TOME IV
fonctionnaires mariés l'obligation d’envoyer leurs enfants aux écoles publiques (1). Puis, en un autre arrêté (2), il remit aux municipalités cantonales la surveillance des écoles privées ; des visites devraient avoir lieu une fois par mois ; on s’assurerait que les décadis étaient observés et aussi les fêtes civiques ; on se ferait représenter les livres. En cas d’abus, l’autorité locale, investie d’un pouvoir discrétionnaire, pourrait d'elle-même ordonner la fermeture. Des circulaires stimulent le zèle et, de tous côtés, les. inspections commencent. Les procès verbaux qui ont été conservés permettent de recomposer ces enquêtes. Les agents arrivent et accumulent les questions : «Quels livres employez-vous? Avez-vous la Constitution et la Déclaration des droits? Enseignez-vous la morale républicaine? Chômezvous les jours de décadi?» Le plus souvent les interrogations s’adressent à d'anciennes religieuses : « Non, répondent-elles, nous n’avons pas la Constitution, à peine savons-nous qu’il y en à une; nous ne demandons d’ailleurs qu’à nous conformer aux lois. » Et elles étalent les livres : ce sont en général des catéchismes, des manuels du chrétien, des alphabes, des modèles d'écriture ; parfois quelques volumes d’un aspect un peu plus civique s’y joignent, ce qui permet aux délégués, s'ils sont bienveillants, d’insinuer dans leurs rapports qu’on leur a présenté des livres mélés. Parfois les maîtres, attentifs à ne pas se compromettre, s’abritent derrière la volonté des parents : ce sont eux, disent-ils, qui choisissent les livres et les donnent aux enfants. Cette docilité n’est pas du goût de tous; car il arrive souvent que ceux qu’on interroge dédaignent les subterfuges : « Nous ne connaissons pas la Constitution, dit à Dol-de-Bretagne une religieuse de l’ordre de la Sagesse; nous ne connaissons point les fêtes républi-
(1) Arrêté du 27 brumaire an VI (17 novembre 1797) (DUVERGIER, Collection des lois, t. X, p. 137).
(2) Arrêté du 17 pluviôse an VI (5 février 1798) (Duvercter, Collection des lois, t. X, p. 228.
caines ; nous voulons enseigner comme nous l'avons fait en tous Jes temps (1). » Outre ces petites écoles, quelques pensionnats plus importants sont parvenus dans les grandes villes à se former ou à survivre : tel est à Toulouse une sorte de collège qui compte une centaine d'élèves et qui est dirigé par un laïque du nom de Pontier. Le 5 floréal an VI, voici que trois délégués se présentent pour l’interroger + « Quels sont vos livres? — Des rudiments * puis Virgile, Quinte-Curce, les Selectæ. Je ne me sers pas des livres républicains parce que je les trouve de trop mauvaise impression. — Quelle est votre morale? — La véritable, celle que j'enseigne. — Mais quelle est cette morale véritable? — C’est la religion catholique romaine. » Les agents poursuivent leur enquête et en consignent les résultats : « On nous a présenté, disent-ils, les livres qu’on étudie : aucun écrit philosophique, un seul exemplaire de la Constitution. Pas un seul élève n’a été capable de nous dire en quoi consiste la liberté... pas un seul n’a su nous donner les motifs des solennités nationales. Le décadi est fêté par une étude de géographie le matin et une promenade le soir. » Une seconde fois, le directeur est interrogé : « Le dimanche, dit-il, est de droit divin, nous l’observerons toujours. » Cependant, cette fidélité si obstinée semble de plus en plus suspecte. Cette maison, véritable refuge de fanatiques, ne recéleraitelle pas des prêtres? En cherchant bien, on y découvre deux sous-diacres. Incontinent on les arrête et Pontier avec eux (2).
Il est rare que les enquêtes aboutissent à de telles rigueurs. Mais le résultat est bien souvent la fermeture. Ainsi arrivet-il, par exemple, qu’à Grenoble, vingt-trois petites écoles sont fermées d’un seul coup (3). Parfois aussi les institu-
() DeraRuE, le Clergé et le culte catholique en Bretagne, district de Dol, t. LI, passim.
