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velle cité se bâtira. Les brocanteurs étalent leur marchandise : des ivoires, des émaux, des reliquaires, des chandeliers d’autel, des étoffes lamées d’or et d’argent. Ce sont les dépouilles arrachées au sanctuaire. Comme le jour décline, les colporteurs répandent les gazettes dans la ville. Souvent la religion y est bafouée. Comment répondre? Les catholiques n’ont plus de journal, les lois de fructidor les ayant réduits au silence. La nuit tombe. Les bals publics vont s’ouvrir et de tous côtés montent les bruits d'orchestre: or voici la douloureuse et cuisante amertume : on s’est avisé que les anciens couvents offraient pour le plaisir des locaux faits à souhait ; donc, on danse aux ci-devant Carmélites, aux cidevant Augustins, aux ci-devant filles de Sainte-Marie; on danse aussi — c’est le bal qu’on appelle le bal des Zéphirs — sur l'emplacement de l’ancien cimetière Saint-Sulpice (1). Il y a des jours particulièrement lourds et pesants ; ce sont les jours de fêtes civiques : le 10 août, le 21 Janvier, le 18 fructidor. Cependant sur les prêtres qui sont partis naguère pour Rochefort, pour la Guyane, des bruits sinistres circulent. Des proscrits nulle nouvelle : et le silence accréditant toutes les inquiétudes, on commence à soupçonner les longues et mortelles tortures que l’avenir révélera. Entre toutes les images de l’Église abattue, aucune n’est plus suggestive que celle des ruines qui, à travers toutes les régions de France, jonchent le sol. Partout de grands débris tantôt dispersés, tantôt accumulés en monceaux. Cest pour les abbayes l’époque des suprêmes dégradations. En Artois, Saint-Bertin commence à se dépecer en une destruction lente qui se prolongera quarante années ; en Picardie, Corbie se démolit pièce à pièce, mais aura la bonne fortune de conserver intacte son église. En Bourgogne, Cluny moins heureuse verra disparaître la sienne,
(1) Edmond et Jules DE GONCOURT, Histoire de la socitté française sous le Directoire, p. 142.
une des plus merveilleuses, dit-on, qu’ait édifiées la chrétienté. Le plus souvent, les acquéreurs des monastères gardent pour leur habitation le logis de abbé ; puis avec un vandalisme tranquille, ils démolissent le te et tantôt vendent les matériaux, tantôt les utilisent pour combler les fossés de l'enceinte. A ces destructions abbatiales s'ajoutent d’autres destructions. De la colline de Baudimont, la cathédrale d'Arras disparaît ; et sous la pioche des démolisseurs s’abat pareillement la cathédrale de Cambrai. Quand on ne démolit point, on saccage : ainsi arrive-t-il à Autun, à Sens, ailleurs encore. A Troyes, sous prétexte que les églises sont trop nombreuses, un architecte imagine de les niveler à ras du sol et de n’en conserver qu’une : heureusement le ministre proteste, et ainsi sont conservés les plus précieux trésors d’architecture (1). Entre toutes les grandes cathédrales, Pune des plus menacées fut celle de Bourges. Déjà sous la Terreur, les jacobins du lieu l'avaient dépouillée de ses principales richesses, en une visite dévastatrice qu'ils avaient qualifiée « ob ntns philosophique ». Plus tard, l’un des membres de la municipalité proposa de la démolir. Par bonheur, parmi les fonctionnaires du département se trouvait un ingénieur des ponts et chaussées qui était homme d’esprit. Il ne s’attarda pas à prouver — ce qui sans doute eût été peine inutile — la perte irréparable que subirait l’art français; mais il mesura le terrain et établit que, dans la ville, aucun emplacement ne serait assez grand pour y rassembler les matériaux. La démonstration parut convaincante, et, de la sorte, l'édifice fut sauvé (2).
