les hôpitaux, les hospices, les maisons de secours percevaient des dîmes; ces dimes avaient été supprimées. Des rentes avaient été constituées à leur profit : souvent ces rentes avaient cessé d’être payées, ou bien encore avaient été remboursées en assignats. Les legs pieux avaient été interdits ; de là pour l'avenir une grande diminution de ressources. Puis une loi, celle du 23 messidor an II, avait déclaré propriété nationale les biens des établissements de charité et quand, sous une inspiration plus sage, cette mesure avait été rapportée, beaucoup de ventes étaient déjà devenues définitives. On avait cru faire acte de civisme en changeant le vocable des hôpitaux : l'Hôtel-Dieu s’était appelé l’hospice d'Humanité ; tel autre hôpital s’était nommé l'hôpital des Enfants de la Patrie. Souvent aussi les salles S’étaient décorées de noms nouveaux : la salle de la Générosité, la salle de la Consolation, la salle de la Püié. Tout ce cliquetis de mots n’avait point ramené l’abondance Tout fasait
(1) Assemblée constituante, séance du 2 novembre 1789 (Moniteur, t. II, p. 120).
défaut, Je linge, les habits, les médicaments, le pain, le vin,
l'huile, la chandelle (1). De toutes les pénuries, la plus grande était celle des infirmières. À la hâte, on en avait
recruté, mais à qui manquaient souvent la compétence, la moralité, l'exactitude, le dévouement. En certains hôpitaux, les religieuses, même sous la Terreur, étaient restées ; beaucoup d’autres étaient revenues, à la faveur de l’heureuse accalmie qui avait marqué la fin de l’année 1796 et, l’année 1797. Maintenant celles qui demeurent se cachent, sans costume, sans ressources pour leur culte, sans insignes, pas même une croix, sorte de servantes à gages qui
n’obtiennent que par grâce le droit au sacrifice. Le plus sou-
vent, les autorités les supportent ; parfois même, elles les remercient. Mais en cela elles se croient courageuses et le
sont en eflet, tant, en ces années disgraciées qui suivent le
18 fructidor, il semble factieux de rendre hommage à la
vertu!
Tout se ligue pour offrir aux catholiques l’image d’une société qui décidément se détache d’eux. Dans Paris, rien ne leur apparaît qui ne souligne leur disgrâce. Ils portent
leurs pas vers la cité : jadis accolées les unes aux autres, une foule d’églises se dressaient, formant comme une garde
d'honneur autour de Notre-Dame. Ils ne contemplent maintenant que des terrains vagues ou encombrés de débris ; et la cathédrale tout isolée appartient elle-même au schisme. Au cœur de la ville, ils ont vu jadis un vaste îlot monastique : les Feuillants, les Jacobins ; là s’est installée la Révolution, et au point de tout usurper, même les noms. Non loin de là, en l'église des Petits-Pères, la Bourse s’est établie. Sur
* Ja rive gauche de la Seine, au delà du Luxembourg, tout était
terre ecclésiastique. Voici qu’on vend, qu’on nivelle, qu’on lotit ; et avec les matériaux de la cité morte, toute une nou-
(4) Voir Histoire de la charité, par Léon LALLEMAND, t. IV, 17 partie,
- p.402 et suiv.
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