(2) Voir l’abbé ToURNIER, Une ordination à Toulouse, p. 19 et suiv. (d'après les Archives départementales et municipales).
(3) A.-M. DE FRANCLIEU, la Persécution religieuse dans le département
teurs ou les institutrices, se sentant menacés, congédient d'eux-mêmes leurs élèves. Et tandis que les catholiques consternés se voient privés de leur plus précieuse prérogative, celle d’enseigner, les jacobins s’appliquent à poursuivre leur victoire. Certains détails très suggestifs marquent jusqu’où se porte leur ombrageuse vigilance. Entre plusieurs menus faits, je ne citerai qu’un seul. A Besançon, les prêtres reclus ont le droit de recevoir dans l'appartement et sous la surveillance du concierge la visite de leurs parents ou de leurs amis. Mais un règlement, d’une rigidité inflexible, interdit « qu'aucun enfant de l’un ou de l’autre sexe» soit admis à les voir (1). Des jeunes générations il faut que toutes les influences religieuses soient bannies, afin que l'antique foi, réduite à un empire viager et borné, disparaisse doucement et comme par extinction,
En cette condition précaire et douloureuse, peut-on du moins fonder quelque espoir dans une modification prochaine des pouvoirs publics ?
Des élections se préparent qui, au printemps de 1798, renouvelleront le tiers des conseils. Mais d’avance la consultation a été faussée. D’abord la loi du 19 dructidor a privé du droit de suffrage les parents ou alliés d’émigrés jusqu’au degré d’oncle et de neveu inclusivement. Puis une loi du 9 frimaire an VI (29 novembre 1797) a frappé du même
de l’Isère depuis 1790 jusqu’à 1802, t. IT, appendice LXX (d’après les Archives de l'Isère).
(4) Arrêté de l’administration départementale, art. 7 (SAUZAY, la Persécution religieuse dans le Doubs, t. IX, p. 601).
oStracisme tous les ci-devant nobles ou anoblis (1). Un peu
plus tard, une autre loi, celle du 28 pluviôse an VI (16 fé- vrier 1798), a supprimé, en fait, le secret du vote ; car elle a décidé que chaque électeur devrait écrire sur le bureau même son bulletin d’élection; ceux qui ne savaient pas écrire devraient dicter ce bulletin à l’un des membres du bureau (2). Nul ne peut d’ailleurs exercer son droit électoral s’il n’a préalablement prêté le serment de haine à la royauté. À toutes les exclusions légales s’ajoutent les pires pratiques administratives : ainsi arrive-t-il qu’un imprimeur de Besançon ayant publié un appel aux modérés est, de ce fait, traduit devant le tribunal correctionnel et condamné à six mois de prison (3). Comment, à ce prix, le Directoire n’eût-il pas réussi à écarter les fanatiques? Il y réussit en effet ; seulement il réussit trop : les élections de 1798 sont l’exacte contre-partie de celles de 1797; le nouveau tiers, cette fois, se compose en immense majorité de Jacobins ; et les voici qui débordent sur les bancs des conseils. Le Directoire ne se déconcerte point. Le coup d’État du 18 fructidor a mis en goût d’arbitraire ; et désormais l’on ne vivra plus que de violences. Sur le rapport d’un Représentant, le représentant Bailleul, les élections qui déplaisent sont annulées et, à la place des députés éliminés, l’on déclare élus d’autres prétendus députés qui ont été choisis dans les départements par des assemblées scissionnaires (4). Grâce à cet équivoque et bas tripotage, une manière de Parlement se constitue. Le Directoire, éclairé sur ses vrais périls, ralentira-t-il du moins son ardeur antireligieuse? Les lois qui se succèdent jusqu’à la fin de 1798 attestent l’obstination de la même politique sectaire. Une loi du 20 messidor
(1) DUVERGIER, Collection des lois, t. X, p. 146.
(2) In; xbid., p: 232.
(3) SAUZAY, Histoire de la persécution religieuse dans le département du Doubs, v. IX, p. 485 et suiv.