On se console des monuments quand on garde les âmes. Dans la loi du 27 brumaire an III (18 novembre 17%), un article s’était glissé qui conférait à tous les citoyens le droit
(1) BABEAU, Histoire de Troyes, t. II, p. 435-4817, (2) Baron DE GIRARDOT, la Cathédrale de Bourges, p. 197, :
d'ouvrir des écoles particulières (1). Sans aucun accord prémédité, mais par une inspiration spontanée, les catho-
liques avaient mis à profit la tolérance de la Convention. Silencieusement, ils avaient ouvert de petites, de toutes petites écoles, le plus souvent pour les filles, quelquefois pour les garçons. Là se rassemblait une douzaine d'enfants, quelquefois moins ; rarement plus de vingt. Les maîtresses étaient en général d’anciennes religieuses : dans l'Ouest, des sœurs de la Sagesse; en Dauphiné, des Visitandines ou des Clarisses; un peu partout, des Ursulines; parfois aussi de pieuses filles s’étaient faites institutrices, un peu pour leur
subsistance, beaucoup pour l’amour de Dieu. Quant aux
classes de garçons, elles étaient dirigées, tantôt par des laïcs, tantôt par d'anciens frères des écoles chrétiennes ou par des jeunes gens qui aspiraient à la prêtrise et dont la Révolution avait interrompu les études ecclésiastiques. Il y avait aussi, jusque dans les villages les plus reculés, des sortes de chambrées (pouvait-on leur donner le nom d’école?) qui se tenaient l’hiver seulement et s’interrompaient quand avait
recommentcé le travail des champs. Le programme était fort
élémentaire : la lecture, l’écriture, un peu de calcul, et, pour les filles, la couture, la broderie, la dentelle. Pourtant, dans les villes, il était arrivé que d’anciennes chanoinesses ou des femmes du monde, s’étant faites institutrices par nécessité de vivre ou par dévouement, distribuaient un enseignement plus raffiné ; elles initiaient leurs élèves à ce qu’elles avaient appris dans leur jeunesse, la musique, le dessin, la miniature et, par surcroît, la danse. Mais par-dessus tout et dans toutes ces écoles, le grand souci était la religion à faire connaître, à maintenir, à perpétuer. Ces pieuses initiatives avaient d'abord été protégées par leur obscurité |! Puis, en 1796, en 1797, sous l'influence de pratiques plus tolérantes, les enquêtes Done avaient été rarement poussées à fond.
(1) Art. 15, chap. 1v (DUveRGIER, Collection des lois, t. VII, p. 411),
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Enfin toutes ces petites écoles puisaient une grande force dans la faveur des familles. Un extrême discrédit s’attachait aux livres qui portaient lestampille de la Révolution :
Alphabet républicain, Manuel républicain, Morale des sans-
culottes. Dans cet esprit, beaucoup de parents, même non
dévots, réclamaient pour leurs enfants ce qu’ils appelaient
les anciens livres : le catéchisme, l'Évangile, et se tournaient
vers Ceux qui, en enseignant d’après ces livres, perpétuaient
l’ancienne foi.
Au lendemain du 18 Fructidor, les jacobins, contenus jusque-là, s'étaient dressés, cherchant leur proie. Une à une, ils dépistèrent toutes ces petites écoles, « vrais nids de superstition ». Puis, poursuivant leurs enquêtes, ils notèrent
qui les fréquentait. Ce n'étaient pas seulement les enfants |
des royalistes, mais des fils d'employés, de fonctionnaires, d'hommes politiques. Patients à la manière des policiers, ardents à la façon des sectaires, ils s’appliquèrent à dresser l'inventaire de ce que les catholiques avaient gardé ou reconquis. Dès leurs premiers essais de statistique, ils s’arrétèrent déconcertés ; les petites écoles fanatiques s’étendaient de tous côtés, non seulement dans les régions les plus pieuses,
mais dans les départements qui, comme le Var ou l'Isère,
avaient passé jusqu'ici pour tièdes ou indifférents. Dans Paris même, la constatation était stupéfiante ; il s’y trouvait, d’après les rapports administratifs, deux mille écoles Jibres contre cinquante-six écoles publiques (1).
Ce qui porterait à l'extrême les épreuves des catholiques, ce serait que leurs écoles leur fussent ravies. La précieuse liberté que les conventionnels avaient reconnue, les fructidoriens se hâtèrent de la mutiler. Le Directoire décida d’abord de n’admettre aux fonctions officielles que ceux qui auraient fréquenté les écoles centrales et d'imposer aux
(1) Compte rendu au ministre de la Police (AULARD, Paris pendant la réaction thermidorienne, t. IV, p. 734).