(£) Voir Moniteur, 20, 21, 25 floréal an VI.
an VI autorise pendant un mois des perquisitions pour découvrir les émigrés et aussi les prêtres (1). Puis sont rendus les décrets qui organisent, en haine de l'ÉSlise, avec toutes sortes d’ingénieux raffinements, la persécution décedaire,
Contre les catholiques tout semble ligué : le gouvernement, les Conseils, l’armée, les salons, les corps savants. Ils n’ont pour eux ni ceux qui dirigent, ni ceux qui agiotent, ni ceux qui jouissent, ni ceux qui écrivent, ni ceux qui lisent, ni ceux qui élaborent les systèmes. Et pourtant, en l’accumulation de leurs infortunes, ils persistent à espérer.
Et ils ont raison, car une force leur reste, celle qu'ils puisent dans les dispositions du peuple.
Jamais plus qu’en cette fin du dix-huitième siècle, Ia séparation ne fut complète entre les milieux cultivés et les masses. D’un côté, dans Paris, les hommes de plaisir, les gens de finance, les beaux esprits, tous formant la société polie et se piquant de façonner l’opinion, mais n’étendant pas leur action au delà de la bourgeoisie des villes; de Pautre, les petites gens, les artisans, les journaliers et tous ceux qui vivent de la terre. Or, les influences religieuses qu’on a secouées en haut, on s’obstine en bas à les conserver.
Ce n’est pas qu’on les ait gardées sans défaillance. Sous la Terreur et dans l’extrémité du péril, beaucoup se sont terrés. Puis, avant tout, le paysan — car c’est lui qui forme la masse du peuple français — ne veut pas de l’ancien régime : de là, chez lui, une humeur un peu ombrageuse quand il soupçonne un lien de solidarité entre le catholicisme et les institutions politiques du passé. — Un
(4) Voir Moniteur, 19, 22, 23 messidor.
autre obstacle bien plus grave s’interpose souvent entre le campagnard et le prêtre. En ces dernières années, beaucoup, même parmi les meilleurs, ont été assaillis par une subtile et violente tentation. Tout près d’eux des lopins de terre sont là, incultes et comme sans maître : ce sont les épaves du patrimoine nobiliaire, du patrimoine ecclésiastique. On va les vendre au district : une poignée d’assignats, et ils seront à eux. Ils ont d’abord repoussé la suggestion malhonnête : c’est le bien d’autrui et, de père en fils, on leur a commandé de n’y point toucher. Puis, dans leurs rêves, ils ont vu les champs mis en culture, l'abondance succédant à la stérilité, les épis tout gonflés de grains, les bœufs s’engraissant dans les hauts herbages. Non, ils n’achèteraient pas tout un domaine, toute une ferme; mais une petite parcelle, où est le mal? Et puis cela est si bien à leur convenance, tout près d’eux, si aisé à cultiver. Au district, avec un peu de papier, ils ont acquis le petit bien. Les voici qui reviennent chez eux, ravis quoique troublés, à la fois joyeux et repentants, et liés désormais à la Révolution qui les a faits ses hommes liges en les marquant d’improbité. Cependant, ce qui les soude à l’ordre nouveau les détache de l'Église, qui ne peut pas plus les absoudre qu’eux-mêmes ne consentent à lâcher leur proie.
Ces influences dissolvantes altèrent par endroits les dispositions des âmes. Mais, en dépit des lacunes ou des défaillances, le peuple, dans son ensemble, demeure tributaire de la religion. Chez lui nulle science raisonnante, nulle philosophie qui puisse combattre la philosophie du siècle, mais une croyance tranquille à tout ce que la tradition a appris à vénérer. Au lendemain de Fructidor, un instant il a tremblé. Cest qu'il a vu reparaître les pires des terroristes, tous d'autant plus osés qu’ils avaient plus de mauvaises actions à cacher. Maintenant, redevenu de sang-froid, il s’applique à garder ce que, dans les années 1796 et 1797, il a réussi à rétablir.
Certains incidents, peu notables en eux-mêmes, mais révélateurs, marquent l’opiniâtreté de cette résistance populaire.
Le signe visible de l'Évangile, c’est la croix. La recherche et l’abatage des croix est l’un des passe-temps favoris des fructidoriens. À cet inepte plaisir, ils se livrent avec une joie provocante et grossière. Un jour, ils dénoncent des bateliers de la Garonne qui, au sommet de leur mât, ont fixé le saint emblème. Un autre jour, ils se vantent de leurs incursions dans les cimetières : « Nous y cueillons, disent-ils, les croix comme les champignons dans les prés. » Le plus souvent, les paysans laissent faire, contenant leur cœur. Mais le lendemain, toute façonnée d’un bois grossier, la croix apparaît relevée. En certaines régions, par exemple dans le Doubs, de suggestifs conflits surgissent et se prolongent, persécuteurs et persécutés rivalisant d’obstination. Toutes ces luttes se ressemblent. Un ordre est arrivé du département pour abattre les croix qui surmontent le clocher. Les agents municipaux se dérobent d’abord, à la manière des paysans qui se flattent de lasser par atermoiement, ruse et lenteur : celui-ci invoque le danger de l’opération, l’embarras de monter si haut, la vétusté des charpentes ; celui-là objecte la dépense, la pénurie d’ouvriers, l'hostilité des habitants. Cependant le commissaire du Directoire s’obstine. Pour vaincre les résistances, des gendarmes sont envoyés qui requièrent des ouvriers. Mais l’un dit, : « Je ne veux pas; j'aimerais mieux manger tout mon bien et aller trois mois en prison. » L’autre demande un salaire décourageant. Un troisième commence à grimper, puis il dit : «C'est trop haut », et il redescend. Voici que les gendarmes, piqués de zèle et affriolés de récompenses, ôtent leurs grandes bottes, tentent eux-mêmes l’ascension. Plusieurs réussissent et jettent à terre les débris de la croix. « Cela servira, disent-ils avec un ricanement joyeux, pour ferrer nos chevaux. » Dans les villages de la plaine, beaucoup
de pieux emblèmes disparaissent. Mais, dans quatre ou cinq cantons montagneux, la résistance se concentre. Les agents municipaux, quand on les requiert, se font invisibles : l’un s’est donné une entorse ; l’autre est dans les bois à traquer le loup; on objecte la violence du vent, la neige, la glace, l'insuffisance des salaires. Les plus courageux répondent : « Vous voulez abattre la croix; eh bien! abattez-la vousmêmes. » De guerre lasse, le commissaire du Directoire fait venir de Suisse un certain Matteo Frezza, adroit et alerte de corps autant que dépouillé de superstition. Mais on l’insulte ; souvent on le contraint à rebrousser chemin : « Qui Ôte sa croix perd sa foi », répètent en leur fidélité tenace les gens de Franche-Comté (1).
Ce culte dont la croix est le symbole, le peuple catholique de France ne veut pas seulement le garder pour lui-même, il prétend aussi le perpétuer. A la liberté d’enseigner re connue par la loi de lan III, les arrêtés du Directoire viennent de porter une terrible atteinte. C’est la mutilation, ce n’est pas la ruine. Beaucoup de petites écoles subsistent, de plus en plus humbles, de plus en plus cachées, mais poursuivant silencieusement leur tâche. Quelques départements semblent avoir été à peine entamés : tel le département du Doubs qui compte au printemps de 1799 trois cent quatre-vingt-six écoles privées (2). Le plus digne de remarque, c’est que souvent l’enseignement chrétien se perpétue par les instituteurs publics. Il en est d’indignes. Combien d’autres persistent à apprendre aux écoliers ce qu'ils ont appris eux-mêmes, ce qu'ils se refusent à oublier ! A cet égard, les rapports officiels sont féconds en révélations. On s’y plaint que « les instituteurs fassent lire à leurs élèves dans des livres remplis de phrases mensongères et superstitieuses inventées par les prêtres. » « Ce sont, dit-on, des maîtres
(1) Voir sur ces incidents SAUZAY, la Persécution révolutionnaire dans le Doubs, t. X, p. 35 et suiv.
(2) SAUZAY, la Persécution révolutionnaire dans le Doubs, t. X, p. 417«
d'écoles, paitris de petitesses. » On ajoute aïlleurs : « La plupart sont chantres au lutrin et pontifes, là où l’espèce en est tarie » ; ou bien encore : « Ils ne savent que chanter d’une voix fausse un latin qu’ils n’entendent pas. » Pour se disculper, les instituteurs ont une réponse toute prête : « Nous n’aurions plus d'élèves, disent-ils, si nous ne récitions pas la prière, si nous n’enseignions pas le catéchisme. » Et c’est ainsi que, pour emprunter le langage d’une enquête officielle, « les jeunes élèves des campagnes continuent à sucer le venin des préjugés » (1).
Plus on pénètre dans les provinces, plus apparaît le contraste entre les milieux intellectuels et mondains qui rejettent l'idée religieuse et les masses qui s’obstinent à en garder lPempreinte. Je n’ignore pas que de vastes régions demeurent engourdies dans l’indifférence ou la peur. Mais en combien d’autres ne voit-on pas se reprendre, en dépit des obstacles, des tiédeurs, des craintes mal apaisées, l’œuvre de reconstitution chrétienne commencée en 1795, continuée en 1796, poursuivie avec un zèle redoublé en 1797! En certains lieux, le réveil s’atteste par de magnifiques ferveurs : aux limites de la Flandre et de l’Artois, on voit des villages où, à certains jours, les fidèles se succèdent dans léglise paroissiale sans que le sanctuaire soit jamais vide ; c’est que là-bas s’est constituée en pleine persécution l’association mystique de l’adoration perpétuelle (2). À l’autre extrémité de la France, aux environs de Béziers: des femmes, des enfants, précédés d'hommes portant des bannières, se rendent un jour en pèlerinage en un lieu consacré par une antique dévotion (3). Dans le Sud-Est, beaucoup de pénitents, qui ont ouvert, puis fermé leurs chapelles, les
(1) BABEAU, l’École du village pendant la Révolution, passim.
(2) Deramecourr, le Clergé du diocèse d’ Arras pendant la Révolution, t. III, p. 381.
(3) SAUREL, Histoire de la persécution religieuse dans l'Hérault pendant la Révolution, t. III, p. 296.
rouvrent de nouveau. Les associations charitables, recomposées çà et là en 1796 et 1797, se sont terrées après le coup d’État; maintenant elles se reforment par endroits, timides et obstinées tout ensemble. En Franche-Comté, je note un canton, le canton de Frasne, où, en 1798, plus des trois quarts des habitants accomplissent leur devoir pascal: « Ce sont des choses qu’il est difficile de réprimer », écrit avec une mélancolie résignée le commissaire du Directoire (1). Dans Lyon, M. d’Aviau, archevêque de Vienne, procède, en des maisons particulières, à trois ordinations, et l’une d’elles comprend, dit-on, une douzaine de prêtres (2). Dans le Haut Vivarais, une école ecclésiastique, toute perdue dans la montagne, s'établit, qui plus tard se transformera en séminaire (3). Même sous la menace des pires rigueurs, quelques prêtres assermentés publient héroïiquement leur repentir : tel, dans les Deux-Sèvres, l’abbé Ragueneau, un ancien franciscain, qui se rétracte devant tous ses paroissiens ; le lendemain, il est arrêté, transféré à Rochefort et embarqué pour Cayenne (4).
L'un des signes les plus remarquables de la fidélité populaire, c’est la protection qui s’attache aux proscrits. Jamais loi ne fut plus mhumaine que celle du 19 fructidor, mas jamais loi ne fut plus inobservée. On cache les prêtres déportables, on intercède pour eux, on les aide à s'échapper. Que si tout projet d'évasion a échoué, que si le proscrit est conduit par la force publique vers le chef-lieu du département ou du canton, il n’est pas sans exemple que des groupes se forment, munis de bâtons, de faulx ou de fusils, et s’embusquent au bord du chemin pour le ravir à
(1) SAUzAY, la Persécution révolutionnaire dans le Doubs, t. X, p. 8.
(2) LyoNner, Vie de Mgr d’Aviau, t. Il, p. 421-122.
(3) ID, ibid, p. 139.
(4) Arrêté directorial du 22 brumaire an VI (Victor PIERRE, la Dépor® tation ecclésiastique, p. 42-43).
ses ennemis. Ces tentatives à main armée ne s’observent pas seulement dans les provinces de l'Ouest où la chouannerie à perpétué les habitudes de la guerre civile. Elles se produisent aussi en d’autres régions. Dans le département du Gard, un prêtre de Saint-Laurent-des-Arbres, ayant été appréhendé près du village de Laudun et acheminé vers Nîmes, des hommes se rassemblent dans la forêt de Malmont et l’arrachent à son escorte (1). Dans la Haute- Loire, on peut noter une tentative pareille. Seulement l'issue, cette fois, est tragique. Dans la chaleur de la lutte, les gendarmes, soit malheureux hasard comme ils l’ont prétendu, soit excès de colère comme le rapporte la tradition, atteignent d’un coup de sabre leur prisonnier. Puis ils s’enfuient, le laissant sur place, et il expire peu après (2).
Trois fois, de 1798 à 1799, dans le département du Doubs, des rassemblements de paysans se levèrent pour la délivrance des victimes. L’une de ces rébellions prit des airs de combat. Cétait le 6 pluviôse an VII (25 janvier 1799), Comme les gendarmes d’Ornans, renforcés par quelques fantassins de la 29e demi-brigade, conduisaient deux prêtres à Besançon, ils furent attaqués par une soixantaine d'hommes armés, appartenant aux communes de Vernier-Fontaine, de Goux, de Vercel. Une mêlée s’engagea. Les prêtres furent délivrés, puis repris. Deux des assaillants furent tués ; deux des gendarmes furent blessés (3). Longtemps les gèns du pays gardèrent le souvenir de cette lutte. Ils l’appelaient du nom du lieu près duquel elle se livra, le combat de la Grange-Séry.
(1) Le Père Chrysosiome de Barjac, par le chanoine DuRAND, p. 59.
(2) Procès verbal du 4 germinal an VII (Archives nationales, F7, 7576, dossier 757. — Pfara, Conférence sur les martyrs de la foi dans le diocèse du Puy, p. 205-206.
(3) SAUZAY, la Persécution religieuse dans le département du Doubs, t. IX, p. 651 et suiv.
Plus d’une année s’était écoulée depuis le coup d’État. Le gouvernement se laisserait-il pénétrer par le vœu populaire ou s’obstinerait-il en ses rigueurs ? Un observateur très attentif eût discerné, çà et là, dans les Corps politiques, quelques légers, très légers signes moins défavorables. Mais il n’était pas un indice propice qui ne fût presque aussitôt détruit par un indice contraire.
Dans le Conseil des Cing-Cents, au mois de novembre 1798, il sembla qu’un jour un peu de pitié s’éveillait pour les victimes. Un député franc-comtois, du nom de Briot, venait de réclamer que tous les prêtres déportables demeurés en France fussent tenus de se livrer eux-mêmes dans le délai
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de deux mois; passé ce temps, s’ils étaient découverts, ils | seraient traités en émigrés. À cette motion sauvage, les cœurs se soulevêrent : « Robespierre n’a jamais rien imaginé de pire », s’écria le représentant Rouvelet. Et sous couleur de renvoi à une Commission, la proposition fut écartée, — | Dece vote, les catholiques auraient-ils pu tirer quelque espé- | rance? Au palais du Luxembourg, les arrêtés de déportation continuaient à s’expédier, quelques-uns sous la signature de Treilhard, la plupart sous celle de Larévellière. C’est ainsi que 66 prêtres seront frappés en brumaire an VII, 257 en frimaire, 50 en nivôse, 50 en pluviôse, 42 en ventôse (1).
À quelque temps de là, c’est-à-dire au printemps de 1799, les catholiques eurent une joie, celle de contempler la chute
(1) Victor PIERRE, /a Déportation ecclésiastique sous le Directoire, p. x1v.
de leurs plus irréductibles adversaires. A la suite de nouvelles élections partielles, jacobins et modérés s’unirent pour épurer le Directoire. Déjà le sort avait écarté Reubell ; une irrégularité légale, découverte un peu tardivement, fit éliminer Treilhard. La coalition décida d’expulser Larévellière et Merlin de Douai, ces deux grands proscripteurs. L’intrigue se noua dans les Conseils, à la façon d’un complot parlementaire ; elle s’acheva au Luxembourg, à la manière d’une révolution de palais. Ce fut moins une disgrâce qu’une méprisante expulsion. Les deux hommes se refusèrent d’abord à partir, puis sous l’intimidation s’affolèrent, en sorte que leur chute fut aussi misérable que leur pouvoir avait été néfaste. Tel fut l'événement qu’en mémoire de sa date, on a appelé le coup d'État dn 30 prairial. — De cette évolution, qui ne s’était accomplie ni avec eux ni pour eux, les catholiques profiteraient-ils? Ils portent les yeux vers le palais directorial. Parmi ceux qui en demeurent les hôtes, en est-il un seul de qui ils puissent attendre bienveillance ou seulement neutralité? Barras, l’homme de violence et de corruption, est toujours là. À côté de lui siège Sieyès, trop plongé dans les théories pour se complaire aux violences, mais doublement hostile comme régicide et comme prêtre renégat. Que dire des trois autres : Gohier, Roger- Ducos, Moulin? Le premier est l’obscure créature des jacobins ; le second ne compte guère ; le troisième, qui compte moins encore, est, dit-on, un général; et ce n’est pas l’une des moindres dérisions de la fortune que le choix de ce militaire quand il y a tant de soldats illustres, Moreau, Jourdan, Masséna, Joubert, Macdonald, sans compter celui que le destin tient en réserve et que l'Égypte n’a point encore restitué à la France.
Cependant, en cette année 1799, dans les deux Conseils et dans les hautes fonctions publiques, un parti se forme qui est celui des fructidoriens assagis. Ceux qui le composent se rapprochent par des traits communs : beaucoup d’ins-
truction et de lumières, une rare aptitude au travail et un extrême goût de leurs aises, un intense désir d’ordre matériel, et, par-dessus tout, une constante sollicitude pour pousser en sécurité leur propre fortune. Ces hommes ont concouru au 18 Fructidor ou y ont adhéré. Maintenant leur clairvoyance leur montre à nu toutes les faiblesses, toutes les misères du Directoire. Décidément cette maison, décrépite presque aussitôt que bâtie, n’est pas sûre, et il faut s’en éloigner comme d’une ruine prête à crouler. Ainsi pensent les néo-conservateurs, en recherche instinctive d’un maître quoique sans bien savoir encore où ils le trouveront. Les catholiques seraient bien peu avertis si cette évolution leur échappait ; ils seraient bien imprévoyants s'ils ne se tenaient aux aguets, prêts à stipuler pour la paix religieuse. Or, en cet été de 1799, de la tribune des Cing-Cents, des paroles tombent, doublement remarquables, et par ellesmêmes et par celui qui les prononce. Boulay de la Meurthe, le trop fameux rapporteur de la loi du 19 fructidor, proclame que « le peuple a besoin de croyances, qu’il est profondément attaché à ses opinions en matière de culte ». Il exprime le regret, assez singulier dans sa bouche, que, depuis le 18 Fructidor, on ait cherché à substituer un fanatisme à un autre. « Je crois, ajoute-t-il, qu’un usurpateur habile, même avec des forces peu considérables, se ferait des partisans en garantissant la liberté religieuse (1). » — Quel catholique n’eût noté ces déclarations mémorables. Hélas ! il semblait qu’un destin fatal fût aussi prompt à abattre qu’à éveiller les espérances. Qu'on relise le discours : la tolérance que réclame Boulay de la Meurthe n’est qu'une tolérance restreinte; elle ne s’applique qu'aux prêtres qui se sont courbés sous le serment. Quant aux autres, quant aux réfractaires comme on les appelle, on n’en a point
(1) Conseil des Cinq-Cents, séance du 8 messidor an VII (Moniteur, 12 messidor an VII. — Journal des débats et décrets, messidor an NII, n° 41).
souci, et l’on juge très bon qu’on les poursuive, sinon comme prêtres, au moins comme rebelles. *
Et c’est toujours la même succession de lueurs qui disparaissent presque aussitôt qu’entrevues. Durant le printemps et pendant l'été, les arrêtés de déportation deviennent plus rares : en cinq mois, on n’en compte que trente-six qui englobent quatre-vingt-six prêtres. — Cette atténuation mérite-t-elle qu’on se confie en un avenir meilleur? Dans le même temps, le 24 messidor an VI (12 juillet 1799), une loi d’exception est votée, dite loi des otages, qui, en cas de troubles, en déclare responsables les nobles, les parents d’émigrés. Or, en cette loi, un article se glisse, édictant une récompense spéciale, variant entre 300 et 2400 livres, à quiconque facilitera l’arrestation d’un « prêtre déportable ou d’un chef d'assassins » (1). Et cette association du prêtre aux pires malfaiteurs dit assez l’obstination de préjugés qui ne veulent ni se fondre ni s’apaiser.
Malgré tout, la presse est plus libre, la compression est moindre ; et de la faiblesse croissante du Directoire les catholiques peuvent, s'ils sont résolus, tirer quelque avantage. Dans cet esprit, ils s’appliquent à interpréter tout ce qui marquera persistance dans les sévérités ou détente dans les rigueurs. C’est surtout par le choix de ses agents que se révélera la politique gouvernementale. Entre toutes les charges, l’une des plus importantes est le ministère de la Police. Or, à cette fonction est appelé, le 4er thermidor, Fouché, le méprisable Fouché, Fouché le régicide, Fouché, l’abominable fusilleur de Lyon. A ce choix, les catholiques frissonnent de crainte et bouillonnent de colère. On ignore encore ce que cet homme recèle en lui de souplesse, et comment il peut, avec une inconscience qui n’a d’égale que sa prodigieuse dextérité, mêler au mal un peu de bien. Qui pourrait douter que ce nom ne signifie renouveau de vexa-
(1) Art. 26 (DUVERGIER, Collection des lois, t. XI, p. 297).
S at de see Pau inaugurer sa poli ou ice, le Directoire a jadis préposé à la police Merlin, le égiste subtil et implacable. Maintenant voici qu'il y he. | Fouché. De Merlin à Fouché! Pour les catholiques, le rape rochement de ces deux hommes dit tout,
En parlant des prêtres déportés, je n'ai pas nommé 2 plus illustre de tous. Celuilà ne fut pas arraché à la
Die pour être jeté en pays étranger ; mais il fut arraché au ‘4
à SOn pays pour venir expirer en terre de France. Le premier ta }
des déportés, ce fut Pie VI: et entre toutes les victimes du Directoire, ce fut aussi la be auguste.
On racontera plus tard, en parlant du Concordat, 16 courtes et décevantes négociations amorcées entre la Ropu Fa blique française et la cour de Rome. Il suffira de rappeler ici les événements principaux qui firent de Pie VI Le prisonnier de la France.
Le gouvernement français avait atteint le Saint- -Siège, a dans ses ressources par la suppression des annates et des 3 anciens droits de chancellerie, dans son pouvoir temporel par la conquête d'Avignon, dans ses institutions traditionnelles par l’abolition des ordres religieux et par la sécula- ae risation des biens ecclésiastiques, enfin dans son autorité spirituelle par la Constitution civile du clergé. Partout où la sagesse conseillait des réformes, les révolutionnaires avaient procédé par abatages. Puis aux mesures attentatoires s'étaient jointes les insultes, soit que le- pape fût in Jurié dans la presse ou dans assemblées publiques, soit qu on brûlât, comme on le fit un jour au Palais-Royal, pe: mannequin en effigie,